LE ROMAN D'UNB VIEILLE FEMME
triomphe pour son neveu. ■ — Ma tante, lui dit-il, recevrez-vous mes adieux? je pars demain matin; puis-je ce soir me présenter chez vous?
: —Certainement, répondit-élle ; venez de bonne heure^ j'ai beaucoup de choses à vous dire.
A ces mots prononcés avec émotion, M. d'Ëtanges fut tenté d'éprouver un mouvement de jalousie ; mais la circonstance du prochain départ d'un jeune homme qui, sans mentor, allait se livrer aux chances d'une nouvelle carrière, lui parut les justifier suffisanmient. Alfred, moins raisonnable, voyait pour la première fois l'homme qui pouvait aspirer à devenir son oncle ; il le laissait près de la femme adorable dont jadis il avait mé prisé les vœux , sans qu'elle témoignât aucun ressentiment d'une offense impardonnable. Cette idée faisait bouillir le sang du jeune sous-lieutenant; ses joues se colo-
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raient d'un vif incarnat^ tandis que ses regards irrités se fixaient ayec audace sur son redoutable et fortuné rival. Une pas* sion si naïve touchait Tâme d'Amélie :
nul des sentintens qui se peignaient dans les traits àa pauvre Alfred n'échappait à sa pénétration. M. d'Etanges y lisait également; mais la susceptibilité de son amour-propre né lui permettait pas de contempler sans quelque peu d'humeur l'aimable enfant dont la position ne lui devait inspirer que de l'intérêt. D refusa de rester à diner^ alléguant des affaires indis-^ pensaUeS; afin d'obtenir la permission de se retirer.
Le repas fut triste; Alfred^ placé près de sa tante, osait à peine la regarder : il attendait impatienmient l'heure de sa retraite ^ et ne se sentit soulagé de l'espèce de contrainte qui le fatiguait, que lorsqu'il la reconduisit dans la voiture de madâitie de Mézy.
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Aussitôt que madame de Yéran se fut étaUie au coin du feu , Alfred s'assit près de son fauteuil. Elle avait recueilli ses idées pendaufl la route ; et, sans laissera soD nereu le temps de développer les sien'»
oes y elle se bâta de lui dire tout ce que la plus tendre affection aurait pu dicter à la meilleure desmëres.^ Alfred l'écoutait dans un silence respectueux^ et se sentit péné*tcé de la plus vive reconnaissance, a Vous allez vous éloigner , ajouta-»t*elle : ô mon jeune ami! cond>iea je redoute pour vous cet instant décisif qui va donner à toutes vos* actions une importance qu'elles n'avaient pas jusqu'ici ! je ne vous parle pas de vos devoirs 9 je sais que mon Alfred les remplira toujours honorablement; mais son ineicpérience m'inspire les craintes les plus sérieuses sur le choix de ses liaisons et les eonséquences qui peuvent en tésulter. B est< des feules dont l'influence ternit l'éclat des plus belles années , et prépare
une suite de longs regrets : puissiez-vous ne jamais en commettre de semblables^ et conserver dans toute sa pureté ce cœur noble et lojal dont j'attends les seules jouissances qui peut-être sont encore réservées à ma vieillesse j en dédommagement des biens que je n'ai pas connus !
Alfred^ c'est sur vous que se fonde tout mon espoir.
— Ah ! reprit-il, je ne serai jamais tout ce que je voulais être pour vous; mais au moins, chère et bonne tante, jurez-moi de n'accepter aucune proposition de ce singulier M. d'Etanges , dont l'apparition vient de me causer une si pénible surprise :
que j'en reçoive votre parole d'honneur, et je partirai content .
—Eh! que pensez-vous donc qu'il puisse me proposer?
— -Ma tante, ce n'est, il est vrai, qu'une supposition , mais à laquelle je vous supplie de répondre.
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Madame de Véran ne vit aucun inconvénient à corroborer d'un serment sa résolution de ne point se remarier; d'ailleurs^elle imagina que l'espérance^ sollicitée par son neveu, serait peut-être un préservatif de quelques-uns des pièges auxquels sa jeunesse allait être exposée : elle n'hésita donc point à lui donner l'assurance positive qu'à son retour elle porterait encore le nom de son premier époux. A cette promesse exprimée d'un ton qui la rendait persuasive, les yeux du jeune homnie devinrent tout à coup si brillans qu'Amélie trembla de s'être plus engagée qu'elle ne le voulait.
Alfred devina sa pensée : « Rassurez- vous, lui dit-il ; je ne me flatte pas que vous ferez pour moi ce que vous me promettez de ne pas accorder à l'heureux Charles.
— Je ferai beaucoup plus , reprit-elle , si votre conduite répond à ce que j'en attends; occupée de vous constamment tout le temps de votre absence , j'espère vous
en donner les preuves les plus coQTain-^ cantes à votre retour. Mon cher Alfred^ je compte sur toi; sois certain de mon exactitude à tenir ma parole.
Ce langage familier ^ dont madame de Yéran avait perdu l'habitude avec son neveu depuis sa bizarre fantaisie , lui per« suada qu'il était entièrement rentré en grâce auprès d'elle : il fit cent folies , qui , dans tout autre moment ^ lui eussent valu de sévères réprimandes : mais madame de Yéran fut indulgente pour la première fcHS , et lui laissa jurer une constance qu'elle aurait été bien désolée de croire aussi du* rable qu'il Taifirmait. Enfin ^ il partit ao* compagne de tous les vœux que formait pour lui la meilleure des femmes*
Peu d'instans après le départ de l'aimable étourdi, Ton remit à madame de Vérw une lettre de M. d*Etanges. Il s'était présenté chez-eUe un moment avant son retour ; obligé de partir immédiatement ,
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il lui témoignait ses regrets^ sa reconnaissance^ et des sentimens plus tendres que ceux de la simple amitié.
Au bout d'un mois^ une nouvelle lettre datée de Marseille annonçait son départ de cette ville; il emmenait avec lui ses deux filles ; et désirait que leur éducation s'achev&t à Paris. Elles y arrivèrent peu de jours après ; et M- d^Ëtanges s'empressa de ' r^. les conduire chez madame de Véran qui les > *i2l^ *^
attendait impatiemment. Leurs charmantes phjsionpmies captivèrent toute son attention. L'une d'elles offrait un heureux mélange de noblesse et de douceur qui lui donnait la plus touchante expression : la blancheur de leur teint n'eût pas pennis de deviner qu'elles flissent nées sous le cid brûlant d'une contrée méridionale de l'Asie.
L%eure du dîner s'approchait ; 1 -pffre de le partager fut acceptée avec une satisfaction égale de part et d'autre. Le re-
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pas terminé, on envoja s*amuser au jardin Laure et Lili : c'étaient les noms des jeunes personnes. Alors madame de Yéran eut avec leur père Pentretien suivant :
— Quels projets avez-vous formés pour réducation de ces aimables enfans ?
— Aucun ; je ne voulais rien décider sans vous consulter.
— Désireriez-vous la diriger en les gardant près de vous ?
— Je craindrais de me tromper dans le choix de la personne à laquelle je serais obligé de les confier.
— Vous préféreriez donc un pensionnat?
— Encore moins ; mes craintes augmenteraient en me séparant d'elles.
— Quel parti voulez-vous donc prendre?
— Mon amie, dit M. d'Etanges avec Taccent et l'effusion de l'amour paternel qiii l'inspirait : Mon amie ! pourquoi dédaigneriez-vous de devenir leur mère ?.. Guidées par vos soins dans le sentier de la ver-
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mon attachement pour elles s'accrot* trait de tout celui que je vous dois, et ma reconnaissance vous assurerait à jamais un ami sincère, dont vous auriez comblé les vœux les plus chers.
Un tel langage allait droit au cœur de luadame de-Yéran; son émotion lui rendait le refus difficile. Mais^ liée par la promesse faite à son neveu , elle sut trouver le moven de se défendre sans offenser M« d'Etanges , en cherchant à lui persuader de remettre ses deux filles entre ses mains.
« Je vous les confie , dit-il , dans Tespoir que y les connaissant davantage , l'amitié qu'elles tous inspirercmt plaidera mieux en ma faveur, et qu'alors vous me donnerez peut-être plus volontiers , eh leur
nom,. la preuve d'une indulgence que leur père n'a pas méritée. ».
M. d'Etanges rappela ses enfans peur leur annoncer sa résolution de les laisser auprès de madame de Véran qui voulait
bien consentir à leur servir de mère. Cette nourelle fat aecaeilliedes jeunespersonues avec les témoignages de la plas vive joie :
guidées par une pénétration d'instinct si naturelle au premier âge y elles avaient déjà su lire dans les jeux d'Amélie^ dont la douceur leur faisait pressentir le bonheur de vivre sous sa direction.
Dès ce moment commença pour madame de Yéran la grande entreprise d'une éducation soignée. ^ Son zèle ne Favait point aveuglée sur les difficultés qui pouvaient s*j rencontrer. Néanmoins il s'en présenta d'imprévues : la principale était une indolence provenant d'un manque to^ tal d'émulation entre ses élèves. Lco^sque dans leurs travaux l'une des deux n'avait point réussi y elle eh était aussitôt consolée par l'idée que sa sœur avait mieux fait :
ainsi leur bienveillance réciproque, aimable don du ciel, dégénérait en insouciance pour elles-mêmes ; défaut qu'il fallait rectifier ,
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saos détruire un noble penchant à tronver de la satisfaction dans le bien d'autroi.
Les efforts de madame de Yéranpour reviiifier ces plantes languissantes obtinrent un tel succès y que M. d'Ëtanges y après une absence de plusieurs mois y nécessitée par des affaires d'intérêt y remarqua dans ses filles un développement de facultés bien supérieur aux espérances qu'il avait pu concevoir* L'aînée, ^gée de douze ans, était un peu la favorite de son excellente mère adoptive, qui, toutefois, s'^stenait rigoureusement de jamais laisser échapper aucune inarque de prédilection.
Un soir elle causait familièrement avec M. d'Etanges , et lui ditt« Ma Ulie dé* Tient bien grande pour son petit noin ; j'ignore celui dont il est le diminutif : est-ce Emélie y Aiirélié , , Cléiie , ou serait-ce Coralfy Fun des plus jolis noms créoles ?
Veuillez m'en instruite; car je viens de lui promettre qu'à la première sonate dé harpe
qu'elle me jouerait sans fautes , je cesse* rais de la traiter en enfant.
— J*ai voulu , répondit M. d'Etanges , qu'elle portât le nom d'une personne qui m'était chère.
Madame de Véran fut un moment embarrassée , et feignant, pour déguiser son trouble , de chercher autour d'elle , elle ajouta : « De peur de me tromper , mon ami y dites-moi comment je dois la nommer.
— Ne le savez-vous donc pas , répliquat-il avec le ton d'un doux reproche , et faut-il vous répéter un nom charmant qui plus de mille fois du t frapper votre oreille ?
Jl tfy avait plqs moyen de s'y méprendre ; mais comme elle montrait encore de l'hésitation : « Vous l'appellerez Amélie , reprit M. d'Etanges ; puisse-t-elle avoir avec le modèle offert à ses yeux d'autres ressemblances aussi positives y mais plus
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précieuses et plus essentielles à son bonheur !
Ici M. d'Etanges s'arrêta , non qu'il éprouvât moins le désir qu'il avait manifesté librement lors de son dernier séjour auprès de madame de Véran , mais parce que l'estime et l'affection dont il se sentait pénétré lui faisaient craindre davantage de l'oflenser. Un sentiment nouveau s'était introduit dans son cœur : ce n'était ni Fei^ traînement de Tamour-propre , ni le vif empressement de la jeunesse ^ mais un attachement dont les bases devenaient cha~ que jour plus inaccessibles aux caprices et aux vicissitudes qui naissent de l'aveuglement des passions.
Cependant Içs années s'écoulaient , et le père des charmantes élèves confiées aux soins de l'amitié n'osait insister sur des vœux que l'on évitait d'entendre. Le séjour de ses filles chez son amie lui donnait le droit de s'y présenter à tous les instans ;
loin d'en abaser, il j mettait uoe discret tion dont elle lui savait gré, ne fût-ce qqe relativement aux premières msinuations de sa sceur qui d^aiUeurs ne négligeait pas de les lui renouveler fréquemment.
Un jour, elle la vit arriver, et fut ellrajée des traces du chagnn profondément empreintes sur sa physionomie.
«Chère sœur, qu*avez - vous ? s'écrie en pâlissant la bonne Amélie.
— Ah ! plaignez-moi ! répond madame de Mézy : mon fils, mon cher fils, Alfred. . ^
— Quoi ! seraît-il . . .
-^ Il est blessé , cruellement blessé à la jambe; on parle d'amputation. Je viens d'obtenii* du ministre de la guerre la per-^ mission de le ramener à Paris ; mon mari part dans une heure pour aller le chercher.
Nous pourrons le soigner , et peut - être nous le sauverons. Ah ! mon pauvre fils , le plus bel homme de France , avoir une
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jambe de moios ! j'en mourrai très-certainement.
— Je partage votre affliction, reprit madame de Yéran, mai» le malheur que vous déjdorez, ne doit pas vous trouver inconsolable* Que feriez-vous donc si votre fils avait pu trahir ses devoirs y et qu'il revint dans sa famille sain de corps et désbo^ noré?
«^ Ah ! ma sœur ! vous n'êtes pas mère«,
^- Il est des mères qui pensent conmie moi : je ne mourrai point de revoir mon neveu moins beau qu*à son départ; mais je ne pourrais survivre à sa honte s'il n'était plus digne de mon amitié et de mon estime.
Madame de Yëran n'ajouta rien de plus ; eUe gardait au fond de son cœur les espérances que le retour de son neveu pouvait réaliser; il venait de payer son tribut à la patrie , et l'accident même qui le ramenait dans ses foyers, était peut-être de nature à
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Py ûjer. Ces idées offraient à ses yeux une perspective tellement satisfaisante, qu'elle ne dissimula point vis -à-vis de M. d'Etanges la joie qu'elle en éprouvait:
il parut la partager. Elle lui dit alors :
—Mon ami, j'aime Alfred, je Taime tendrement ; c'est la plus, belle âme unie au plus aimable caractère. Je vous avouerai qu'un hymen inal assorti serait l'un des malheurs que je redouterais le plus pour mon neveu. Il est sensible, et beaucoup plus que ne le sont communément la plupart des hommes ; l'attachement qu'il me témoigne en est ime preuve. Il était naturel qu'il aimât une tante qui s'était montrée constamment bonne et bienveillante pour lui ; ce sentiment qu'il a pris pour de l'amour, est une méprise due à l'inexpé-rience de son âge ; c'est une folie qui peut^ être l'a préservé de beaucoup d'autres, dont les suites eussent été plus dangereuses. Tel est l'heureux résultat que je me flatte
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d'avoir obtenu par Tascendant qu'une singulière fantaisie m'a donné sur cette âme neuve. Maintenant, voulez-vous profiter de mon ouvrage?... Alfred a vingt -trois ans^ Amélie en a dix-sept , et Laure en aura bientôt quinze. Vous devinez sans doute ma pensée ; avant tout je me fais un devoir de vous consulter: expliquez -vous en toute liberté^ je vous le demande au nom de l'amitié. Soyez assuré que la mienne demeurera toujours inébranlable, quelle que soit votre réponse.
— Ma réponse , reprit M. d'Etanges , sera conforme en tout point à ce que vous jugerez convenable ; et même , ajouta-t-il, en regardant madame de Yéran d'un air mystérieux qu'elle comprit à merveille, je ne veux mettre aucune condition à mon consentement.
Cet entretien affermit madame de^Véran dans ses projets: elle attendit avec anxiété le retour de son neveu. La fatigue
de la route aggrava le danger de la blessure du jeune homme , et lorsqu'il arriva , sa vie même semblait menacée. On appela les plus célèbres^ docteurs. Leurs eonclu* sions furent désespérantes. Un seul médeciu, M« Delassalle» touché de Te^ttréme jeunesse du malade^ et de cet extérieur séduisant^ que u'avait pas encore détruit l'excès des souffrances , lui dévoua tous ses instans^ et parvint à faire disparaître les symptômes les plus alarmans. Aucune précaution ne fut négligée ; madame de Yéran elle-même remplissait moins assidûment les devoirs de mère qu'elle s'était imposés I pour donner ses soins à ce neveu si cher : les marquas d'affection qu'il recevait d'elle , sa présence seule avaient une influence plus sensible et plus efficace que tous les autres remèdes. La fièvre cessa bientôt d'exercer ses ravages. Un itiois s'était à peine écoulé > que déjà le docteur se crut assuré que l'amputation de la
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jambe n'aurait point lieu: mais il fallait reparer l'épuisement des forces » e tle séjour de la campagne fut ordonné.
Une maison gue possédait madame de Véran dans le voisinage d'Auteuil, et dont les jardins spacieux communiquaient avec le bois de Boulogne > parut offrir tous les avantages que Ton pouvait désirer : il fut décidé que les deux familles s'y réuniraient. Madame de Véran ^ en si nombreuse com* pagnie , ne vit aucun inconvénient à prier M. d'Etanges de s'j joindre : il fut tout surpris d'éprouver encore à Tâge de cinquante-<!inq ans une sorte de trouble involontaire en acceptant cette agréable invitation.
Bientôt un air pur, des promenades répétées et graduellement prolongées » ranimèrent les forces du jeune convalescent : sa belle physionomie, qu'ennoblissait un air martial 9 recouvrait toas les charmes dont la nature l'avait favorisée. Un avancement
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rapide était la récompense du courage. dont il avait fait preuve, et des épaulettes de lieutenant -colonel ajoutaient à l'élégance d'utt extérieur plein de grâce et de dignité. Toutefois, le bonheur de madame de Véran n'était pas sans mélange : elle ne possédait qu'un Alfred , et son cœur s'intéressait également au sort de deux filles tendrement chéries. Les quinze ans de Laure étaient un heureux préservatif de l'espèce de danger dont se préoccupait une sollicitude vraiment maternelle : à cet âge d'innocence , une vierge modeste ignore jusqu'à son propre cœur. Laure s'apercevait bien de la beauté d'Alfred ; mais tout était beau pour elle : les jardins , le soleil et les fleurs; les enfans, les compagnes de ses jeux, rivalisaient d'attraits pour elle , et partageaient ses naïves affections. Son aimable sœur avait conservé, malgré les soins vigiians de sa seconde mère , une indolence native qu'elle ne perdait que par instans : plus réfléchie ,
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plus sensible que Laure y c'était pour elle qu'Alfred semblait créé , et cependant ce n'était pas vers elle que ses attentions paraissaient dirigées. Madame de Yéran s'ac-^ cusait d'avoir, dans son imprudente prévoyance, préparé le malheur de la jeune Amélie ; elle tremblait que la conformité de nom qui existait entre elles fût le présage de celle de leurs destinées , et ses jeux se remplissaient de larmes lorsqu'elle se livrait à cette. affligeante idée.
Un soir , tandis que les commensaux étalait dispersés dans le jardin , madame de Yéran demeura seule dans le salon près de son neveu : il s'aperçut qu'une inquiétude assez vive troublait l'habituelle sécurité de sa physionomie. « Ma bonne , mon excellente amie , vous souflPrez ! lui dit-il : je vous ai causé tant de fatigues f..« Ah!
votre Alfred n'oubliera jamais toutes ces preuves d'une bonté, d'une tendresse qui n'eut d'autres bornes que celles de la raison.
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Quelles obligations ne vous ai-je pas! de qombiea d'écueils m'a préservé ce que tous appeliez ma folie ! • » Que de fois je me suis dit : Alfred ^ ne fais pas cela; tu te rendrais indigne de celle que tu révères... • »
Ëa ce moment plusieurs personnes rentrèrent dans le salon , et madame de Y éran reçut des mains d'Amélie un bouquet dé fleurs de grenades^ dont quelques-unes étaient épanouies, et d'autres en bouton; dans le milieu, l'on distinguait une belle rose blanche. — ^Yoilà de charmantes fleurs, dit madame de Yéran ; les unes s'en vont, et les autres viennent.
— Oui , reprit Alfred ; mais la rose , après avoir brillé , conserve encore long -temps un parfum plus agréable que sa beauté même.
11 disait ces mots assez vivement , et sa tante, qui saisissait l'allusion , en fut d'autant plus flattée , qu'en même temps les regards d'Alfred se fixaient avec élonnement
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sur Amélie. On venait de ]a nommer en sa présence pour la première fois ; ce nom si cher commençait la séduction que désirait madame de Y éran ; elle sut agir de manière à mettre en évidence tous les avantages et les talens de son élève* Amélie obéissait, ne soupçonnant pas les intentions qu'elle secondait involontairement , et développait avec timidité des grâces auxquelles un air d'innocence et d'embarras ne faisait qu'ajouter un charme de plus.
Cependant les jours se passaient et n'ame^ naient aucun changement dans les habitudes des deux familles. Un matin , Alfred était à la promenade avec mesdemoiselles d'Ëtanges et sa tante , dont le bras lui servait d'appui pour aider sa marche encore un peu chancelante. Tout à coup il s'élance vers une branche que Laure s'efforçait vainement d'atteindre. Amélie pâlit, et fait deux pasen avant pour soutenir M. de Mézy; mais , avertie par l'instinct de la pudeur, elle
s'arrête ^ regarde madame de Yéran , se jette tout en larmes dans ses bras, et, sur un signe de son amie , s'éloigne promptement.
Toutefois, aucun de ses mouvemens n'avait été perdu pour l'heureux Alfred; il la suivait des jeux, et sa tante, qui l'observait en silence, remarquait avec plaisir l'expression de ses regards. Après cette scène rapide , la promenade fut continuée à pas lents. Au détour d'une allée, Alfred s'écria :
— Ma tante, qu'elle est bien, et que sa candeur me plaît! Ah ! c'est vous seule qui pouvez m'éclairer sur son âme : est-elle aussi -parfaite que son extérieur est touchant ? ^
— De qui me parlez- vous ? dit madame de Véran , au comble^ de la joie^intérieure qu'elle dissimulait.
— Eh ! de qui puis-je vous parler , reprit Alfred avec chaleur , si ce n*est d'Amélie d'Ëtanges , de cette créature charmante formée à votre image , qui possède
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VOS attraits y et qui me parait posséder aussi les qualités du cœur et de là raison que je n'ai jamais trouvées réunies qu'en vous deux?... J'ai vu Aes femmes séduisantes qui m'éblouissaient sans m'émouvoir i d'autres ^ bonnes et sensibles ^ mais dépourvues de ces grâces enivrantes qui ^ subjuguent la prudence même.
^- Il faut se défier de tout y interrompit madame de Véran avec un fin sourire , précurseur ordinaire de ses innocentes ma* lices : Eh ! moi-même , n'aide pas été la dupe d'un adolescent?, • . Ne vousisouviient* il plus des promesses de vos dernier^ adieux? n'avez- vous rien à réclamer des miennes ? Enfin y mon aini > votre con->science ne vous fait-elle aucun reproche ?
Alfred parut un instant troublé de Pair demi-sérieux dont madame de Véran accompagnait ces questions; mais^ trop préoccupé pour se prêter à la plaisanterie , il répondit vivement : Ah ! ma tante , vous
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aréz rejeté bien loin mes naïfs hommag^sl
->-Et j'ai fait très-sagemept , repritelle ; yojes donc ou j'en serais arec un mari de Tingtrtrois ans qui commencerait à s'apercevoir (|ue j'en ai plus de dix* sept !.« Mais comme je preToyais l'instant où nous sommes arrivés , j'ai dû me mettre en mesure de tenir mes promesses.
Cette Amélie d'Ëtanges qui tous sul^ugue aujourd'hui , est une plante rare, cultivée par nies soinsi pour le bonheur de cet Alfred qu'il me fut toujours si facile d^aimer« Je. la dépose en ses mains > . et c'est lui qui mé répondra dé son avenir. AL d'Etantes me laisse libre de disposer de son biefii le plus pr«ieux ; je crois en assurer la con^ sêrvation 'en vous transmettant .tovis nos droits.
;^red né; sut témoigner sa révoquaissauce et les transports quH'agitaient , que par une émotion et un silence également
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expressifs* Sa tante lie quitta pour aller rer joindre sa jeune amie ; elle la trouva seule et baignée dé larmes.
r-r Mon Aniéliel pourquoi ces pleurs répandues avec tant d'abondance ? s'écrie madame de Yéran.
— '- O mon guide ! ma mère ! répond la jeune fille ^ j'ai fait une faute , je le sens ; je me siiis exposée au mépris de M. de Mézy : il va croire, oy
— Eh bien ! que croira-rt-il ?.. La frayeur que vous avez montrée provenait d'un sentiment trop louable pour craindre une fâcheuse interprétation , et vôtre conscience peut seule apprécier le degré d'intérêt qui vous dirigeait.
— Eh ! voilà précisément ce qui fait ma honte : c'est cette conscience même qui me reproche une imprudence dont je ne saurais être consolée. Âh ! ma mère , laissez-moi pleurer éternellement ; permettez à ma douleur de s'épancher dans vos bras }
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j^ai dit que j'aimais; jW'ai fait Taveu sans aucun motif excusable.
— Kassurez-vous , mon enfant; cet aveu dont vous êtes épouvantée n'est qa*uù juste retour des sentimens que déjà vous aviez inspirés; et la preuve de ce que j'avance , c'est qu'Alfred m'a chargée , si vous n'y mettez point d'opposition, d'obtenir de votre père le consentement dont il attend son bonheur, et qui, je Pespère, doit également assurer le vôtre*
Aces mots, la douleur cessa d'oppresser le sein d'Amélie ; ses larmes coulaient encore , mais elles étaient aussi douces que la joie qui les faisait naître. Aucune difficulté ne mit le plus léger obstacle au suc^ ces des eflforts constans de madame de Véran pour, arriver au but qui couronnait son dévouement et ses plus chères espérances.
Les convenances étaient dans une parfaite harmonie : M. d'Etanges trouvait dans son gendre les qualités qu'il pouvait souhaiter.
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et ne formait aucun cloute sur le bonheur de sa fille ; mais il manquât au sien quelque chose ;, et l'occasion lui parut favor rable pour a'en esrpliquer avec la femme aimable <iont toutes les grâces s'étaient changées en vertus. Quoi ! sérieusement , lui dit-elle , y penàeriez-vous encore ?
— Le silence même que je me suis imposé si long^temps » répondit-il , est la plus forte preuve des vœux constans que je n'ai cessé de former. Vous venez d'assurer la félicité de raton enfant ; votre générosité ne saurait-elle accorder au repentir le dédommagement d'un passé que d'inutiles regrets ne peuvent ramener , mais dont un avenir plus satisfaisant peut rendre le souvenir moins amer ? Je sais qu'au lieu des.
plaisirs du bel âge y les infirmités nous slU tendent; mais le charmé d'une amitié tendre et solide offre une compensaticm aux maux cpii nous menacent , et promet à notre vieillesse le seul adoucisseniçnt pos^
sible au± peines insëparaMeS âe^ derniert jours de Pexistenee : ne me t^fiisez Soûc plus la consolation c{ue je sollicite ^ cette intimité de tous le^ instants qui nous pei^ mettra de nous pt'étef un mutuel appui jusqu'au bord de la tombe !
Ces Idées tin pen lugubtes^ loin de Tâincrela résistaïiçe de madaiùe de Véran, fbï'tifiaient au contraire sa résolution , et le i*èfus errait sur ses lèvres , lorsque les jéûne^ époux futurs vinrent se jeter à ses pieds : ils avaient entendu la voix suppliante de M. d^Ëtànges. Ma mère^ ma gé* ûéreuse amie^ s*écrie la sensible Amélie, to^lez-vous flétrir votre ouvrage par la doMeur de mon père? Alfred m^est bien cfher ; voris m'avte atitorisée à le lui dire, et je ne crains plus de blesser la décence dans l'aveu que j*en fais; mais je vous proteste que je sauraf sdufii*ir d'un sentiment que je ne croirai pafs autorisé par le fciel , si VQus refusez de devenir ma mère au
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pied des aatels. J'avais sonymil pensé que y de bette faiàmère^ le titre de TùtPe fille potiTait m^^e adquis; niais Gomme j'ignorais les vœux de mon {:fèfe, je n'osais expliquer le pliis agréable de tous mes rêves : maintenaut ^ poilrriez-vous ne pas consen*^ tir à lé idéaliser? '
Le6 priëi*es d'Alft*ëd, jointes à celles d'Amélie y devinrent égaleineht prèssàhtes.
— Vous le voulez donc tous trois? dit enfin madame de Y éran ; eh bien ! je cède à vos instances.
— Depuis plus de cinq années ^ j'attendais cet instant fortuné ! s'écrie M. d'Etanges dans le plus inexprimable ravissement; mais je sens qu'il n'est pas trop pajé de toutes mes peines passées.
• — En vérité , je ne pouvais céder plus tôt sans manquer absolument de raison ^ réplique madame de Yéran ; j'étais peu sûre de moi : il fallait que j'eusse atteint mes.
cinquante ans, pour être bien persuadée que-
l'amitié seule autoriserait ma décision.
Un mois après ^ le même autel reçut les sermens d*Âlfred de Mézj et d'Amélie d'EtangeS) de spn père et de madame de Vérau. Hélas ! était-il bien certain que la plu3 insinuante de$ affections , après avoir si long-temps maîtrisé son âme , eût entiè*rement perdu les droits que Iqi disputait le pouvoir de la raison?
— FIN