VAS ARTISTE
son imagination voyager dans le pays des chimères. Celle à laquelle elle s'attachait avecleplusd'aflSsction^^ c'était l'union de Leopold et d'Amélie. - - Gomme elle l'aimerait ! se disait Miima.
U a besoin d'être aimé avec passion ^ san9 distraetioQ ^ -sans partagé... > Amélie Tai-^ merait aitisi. Il veut un cœur tout à lui...
Il posséderait à lui seul le cœur d*Aîaiélie; il 9ei*ait sa seule pensée , son premier et son seul amour; il trouverait réunies en elle les grâcès^ de Tesprit et là Ikmié du comi^ , l'instruction et la m^odestié «une douce gàité' et la isensibilité h. plus vràié%{ Quoi qu'en disent les hommes ^ ils ne prendront; pas pbutjEeu^e celle quilés égale en force d'Aine^ celle qui se distingue de son sexe par des qualités • supérieures..' Deuk êtres supérieurs peuvents'admîrer.l.. mais s'ait tiler I..i Jeue^aâs qui Siàity^Qn'n^tmmpoint ée -qv! oit' admire. •. Rien' n'est! plùs'yraiv<#*i Admirer . admirer sans cesse/ c'est vmk
IM — LB LrVMi BBS FEVlIKt. —
fatigue.... D'ailleurs I il faut uq abattre dans le mariage, et l'homme doit Fêtre*.»
ou 1<8 paraître du moiiis... Oui / il serait heureux y bien heureux.. • Mon Amélie est un ange de douceur , de bonté... C'est un cœur si tendre , ^aimant !... Mais sau^ rait-il le comprendre? saurait-il sentir tout le bonheur qu'elle peut donner ?
Les. idées gaies s'évanouirent; des réflexions assez tristes leur succédèrent selon toute apparence, car, lorsque Minna arriva chez M. de Wolfberg , sa figure avait une expression si sérieuse , que la famille crut qu'il lui était arrivé quelque chose de fâcheux. >
— C'est tout le contraire , répondit Minoa en reprenant sa gatté. Je viens présenter mes félicitations à monsieur le secrétaire particulier du cabinet de son excellence monsieur le premier ministre. Elle fit une profonde révérence à M. de Wolf-* berg, et ajouta presque aussitôt: Ehi-
brassez-moi 5 mon vieil ami ; vous êtes nommé, et vous en reeevrez avis sous peu de jours.
Chacun se regardait stupéfait.
— Embrassez-moi donc! répéta Minna avec impatience. Ce n'est point une plaisanterie , comme vous semblez le croire.
M'en permettrais-je une de cette espèce?
Amélie , la première y lui sauta an cou.
Frédéric joignit aussitôt ses caresses à celles de sa sœur, M. et madame de Wolfberg serraient dans les leurs les mains de Minna, en balbutiant quelques mots sans suite. Aucun d'eux ne pouvait se persuader de la réalité de cette nouvelle, qui allait bien au-delà de leurs espérances.
Les larmes de la reconnaissance se mêlèrent bientôt aux élans de la joie la plus vive.
«^Gomnient avez- vous fait? demandait M. de Wolfberg.
-^ Ah ! disait sa femme , cette nomination
lui a coûté , pour Tobleoir, jbian dea.soUici^ UtioDs et des démarches!
— Elle ne m'a coûté, répondait Mînna, qu'un seul mot de recommandation à quel-^ qu'un qui peut beaucoup , et dont le cœur vaut mieux que la tête.
*^0h! dites-moi son nom» ma bonne limie^ s'écria Amélie, afin que je puisse le prononcer chaque soir et chaque matin dans mes prières !
— £1*^ justement ce qu'il m'est défendu de dire,
—* Ainsi, reprit Amélie, notre bienfai-* leur dédaigne ju^u'à l'hommage secret de notre reconnaissance!
, — Il ne dédaigne rien; mais îî ne se croit aucun titre à votre gratitude. Ce qu'il a fait pour M. de Wolfbefg , il le ferait, ma chère enfant, pour toute ^utre personne ayant , comme votre père , des ' droits à l'estime et à l'appui de tbUs les
honnêtes gens. Ainsi » parlons: d'autre chose*, i j r ' . .. • '
"^ Ëh bien ! oe sera votre nom , dit Amielie 9 votre nom, ma bonne amie, auquel j'aurais voulu pouvoir unir le sien , que je. (Urai dans mes prières ; ce sera sur voujsl que j'appellerai le$ bénédictions du ciel.
Ah! vous êtes notre, bon ange! Etelle se jeta de nouveau dans les bras de Minna, qui répondit avec la plus vive aflFection à ses caresses.
La soirée se passa dans une douce causerie^ et. Minna rentra au palais en se. disant : Personne assurément , dans cette brillante; demeure, n*ira chercher le repos avec plus de tranquiUité d'âme que moi«..,«.
Comment! vous voilai ajouta->-t*eIle à la vue de Léopcdd en habit de bal, qui l'attendait dans son appartement. Voué voulez > mon ami , que la soirée soit complète. Je viens de yoîr des. gens bien heu-reux , et Ueureux par vousk
168 — - LB LITBB »BS FBMMBf. —
— Moi aussi) je sms heureux, bien heureux ! dit Léopold, dont les yeux brilktieuft d\in édat extraordinaire.
— Et vous êtes venu partager votre bonheur avec moi?... Mon ami, je vous ea remercie.
— Gui, je suis le plus heureux des.
hommes! reprit Lëopold avec véhémence..
C'est le comble du bonheur , n'est-ce pas ,.
de mépriser ce qu'on aima?
— Grand Dieu! que dites-vous?
— Si vous saviez comme je la méprise!».. Si vous saviez qudle joie j'éprouve à le sentir!
Minna lui prit la main; cette main était brûlante.
— Lëopold, dit-elle avec Texpression d'une vive compassion, vous étés malade...
Venez vous asseoir ici près de moi.
' Il obéit machinalement; mais , se mon-^ trant insensible aux témoignages d'amitié de sa sœur adoptive , il afTectait de rire et
— UflfK ARlittTB. — ^ 16»
disait 1 «Je ne crojais pas qu'il f&t si facile de passer de l^amour aii mépris. • . car je ne la hais pas... mon Dieu , non ! demain je la verrai sans la phis légère émotion... Elle cherchera des laroies , dans mes yeux; elle attendra des reproches de ma bouche. • « Les reproches , les larmes flatteraient encore sa vanité 9 comme ils Tout flattée si longtemps.. • Elle a pris tant de plaisir à mes souffrances!... J'avais la faiblesse alors de lui dire comme elle me rendait malheureux ! . . . Mais je suis guéri ! . . bien gu érî ! , . . Oh! laisse -moi pleurer sur ton cœur!
ajouta-t-il soudain en se jetant dans les bras de Minna ; et il fondit en larmes.
Minna pleurait avec lui : elle ne songeait pas à essayer de le calmer , encore moins à lui faire sentir sa folie , à Tobliger "de rougir de la douleur à laquelle il s'abandonnait. Minna savait qti'il est d^ motnens dans la vie ^ des momeiis cruels ' où Pâme la plus forte , succombant soùs le poids du
17(1 ~ LK LitFKB 0£S FSMMB8. —
malheur y a' kesom de se laisser ^ aller ^ toute la faiblesse qui suit le délire des p^tsh
— Ne parlons pliis d'elle! non, ja-
mais ! dit Léopold ; et il pressa fortement
la main de Minna. Je souffre !••.. oh!
jesouff*re !,.. mais ces souffrances amène- TOîxi ma guérison ! c'est un fer rôuge appliqué sur une blessure toute saignante !•••
Minna.. • elle m'a trompé!... Entènds-tu ,
Minna ? elle m'a trompé !. . . elle a donné sa tendresse. ... elle aime...^ celui qu'elle aime , est indigne de toute estime.. «et elle le sait !
n se leva et se. mit à marcher à grands pas.
. î — : Aimçr!.,. ^//a, aimer ! .// le O'ojit^.*^^ çelii suffît !.». Moi 9u^i^ }*^i c^j^ qu'elle XKi'^iniail;.^,. c'était une feinte. •• un jeu*...^ quel jeu cruel .!... Minna , le prince yeu^ ra'envojer en mission. . .i.,
— UNI ARTI9TK. — 171
-i- Il faut accepter » mon . ami ! s'écria JUitina vivement.
— J'accepterai., «.aoû, je resterai. «.Elle croirait que je la fuis y que je redoute sa présence, et sa vanité jouirait.... Minna') sais-tu j dis-moi , ce que c'est que d'être réduit à mépriser ce qu'oà aima? .
— Oui, je le sais...*, mieux que vous peut-être. >
— Mieux que ihoi ?
-r-' Mieux cpie toi-, Léopold. En ce^nomant tu ne la méprises pas; tu regrettes seu« lement ton erreur. ;. Le mépris, si elle le më« rite en effiet, viendra plus tard.. . Alors tu seUiras <un froid mortel glacer ton cœur et ton sang ; alors , avant de rougir d'elle , tù rougirai de toi«-même... alors tu cr(n« pas sedtir la vie se détacher de toi ,• et te froid de la mort te gagner. . . Ta tête .seule secabrûlantel.. ta mémoire te i^pportëra jusqu'aux plus légers souvenirs dû passé ; ^t chaoun.de ces s^uvenira évèillertf en toi
171 — LE LIVRE IIKS FKMMK8. —
une douleur <]tti te fera sentir qne tu existes encore !••• La nature entière te semblera se couTrir de deuil... et enfin. .. plus de «ouvenir y d'attente ^ ni d'espoir. . • Plus de passé y de présent^ d'avenir.. ... plus rien !
— Plus rien ! répéta Leopold ; et ses dents se serrèrent.
Les lèvres de Minna étaient agitées par un tremblement convulsif •
— Obi comme alors , dit-elle après un moment de silence ^ comme alors on vou* drait mourir!... comme tout ce cpii com* pose la vie est lourd !. . . Tout est douleur , tout est découragement !... L'âme accablée n'excite plus la pensée dans l'intelligence* • . La yie n'est qu'une espèce de rêvé pénible dont oh attend le réveil.... Ce réveil arrive enfin'..!.
Léopold saisit la main de Minna en murmurant à voix basse : Et alors ?. • .
— - Alors la raison reprend son emfHre ,
— VllB ARTISXB. — 173
dit'^elle d'un ton lent mais pén|étrant. Fati-* gvté de Torage^ on cherche à repojser sa tête sur un ccéur ami. • • Mais où trouver un ami? Gomment' reprendre quelque confiance^ quand l'être que nous avions déifia nous a trompé !... Moi aussi , Léopold^ )e îui trompée... oui > trompée dans mes af-« fections lés plus chères. . • La raison revint. • • et }ë sentis que j'avais dû l'être. •• Ne m'étais-je pas trompée moi-même en /i/i suppo-^ sant dès qualités qu'// ne possédait pas%...« des vertus qu'// n'avait pas ?..< Mon premier mouvement fut de me venger... Mais jamais , non jamais je n'ai eu à me reprocher d'avoir suivi ce premier mouvement qu'excite le délire de la douleur. . . Je me détournai de lui... et je pardonnai. Ce n'é^itait que justice , puisque tout ce qui m'a«vait charmée en lui n'était que le fruit 4® mon imagination, puisique je /'avais, n^i^e... ce qu // ne fut jamais ! Aujourd'hui , peut* être V il regrette de m'avoir perdue^., (feu
't?« — Lfe LIVllB B«8 PBMME8. —
ni'importe... fe ne regret rien^ moi; pas inékie ma loûgue erreur. Ce que j^ai ve^ ^letté qttelqaefbis, je tous l'ai dit déjà , ce sùùîices souffraoces que j'ai euduréee avant qtie te bandeau fût entièrement tombé ; ce sontced abernatives de haine et d'ataourw* Oh ! comme alors j'étais peintre et poète î .^ é Mais, mijourd'hui.»» aujourd'hui fe com-^ mênce a sentir que lès jouissances amères denmès par la tourmente des passions.^ nô valent pas les jouissances si pures <et si Vraies des affections douces que ta* ra&on api"*> prouve; et que l'estimé ccmsolide.
*— Ahl <;es afiections douces peuvent«^ ëUei suffire pour remplir le cœur ? «
^— Pas à votre âge , sans doute , Léopold j Â'ais eUes y raffiront plus tard i et alors, si Ttsius ëtiez uni a un être jadis adc^é^ et vu èbsùite sclus son véritable aspect^ i:^Ile consolation , qtiel ajdôuoissèmient pô^ttîéz^ -^^ous^ trouver à 'tm nîaiheur sati» renièdë? à tih -mâilleiHriqui pèsëi^k Sur vous à toutéè
«- l)NB ARTlSTBi ^ 175
4bS'mifittlesdii jour^qaieavelof^pcsraityotre existeooe entière d'un cf êpe funèbre ? • - : Léopcdid , saos jrépookbe ^ eontiflesiiâît *À aUAt bl vesôr arec agitation*
-^ Je vous yerrai <)emain, dilril endGb% Ce soir^ je suis dans un trouble. •• inexpri*mable^ Elle rna trompé J -Getie idée doi3oiD^' toutes les autres»*.. Adieu, Minna^; adieu , mon bon ange > adieu !
. Il ne s'éloîgnerapas, car il Taime encore , sei&saitAËinna. Après le départ de Léopoldi elle demeura longtemps plongée dans une profonde rêverie, et la nuit se passa -sans qu'elle pût goûter un «eul moment de reposa LetîOQlté) eu effet I ne voulut pas s'éloi»
l^er. : maife personne au inonde y si ce n'est Minna> ne «è douiait .de la douleur pro4 iodâe c|ue eacbait une apparente ^aité :
cette gaîté allait souvent jusqu'à TextraTSK gance. Plus que jamais fl^se lançait dans le * mdndé^ oâ le trotKvail partout ;^Herminie le rdhcobitrait ea Août fieu* iMaia vainen^i^
176 •— E.K UVAB Wm FBlIlfhl. —
die avail recours aux rdses sa» nombre de la coquetterie ; il était toujours avec elle également et froidement poli ; elle^ ne pouvait obtenir même de ces marques de dédain qui annoncent que le cœur qu'on a blessé n'est pas encore guéri.
— Donnez-moi du courage > disait par^ fois Léopold à son amie ; je la verrai ce soir.
— Il vaudrait mieux /'éviter.
. -^Non ^ non ! j'aime à humilier sa vaoité par . mes attentions pour les femmes dont l'esprit, la beauté , lui portent ombrage.
^^Ët vous ne vous inquiétez pas de savoir si «ces attentions ne peuvent avoir quelque ^danger pour celles à qui elles s'adressent?
< — Bon! estK^e que chez toutes les femmes la vanité ne l'emporte pas sur le sentiment?
En estril quelqu'une qui soit capable d'ai* mer?
• — * Ah, Léopold !
"^-^ Pardon /pardon, mon amie. Mais les anges comme toi sont rares!.*, oh ! bien
— UNB ARTISTE. — 177
rares I Si tu voulais m'aimer y toi , Miima m'aimer avec passion , avec délire ! . • •
— Que feriez-vous, mon pauvre ami /de ma passion y de mon délire ? Il ne vous man* querait plus que d'êti'e aimé comme voua^ l'entendez , sans pouvoir aimer de méme^ pour vous enlever le peu de raison qui vous reste.
— Mais je t*aime, Minna! je t'aime!
— Oui, comme une sœur, comme une amie.
•**- Ah ! plus que cela I si tu savais quel empire tu as sur moi ! «i tu savais comme ta pensée , comme ton image me suivent partout ! comme j'aspire au moment oh je te verrai!...
— J'en peuqt dire autant, Léopold... Et cependant, tout cela n'est pas«de l'amour.
— Minna, savez-vous un rêve^que j'ai fait quelquefois ?
— Leq^tel donc ?
— - Je me suis dit : Je voudrais que
xa
LK LIVmi DBS FKIIMIt. —
Minna eût uae fiUé. Dans la fiUe de Minna, je trouverais cette élévation d'ânie^ ce cœur aimant et passionné , cette imagination vive, qui donnent à mes sentimens pour elle quelque chose de si tendre et de si exalté.
— Léopold, je l'ai souhaité aussi quelquefois.*, puis je me suis dit : Mais serait^ elle heureuse ?
— Et vous en avez douté ?
,^— Oui , mon ami.
— Vous en ayez douté ! répéta le comte du ton du reproche. ^
— Si j'avaiô une fille , reprit Minna , vous croyez donc qu'elle serait ce que je suis?
— Certainement.
— Mais , mon ami , vous oubliez que ce qui vous plaît en moi est le fruit d'une longue expérience et des leçons cruelles du mialheur. A dix-huit ans y je n'étais pas ce que l'infortune m'a faite. Qu*est-ce
— tins ARTISTB. — ' 170
tju'une femme à dix - huit ans? une fleur à peine dépouillée de son enveloppe. Son intelligence; sonâme^ appartiennent encore à l'enfance. A moins que toutes les deux ne sortent de la ligne commune y la timidité , les convanances les retiennent dans des bornes si étroites, qu'elles sont presque comme si elles n'existaient pas. Au prin* temps, Lédpold, il n*y a que des fleurs et point de fruits ; au printemps, soufilent les zéphyrs; en été seulement ^ le vent brûlant du midi courbe les épis dorés et les arbres couverts de ces'fruits> que les fleurs du printemps vous avaient promis. Eh bien! mon ami,"^ vous voudriez trouver dans la fille de Minna les grâces , la naïveté, la candeur du jeune âge, unies à ce que donnent seules la connaissance du monde et la rude expérience , qui flétrissent si tôt la fraîcheur de la j.eun6sse et la dépouillent de son heureuse ignorance!...
Vôtïs voyez bien qu'en songeant à tout cela
.190 — LB LrVRfi DES FEMMES. —
j'ai ea raison de me faire cette question :
Mais serait-^elle heureuse ?
Léopold se tut un inonient , puis il dit :
— Vous avez raison. Nous autres hommes ^ nous exigeons bien plus que nous ne pouvons donner : nous voulons que notre compagne réunisse les qualités de Tesprit et . du cœur les plus opposées ; nous voulons qu'elle soit notre amie et notre sujette^ notre égale et notre inférieure. Il faut que ses taiBns puissent flatter notre amour-propre , et que ses vertus privées la fassent descendre sans répugnance à ces détails dont nous dédaignons de nous mêler; nous voulons enfin qu'elle ait les grâces de l'enfance et les attraits de la maturité. •• Non -seulement nous- le souhai* tons et nous le voulons, mais nous prétendons que cela soit; l'amour nous le persuade^ et quand l'amour est passé, quand son bandeau. est tombé, nous puni$$onjs durement de notre erreur celle dont nous
— UNE ARTISTB. — 181
avions fait une idole ^ et que notre injustice réduit alors au rôle d'esclave des caprices et de rhumeur du maître le plus tyran-r nique. .. Mintia^ vous avez raison, et je vous remercie d'avoir ose me dire que si vous aviez une fille , vous ne me confieriez pas sans crainte le soin de son bonheur* Minna I combien je bénis chaque jour le sort qui m'a donné une amie telle que toi!... J'ai uii ami, un véritable ami...
mais il ne sait pas me coniprendre ; mais sa raison , à lui , est rude et âpre , au lieu que la tienne est adoucie par la bonté de toù âme, par les grâces de ton esprit de femme, et par cette aimable iildulgence qui te porte toujours au pardon généreux plutôt qu'à la vengeance. Minna , je veux devenir tel , que vous puissiez dire un jour :
Si faisais une fille je la lui donnerais avec joie.
Les années s'écoulaient, et Minna encourageait Léopold à tenir la promesse
iSS — IM IXVBM BBS mUIMS. -*
qu^U lui avait faite ; et Léopold , pouf conserver l'estime de Minna , ne cherchait que dans le travail des distractioùs à ses peines» Afin de se distraire de la pensée d'Hermi-»
nie f il s'était fait recevoir dans plusieurs sociétés philantropiques qui travaillaient à répandre l'instruction jusque parmi les classes les pluâ obscures. Son zèle, son empressement à se rendre utile , ^i^ageaient ses confrères à le charger des missions les plus délicates, et des travaux les plus pénibles.
• — Je ferme les yeux, disait- il souvent à Minna, pour ne point voir combien l'espèce humaine est détestable , et combien peu elle mérite qu'on s'occupe d'elle ; je les ouvre seulement sur ses besoins , sur ses misères, sur les moyens de l'améliorer peut-être, en diminuant pour elle les chances de mal faire que lui offrent la pauvreté , Tignorance^t l'oisiveté. Je ne suis pas heureux, Minna; mais je me supporte,
et je commence à supporter les autres; c'est quelque chose.
<*— C'est beaucoup^ répondait Minna.
Hélas! toute la science humaine peut se réduire à ceci : apprendre à supporter la vie telle que la fortune et la société Font faite.
Le sort de Minna était aussi devenu plus agréable. L'amitié de Léopold , celle de la famille de Wolfbcrg, et la tendresse nàïye de son Amélie^ satisfaisaient son cœur et ce besoin d'aimer et d'être aimée , qui long -temps n'avait été pour eUe qu'une source de tourmèns} et la considération générale dont elle jouissait , remplissait son âme de la joie la plus Vive. On se faisait un honpejar d'être de la société intime dé Minna ; la faveur dont la princesse l'honorait^ imposait silence à l'envie^ tout en l'excitant , et il n'était pas de vrai courtisan qui ne voulût pouvoir se vanter d'être eçocessivemeiitMé avec celle que la princesse
.184 r — LE UVBE IMB8 FEMMES. —
admettait à .ses réunions pai^ticulières.
— Que je suis fier de mon amie ! . • . disait Léopold, en fixant sur elle des regards bril^ans de tendresse et d'orgueil.
— Vous ne pouvez pas Têtre plus que je ne le suis^ moi, de monLéopold, répondait Minna doucement émue. Puis ^e ajoutait tout bas : Que n'ai-je une fiUe !
. "— r Si je me marie jamais y reprenait Léopold, je veux que ce soit vous qui me choisis^e:^ une compagne.
— J* j ai pensé quelquefois. . .- mais à présent personne ne me paraît digne |de vous.
— Personne , Minna? absolument personne ?
Elle détournait l'entretien.
Tantôt Minna craignait de s'abuser sur le compte de son Amélie, et de la voir avec des yeux trop maternels ; tantôt , au contraire , cjUe craignait que Léopold ne sût pas deviner tout pe que valait cette Amélie si chérie, et que , s'arrétant à l'extérieur, il
— UîfB artiste; — IB5
ne soûgeât point à chercher cette belle âme qui se peignait dans de très-beaux yeux , dont les longues paupières étaient souvent abaissées par la modestie.
Amélie n'avait rien de ce qui frappe et attire les regards. Naturellement timide , elle parlait peu^ et se tenait le plus possible à récart : mais, dans l'intimité , elle était charmante; sa figure sérieuse Vanimait alors ; un sourire angélique donnait à ses traits réguliers une expression enchanteresse , et , du son de voix le plus pur , elle exprimait avec naïveté les pensées de son âme candide. Excepté ses parens, peu de personnes savaient tout ce que l'éducation avait développé en elle de talens et de moyens. Quoique fort timide^ elle n'était point gauche; si sa voix tremblait quand elle chantait devant des étrangers, si elle roQgissait en se mettant au piano ou en montrant ses dessins, c'était avec tant de grâce , qu'on aurait regretté de la
trouver moins craintive et moins modeste.
— Elle est charmante ! se disait Minna chaque fois qu'elle la voyait, et c'était chaque jour. Je voudrais que Léopold pût la connaître !••• Mais elle le connaîtrait aussi ; et Tamour s'introduit bien prompte-* ment dans le cœur par les jeux , surtout chez une jeune ^le de dix-huit ans. Ne TauraisTJe donc élevée avec tant de soins, que pour la voir devenir victime d'une passion sans espérance !-
La pauvre Minna cherchait vainement un moyen de rapprocher Amélie et Léopold , sans mettre en danger le repos de la première , lorsque le hasard la servit , en paraissant la contrarier d'abord.
Les occupations multipliées du jeune comte ,^ ne lui laissaient guère le loisir de disposer de ses journées ; il venait le matin de bonne heure chez Minna , ou bien le soir. Un jour il arriva à une heure où elle ne l'attendait pas : Minna peignait , et
— VtiM AKTI8TB. — ' 187
Âmëlie posait. Toutes deux rougirent au^ même instant^ et, ppur la première fois depuis bi^n des années, Minna se trouva déconcertée au point de ne savoir comment sortir de l'embarras où la mettait la présence de Léopold.
— Ah! c'est vous, monsieur le comte !
dit-elle sèchement.
Amélie abaissa encore davantage ses longues paupières ; elle était toute honteuse de se trouver en présence d'un comte ^ d*un seigneur de la cour.
— Oui, c'est moi , répondit Léopold. Si j'avais su que vous étiez occupée...
^— Vous savez que je le suis toujours.
Est-ce que vous avez quelque chose d'important à me dire ?
— Rien du tout ; mais pouvant disposer d'un moment...
— C'est fort aimable à vous.
-r^ Vous ne pensez pas un mot de ce que
188 — LK LIVRK DK8 FBMME8. —
TOUS dites , répliqua Léopold en riant. Ma visite TOUS déplaît,
— Faites-moi le plaisir de passer dans le salon; je vous suis à l'instant.
— , Je ne veux point qu'à cause de moi vous interrompiez la séance de mademoiselle.
-— Je vous rejoins dans cinq minutes.
Allez donc !
— Ne vous fâchez pas , j'obéis.
Quand il eut disparu , Minna se leva comme pour aller s*assurer si la porte était fermée : mais c'était tout au contraire pour l'entr'ouvrir. En quelques minutes sa tête avait fait bien du chemin.
Je ne veux pas qu'^//e le voie , s'était dit Minna , mais je veux que lui, il l'entende.
Elle vint se remettre à son chevalet, i — Eh bien ! où en étions -nous ? ditelle à Amélie.
— Je n'en sais rien , ma bonne amie , répondit celle-ci tout bas.
— UKS AUTISTE. ~ iS9
— Oh ! VOUS pouyez parler haut; la porte est fermée et personne ne nous écoute* De quoi parlions-nous donc ?
— Je Tai oublié.
Minna fit un geste d'impatLence*
— Est-ce que je pose mal ? demanda timidement Amélie.
— Non , mais vous, avez repris votre air sérieux et réfléchi. ... Il me faut un sourire un sourire franc et sans apprêt ,
comme celui qui était tout à l'heure sur vos lèvres.
Minna eut beau faire, elle ne put ramener ce sourire dont elle parlait. La timide Amélie, déconcertée par l'apparition inattendue de ce seigneur de la cour , préoccupée par la pensée qu'il était dans la pièce voisine , qu'il pouvait entendre le son de sa voix ; la timide Amélie n'était plus elle.
— Nous^^remettrons la séance à demain, s'écria soudain Minna en jetant ses pin-
190 —LU LIVM DJBS rUClIKf. —
ceaux. Aujourd'hui je ne ferais rien de bon . Peste soit de Timportun !
— Vous êtes fâchée contre moi, ma bonne amie? demanda ayec émotion Amélie déjà prête à se retirer.
— Contre toi, ma fille chérie! Est-ce que je peux jamais être fâchée contre toi?. • Embrasse^moi. A demain. J'irai peut-être voir ce soir tes parens. Adieu.
A peine la jeune fille s*étail-elle retirée , que Minna courut à la porte du salon , et l'Ouvrit brusquement, bien persuadée , parce qu'elle le souhaitait , qu'elle allait surprendre Léopold aux écoutes... Il n'y avait personne dans cette pièce.
Quelle discrétion ! dit Minna tout haut • C'était bien la peine, ajouta-t-elle plusbas,
de tant me mettre en frais pour la faire
causer!... Ah! c'est donc ici que vous avez jugé à propos de vous établir ! s'écria-t-elle eia trouvant le jeune comte dans la petite
— UNI ▲BTI8TS. — Ifl
bibliothèque qui précédait la chambre à coucher. •
—Mais qu'avez- vous donc ce matin?
demanda Léopold; et il attacha sur elle un regard pénétrant. Voilà la première fois que vous me donnez lieu de penser que je ne suis pas toujours le bienvenu chez mon amie.
— Vous savez bien le contraire.
— Je croyais le savoir.... aujourd'hui j'en doute.
^ — Gomme il vous plaira.
— Au nom du ciel, qu'avez- vous, Minna?
— J'ai de Thumeur.
— Est-ce parce que j'ai interrompu votre séance, ou parce que j'ai vu votre modeler
— Pourquoi cela me fàcherait-^il que vous ayez vu cette jeune fille ?
— Je n'en sais rien; mais vous pourriez, et elle aussi, avoir des raisons. ....
— Quelles raisons, s'il vous plaît? 11 n'y a pas de mystère dans tout ceci, en-
I9â — LE LIVRE BES PEMME8. —
tendez-vous? G*est pour la mère que je fais ce portrait.
— Je n'en doute pas.
—C'est fort heureux^ quand je vous dis que cela est.
— rMais, encore une fois, qu'avez-vous donc? répéta le jedne comte.
— J'ai que vous m'impatientez^ et
que je voudrais vous savoir aux antipodes.
— Le souhait est tendre!
— Vous le méritez par votre intention manifeste de me contrarier.
— Moi ! je n'avais pas du tout l'intention de vous contrarier ; je n'en avais d'autre que de venir passer auprès dé Minna une matinée tout entière. Autrefois elie m'aurait su gré...»
— Allons, vous me cherchez querelle maititenant! Cela est bon entre amans, mais entre amis; . . • Donnez-moi la main , et que tout soit fini.
— Tout ne sera pas fini si promptement.
-t VHB ABTWtm. —
tn
dit Léopold en s'empàrant des deux mains de Miana^ et en la faisant asseoir auprès db lui. Il me faut une petite vengeance de cette humeur sans motifs de cette brusquerie à laquelle vous ne m'avez pas accoutumé. Voulez-vous que je vous dise la cause véritable de vos contrariétés P
— Dites. . . . dites donc jîte !
— Eh bien ! vous êtes fâchée que j'aie vu aujourd'hui là \eune fille.... dont voua voulez faire ma femme.
•— Vous êtes un fou ! s'écria Minna cachant avec peine le dépit qu'elle éprou-* vait d'avoir été devinée. Vous ne rêvez qu'amour et mariage.
— C'est possible ; osez dire cependant que je n'ai pas frappé juste !
— Eh bien oui! s'écria 'Minna qui prit à l'instant son parti ; c'est la vérité : je voudrais que cette enfant put vous plaire
N'est-ce pas vous dire que je l'en croiiS
IM ' — LB -LITHB BB8 1VMMB8. —
cligne^ et que je la juge capable de vous rendre heureux?
'■ — Pourquoi donc ne m'atez-vous point permis de rester? Vingt fois j*ai assisté âuic séances que vous donnez aux dames de la cour ou de la ville; mais aujourd'hui vous
m'avez chassé, c*est lé mot.
— Oui, c'est le mot.
•i- Ensuite vous êtes venue entr*ôuvrîr la porte du salon que j'avais fermée, et je vous ai entendu dire à votre modèle qu'elle pouvait parler haut.;..
— Voilà que vous recommencez à m'impatiénter, et beaucoup !
— Cela m'a donné à penser. Je me sUisdit. qu'il n'était pas bien de trorfiper la confiance de cette jeune fille, qui, vous croyant sur parole, allait js^er, jaser r%...
— Qhj pourrie coup, s'écria JUinna ea essayant de ^retirer ses devix jçnains qu« Léopold tenait toujours , c'est trop fort !
— Nevoiilant point me rendre complice de ce véritable guet-à-penï,....;
— Vous êtes un impertinent , et si ma main droite était libre....
—- Je suis venu m*enfermer ici pour ruminer à mon aise , 6t ^ en ruminant , j*ai deviné... ce que je viens d'avoir Thonneur de vous dire.
— Eh bien oui ! tout cela est vrai d'un bout à l'autre. Etes-vous satisfait à présent?
—- Pas encore : je vois les résultats; mais je ne comprends pas la cause...
-^ Vous allez la comprendre à l'instant.
Cette jeune fille mérite tout l'amour, toute l'estime d'un honnête homme ; elle n'a contre elle que le manque de fortune. Sa naissance n'est pas égale à la vôtre ; niais elle appartient à une famille chez laquelle les vertus semblent être héréditaires , et cette hérédité-là vaut bien celle des titres : son père est gentilhomme > d'ailleurs ; toilà pour le monde.
Wê — LE LIY«B. DV nmiHW. —
— Oui , Minna, vtMis avez raison^ voilà pour le monde. Après?
— Eh bien! après, après. •« Depuis six ans je travaille à perfectionner chez elle les dons de la nature , et depuis deux ans je pense sans cesse au bonheur qu'elle donnera à son époux.
— Après ?
— r Si vous continuez de la sorte , cet ^ époux, ce ne sera pas vous.
— Je vous dirai à mon tour que si vous continuez de la sorte , c'est-à-dire que si vous m'empêchez toujours de faire connaissance avec elle , il est probable qu'elle ne sera jamais ma femme.
— Eh ! puis-je l'exposer au danger d'ai-r mer sans être aimée peut-être ! Voilà la cause de ma singulière conduite. Vous avez pour vous les avantages extérieurs, ceux du rang ^ ceux de la fortune , et enfin les droits que vous donne déjà sur le cœur d'Amélie la reconnaissance : xar
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c'est la fille de M. de Wolfberg , de mon protégé, qui est aussi le vôtre. C'est trop de moitié pour tourner la tête à la pauvre enfant. Si à ces prestiges se joignaient les charmes de votre entretien , car vous êtes aim£d)le , Léopold^ et vous le savez dé reste y quoique vous ne songiez jamais à vous en prévaloir ; si enfin quelques atten-' tions> sans conséquence pour une femme du nionde , se mêlant à tout cela , lui faisaient croire à la possibilité de vous plaire! • * • Mon ami^ j'ose le dire, mon Amélie est digne de yous ; c'est le plus bel éloge que j'en puisse faire. Cependant il serait possible qu'elle ne possédât pas assez d'attraits pour vous attacher ..•• Elle ne peut être bien appréciée que dans l'iétimité , que dans Pintérieur die sa famille ; et je tremble de vous y introduire.
-^ Je comprends toutes vos craintes , bonne Minna , dit Léopold avec sensibilité:
non que je me croie irrésistible comme
VOUS paraissez le supposer , quoique sachant aussi bien que moi que }e ne le suis pas ; j'en ai fait l'épreuve : mais enfin je comprends à merveille ce que mon rang et le titre peu mérité. de bienfaiteur peiivenl avoir d'influence sur une jeune imagination, sur une jeune perisonne élevée dans la sdiitude. Cependant peut «^ on aimer sans connaître ? Et j?ai «.besoin, d'ai-r mer celle qui doit être la jcompagne de toute ma vie ! Si j^étais un flatteur, je vous dirais-: Disposez de ma main y de mon eœnri ma confiance en vous est si grande ^ que je vous laisseraifixer seule tnon sort. Mais je ne suis point un flatteur / et, à quelqpe point que. vous possédiez ma confiance , mon estime , je.suis bien aise , dans une afifaire de cette importance , de voir par mes yeux.
— C'est ce que je veux aussi , dît Minna en se levant soudain. Elle avait un air si satisfait , que le comte ne douta pas
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qu*eUe n'eût trouvé un moyen de tout concilier.
Minna ouvrit soà secrétaire ; elle prit dans un tiroii' un médaillon , quelques pa*<' piers j et revenant vers Léopold , elle dit : Cette aquarelle fut faite il y a peu de mois. Amélie était ici au piano : elle me chantait des coufdéis composés pour la fête de sa mère et dont elle avait fait les paroles et la musique... Frappée de l'expression de «a figure, en ce moment d'inspiration, je pris un crayon , mes pinceaux, et retenant Amélie au piano , je sus sou-^ tenir ^exaltation où elle était ,' aussi longtemps que cette exaltation me fut néces-^ saire pour ébaucher ce croquis.... Il est très^ressembtant.
Le comte regardait en silence la figure angéHque que renfermait le médaillon.
Des cheveux brun -clair, naturellement bouclés , couronnaient , dans un désordre pittoresque , le front le plus uni , le plus
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blaoc y et se jouaient autour d'un cou channant; à peine voilé par un simple fichu de gaze. U y avait dans toute cette tété cpelque chose de pur, d*aérien , qui fixait Ions-temps les regards et faisait battre Iq cœur.
— Qu'elle est belle ! s'écria Léopold.
— ^^Non , mon Amélie n'est pas ce qu'on apjpelle belle ; mais elle a ce qui séduit toujours : une physionomie expressive, où se peint la bonté de son cœur* Voici y ajouta Minna, quelques fragmens d'un jour-* nal qu'elle écrivit pour moi pendant les six semaines qu'elle alla passer avec sa mère
chez une parente à la campagne. Vous y verrez encore quelques tracer d'enfantil-* lage ; mais Amélie n'avait alors que dix-* sept ans. Emportez tout cela, mon ami ; et quand vous aurez lu , vous me direz ce que vous pensez de cette jeune fille-là.
Dans la soirée , Léopold lut le journal d'Amélie , et il ne put dormir la nuit sui-
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Tante. Le lendemain > dès Taurore, il le relisait encore , ayant sous les yeux le portrait : certains passages surtout étaient relus, et relus sans eesse ^ particulièremetit ceux-ci ; '
« Ma bonne amie , je suis restée longtemps ce soir à ma fenêtre ; le ciel était si beau ! Quelle pitié d'étudier l'astronomie dans les livres ou sur le globe céleste, quand on peut voir le ciel devant soi^ tout parsemé d'étoiles étincelantes ! Et comme cette vue-là fait naître des idées ! J'ai pensé à ce que v^ous m'avez dit de Vinfini. L'infini ! je ne le comprenais pas autrefois ; maintenant ye le sens en moi ; il est dans ma téte.9 dans mon cœur surtout. Que Dieu est bon de nous avoir donné , à nous y pauvres vermisseaux, lafaculté de le concevoir, <îe le comprendre ! Et pour cek, il suffit de l'aimer ; dès qu'on Faime , l'âme est si grande y 'Si grande ! C'est que cela agrandit
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r.âme , d'aimer ce qui est grand et beau! • '. • ~« * • ■ • • •'• • • • • • •
» J'étudie 9 je travaille comme si vous étiez là , comme si , le soir , vous deviez venir voir mon travail de la journée. Ce que je sais^ je vous le dois^ ma bonne amie; et cela me fait un plaisir ! Que j'aime à vous aimer î Quelque cliose que je fasse ^ viotre souvenir s'unit à tout. Il me semble que vous êtes en moi et autour de moi.^Le matin ^ en m'évéillant , je pense à vous. Si je lis , je pense à vous ; si je travaille , je pense à vous. A la promenade , dans la so« litu^ et au milieu de la société de ma tante, je pense encore à vous. Gomaneiït fo»t donc les personnes qui n'ont point d'amie ? Il y en a comme cela , m'avez-vous dit, et vous ne dites jamais que ht vérité. Ohi je les plains. J*aime bien matntàn , mais pas de la même manière que vous, et pourtant que je l'aime ! Et mon père, et mon frtre. . . Mais vous ! . . . c'est quelque chose qui ne res-^
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semble pas à mon amitié pour eâx. Il y a en vous quelque chose d'un être supérieur^ quelque chose d'un ange! Et vous êtes aussi mon bon ange! • •
» Ah ! quand je vois lin petit coin de ce monde dont vous m'avez quelquefois parlé, je p'ai plus envie du tout d'en voir davaa-tage. Ma bonne amie y qu'est-K:e que c'est donc que l'amour, que cette passion dodt on parle tant, et qui fait faire de si vilaines choses, comme d'abandonner son père et sa mère ? Bien des gens disent , chez ma tante , qu'au prix de Tamour , l'amitié ce n'est ri^n. Rien ! Peut-on donc aimer plus que je vo«s aime? Ma bonne amie, vous ne doutée point, n'est-ce pas, <^ue je vous aime de toute mon âme , de toutes mes fôi^ ces? Eh bien! pourtant*. .. comment vous dire cela^ Si vous alliez vous fôcherf . . . Mais non ; cela ne peut vous fâcher. . . Eh bien ! pourtant) s'il fallait choisir lequel je pré-
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fiêrerais d*étre séparée de vous ou de mamao à tout jamais. • • • ma bomie amie , pardonnez-le-moi !... Oh! comme ^ en y pensant seulement; mon cœur s*est serré !••• J'étouffais, et je me suis misç à pleurer , à sangloter; et voilà que je pleure encore. ... n Ma bonne amie , je veux ôtre comme vous , aimée de tout le monde. Il y a des personnes qui disent que c'est impossible ; mais je vois bien par votre exemple que cela est possible' au contraire. Pourtant, quand je pense à ce que vous êtes et à ce que je suis!... Mais il ne faut pas se laisser décourager. Oui, je conçois qu'il faille bien choisir ses amis, parce que lorsqu'on les aime , il3 font de nous tout ce qu'ils veulent; et s'ils ne sont pas bons... Mais peut* on aimer ceux qui ne le méritent pas ? . .
. » Nous partons demain. bonheur ! Je" vais vous revoir , vous mon guide , vous mon bon ange , vous à qui je dois tout I
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Je vais vous revoir ! j'entendrai le son 4^ votre voix ; je recoixnaîtrai le bruit léger de vos pas sur Tescalier ; je me sentirai dans vos bras^ et vous me direz : mon Amélie /Oh ! comme vous le dites tendrement !
Tout mon cœur est gonflé de plaisir ! Ma bonne amie ^ je vous aime ! je vous aime! »
Léopold arriva chez Minna de bonne heure dans la matinée. ••• Six mois après , il était l'époux d'Amélie.
La jeune comtesse de Waldbourg parut à la cour : sa candeur^ sa modestie , exci* tèrent les railleries de quelques femmes^ et lui valurent les hommages de tous les hommes. Léopold voyait sans inquiétude la foule des courtisans s'empresser auprès d'elle. Si quelquefois un mouvement de jalousie involontaire serrait son cœur^ cette jalousie ne prenait sa source dans aucun soupçon outrageant pour Amélie ; elle naissait de U crainte délicate de n'être point
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aimé autant qu'il aimait ; et uq regard , un sourire suffisaient pour calmer ce doute.
-^ O Minna ! disait-il à son amie, aucune parole ne saurait peindre la félicité qua je te dois ! Mon amour pour celle dont tu as formé le cœur semble augmenter ehaque jour; il remplit mou âme, ma pensée ; il embellit les objets , et les pare des plus riantes couleurs. . . Tout est bonheur , tout est jouissances pour moi ! et jouissances si vives et si pures !••• O ]M[inna I... Et vous disiez que l'amour ne donne pas le bonheur!
— Il y a tant de sortes et amours , répondait Minna en riant, que les plus habiles n'y connaissent rien. Celui que mon Amélie vous inspire est bien fondé , sans doute :
cependant il passera ; mais un sentiment plus doux encore peut-être lui accédera.
• 1 L'amour passa ^n effet , et pourtant Amélie ne perdit rien aux yeux de sOn
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^poux. Elle était devenue sa compagne y son amie ; l'estime , la confiance, angmen-.
taient des deux côtés : dbacun s'était fait d'abprd une habitude , puis un besoin de Tapprobation de Tautre , et ils étaient certains d'avance de l'obtenir^ car ils n'avaieiit pour ainsi dire qu'une même pensée, qu'un même -sentiment.
—•♦Eh bien? disait Minna.
— Mon amie , répondait Léopold, vous avez raison comme toujours. Cependant je me souviens qu'une fois vous me dîtes qu*on pouvait se lasser même du bonheur!;.. Tous nous sommes heureux , et aucun de nous ne s'en lasse , je crois.
— Vous vous en seriez lassé alors, repartit Minna. Comparez ce que vous étiez, lorsque la fougue de la jeunesse ne vous montrait de félicité que dans le délire des passions, avec ce que vous êtes aujourd'hui!
La raison , le temps , la réflexion, en calmant cette eflfervescence , vous ont donné
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ce qu'il fallait pour sentir le jnrixde ce que vous possédez.
— La raison , le temps^ la réflexion seu*^ lement? s'écria Léopold. Ahl Minna, dis que je te dois tout , oui^ tout! Tu as été pour mon Amélie et pour moi un génie tutélaire! Ta bienfaisante influence se fera sentir jusque dans notre vieillesse, »••
— Et nos enfans^ ajouta Amélie , apprendront de nous à prononcer ton nom avec amour et yénération !
— Oh ! puissent-ils un jour^ s'écrièrent les deux époux en s'élançant ensemble dans les bras de leur amie , puissent-ils un jour trouver une seconde Mînna !
— FIN
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