Michel, 10 août
Oh ! ce rocher, ce vent, ces vagues, cette voix !.….
“Je cherche la mélancolie,
“Dans le crépuscule du jour.
“Je cherche l'oubli de la ve,
“Dans la tristesse de l'amour.” Lucien Rolmer
Les vagues se penchaient en des gestes de fleur
Et drapaient le rocher de mousselines blanches, Apportant à nos pieds une algue ou quelques branches Et chantant pour nous deux leur nocturne berceur.
Un vent taquin froissait les fleurs de mon corsage, Et sur mon front, toujours, rejetait mes cheveux, Mais vos doigts patients en découvraient mes yeux, Bénissant, je crois bien, la brise si peu sage.
Vous me disiez tout-bas des riens que j'adorais,
Des mots que vous aviez parfumés de votre âme !... J'avais tant de bonheur dans ma robe de femme, Que, faible, j'ai senti soudain que je pleurais.
RS
LES HEURES CHERIES
Je pleurais de savoir que l'heure serait brève,
Et que je reviendrais sur ce rocher brumeux, Seule, rêver au temps où nous rêvions à deux... Que la vie est un jour, que la joie est un rêve !...
J'étais triste et pourtant, dans le soir mauve et gris, Qui descendait vers nous en buvant la lumière,
Je glanais une gerbe impalpable, éphémère,
De vos regards, vos mots, vos gestes et vos ris !...
Parfumée à votre âme et cachée en la mienne, Gerbe qu'il fait si bon respirer quand, parfois, Avide de bonheur je me penche et je bois
Ce qu’elle a conservé de sa douceur ancienne...
...Oh! ce rocher, ce vent, ces vagues, cette voix !..
Silences.….
J'avais, je m'en souviens, des roses plein les bras, Les respirant parfois pour cacher mon sourire, Quand ton silence ému consentait à me dire,
Ce que tes mots, ce que tes gestes n’osaient pas.
Car il n’est pas, vois-tu, deux silences semblables. Il en est qui sont faits de sourires charmés, Il en est qui sont lourds d’aveux inexprimés, Silences qu’on voudrait éternels, immuables.
C’est pourquoi ce soir-là, joyeuse avec émoi, Je souriais souvent dans le coeur de mes roses; C’est pourquoi je t'ai dit de si coquettes choses, Car tes silences d’or avaient parlé pour toi.
Las Cruces, 1926
LES HEURES CHERIES 107
Une fleur...
Tous les nids ce jour-là, étaient pleins de chansons, Tous les arbres parés d’une verte dentelle,
Et cueillant une fleur parmi les gais buissons,
Vous me dites tout bas : “Prenez : c’est la plus belle !”
Pour seul remerciement mes yeux vous ont souri... Je respirai longtemps l’odorante fleurette,
Pour vous cacher ma joie... et par le champ fleuri, Nous avons continué notre aimable causette.
Et cette fleur d’azur je la conserve encor,
Son calice fané bien souvent me rappelle,
Qu'un jour où le soleil nous enveloppait d’or,
Vous m'avez dit tout-bas : “Prenez: c’est la plus belle !”...
St-Michel, 1925
Le nocturne
à M. Albert F...
Quand vous jouez pour moi ce nocturne, interprète, De l’âme de Chopin, le mystique rêveur,
En moi, je sens vibrer un écho qui répète,
Ce qu'expriment vos doigts de joie et de douleur.
Je suis heureuse alors, car l’exquise harmonie,
Nous fait communier aux mêmes émotions.
Doux lien mystérieux elle unit notre vie
Pour des moments trop courts mais précieux et bons.
Et j'ai bien peur, parfois, lorsque j'entends votre âme Se dévoiler ainsi par des accords si doux,
Sentant ivre d'émoi mon pauvre coeur de femme, J'ai peur mon bon ami de pleurer devant vous.
St-Michel, 1925
LES HEURES CHERIES 109
Vos yeux
“Comme les veux de ceux que nous aimons sont beaux”.
Hélène Picard.
Vos yeux ont la couleur vague et délicieuse
Que prend l’azur du ciel lorsque descend le soir.
Iis sont doux et profonds, vos yeux, rien qu’à les voir Je me sens toute heureuse.
Ils sont les doux reflets du foyer de votre âme “ Iis sont les deux flambeaux infinis et brülants, - Où scintille toujours l’ardeur de vos vingt ans, Et leur puissante flamme.
Je rêverai longtemps à ces heures passées, A déchiffrer tout bas votre regard profond.
“ Oh! que j'aime vos yeux, ils sont beaux car ils sont, Toujours pleins de pensées.
“t-Michel, 1925
Réverie
Nous avons fait un jour une course lointaine,
Au pays de nos coeurs un voyage secret,
C'était un jour d'été, te souvient-il ? C'était Un de ces jours divins où l’âme est plus sereine.
Je t'ai dit ma pensée et tu m'as dit la tienne, Nous avons échangé nos désirs, nos regrets, Dans mon âme tu mis ton âme que j'aimais, Apprenant ton chagrin je te narrai ma peine.
Quand les nuages blancs sont devenus tout roses, Nous avons remonté la douce pente en fleur; Et, me tenant la main tu m’appelais ta soeur.
Maintenant je suis seule. En mon coeur chaque jour, Je viens fleurir pour toi l'autel de mon amour !... Et... je t'aime ce soir en rêvant à ces choses.
Juin 1925
LES HEURES CHERIES 111
Les feuilles
“Dans ce trajet si court de la branche à la terre, “Comme elles savent mettre une beauté dernière.” Rostand, (Cyrano).
Comme un essaim joyeux, comme un envol charmant
De papillons légers, les feuilles doucement
Dans les plis de ma robe ont enfoui leurs ailes;
J'en ai dans mes cheveux, dans mes mains, sur mon coeur, Et les voyant je n’ose remuer de peur,
Qu'un geste malheureux, ne me sépare d'elles.
Je me laisse bercer du murmure automnal, Cependant que ce soir, sur le lit musical
De ces feuilles sans nombre en la paix je repose.
Et je songe combien j'ai d'amour en mon coeur, Pour leur grâce... et combien je ressens de bonheur A voir leurs profils d’or, danser sur le ciel rose...
Les feuilles ont un peu notre âme, voyez-vous.
Quand vous êtes venu pour notre rendez-vous,
Vos pas faisaient chanter leurs légères cohortes;
Mais leur âme a pleuré sous vos pas de retour Quand vous êtes parti, méchant.... Depuis ce jour, C’est pourquoi j'aime tant la voix des feuilles mortes.
Las Cruces, Nov. 1925
LES HEURES CHERIES 113
Pourquoi
’ourquoi faut-il, mon Dieu, qu’il soit des soirs moroses, A la fin des beaux jours ?
Æélas! pourquoi faut-il que la beauté des roses, Ne dure pas toujours ?
’ourquoi faut-il qu’il soit des lendemains de larmes, Aux rêves de bonheur ?
à i faut-il foi de fragil h s
?ourquoi faut-il parfois que, de fragiles charmes, S'éprenne notre coeur ?
’ourquoi faut-il qu’il soit en de charmants visages, Des yeux si grands, si bleus,
Ju’on les voudrait toujours, tels ces chers paysages, Où l’âme est dans les cieux ?
’ourquoi faut-il surtout que des amis sincères Deviennent inconnus ?
Que ces passants d’un jour, aux paroles si chères, Ne soient pas revenus ?
Pourquoi faut-il qu’il soit de ces peines secrètes, Qu'on garde au fond de soi ?
Des chagrins, sur lesquels les lèvres sont muettes ? Pourquoi, Seigneur, pourquoi ?...
Sept. 1925
LES HEURES CHERIES 115
Les mots que tu m’as dits.
Les mots que tu m'as dits d’autres les entendront, Tu leur répèteras tes ferventes promesses,
Et je sais que demain d’autres lèvres viendront, Effacer sur tes mains mes naïves caresses.
À tes aveux si doux d’autres se griseront,
Tu berceras d'espoir, d’autres fleurs de jeunesse, Mais jamais, non, jamais elles n’écouteront,
Avec mon coeur d'amour tes chansons de tendresse.
Je sais que je ne suis pour toi qu’un souvenir, Vague... et qu’effaceront celles qui vont venir, Par les soirs parfumés en te portant leur âme;
Mais prends garde, cruel, de briser trop d'amour, Prends garde tu pourrais t'y blesser quelque jour,
Car... c’est un dangereux jouet qu’un coeur de femme !.…
Avril 1926
Un souvenir
A Françoise Lemieux.
C'est le témoin muet d’une heure inoubliable, Le miroir où le coeur retrouve à tout moment Le reflet enchanteur d’un instant adorable !
Un souvenir ! Quel mot évocateur, charmant.
Il est un rien parfois, un ruban, une lettre,
Un mot d'amour caché dans les plis d’une fleur, Un pétale fané que des lèvres, peut-être,
Ont caressé !... La date d'un rêve du coeur 1.
Mais ces riens cependant sont un peu notre vie... En les voyant plus tard on croira découvrir
Des miettes de notre âme ou bien d’une âme amie, Et ce sera très doux, alors... se souvenir !...
S. Michel, 1924
LES HEURES CHERIES 117
Fleurs
A Paul B,
Hier encor j'aimais les roses,
Hier, au temps de mon bonheur, Dans leurs beautés fraîches écloses, Souventes fois, j'ai mis mon coeur.
Aujourd’hui, j'aime les pensées, Dont l'amitié fleurit mes pas Leurs voix timides, effacées, Ont des mots qui ne fanent pas.
Demain j'aurai des immortelles Dans le jardin de mes amours...
J'aimerai, pour :vivre avec elles, Des fleurs qui souriront toujours...
Las Cruces, 1926
ne
Seigneur, il n’est que Toi, Toi dont le grand amour Offre à nos cœur épris des beautés éternelles !