‹ Heureuse Intervention de l'Érysipèle sur Certaines Lésions Chirurgicales Liées à des États ConstitutionnelsChapitre 11 sur 16 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Puisque l’érysipèle est une maladie générale, exercet-il quelque action sur notre organisme? a-t-on observé, comme pour les pyrexies, quelques faits où la maladie qui nous occupe ait modifié la constitution du sujet contaminé? Assurément oui, et dans la première partie de notre travail nous avons déjà signalé cette particularité.

L'histoire des temps les plus reculés de la médecine en fait mention, et les écrivains les plus anciens ont relaté des observations où se peint leur étonnement de voir que-cette affection, s’ajoutant à une autre, l'influençait heureusement, loin de l’aggraver. Ce serait comme une ressource qu'emploierait la nature pour retrouver le ressort et la vitalité qu’elle semble avoir perdus, ressource quelquefois dangereuse, il est vrai, et souvent funeste par elle-même, mais dans certains cas utile « entre les mains de cet être médiateur qui travaille au-dedans de nous et préside à la vie, comme les Naïades président aux fleuves. » Ces paroles d’Hippocrate prouvent que des observations ont été faites de

tout temps à ce sujet, et le père de la médecine lui-

MS même nous avertit que si l’érysipèle est quelquefois salutaire, il est souvent funeste.

On a signalé de tout temps quelques cas où l’érysipèle a provoqué une crise favorable, mais on s’est toujours borné à relater ces observations sans les expliquer. Que d'obscurité, que de vague entoure encore ce petit coin de la pathologie !

Hoffmann disait en 1655 : « Ac nani alios morbos præsertim asthma convulsivum, nec non calicam convulsivam, erysipelate superveniente, fuisse feliciter sublata. »

«Mais c’est principalement dans les affections chroniques de la peau que l’on voit l’amélioration ou la guérison survenir, » écrivait cet auteur.

En 1753, Kleinius soutenait que l’asthme, les convulsions furent amendées et même guéries par l’intervention de l’érysipèle. Selle, 1773 !, affirme que dans certains cas l’érysipèle de la face peut être critique dans quelques maladies.

Lorry, en 1777, n’hésitait pas à reconnaître que l'érysipèle était une ressource thérapeutique dans les maladies de la peau.

Perfect, Pinel, Esquirol, relatent la guérison de mélancoliques et de paralytiques par l’exanthème érysipélateux.

Renauldin, en 1802, dit : « L’érysipèle est quelquefois salutaire : on l’a vu opérer, par son éruption sou-

1 Traité de Desprès sur l’Ærysipèle, p. 46.

ed | en daine, la solution de maladies graves, telles que l’asthme convulsif et les coliques nerveuses, etc... »

Alibert !, pour prouver l’heureuse intervention de l’érysipèle, publie lobsérvation d'une dartre rongeante scrofuleuse, qui, rebelle à toute médication, guérit rapidement sous l’influence d’un érysipèle.

Une jeune fille de seize ans, ayant une dartre crustacée flavescente, que rien ne pouvait améliorer, la vit promptement disparaitre en même temps qu'un érysipèle de la face.

Rayer ajoute qu'il n’est pas nécessaire que l’érysipèle soit sur l'endroit malade même, pour exercer son heureuse influence.

Sabatier, d'Orléans, dans une thèse pleine d'intérêt sur l’érysipèle considéré comme moyen curatif dans les maladies de la peau *, a prouvé, par des faits nombreux recueillis à l'hôpital Saint-Louis, que l'apparition de cet exanthème a suffi pour guérir radicalement où tout au moins modifier de la manière la plus favorable certains cas d’eczëma impétigineux, de sycosis labialis, de mentagre, de psoriasis, de lichen et même d’éléphantiasis.

Il à vu un érysipèle des plus graves être suivi de la cicatrisation d’ulcères syphilitiques, de l’affaissement d’exostoses du cubitus et du péroné, de la disparition des tubercules de même espèce, et d’une cataracte double commençante, qui avait été signalée chez le malade avant

| Trailé des inaladies de la peau, t. F, Dartres, 1822.

2 Thèse de Paris, 183!. n. 209.

l'invasion de l’érysipèle, et était déjà assez avancée pour rendre la vue confuse.

En 1838, Cazenave, Schnedel !, conseillent de provoquer l’érysipèle dans les maladies chroniques de la peau.

Thore, dans son étude sur les maladies incidentes des aliénés, signale un exemple de manie datant de trois ou quatre ans, chez un sabotier, âgé de 26 ans, qui avait des accès de fureur avec propulsion impulsive à la violence. Cet homme, qui paraissait abruti, dont les penchants étaient grossiers, souffrait de violentes douleurs de tête. Le 13 octobre 1839, il eut un érysipèle de la face et du crâne, qui s’étendit rapidement aux épaules, aux dos et arriva jusqu'à l’abdomen. L’érysipèle, après huit ou dix jours, va s’éteignant ; le malade ne souffre plus de la tête ; il est aussi calme qu’il était violent; il reconnaît qu’il a été aliéné, et que c’est sous l'influence de son mal qu’il a commis de mauvaises actions.

En 1842, Beaumèés signalait l'intervention heureuse apportée par cet exanthème sur les maladies de la peau, et s’efforçait de le provoquer, soit par des topiques, soit par des vésicatoires.

M. Méran, interne des aliénés de Marseille, a publié, en 1847, une observation intéressante de manie, survenue à la suite d’un érysipèle de la face, et guérie sous l’influence d’un autre érysipèle de la même région *?.

Chaussit, en 1853, insiste longuement sur l'influence de

L Traité des maladies de la peau.

? Considéralions sur la chirurgie des aliénés, par le docteur Jules Decorse, p. 101. |

, — dl — l'érysipèle sur le lupus, et déclare que c’est la scrofulide qui se complique le plus facilement de cet exanthème.

Dans son traité des maladies de la peau, Devergie s'exprime ainsi: « Les érysipéles qui surviennent durant le cours d’une dermatose chronique ont ordinairement peu d'intensité et se terminent à l’aide d’une éméto-cathartique ; il modifie si avantageusement la vitalité des tissus, que si on pouvait le faire naître accidentellement, on diminuerait de beaucoup la durée du traitement. ! »

Gibert, Bazin, Hardy, considérent son apparition comme de bon augure.

Ricard, Fournier, recommandent bien souvent à leurs élèves d'essayer de produire l’érysipéle pour guérir les chancres phagédéniques.

En 1872, M. Sée relate à la Société de chirurgie un cas d’érysipèle qui à guéri une syphilide pustulocrustacée douloureuse et grave, qui a résisté à tout : « Ce n’est pas le traitement que j'ai fait pour l’érysipèle, dit-1l, qui à pu tout mener à bonne fin. Un vomitif a suffi. »

En 1873, Charles Mauriac ? reconnait que l’érysipèle peut faire disparaître les manifestations cutanées de Ja diathôse ; il le considère comme très utile, à la condition que le sujet ne soit pas cachectisé par une syphilis maligne.

Labbé ? nous dit que l’eczëma, le prurigo et quelques

1 Devergie, Maladies de la peau, p. 653.

2 Influence curalive de l'Érysipèle sur la syphalis.

3 Thèse de Paris, 1858.

ARNO EE autres dermatoses n’ont pas la propriété spéciale de provoquer cette complication salutaire. Le lupus et léléphantiasis, nous dit-il, paraissent s’en compliquer le plus souvent et mettre le malade dans cette heureuse prédisposition.

Gosselin ! dit en traitant du pronostic de l’érysipèle : « Dans bien des cas, cette influence est nulle, mais dans un certain nombre elle paraît être salutaire, en ce sens que le travail de réparation s’est fait promptement, une fois que l’érysipèle a été passé. J’ai eu, dans ces dernières années, deux exemples probants. Le premier est celui d’une jeune fille de 22 ans qui avait eu au côté droit du cou deux abcès ganglionnaires, terminés chacun par une ulcération phagédinique. Les deux ulcérations s’étant réunies, il s’était formé un vaste ulcère, à fond gris et à bords taillés à pic, lequel depuis quatre mois était toujours en progrès. La malade étant entrée à la Charité, le 20 avril 1868, un érysipèle se développa, sans cause connue, autour de cet ulcère, le 5 mai, et se propagea à la face et sur le dos. Il guérit au bout d’une quinzaine de jours; à partir de ce moment, la plaie devint granuleuse et vermeille, et se cicatrisa rapidement. Au bout de six semaines, la malade quittait l'hôpital complètement guérie.

Lamarche ? publie plusieurs observations intéressantes sur l’heureuse influence de l’érysipèle; il relate des exemples de maladies cutanées et diathésiques guéries orâce à cet exanthème.

UT. XIV, du Dictionnaire de médecine et de chirurgie. 2 Thèse de Paris, 1856.

Le docteur Koysiewicz ! relate des faits analogues aux précédents. Il rapporte l'observation d’un enfant de race noire qui, atteint d’un lépéhantiasis des Grecs, depuis longtemps, le vit modifier beaucoup par l'intervention d'un érysipèle. Les traitements pratiqués jusqu'alors n'avaient amené aucun résultat favorable.

Un lupus avec hypertrophie {non excedens) fut, d'après cet auteur, très amélioré par l'apparition successive de plusieurs érysipèles.

Le malade était un garçon de 27 ans, portant au cou de nombreuses traces de scrofule. Entré dans le service de M. Henri Gintrac, en 1861, il est soumis à l'huile de foie de morue et au deutoiodure de mercure à l’intérieur. Après un mois de ce traitement, on eut recours aux arsénicaux à l'intérieur, et à l'extérieur aux bains de vapeur et sulfureux. On cautérisait les plaies avec le nitrate acide de mercure. Ce traitement local n'améliorant pas l’état du malade, on eut recours à la pommade au biiodure de mercure; il survint un érysipèle qui laissa le lupus très amélioré; on fit d’autres frictions irritantes, et l’exanthème reparut, amenant encore une grande amélioration.

L'autre exemple est celui d’un homme dont j'ai déjà parlé, et qui se trouvait dans mon service depuis cinq mois, avec une gangrène spontanée qui avait détruit tout le lobe du nez, une partie des ailes et de la cloison, ainsi que la moitié en hauteur de la lèvre supérieure. Un éryispèle se développa autour de cette vaste

| Paris, 1863.

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solution de continuité, le 28 janvier 1869, et envahit progressivement toute la face et le crâne. Il était guéri au bout de vingt-un jours, après lesquels la gangrène avait cessé de s'étendre ; les eschares s’éliminèrent, et le travail de réparation se fit assez rapidement, car le malade sortait presque guéri, mais difforme, le 14 avril suivant.

Armand Desprès a lu à l’Académie de médecine ! un travail concernant un cas analogue : c’est celui d’une jeune femme atteinte depuis un certain temps d’un ulcère phagédénique du périnée et de la région fessière, et chez laquelle la guérison se fit rapidement après la disparition d’un érysipèle qui s'était développé autour de cette vaste solution de continuité. Il laisse entrevoir, en outre, que si l’on pouvait provoquer l’érysipèle à volonté, comme il est parvenu à le faire dans un cas, on aurait une ressource thérapeutique fort utile.

Ansalani ? nous donne quelques exemples de manifestations syphilitiques guéries par un érysipèle de la face. Nous reproduirons ces observations, qui sont une preuve que l’érysipèle a une heureuse intervention, alors même qu'il ne se manifeste pas sur la lésion cutanée ellemême.

| Juillet 1870.

2? Thèse de Paris, 1872.

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