SCÈNE IX
LINDOR, MADAME LISBAN.
MADAME LISBAN.
Je le vois. Enfin donc vous partez pour l'Armée.
LINDOR
Oui, cousine.
MADAME LISBAN.
Votre âme en paroît bien charmée.
LINDOR
Audacieux Amant, Soldat vraiment François, Je n'ai jamais formé que deux ardens souhaits : De réduire une Belle et servir ma Patrie ( i ).
(i) Variante : De réduire une Belle et venger ma Patrie. (Édition de 1762.)
Heureusevietit
La moitié de mes vœux sera bientôt remplie. Je pars et je vaincrai. J'espère, à mon retour, Joindre aux lauriers de Mars les myrthesde TAmour.
MADAME LISBAN.
Lindor...
LINDOR
Présentement, je n'ai pour avantage Que des airs écoliers, ma ligure, mon âge; Aussi vous me traitez comme on traite un enfant. Mais quand je reviendrai glorieux, triomphant, Précédé du récit de mes hautes merveilles, Dont on aura cent fois étourdi vos oreilles, Votre cœur palpitant de plaisir et d'amour Me pourra-t-il alors refuser du retour ? Que sçait-on, ma cousine ? Ah ! si par aventure Je revenois couvert d'une heureuse blessure... Ah ! qu'un amant blessé me semble intéressant ! Si j'étois femme, moi, si j'avois un amant, Ce seroit ma folie ; ô Dieux ! avec délices Je me retracerois ses nobles cicatrices, J'aurois à les compter un plaisir inoui Et j'en serois moi-même orgueilleuse pour lui. Je reviendrai blessé, n'en doutez point, cousine. Et vous n'y tiendrez pas.
MADAME LISBAN, à part.
Ce discours m'assassine
24 Heure us em&ni
{Haut.) Allez, jeune insensé, faites votre devoir; Mais cachez-moi des maux que je n'ose entrevoir. J'ai bien assez de peine à soutenir l'image Des dangers infinis ..
LINDOR
Il faut tout mon courage Pour pouvoir me résoudre à m'éloigner de vous. Adieu, belle cousine, adieu, séparons-nous. Souvenez-vous un peu d'un cousin qui vous aime : Il reviendra fidèle et digne de vous-même, Le cœur préoccupé de vos divins appas.
S'il est tué pourtant, il ne reviendra pas; Mais on vous remettra, de ma part des tablettes. De mon amour pour vous confidentes discrettes. C'est une chose à voir que ces tablettes-là. C'est de l'Amour pour vous, on n'y voit que cela; Votre nom est par-tout; les pages sont remplies De ce que nous avons dit ou fait de folies. On n'y voit quel beau journous noussommes connus, Les heureux jours depuis où nous nous sommes vus^ Si c'étoit dans un cercle, ou bien entéte-à-téte. Ces derniers sont marqués comme des jours de fête. Les heureux à-propos, les maudits contre-tems. Nos petits démêlés sans riaccommodemens, Mes larmes, mes regrets, mes soupirs, mes œillades, Vos soufflets d'ordonnance après mes embrassades,. Mes serremens de mains, mes battemens de cœur, Y sont comptés, datés dans un ordre enchanteur.
MADAME LISBAN.
Il faut brûler, cousin, de pareilles sornettes.
LINDOR
On me brûleroit vif plutôt que mes tablettes.