MADAME LI5BAN
Comme de vrais enfans, oui, nous jouons ensemble.
MARTON
Vous riez de ces jeux, Madame, et moi j'en tremble. Prenez-y garde au moins, s'il en est tems encor, L'Amour s'y mêlera sous les traits de Lindor. Lindor est un enfant ; mais cet enfant sçait plaire : Craignez qu'il ne devienne un joujou nécessaire.
MADAME LISBAN.
Oui, pour me réjouir, il sera toujours bon ; Mais pour m'intéresser... Es-tu folle, Marton, De penser ?...
MARTON
Eh mon Dieu ! je sçais ce que je pense ; Et rien n'est plus sensé... Pointtant de confiance. Est-ce un époux charmant qui doit vous rassurer ?
MADAME LISBAN.
Mais par respect pour moi, je le dois honorer. Monsieur Lisban, Marton, n'est pas un homme
[aimable, Je le sçais.
MARTON
Lui, Madame ? Il se croit adorable !
MADAME LISBAN.
Je connois là-dessus sa sotte vanité.
MARTON
De son petit mérite il est fort entêté.
MADAME LISBAN.
Il vise à la finesse, à la plaisanterie.
MARTON
C'est ce qui met le comble à sa maussaderie. Avant que d'entreprendre un récit ennuyeux, Il dit qu'il fera rire et Ton baille à ses yeux. Il croit rendre rêveur un objet qu'il ennuie. Quand on se rit de lui, c'est une agacerie, Le Sexe se l'arrache et le trouve charmant.
MADAME LISBAN.
Il m'aime par bonté, comme on aime un enfant ; Et, sans rendre justice à ma délicatesse, Il ne fait qu'à lui seul honneur de ma sagesse. Notre âge, avec cela, ne se rapporte point (i).
MARTON
Il n'entend pas raison, entre nous, sur ce point Il est frais et gaillard, il s'admire sans cesse, Et pense valoir mieux que toute la Jeunesse.
(i) Variante : Nos âges, par malheur, ne se rapportent point. (Editions de 176a et de 1774.)
MADAME LISBAN.
Tu vois que mon époux est bien connu de moi ; Mais je n'en dois pas moins lui conserver ma foi ; Je sçais me respecter.
MARTON
C'est fort bien fait, Madame.
Mais ne craignez-vous pas, dans le fond de vôtre
[âme, Ce dangereux dégoût qu'un époux aujourd'hui. Avec trop de raison, vous inspire pour lui, Et ce goût que Lindor, un jeune homme adorable...
MADAME LISBAN.
Mais je ne l'aime pas, rien de plus véritable (i ). Où prends-tu donc ce goût r Un enfant de seize ans
MARTON
Une femme de vingt ! Voilà de braves gens Pour combattre l'amour ! Grande disconvenance Pour faire tant sonner votre âge et son enfance !
MADAME LISBAN.
Il est entre nous deux des obstacles plus grands.- - Si je me défiais de nos amusemens, Je ne le verrais plus.
(i) Variante : Mais je ne l'aime pas, rien n'est plus véritable. (Editions de 1762 et de 1774.)
MARTON
Voilà comme les Belles Par pitié pour l'Amour osent présumer d'elles ; Ce n'est jamais leur faute.