‹ HévaChapitre 10 sur 14 · DOUZE TIGRES POUR UNE FEMME · texte numérisé non relu

DOUZE TIGRES POUR UNE FEMME

« Mon ami, dit Klerbbs à l'oreille de Gabriel encore endormi, tout le monde est debout depuis une heure dans la maison. Ouvrez les yeux. J*ai mon journal du matin à vous lire : il est intéressant. ))

Le jeune homme dormait de ce sommeil léger qu'interrompt la chute d'un atome. Il ouvrit soudainement ses yeux pour voir et ses oreilles pour écouter.

« Vous m'avez promis d'être fou à votre réveil, dit Klerbbs ; je viens la'assurer d'abord si vous tenez votre parole.... Vous êtes fou, très-bien! Maintenant je vous annoncerai que j'ai rencontré ce matin, il y a quatre heures, le brahmane Syali.

— Quel brahmane?

— Vous n'êtes pas encore bien réveillé... Gomment! vous avez oublié le brahmane qui nous

endormit un soir avec les dix incarnations de Wichnou, et qui demeure de l'autre côté de cette montagne, notre voisin ?

— Ah I ce misérable qui a déposé contre nous dans le procès!

— Lui-môme. Il est tombé dans le chemin de l'habitation, celui qui mène à Madras, au moment où je fumais mon chirrut en me promenant. Il voulait m'éviter; mais je me suis posé en dieu Terme sur la ligne de son cheval. Je lui ai demandé s'il aBait faire quelle déposition à Madras, pour donner d'autres Eoropéens au bonrreani. Le pauvre homme, tremblant de peor comme u» brahmane lettré, m'a dit qu'il allait chercher le docteur Phytian, le premier médecin de Madras^, im dévoué pfailântbrope qui fait des visites dans la campagne à quinze livres d'hono-* raires par mille. Il n'y a qu'un millionnaire qui puisse se faire guérir par le docteur Phytian. Ensuite j'ai vu que le peureux brahmane éprouvait un vif regret de m'avoirdit cela; et il m'a fait promettre de n'en parler à personne. Je le lui ai promis : aussi je n'en parlerai qu'à vous, parce que VOU9 ôtes moi. Il faut temr se» promesses, môme avec les brahmanes. Gabriel, que ditesvous de. ma découverte ?

— Je dis qu'il y a un malade à la cabane de Syali....

-* Un millionaaire dans une cabane I

— Oui, Edward ; cela parait suspect....

— Gabriel, cela est clair : la chose que j'ai blessée la nxiit dernière d'un coup de pistolet...

— Est un millionnaire I

— Vous y êtes, Gabriel.

•— Un millionnaire qui bravait les tonnerres, les ténèbres, les tigres...

— Et moi 1... c'est incroyable 1 Mais nous ne sommes pas au bout. Écoutez la fin, Gabriel....

— En quittant le brahmane, j'ai suivi le petit chemin qui traverse la montagne, et je me suis avancé de l'autre côté, assez près de la maison de Syali^ pour examiner la physionomie des lieux. Je ne me suis permis qu'un espionnage décent. Savezvous qui j'ai vu tranquillement assis devant la porte de la cabane?... devinez I Çourâl Cour&I notre chien de garde I... Ce chien indien, ne voyant plus aucun de ses compatriotes à Thabitation du lac, aurait-il donné sa démission et passé au brahmane?... Le malade est-il un des amis de Çourâ?... Le brahmane a-t-il le secret de charmer les chiens comme les serpents? A toutes ces questions, que je me suis posées^ je n'ai pu me répondre rien de satisfaisant. Mais ce chien m'a bien étonné 1... Si Goulab et Mirpour n'avaient pas été arrêtés, ainsi qu'on nous Ta dit, je croirais que ma balle a touché un de ces coquins, et que le

tOO HÉVA.

chien, qui ignore leur histoire, a suivi, par attachement national, un Indien blessé. Quoi qu'il en soit, croyez bien qu'il y a un mystère compliqué au fond d'une découverte si simple.

— Oui, sir Edward, je pense comme vous; mais suivons notre principe ; ne disons rien à Héva I rien à Héva ! gardons les mystères pour nous.

— Bien entendu, Gabriel.

— La nuit dernière doit l'avoir singulièrement agitée. L'avez-vous vue, ce matin?

-r- Un seul instant... à son balcon... Elle avait sur son visage une pâleur adorable, je l'ai saluée, et je lui ai montré une lettre que je recevais de Tranquebar.... Mon futur beau-père est furieux contre moi. Ces consuls ont une existence mathématique I Ce beau-père voudrait que j'attendisse l'heure de l'hyménée, comme il dit, aux pieds de sa fille ! Il m'annonce que Tranquebar jase beaucoup sur mon compte, à propos d'une belle veuve, et que mon honneur doit me conseiller de mettre fin aux commérages de Tranquebar; il se plaint surtout des méchancetés de la société danoise. Les consuls s'ennuient à la mort dans leurs résidences, et ils s'accrochent à tout ce qui peut les secouer un instant. Nous avons des affaires plus sérieuses ici, n'est-ce pas, Gabriel? Voyons, parlons de vous maintenant : je m'aperçois que votre tour de parler est venu. Parlez.

— Il me faut douze tigres à tout prix, sir Edward.

— Ah ! vous voici à l'article de folie 1 douze tigres, je sais, pour Héva : une brochette de tigres. C'est embarrassant.

— C'est même impossible, mais il faut les trouver.

— Il nous fau t douze mille francs ; les avez vous, Gabriel?

— . Pas du tout, il ne faut pas acheter douze tigres; il faut que je les tue, moi, en plein champ, et que je vienne les déposer, comme un tapis de Perse en douze compartiments, aux pieds d'Héva.

— Douze tigres ! quel cadeau de noces!... Au reste, ce sont les mœurs du pays. A Paris, on vous demanderait un épagneul, une perruche, un serin. Ici la fantaisie a d'autres prétentions. Fausta, la maîtresse de l'empereur Gallus, fut plus exigeante qu'Héva : elle échangeait une caresse contre un lion. Au bout de six mois, le préfet d'Afrique épuisa l'Atlas et Barca. Si cette intrigue impériale eût duré six ans, les lions passaient à l'état de sphinx; il n'y en avait plus.... Revenons à nos moutons : quel est votre plan de coup de

let pour ces douze tigres ?

— Ce n'est pas sur moi que je compte, c'est suions, sir Edward. Vous êtes du peuple qui invente,

veniez : vous êtes Anglais, c'est votre métier. 1 .

sas HÉ Y A.

me faut un piège à tigres ; une grande souricière pour des chats géants. Je vous mets sur la voie; mais il me la faut tout de suite, mon bon Klerbbs» Je suis arrivé à la furie de Tamour; la dernière nuit m'a brûlé vif. Quelle femme I Si elle me demandait le monde^ je m'embarquerais pour le lui rapporter, en mille voyages, par livraisons. Douze tigres, ce n'est rien.

— D'accord; mais encore ce rien est difficile à cueillir... Ahl si mon oncle, sir Edmund, était ici! quel ingénieur!

— Et oti estril, votre sir Edmund?

— A Manchester. Il a inventé le silk-embroiderff et le...

— Mais, s'il est à Manchester, que m'importe tout ce qu'il a inventé I Je ne compte que sur son neveu, sir Edward.

— Voulez-vous, Gabriel, que je lui écrive pour qu'il m'invente une souricière de tigres ?

— Allons donc, prenez pitié de moi, et ne plaisantez pas. Est-ce ma faute si dans cette vie il y a toujours un côté risible près des choses sérieuses? Est-ce ma faute si je suis amoureux d'une femme indienne qui a perdu son mari bien-aimé dans douze gueules de tigres ? Il faut subir ma destinée, et ne pas rire de mon étrange position.

— Gabriel, je crois avoir trouvé votre... Attendez... Laissez-moi faire mon plan aucrayon...

Ahl SI mon cher oncle sir Edmund... Un moment, un moment.., vous aurez vos tigres... douxe, et le treizième par-niessos le marché, si vous le voulez... Oui, c'est cela... Je suis le digne neveu de sir Edmund; je n'ai pas dégénéré... Voilà une invention qui sera brevetée pour la sûreté du chasseur. Patent safety..^ Vojrez, Gabriel... c'est tout simplement l'inverse de la ménagerie : ce sera l'homme qui sera en cftge, «t le tigre y viendra le regarder. Une bonne cage de fer de six pieds de haut, armée en dehors de baïonnettes comme un hérisson, douze pieds de circonférence pour la consolider sur la base. Je ^connais à Madras un ouvrier chinois qui vous bâclera cette cage en six jours. Il a des tiges de f^r en nombre et toutes prêtes pour les kiosques métalliques, fort à la mode à Tchoultry. Vous faites porter votre cage sur un chariot vulgaire, de l'autre côté du lac, en plein désert, à dix-neuf milles de l'habitation d'Héva, pendant le jour. Vous l'assujettissez fortement sur sa base. Je serai avec vous et je vous aiderai. Nous amènerons des bœufs, qui seront liés par de bonnes cordes à des troncs d'arbres, touchant à la cage. Au tomber de la nuit, vous abattrez avec deux balles ces bœufs. L'odeur du sang et les mugissements d'agonie de ces animaux attireront, à coup sér, plus de tigres que n'en demande Héva. Vous aurez un arsenal de fusils, et

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VOUS choisirez les plus beaux tigres. N'oubliez pas les noirs. Certes, il faut vous attendre à un concert formidable qui déchirera vos oreilles, à de terribles assauts^ à des scènes inouïes : mais je ferai donner à votre cage des soins si minutieux, que vous pourrez dire aux tigres, en montrant la pointe de vos baïonnettes : « Vous n'irez pas plus loin I... » levais vous esquisser un dessin représentant cette chasse ; vous copierez en action mon dessin.

— Sir Edward, dit Gabriel, les yeux fixés sur le plan crayonné par son ami, je ne sais si vous parlez sérieusement ; mais je crois que votre idée mérite d'être prisé en considération. Vraiment, je ne vois pas de graves objections à faire à ce plan. Par malheur, vous ne pouvez pas me seconder. Il faut que je jure sur l'honneur devant Héva que j'ai tué, seul, mes douze tigres... seul !

— Eh bien I vous serez seul. Je vous aiderai dans les préparatifs, et avant le coucher du soleil je rentrerai à l'habitation. Si Héva me demande de vos nouvelles, je lui dirai que vous serez occupé toute la nuit à tuer des tigres, et qu'elle ne s'inquiète pas pour si peu de chose. Le lendemain j'irai, sans doute, par ses ordres, vous rejoindre et vous aider à transporter ici votre gibier. Si Héva vous donne seulement un sourire par tigre, vous serez payé.

— Je répouserai I Rlerbbs I je l'épouserai I Quelle femme résisterait à une telle preuve d'amour? J'épouserai Héva I Toutes les félicités du ^iel et de la terre sont dans ces deux mots!... Klerbbs I Une pensée vient de me tomber sur le front comme un coup de tonnerre !... Savez-vous qu'il me faut beaucoup d'argent pour ma chasse en oage.

— Tranquillisez-vous. C'est prévu déjà. Je vais à Madras. Je verrai lord Cornwallis, et je lui rappellerai qu'il nous a promis de nous rendre tout service que nous lui demanderons. Or, je le prierai de me donner un ordre pour faire confectionner aux frais du gouvernement, dans quarante-huit heures, une machine scientifique dont le plan a été envoyé par la Société royale de Londres, et qui est destinée à l'exploitation agricole des landes de Tchoultry. Je demanderai de plus un faisceau de fusils et deux bœufs, sous le prétexte de fonder une colonie devant la cataracte d'Élora. Lord Cornwallis sera enchanté de s'acquitter d'une dette à si bon marché.

— Sir Edward, vous êtes adorable I

— Ne m'adorez pas encore ; attendez la réussite.

— Je réussirai, mon ami, c'est infaillible. Voilà justement comme on arrive aux grands résultats!... en tâtonnant sur une voie de plaisanteries 1

Une bagatelle souyeat est la porte de toute idée sublime. Christophe Colomb, à table, cherchait un plat favori^ caché derrière une jatte de lait; ses convives nièrent l'existence du plat ; il retira la jatte et le leur montra. Gela le fit tomber en. rêverie. Quelques années après^ il découvrait rAmé» rique derrière l'Océan. Klerhbs,. je «uis exigeant; il faut partir pour Madras.

-— Dans une heure.

— Mon cher Edward, que de peine je vous donne pour le caprice d'une femme ! Nous soiomes de bien grands fous, vraiment ! Une. femme a une fantaisie, elle trouvera cent amoureux pour aller lui ramasser son idée folle à mille lieues et la lui rapporter I Je pense à un amoureux dont j'ai oubUé le nom, qui était plus infortuné que moi ; celui-là me console : il aimait une Héva qui lui demandait chaque jour quelque chose d'extravagant. Un soir elle se mita regarder une étoile avec des yeux de convoitise. L'amoureux se vit perdu^ et il ne se sauva qu'avec ce quatrain:

La nuit^ qaand sous un ciel sans voile, L'heure d^amour vient à sonner, Ne regardez pnis cette étoile.

Je ne puis pas vous la donner.

— Ah 1 je conviens, Gabriel, qu'Héva est plus raisonnable. Aussi, nous la contenterons. Mais il

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