‹ HévaChapitre 9 sur 14 · TJNB NUIT DE TERREUR · texte numérisé non relu

TJNB NUIT DE TERREUR

Le souffle s'art^ta sur les lèvres de Gabriel* Klerbbs appuya sa tête sur la rampe du balcon, et, à travers le réseau des fleurs/ il suivit la direction donnée par le signe de Oâbriel.

Sur un coin des bordures ténébreuses du laç, et à la lueur rapide d'un éclair, on vit se détacher un profil humain dans un fond lumineux.

En'Europe, et dans nos campagnes, presque peuplées comme les villes, une semblable apparition n'exciterait aucune défiance ; mais sur un point reculé de la province de Madras, et à cette époque de la colonisation, la présence d'un ôtre humain, à niinuit, dans un désert, était effrayante.

L'habitation n'avait pourtant rien à redouter d'un ennemi isolé; elle était môme défendue contre les attaques des hommes et des animaux : sa seule porte roulait son bois de fer, à triple coq«

cbe, sur des gonds de bronze comme la porte d'une pagode. Les légères persiennes des croisées inférieures cachaient des panneaux de métal , semés de clous, comme les comptoirs des banquiers, à la cité de Londres. Ce système de fortification domestique suffisait pour décourager les Indiens marrons et les péons infidèles. Au reste, aux heures du milieu de la nuit, personne n'osait s'aventurer autour de Thabitation. Souvent les tigres, attirés par Todeur des chevaux et des bœufs, venaient bondir sur les étables et disparaissaient comme des oiseaux de proie devant l'immobilité menaçante des portes, qui semblaient les regarder avec leurs soupiraux ronds et illuminés. Les tigres noirs, plus hardis que les autres, s'accroupissaient quelquefois^ comme des '^içhinx, sur les marbres de la terrasse, et promeiiaient autour d'eux des regards tranquilles et insolents, comme si, pendant la nuit, l'univers leur appartenait. Ces monstres sont les plus effrayants que l'Asie ait inventés : ils regardent l'homme avec une attention étrange, et attachent sur sa face leurs grands yeux, dont les orbes sont d'ébène, avec un cercle de vif-argent.

Klerbbs recula dans la chambre sur la pointe des pieds, ouvrit doucement sa boîte à pistolets, et revint, armé des deux mains, reprendre sa place au kiosque^ après avoir éteint la lampe.

A chaque rayonnement de Téelair, la sombre et mobile silhouette se dessinait toujours pardessus les masses ténébreuses; et dans ce moment, rapide comme la pensée, on pouvait même voir s'agiter des boucles de cheveux sur le front du fantôme du lac.

Klerbbs mit ses lèvres sur l'oreille de Gabriel, et lui dit, d'une voix si basse qu'elle était presque le silence :

(( Un ami ne vient pas, tête nue, par une nuit d'orage, dans une ménagerie de tigres, prendre cette position au bord du lac.

— C'est juste! dit Gabriel sur le même ton.

— Donc, c'est un ennemi, dit Klerbbs... Il y a cinquante pas à peu près d'ici au lac... Qu'en pensez-vous ?

— A peu près.

— Je vais les mesurer avec une balle.

— Attendez, Klerbbs... j'entends du bruit dans l'allée de la ferme... les feuilles sèches remuent... C'est ce pauvre Çourâ qui a peur de l'orage, et vient demander asile 1... ce chien est intelligent; il a flairé quelque chose dans l'air... il s'arrête... il allonge son museau vers le lac... il se rapetisse, et marche à plat ventre du côté de l'apparition. »

Klerbbs, le pistolet tendu, pressa la détente au premier éclair. Le coup de feu retentit comme un éclat de tonnerre dans cette solitude aux mille

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échos, puis un silence de mort retomba sur les rives du lac.

(( Voilà un horrible mystère, dit Gabriel ; Qourà n'a pas aboyé.

— Oh 1 dit Klezfabs, maintenant c[ue le fantd^me est tué, descendons et allons le classer. Je n'ai jamais vu de fantôme indien.

— Gomment savez- vous qu'il est tué? dit Gar briel.

— Eh I n*ai-je pas tiré sur lui?

— Oui.

— Eh bieni il est mort

-» Et ce chien ? ce chien qui n*a pas aboyé, qui s'est avancé vers l'apparition et qui ne revient pas. •• Çourà I Cpurâl Çouràl

— Je vais l'appeler, moi, vous allez le voir accourir... il faut prendre la voix du bronze enrhumé... Çourà! Çourâl Çourà I..* il y a là-bas un écho qui ne dort pas, et qui m'imite parfaitement... Çourà... Çourà I Ohl je suis têtu comme un Anglais I je veux que Çourà vienne I Quels diables de noms ces Indiens donnent à leurs chiensl... Descendons... Avant, je vais recharger mon pistolet. Prenez vos armes aussi, Gabriel. Je

. vous remercie de m'avoir rappelé de Tranquebar... ^ j'adore ces aventures 1 Voilà la vie I Comprenezvous les gens qui croient qu'on ne peut exister que sur un monceau de boue détr^oipé à la pluie,

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qu'on appelle me capitale 4u nord d'Europe?... Descendons.

— Klerbbs IKlerbbsl dit Gabriel, qui n'avait pas quitté le Jdosque ; loon ami, nous avons fait une sottise, nous nous sonunes oubliés ; j'entends du bruit dans les chancres. Votre imprudent coup de pistolet a réveillé tout le monde !

— £b bien I Us se ifesidormiront. »

En effet, des bruits <ie pas et des grincements de croisée se faisaleaii entendre sur la façade opposée au lac. Gabriel montrait du doigt à Klerbbs la mobile clarté des lampes rallumées qui se reâétaitsur les coupoles noires de la forêt voisine.

« Au nom de Dieu I dit Gabriel, n'eff^rayons pas Héval elle partirait pour Madras et adieu mes amours!

— Je me charge de lui faire un conte. Vous, ne parlez pas ; vous gâtez tout avec vos distractions d'écolier amoureux.

— Chut ! dit Gabriel, on frappe à la porte de notre chambre.

— Ouvrons, » dit Klerbbs tranquillement.

La porte ouverte, Talaïperi entra. Son visage était d'une pâleur horrible, malgré sa teinte bronzée; il avait dans la voix une telle émotion, que les deux amis ne comprirent pas d'abord ce qu'il venait leur dire. Ce ne fut qu'à la seconde explication que Gabriel devina que la belle veuve

les invitait à descendre chez elle, à l'étage inférieur.

Klerbbs et Gabriel obéirent avec empressement. Ils franchirent Tescalier d'un bond, et on les intra» duisit dans une magnifique chambre, où jamais les pas d'un homme n'avaient pénétré depuis la veille de la chasse aux tigres.

Héva était assise sur un lit de repos, dans un négligé adorable; elle avait revêtu, à la hâte, le sari des grandes dames indiennes, et noué à son col un châle chinois, peint et léger comme des ailes de papillon. Ses pieds jouaient dans le velours de la sandale des odalisques, et les boucles de ses cheveux, ramenées confusément en arrière par des nœuds de crêpe et de rubans, laissaient dans un découvert admirable les tempes et le front. Une large et vive flamme, hérissée comme une boucle de chevelure d*or sur la coquille d'un candélabre, éclairait le milieu de la salle et laissait dans une ombre douce et mystérieuse les tentures, les meubles, les ornements. On ne distinguait que deux tableaux de couleur brillante et pailletée, brodés plutôt que peints par des artistes indiens : l'un représentait la Houri céleste, montée sur un chameau fantastique, qui avait des visages de femme à chaque genou; l'autre représentait le Souria, le Soleil et son conducteur Arouna dirjp-eant le char lumineux que traînait

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un cheval à sept têtes. Un parfum suave comme celui que Geylan envoie au Coromandel, le soir, quand il ouvre Técrin de ses coquillages, un parfum de gynécée indien, semblait s'exhaler de l'alcôve et embaumait le temple d'Héva.

En entrant, Gabriel et Klerbbs furent tentés de s'agenouiller. Héva les ramena promptement à des idées terrestres, en leur disant d*un ton aigredoux : a Eh bieni Messieurs, vous prenez minuit pour midi I Que se passe-t-il donc chez moi? Fautil rire? faut-il s'alarmer?

— Ni l'un ni l'autre, Madame, dit Klerbbs. J'ai tué un tigre sur les bords du lac. »

Héva fit un mouvement de tête convulsif.

« Un tigre ! dit-elle. Ces monstres nous en veulent bien I II y avait longtemps qu'ils avaient oublié le chemin de ma maison... Ces diables d'animaux comprennent que mon pauvre Samy n'est plus là pour leur ajuster une balle entre les deux yeux. »

Deux larmes brillèrent sur les joues d'Héva. Gabriel les sentit couler dans sa poitrine comme les laves du volcan de la jalousie.

((Madame, dit Klerbbs, je m'offre de grand cœur à remplacer votre mari... pour les tigres...

— Sir Edward, dit Héva d'un ton sec non soupçonné jusqu'à ce moment, sir Edward, il y a

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des heures sérieuses et des souvenirs qu'il faut respecter ! »

Klerbbs s'inclina devant la belle veuve, et protesta de son dévouement et de son alEfection en termes énergiques et graves.

«Quelle horrible nuit! dit Eéva. Mon Dieu!

pourquoi n'ai-je pas la force de m*arracher à cette makon I... C'est qu'il y a partout ici, partout... des souvenirs de lui!... Pauvre Samyl... Sir Edward, vous avez été bien étourdi, bien léger... A minuit, un coup de feu I... et sur un tigre!... devant ma. maisoaU.

— J'ai cru, Madame, qu'on devait tuer un de vos ennemis à toute heurei et partout

— Savez-vous bien, sir Edward, que chaque nuit, à la même heure, mon sommeil se débat contre un rêve effroyable, un rêve infernal !... C'est un val désert, plein de rugissements et de bruits de •cataractes ; c'est un fleuve ensanglaaté qui roule des lambeaux d'étoffes d'or et des ossements rongés ; c'est un horrible festin, où le plus puissant des hommes dévore la chair des tigres, où les tigres dévorent ma chair. Et des cris prodigieux, comme des cavernes les pousseraient, tonnent dans les solitudes ! et j'entends le râle d'agonie d'un géant écrasé sous un roc I et je me réveille en sursaut, dans des étreintes de bras d'airain et de larges griffés d'acier, avec des parfums de chair

morte h mon chevet, et des souffles rauques h mes oreilles I... Voilà mes mdts-v Pardoimez-moi la gaieté fausse de mes jours. »

Gabriel et Klerbbs^ posés en statues, contemplaient Héva et gardaient un silence plein de pensées étranges. Héva tenait ses grands yeux ouverts et fixes, les bras étendus jusqu'aux genoux, le sein haletant,, les lèvres convulsives, comme si elle revoyait encore le songe de ses nuits en se réveillant. Elle parut faire un effort sur elle-même, et, se tournant vers les jeunes gens, elle dit :

(( Mon beau*frère n'est pas entré avec vous^ Messieurs?

— Non, Madame, répondit Klerbbs.

— Ce bon Talalperi, il a cru que sa présence me gênerait. J'ai l'amour-propre de déguiser mes chagrins devant lui... je ne sais pourquoi... Sir Edward, ouvrez une croisée, l'air me manque*.» L'aube tardera-t-elle à poindre?

^ La nuit est toujours bien noice. Madame. •• toujours l'orage^ sans pluie.

— Ohl oui, je le sens, cet orage... Un ciel lourd ! U me semble que des nuages plombés passent sur mon front .«i Tous ne voyez rien au bord du lac?

-— Rien que des éclairs i dans le lointain, des losanges de feu.

— Sir Edward, avez-vous entendu aboyer Çourâ quand vous avez tiré le tigre ?

— Non, Madame.

— -Nonl... c'est singulier!... il sent le tigre d'une lieue... Je ne l'ai pas entendu non plus, mon beau cbien.

— Il passe la nuit à la ferme peut-être...

— Sir Edward, dites à l'antichambre qu'on aille me chercher Çourâ.

— Oui, Madame.

— Monsieur Gabriel, vous êtes bien taciturne.

— Eh ! Madame, je suis resté dans votre rêve.

— C'est que vous avez figuré noblement dans la réalité ! vous avez assité à cette horrible scène du désert I vous n'avez pas suivi les assassins et les lâches ! et, ce qui est encore mieux, vous ne vous êtes vanté de rien, comme votre ami, ce noble Anglais, qui est plus sérieux qu'il n'en a l'air. Je le connais.

— Nous n'avons fait que notre devoir. Madame. -*- Le devoir est une chose facile que personne

ne fait.

—Madame, dit Klerbbs en rentrant, votre chien n'est pas à la maison; Shéti, son gardien, ne l'a pas vu depuis hier au soir.

— Shéti est un négligent qui m'a déjà perdu deux chiens. Je suis..*

— Voulez-vous, Madame, que j'aille voir à la ferme ?

— Ohl sir Edward I à cette heure!... Si quelqu'un de ces monstres rôde encore par là...

— Je le tuerai, Madame, et je mettrai sa four- ^ rare au pied de votre lit.

— Ce pauvre Çourâ... Ohl il n'est pas chien à se laisser avaler par un tigre I... Sir Edward, je suis désespérée de vous dire que je consens; mais je veux que vous soyez accompagné de votre ami. »

A ce dernier mot, Klerbbs et Gabriel avaient déjà disparu.

Ils ouvrirent avec précaution la porte de la terrasse et la refermèrent derrière eux. Quand ils furent seuls sous les grands arbres de la ferme, Klerbbs s'arrêta, et, croisant sur sa poitrine ses deux bras armés de pistolets, il dit :

« Mon cher Gabriel, il faut que je te parle un instant sans rien dire : je ne sais par où commencer. Regardons-nous. »

Après une longue pause, Klerbbs dit :

«Résumons cette conversation muette. Héva

est une femme inexplicable; c'est un fruit de

rinde. Il est inutile d'aller chercher son chien à

la ferme, il n'y est pas. J'ai saisi la première oc-

. casion de m'échapper. J'aime mieux un tète-à- tête

avec le tigre qui a dévoré le mari qu'avec la

femme qui le pleure; c'est moins dangereux...

i»0 HéYA..

Enin, pour finir mon résumé, allons Toir le gibier que j'ai abattu vers le lac ; bomme ou tigre, nous l'enterrerons dans quelque grotte pour ne pas effrayer Hé^a.

— Un n^oment, dit Gabriel; nous sommes censés aller à la ferme, et nous avons du temps^^. Klerbbs, cette femme aimait son mari !

— Je le crois, Gabrid;.

— Et quel mari ! un vieux Indien de trente*cinq. ans, laid comme une statue de pagode...

—•C'est peut-être nous qui sommes laids !

— Allons donc, Klerbbs, c'est impossible ! EUft joue un jeu indien antérieur aux échecs; un jeu que nous ne connaissons pas : elle vise à partagée l'héritage (ki mort.

— Non, Gabriel, tu la calomnies. Elle aimsil son mari; je m'en doutais du vivant du nabab, maintenant je ne douté plus* Kais que t'importe cela I Le monde est plein de jeunes veuves qui ont aimé plusieurs maris ; au contraire, l'amour qu'une femme a donné au pvemier garantit celui qn^élle donnera au second. Je voudrais bien que ma future Erminia fût une veuve de cette espèce.

. Hélas ! Elle a quinze ans l

— Oh I il est impossible de parler raison avec vcRis, Klerbbs»

— Tenez, venea^ grand sagel Allons au lac, Héva nous attend. »

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Les deux amis arrivèrent bientôt à ces ténébreux massifs de verdure où, deux fois, une tète humaine s'était levée dans la nuit. Us remarquèrent une large trouée que le chien avait faite violemment pour passer de l'autre côté. Passant euxmêmes par la même brèche, ils touchèrent bientôt le sol qui gardait encore les vestiges de l'apparition. De larges traces de pieds humains se reconnaissaient sur le gazon, courbé à des intervalles de pas gigantesques. Klerbbs et Gabriel fouillèrent la haie naturelle du lac, les labyrinthes de verdure, les gerbes touffues de bambous, les échevaux de lianes, les grottes couronnées de mousse éplorée : ils ne trouvèrent aucun cadavre. De temps en temps Klerbbs disait :

<{ Je suis sûr de mon coup ; je ne crois pas aux fantômes; ils n'existent pas dans l'Inde. J'ai tué une chose qui vivait.' Il me faut un cadavre ! ce lac me doit un cadavre ; il me le donnera demain. >»

Après une heure de recherches inutiles, Gabriel entraîna Klerbbs à l'habitation. La porte s'ouvrit au premier coup frappé, Héva vint recevoir les deux jeunes gens à la porte de sa chambre, et les fit asseoir sur un divan. Klerbbs [ prit la parole.

«Madame, dit-il, nous avons cherché Çourâ dans tous les environs ; nous l'avons appelé à fatiguer les échos... ce pauvre chien (... »

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Héva poussa un cri terrible, et se dressa convulsivement, comme si un serpent l'eût piquée au pied.

Les jeunes gens se levèrent aussi : Gabriel, pâle comme un agonisant; Klerbbs, avec la nonchalance d'un stoïcien prêt à tout.

Il n'y a pas d'acier mieux aiguisé que le en d'une femme dans une nuit de terreur.

Héva montrait du doigt de larges et fraîches gouttes de sang sur les habits blancs de Klerbbs et de Gabriel ; elle fit un effort et s'écria :

« C'est du sang humain I horreur !... Qui avezvous assassiné? »

Les jeunes gens sortaient des ténèbres de la nuit, et, éblouis par l'éclat de la lampe, n'avaient pu remarquer encore ces horribles taches. Au cri d'Héva, Talaïperi entra et s'écria avec un accent de désespoir incompréhensible :

« D'où vient ce sang ? d'où vient-il ? dites I »

Klerbbs, imperturbable, répondit :

« Je crois deviner : c'est bien simple. J'ai tiré le tigre, je l'ai blessé : nous l'avons cherché le croyant mort, et nous avons ramassé dans les broussailles le sang de l'animal blessé. »

Gabriel répétait automatiquement avec le geste chaque mot de Klerbbs.

Une éclaircie de satisfaction parut sur le visage de Talaïperi. Héva s'était assise, elle semblait

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rassurée par le ton calme et naturel de Klerbbs.

« Oh ! c'est horrible, dit-elle, je crois retomber dans ce songe fatal de toutes mes nuits!... Il se passe en moi quelque chose d'affreux et d'inexplicable... j'ai peurl... ôtez ce sang de mes yeux. »

Klerbbs et Gabriel se retirèrent pour rentrer dans leur appartement.

Quand ils se furent revêtus d'autres habits, ils envoyèrent un domestique prendre les ordres de madame .

Talaïperi monta lui-même et leur dit :

(( Yoici le jour, on voit clair dans la campagne; nous allons accompagner madame aux rives du lac... il n'y a plus de danger à présent.

— Ne quittons pas nos armes cependant, Gabriel, dit Klerbbs ; le soleil n'est pas levé. »

Ils trouvèrent Héva dans le vestibule. Elle secoua la tête et dit :

« Enfin elle est finie cette horrible nuit I »

Talaïperi marchait le «premier, Klerbbs donnait le bras à Héva, Gabriel fermait la marche.

« Oui ! c'est un tigre ! s'écria Talaïperi en bondissant comme un écolier.

Klerbbs rejeta brutalement Héva en arrière pour la recouvrir de son corps, et il arma ses pistolets. Gabriel fit un saut comme une arche de pont, et tomba à côté de son ami. Talaïperi poussa un éclat

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de rire en voyant cette fausse alerte qu'il avait excitée sans le vouloir; et, montrant la trouée profonde que le chien avait faite dans le massif de verdure, il dit :

«Voyez, le tigre a passé par là; en nous courbant un peu, nous passerons comme lui ; et tout près d'ici nous trouverons les traces de sang de l'animal que sir Edward a blessé. »

En effet, sur une assez longue étendue de terrain, la verdure gardait des vestiges, incontestatables en apparence, et qui prouvaient que Klerbbs avait dit la vérité. Héva serra les mains des deux jeunes gens, et reprit avec eux le sentier de l'habitation.

« Oui, disait-elle^ je resterai dans cette maison, malgré toutes les angoisses auxquelles je m'expose. Ailleurs, je le sens, je mourrais d'ennui.

— Madame, dit Gabriel, nous ferons bonne garde.

— Mais, dit Héva en souriant, est-ce que vous resteï ici éternellement?

— Si vous l'exigez. Madame, dit Klerbbs, nous j resterons davantage.

— Toujours le môme, sir Edward I... Et ce pauvre Çourâ !qu'est-il devenu?... Çourâ I Çourâ!... oh I Çourâ est perdu sans retour!... Ce bon chien aimait tant mon mari f Ces infâmes tigres ne nous laissent pas en repos un jour I

— - Il faut demander un régiment de cipayes à lord Cornwallis, dit Klerbbs, et ravager tous les clubs de tigres, la baïonnette au bout du fusill

— Messieurs, dit Héva avec un accent de haine que la soif de vengeance inspirerait contre des hommes et non contre des animaux, Messieurs, si j'avais encore ma fortune, j'en donnerais d'un grand cœur la moitié à celui qui m'apporterait douze tigres totés dans une nuit

— Mais lord Cornwallis, dit Klerbbs, vous prêtera volontiers...

— ^Non, je ne voudi^ais pas employer une sr-^ mée.... ce serait leur faire trop d'honneur ; je voudrais qu'un homme seul fit cela pour moi, en prononçant mon nom, et qu'il me les apportât pour les fouler aux pieds, tous humiliés, cousus l'un à l'autre, douze tigres orgueilleux, déguisés en tapis. Je serais heureuse et triomphante de penser qu'il y en » un dans le nombre qui était à la ebasse de-Luftchmi^ et que j'écrase sa tête 90U& ma sandale de femme, àehaïqiie pas, à toute hevre^^ du^jetmr.

— Oui, je comprends cela,.nmdame, dit Klierbbs^' c^est bien aoghds.

— V«us> dooneriez^ la moitié de votre fortune,, dit Gabriel ; c'est encourageatti*

— Si je l'avais encore, dit Héva.

— Il vous reste l'enjeu que sir Edward met-

tail à côté du Pérou, hier, à la partie d'échecs.

— Oui, dit Héva, je sens, moi qui ne veux aimer personne, je sens qu'à une époque indéterminée je pourrais donner mon affection à l'intrépide exécuteur de mes volontés. J'ai mon caractère à moi; j'ai des idées qui m'appartiennent; je ne sais pas comment on vit en Europe ; je ne connais que les usages de ma nature. Oui, si un homme m'obéissait à ce point, je jure que je le prendrais pour mari... Mais, ajouta-t-elle en souriant, je demande une chose impossible... c'est un caprice de vengeance I... Je suis folle en disant cela ! Excusez-moi.

— Madame, dit Gabriel avec une voix tremblante, vous avez eu une nuit bien agitée. Suivez un conseil que tous vos amis vous donneraient. Allez prendre un peu de repos. Les heures matinales apportent avec ellei^ un sommeil bien doux.

— Le conseil est bon, et je vous le donne aussi, à vous et à sir Edward. Adieu, Messieurs, nous nous reverrons à déjeuner. »

Lorsque les deux amis se trouvèrent seuls, Gabriel dit à Klerbbs :

«Mon cher, séparons -nous pour quelques heures ; j'expire d'insomnie. A mon réveil, je t'annonce que je serai fou. »

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