STRATÉGIE ET TIMIDITÉ DANS L'AMOUR
Gabriel montra cette dernière lettre à Héva, qui la lut en souriant, et dit avec mélancolie :
<( Voilà donc comment les hommes traitent le mariage ! je ne suis pas dupe, moi, de sir Edward : il a une maîtresse à Madras, et il ne se mariera pas.
— Oh ! Madame, dit Gabriel, sir Edward n'a que sa parole. Au jour dit, Tranquebar le verra aux pieds de sa femme.
— Voilà une exactitude qui me déplairait singulièrement, à moi I
— J'avoue que sir Edward devrait au moins arriver une quinzaine avant l'échéance nuptiale ; mais c'est un caractère ainsi fait. Il prétend que la liberté du célibat garantit le bonheur du mariage. Au reste, sir Edward aime passionnément sa belle fiancée. Il vient d'atteindre comme moi sa vingt-septième année : c'est l'âge oîi nous son-
314 BÉVA.
geons à nous établir. La vie de garçon a quelques agréments peut-être^ mais que d'amertumes au dehors 1 que de solitude au dedans I c'est une vie qui n'est pas faite. On sent toujours qu'il y a quelque part une âme....
* Je vous avertis, monsieur Gabriel, dit Héva, que vous avez un sérieux superbe en parlant de mariage.
— C'est que je n'ai jamais parlé plus sérieusement, Madame, dit Gabriel, avec un accent qui émut Héva. Je ne sais si j'ai tort, mais je juge mon ami sir Edward en regardant moi-même au fond de mon cœur. Eh bien I je vous affirme sur l'honneur. Madame, que je renoncerais de grand cœur à ma vie vagabonde pour me axer dans quelque coin d'un doux climat, le premier coin venu, pourvu que j*y fusse moitié à l'ombre, moitié au soleil, avec une montagne, une forêt, un lac, quelques accessoires qu'on trouve partout. Je me sentirais de force à faire doucement ma vie d'époux dans ce petit paradis terrestre de mon choix ; d'aimer jusqu'à la mort une femme, pourvu qu'elle fût belle, aimable, gracieuse, vive, spirituelle, sensible, enjouée, et qu'elle m'aimât.
— Vous n'êtes pas trop exigeant, monsieur Gabriel, dans vos vœux. Croyez-vous qu'elle peut se rencontrer, la femme que vous rêvez ?
— Elle peut se rencontrer.
— Souvent?
— Une fois..,, cela mesuffiL
— En France ?
— Non^ au pays des diamants.
•—Je n'ai pas étudié la géographie.
— Hais vous connaissez votre pays^ Madame?
— Non, je suis née à Batavia, -et je ne connais pas mon berceau. C'est chose commune dam»
l'Inde, on naît au hasard. Les familles voyagent toujours. On habite la mer. On aborde la terre pour se marier, car l'Océan n'a pas d'état civil, et on se remet en route le lendemain. C'est un instinct providentiel qui donne aux colons indiens cette manière de vivre. L'Asie a beaucoup de terres désertes, et Dieu veut qu'elles soient peuplées. La Bible le dit.
— Ainsi, le mariage, reprit Gabriel, me parait....
— • Mais, interrompit Héva en riant, vous remettez la conversation sur le môme sujet I C'est monotone. Ne voyez-vous pas que je vous ai promené à travers l'Inde, et en vous ramenant à la Genèse, pour varier un peu la conversation.
— Je n'ai pas remarqué cela, dit Gabriel d'un ton fort naturel.
— Je croyais les Français plus perspicaces, reprit Héva.
216 HÉYA.
— Chez eux, quelquefois, Madame, la flamme du cœur émousse Tespril.
— C'est un proverbe?
— Français.
— Pardon, Monsieur, je crois que vous avez de l'esprit en ce moment.
— Cela veut dire, Madame, que vous me croyez amoureux ?
— L'amour est l'amusement de votre âge ; c'est le hochet des enfants de vingt-sept ans. Combien avez-vous brisé de hochets à Paris ?
— Mon enfance a commencé dans l'Inde.
— Monsieur Gabriel, me permettez-vous de ne pas vous croire?
— Je suis au désespoir, Madame, de vous refus,er une permission.
— Les Parisiennes sont bien dangereuses, dit-on.
— Je ne cours des dangers qu'en voyage....
— Comme Ulysse.
— Oui, Madame ; il était en sûreté dans son pays, mais, lorsqu'il eut le malheur de voyager, il rencontra Circé, les Sirènes et Calypso, tout un harem d'écueils.
— Et son cœur ne fit point naufrage, dit Héva en riant.
— Beau miracle I Les écueils n'existaient pas sur la carie ; les écueils de l'Inde n'-avaient encore
h£VA. 117
brisé aucun Européen, et le cap de mauvaise espérance n'était pas découvert ! Yasco de Gama a rendu un triste service à beaucoup d'Européens en ouvrant le chemin du Goromandel.
•— Enfin, dit Héva en éclatant de rire, le mal est fait ! Ce pauvre Yasco de Gama avait de bonnes intentions.
•—Mais, Madame^ je vous prie de croire que je parle fort sérieusement.
— Et moi, cher Monsieur^ je ris fort sérieusement aussi. Yous dites les choses les plus graves du monde, vous soutenez que Yasco de Gama a changé les Européens en enfants prodigues, et qu'il faut doubler le Goromandel pour trouver des femmes. Au reste, j'adore ces conversations qui n'ont aucun but et ricochent au hasard. C'est la meilleure manière de causer, quand la chaleur est accablante et que le soleil nous ôte l'énergie de la pensée. Si vous étiez de ces savants sérieux, assis devant ces arbres, Vous feriez de la logique et vous vous endormiriez en parlant ; l'Inde a inventé les conversations folles ; le poëme du /?aniatana n'a pas le sens commun; il a été causé par chapitres, à midi. »
La belle Héva laissa tomber ces paroles avec sa
nonchalance habituelle, et Gabriel se penchait en
arrière, pour dévorer du regard son profil, sans
se compromettre. La phrase claire qui constitue
dis HÉVA.
la déelaration d'amour arrivait sourent sar ses lèvres et ne les âranchissait pas. U avait épuisé toutes les cireouloeutio&s et tous les méaudres^ du langage pour faire deviner sa pensée et donner à l'entretien cette allure décisive qui lait ndltre une espérance^ ou ne laisse à l'avenir aucune consolation ; mais Héva était trop femme pour donner dans ce piège enfantin ; eUe se plaisait à ce jeu sans doute, et feignait de ne voir aucune aarrière* pensée d'amoureux au fond de la phrase la plus transparente» Ce tête-à-tête innocent lui donnait l'occasion de montrer de l'esprit et de la finesse, et elle redoutait peut-être la déclaration offtcielle qiii pouvait mettre au sérieux un badinage atnt»sant.
Gabriel, qui marchait à son but, en redoutant de l'atteindre, ranima l'entretien qui semblait s'endormir avec la dernière phrase d'Héva, et dit avec feu :
« Mais, Madame, je ne vois |ïas dans notre conversation le décousu et le vagabondage que vous lui prêtez avec tant de grâce, et je ne mérite pas une accusation de folie, lorsque je me pose en amoureux exclusif des femmes du Goro* mandel.
— Ah I voyons ceci; j'attends votre justification, dit Héva en agitant son éventail.
— Vasco de Gama, reprit Gabriel, Vasco Ud
6ama que vous venez de citer dans une plaisanterie charmante^ est le Moïse de l'Inde. ...
«^ Âh I inierrampit la jeune femme en riant, je ne m'attendais pas à cette comparaison.
— U faut s'attendre k tout,, Madame, môme an bonheur. Ainsi moi....
— Pardon, interrompt Eéva, je ne vous tiens pas quitte du second Moïse ; vous me l'avez laissé sur les bras ; occupons-nous de lui d'abord, vous parlerez ensuite de vous* Moïse est votre aîné; ayez donc un peu de déférence pour lui.
— Madame, dit Gabriel, vous me mettez à mon aise ; j'accepte cet entretien que vous placez sur le ton de la plaisanterie, je suis trop triste pour pouvoir vous parler sérieusement. On n'est jamais plus gai que dans un accès de mélancolie. Je vais me grandir à votre unisson^.*
— - Asseyez-vous d'abord, interrompit Héva d'un ton grave.
— Toujours heureux de vous obéir, Madame; si vous achetiez des esclaves à Madras, j'irais m'exposer au marché public.
*- Mais, Monsieur, voulez-vous bien revenir à Moïse ! s'écria Héva avec une impatience comique.
— La question de Moïse est immense. Madame, répondit Gabriel sur le môme ton.
— N'importe l nous avons douze heures de
220 HÉYA.
soleil à dépenser par joiir. Attaquez la question immense.
— Un jour, Madame.... il y a quatre mille ans.... six cent mille Hébreux traversèrent le désert du Nil au Jourdain pour se rendre à la terre promise.
— Nous savons cela, dit la jeune femme.
— Alors, Madame, vous savez aussi que cent mille jeunes Hébreux, tous en âge de se marier, devinrent amoureux des femmes étrangères, nommées dans la Bihleles femmes des Gentils.
— Ceci n'est pas dans mon édition, dit Héva.
— Votre édition. Madame, sort d'une librairie anglaise ; elle est fausse comme la Compagnie des Indes.
— Passons sur ce détail, dit Héva.
— Un instinct providentiel aussi, comme vous dites, conduisait ces jeunes Hébreux; il fallait croiser les races de TÉgypte et de la Mésopotamie, pour rajeunir le jeune monde déjà vieux. Quand on se marie toujours en famille, on arrive au crétinisme après trois générations.
— Monsieur Gabriel, on voit bien que votre père n'a pas épousé sa cousine.
— Mon père était Lorrain, Madame, et il a épousé une Espagnole. Je cbasse de race, moi.
— Arrivez à Moïse, mon jeune cbasseur.
<- J'y suis, Madame : donc Moïse avait beau
HÉYA. 221
s'irriter contre les penchants unanimes des cent mille Hébreux, l'instinct du croisement l'emportait sur les proclamations quotidiennes du législateur, on se mariait en masse entre Hébreux et Gentils, et ces puissants hyménées ont créé les merveilleuses générations des David, des Salomon et des Machabées, c'est-à-dire tout ce qu'il y a eu de grand dans la poésie, l'art et la vertu guerrière, sous le soleil de l'Orient.
— Arrivons à Vasco de Gama, le Moïse de l'Inde, dit Héva.
— Madame, un désert immense séparait les palmiers de Memphis des platanes de Jéricho; il fallut quarante ans de voyage pour franchir cette zone de sable....
— Les cent mille jeunes Hébreux devaient être vieux en arrivant, remarqua la jeune femme.
— Ils s'étaient mariés en route.
— Ceci n'est pas encore dans mon édition.
— Madame, vous avez une Bible méthodiste, on vous l'aurait brûlée, comme hérétique, au siècle dernier.... Mais, Madame, avec ces digressions-là, nous n'en finirons jamais !
— Je ne vois pas la nécessité d'en finir, dit la belle Indienne.
— Soit, reprit Gabriel en s'inclinant; je ne demande pas mieux : la place me plaît; je n'en trouverai jamais de meilleure : un pays superbet
«SI HiVA.
une ombre tiède, un liorizon d'azur, un gazon de yelours, une femme....
— Où en êtes-vous de ITiîstoire ? interrompit vivement Héva.
— En 1645 avant Tère chrétienne, repri* Gabriel avec un sang-froid bien joué, et comme s'il n'eût pas compris le sens de cette brusque interruption.
— C'est bien, dKt Héva ; vous avez raison, nous ne finirons jamais.
— Madame, je vous préviens que nous allons faire une enjambée de vingt siècles, pour doubler le cap de mauvaise espérance, avec Tasco de Gama.
— Tiens 1 je l'avais oublié I dit Héva.
— Moi, je n'oublie rien, reprit Gabriel, et je marche droit à mon but.
— Oh 1 Monsieur, vous appelez cela marcher droit?
— Excusez mon erreur géométrique, Madame, la ligne courbe est la seule qui soit bonne, quand la prudence voit un péril.
— Bon I dit Héva, il va jouer aux énigmes maintenant ! je vous avertis que je n'ai jamais^ deviné le plus clair des logogriphes; j'ai tous les genres de paresse, môme la paresse de l'esprit.
— Nous allons voir.... La grande migration européenne commença vers 1498. Les Portugais
d'Alphonse d'Albuquerque furent les nouveaux Hébreux de la nouvelle terre promise, du Ghanaan indien. Les Espagnols et les Portugais doublèrent le cap des Tempêtes et s^établirent sur les deux côtes du Bengale et dans les tles de ta Sonde. La race d'Asie se croisa partout avec la race d'Europe; d'innombrables émigrés devinrent amoureux des filles des Gentils, pour obéir à cet instinct providentiel dont vous avez paiié la première, Madame, et, une fois félan âonné, le grand hyménée se continua jusq[u'en 1799.— Veuillez bien remarquer cette époque....
— Qu'a-t-elle de Temapquable ? demanda Béva, d'une voix légèrement émue.
— C'est la date qui finit un siècle, Madame; un autre siècle Ta commencer. Le Mysore et tout le Bengale viennent de tomber au pocnroir de lord Gorn-wallis et de l'Angleterre. La dynastie de Tippo-Saeb expire sur le promontoire de Ceylan. Une nouvelle race arrive éa sord glaeiàl, et, dès 1800, eflle se croise avec la race du Midi. Le Bengale se marie avec l'Angleterre.' Ainsi les fortes générations indiennes, qui avaient coupé des montagnes en morceaux et creusé des souterrains de granit pour bâtir des temples sans nombre, s'étaient abâtardies au Bengale, à Java et sur les deux rives du Gange*; et, grâce au croisement du Midi et du Nord, TAsie reverra fleurir
ses antiques civilisations sous un soleil et sur une terre qui n'ont jamais perdu leur fécondité.... »
Héva prit tout à coup un maintien grave, et regarda quelque temps Gabriel avec un intérêt affectueux qu'elle n'avait jamais accordé à personne. La réplique railleuse manqua cette fois, et fut remplacée par un silence expressif. On eût dit que, dans ce duel à la phrase, une blessure venait d'être faite au cœur de la coquette Indienne, et qu'une trêve était accordée pour les soins de la guérison.
Gabriel ne manqua pas d'interpréter cet incident si nouveau dans un sens favorable à son amour.
Il tenait les yeux baissés, comme un vainqueur modeste qui semble demander pardon de sa victoire, et il cherchait une phrase de transition banale, pour rompre un silence déjà trop long et renouer l'entretien sur un sujet nouveau, car son but lui paraissait atteint, et sa théorie sur les hyménées de l'Europe et de l'Inde était assez claire pour une femme aussi intelligente qu'Héva, et le dispensait d'une banale déclaration d'amour, toujours offensante pour une veuve, même dans la lune de miel du veuvage.
Sa phrase étant trouvée, il leva les yeux et tressaillit sous l'obsession d'un sentiment inconnu.
Héva, immobile comme une statue, regardait le ciel, et sa ûgure exprimait une de ces douleurs mystérieuses qu'on trouve dans les tableaux pieux qui représentent les saintes femmes de la légende au moment oh elles demandent à Dieu le bonheur ' de souffrir.
Une larme, plus brillante que la plus exquise perle du Coromandel, avait sillonné la joue d'Héva, et luisait encore dans un pli du crêpe nankin qui s'arrondissait deux fois 3ur le corsage.
Gabriel regardait la céleste ûgure de la jeune femme, pour deviner la cause secrète d'une tristesse si subite après tant de gaieté folle, et sa lèvre et sa main faisaient des mouvements imperceptibles pour humer ou saisir cette perle divine, ce trésor sans prix, tombé de la paupière d'Héva, et distillé à la source des pleurs.
L'amour-propre, ce démon intérieur qui n'abandonne jamais les plus sages, intervint ensuite avec ses conseils, et parla haut à roreille de Gabriel. Toutes les histoires et tous les contes inventés par l'homme pour flétrir la femme rentrèrent dans les souvenirs du jeune voyageur : il douta d'abord, mais, éprouvant trop le besoin de se convaincre, il ne douta plus.
Tout d'ailleurs, en apparence, donnait raison aux conseils de l'amour-propre et aux orgueilleuses conjectures que l'homme détaille à son avan-
tage dans ces téte-à-tête de la solitude. La jeune femme semblait a\oir perdu cette imposante allure de reine qui commande le respect ; la déesse du Tinnevely se faisait mortelle résignée et femme avec toutes ses charmantes faiblesses. Une ombre douce descendait des grands arbres ; l'air avait ces parfums et cette tiédeur qui conseillent la tendresse, et^ dans ce coin retiré de l'Inde, le monde n'avait pas l'air d'être peuplé ; deux êtres seuk semblaient exister dans l'univers : une femme, qui réalisait l'idéal de la beauté gracieuse ; un jeune homme, qui avait cueilli, dans le désert, tous les trésors d'amour que le soleil y déposait depuis la création*
Un sourire^ triste comme le dernier rayon du crépuscule du soir, traversa le visage de la jeune femme ; elle laissa tomber un regard sur Gabriel etdH^
(c Tous excuserez ce long silence qui ressembla & une désertion impolie.... Yous ne méritez pas d'être abandonné au désert, en plein entretien.
— Au moins, dit Gabriel, j'ose croire que rien dans ce que j'ai dit n'a pu vous offenser et provoquer votre silence.
— Au contcairie^ reprit Héna en tendant la main àfiabûel, quiJa^erra, ceqoe^ovs.avfiz.dit.*.. d
£t eU.e.s'aoifita comme fd ëlleetÉt reculé devairit
HÊVA. 2S7
nne confidence reconnue tout & coup dangereuse ou impossible.
Gabriel, enhardi par le serrement de main et par l'interruption^ et présumant que la phrase suspendue se serait terminée à son avantage, sollicita vivement la jeune femme^ en la conjurant de Touloir bien continuer....
Héva ût ce sourire et prit ce ton de voix qui signifient que la confidence interrompue ne mérite pas tant de sollicitations, et qu'elle sera loin de satisfaire celui qui la demande, et dit :
a Tous avez réveillé en moi un souvenir, voilà tout....
— Un souvenir ancien ? demanda timidement GabrieL
— Un souvenir est toujours ancien, » reprit Héva en soupirant.
Les frissons de l'hiver polaire tombèrent du ciel du tropique sur la poitrine nue de Gabriel et glacèrent le sang du cœur : sa langue, paralysée par une enflure d'amertume, bégaya des mots qui n'exprimaient rien ; mais un mouvement nerveux de la main remplaça la parole et provoqua une f explication. i
« Ceci n'est pas clair, ajouta la jeune femme.... Eh bien 1 écoutez.... Votre amitié ne mérite pas ces réticences.. • je vous ai compris. •»• tout ce que vous venez de dire, je l'ai entendu de la bouche
même de mon...; protecteur, M. Palmer, ce roi 'de rindeplus célèbre chez nous qu'Aureng-Zeb.... M. Palmer, avec sa fortune sans égale au monde, aplanissait autour de lui toutes les difficultés qui s'opposaient aux mariages de ses amis, de ses voisins, de ses parents, de ses serviteurs, en appliquant toujours votre théorie au choix des mariés.,. Et moi.... moi, pauvre veuve, n'en suis-je pas encore la preuve vivante!.... Avec quelle joie M. Palmer a-t-il conclu mon mariage I que d'espérances il fondait sur cette union qui répondait à toutes ses idées, à tous ses vœux !.... Hélas ! il ne m*a jamais été donné de connaître les joies de la . famille ! La solitude s'est faite dans cette maison, à laquelle on avait prédit un si brillant avenir I Nous avons vu entrer par la porte nuptiale deux nouveaux venus.... le deuil et la mort. C'était la famille promise à la race de l'Européenne et de rindien. »
La funèbre mélopée qui accompagnait ces paroles les rendait encore plus déchirantes à l'oreille et au cœur de Gabriel. Sa figure exprimait Thorrible agitation de son âme, et ce sombre désespoir qu'excite en certains hommes l'incurable et folle jalousie du passé. Le fantôme du mari, évoqué par la femme, était là debout et mêlé à l'entretien ; et à lui seul s'adressaient des souvenirs d'amour, et des tendresses si ardentes qu'elles semblaient
réjouir un mort dans l'abîme de sa tombe Héva était trop femme pour ne pas deviner tout ce qui se passait dans Tâme de Gabriel^ et elle était trop bonne pour ne pas donner une innocente et adroite consolation à tant de souffrances endu rées pour elle. D'ailleurs, toute décidée qu'elle était à vivre libre dans l'isolement du veuvage, elle avait sa minute de doute, car la raison réfléchie nous démontre qu'il n'y a rien d'absolu dans la plus énergique de nos résolutions, et qu'il nous suffit d'un instant de faiblesse, dans un lointain avenir, pour manquer à notre parole et nous donner un démenti. Ainsi, pour concilier ce qu'elle devait à son heure présente et à la sagesse de ses incertitudes, elle essaya de continuer son jeu de coquetterie, mais avec les modifications d'une douce familiarité.
«J'ai attristé notre entretien, dit-elle en souriant, mais ce n'est pas ma faute; vous l'avez voulu. Me pardonnez-vous ce tort que vous avez envers moi ?
— Madame, dit Gabriel, je vous prie de donner à ma raison le temps de revenir ; ma tête ne m'appartient phis.... Vous m'avez ému profondément avec... vos souvenirs anciens et.... récents.... Si vous saviez... •
— Ëh bien I interrompit Héva, laissons là nos souvenirs... parlons un peu de nos projets... Quels
tso héta;
sont les yôtresy monsieur le satant ? Rapporlesvons beaucoup de trésors zoologiques «n France? votre herbier est^il riche ? la science aura-i-elle gagné quelque chose à votre voyage?
— Madame, je ne suis qi/nn «ayant d'occasion, €t la science n'a rien gagné en m'expédiant au Bengale ; au contraire, elle y a perdu vingt mille écus que j'ai dépensés k la tediercfhe dlm trésor qui n'est pas classé en EO^ogie hmmaine et Inhumaine. Pour mettre ma oonsclenee en repos,^ vais demain à Madras^ et j'expédie, par votre banquier, & mon père, qm est fort riche lieureose* menty une traite de vingt mille piae^ires, qui senAront à rembourser la science. <tela f^it, Je me naturalise citoyen de Madras, et *je me fais ptaosk ieur.
— Très-bien, dît Héva; j'approuve oe ' pw ^ ot '; il est rit rare de conserver «es «mis ; pour nous, au Bengale, les amis sont des oiseaux de passage: ils «'arrêtent un instant sons nos arbres, diantent ht même chanson contre le soleil, la même eottplainte sur la patrie absente, crt Jh s'envolent avec le premier trois-mtts. En avons-^nous vu de ces albaitros 1
~ Mais ces albatros, 4tt<Iflbiiel, «e vous avaient pas vue. Madame.
-» Ah i feprit ULfmi, voilà votre bonne iiumeur qtti vous revient 1 J'ai toiqettrs 'entendu parler de
hAya. tsi
la galanterie française^ mais elle est arrivée avec TOUS à Madras^ et je la connais enfin. Il parait qu'à Paris les hommes ne parlent aux femmes qu'en madrigaux ; est-ce vrai ?
«-Les madrigaux sont des mensonges^ Madame.
— Et les femmes s'en contentent?
— Oui, en attendant les vérités.
— Ainsi, vous avez osé m'adresser un madrigal, monsieur Gabriel ?
— Non, Madame^ il me serait impossible de vous flatter.
— Flatteur] il vient importer les mœiKrs françaises dans rinde J marchandises prohibées !
— Oh 1 non. Madame ; tout au contraire, je viens importer le mariageu...
— Ah 1 UQUiB xe&trûDS 4ans la 4j^ûrie, dit Héva en riant.
-— Cela vous déplaît, .Madame.^, le mariage ?
— Non, le mot me plafit loajoHTB.
•»&t aprèslejoiot?
-— Le'veurage.
— 'Et après?
— L'avenir. Je vous défie d'ajouter un cprh, maintenant.
— Alors, Hadsme, l'entretien est fini; nous sommes arrivés à la fin du monde. L'avenir a fait «on tempe, rétermté commence...
t82 HÉVA.
— Eh bien 1 dit Héva, je suis patiente, moi ; j'attendrai la fin pour me marier.
— Madame, reprit vivement Gabriel en essayant de sourire, je vous demande en mariage pour cette époque ; m'acceptez-vous ?
— Voilà ma main, dit Héva en riant aux éclats ; nous sommes fiancés.
— C'est que, dit Gabriel, réfléchissez bien ; je prends nos fiançailles au sérieux.
— C'est tout réfléchi.
— Avez-vous bien songé, Madame, à toutes les éventualités de cet engagement?
— J'ai songé à tout..., et d'ailleuxs, si j'avais oublié quelque chose, il me reste Téternité pour m'en souvenir.
— Prenez garde..., vous êtes ma fiancée, et pendant toute votre vie vous ne pourrez donner votre main à un autre homme...; c'est grave.
— Cher fiancé, voilà précisément la chose à laquelle j'ai songé tout d'abord.
— Eh bien ! ma belle fiancée, je vais maintenant faire des miracles pour avancer l'époque.de.... »
Héva mit sa main droite sur la bouche de Gabriel.
Deux importuns arrivaient.
Les importuns arrivent toujours dans ces moments.
C'étaient encore des hommes de loi, des agio-
HÉYA. 288
teurs d'hoirie judiciaire, des commentateurs de testaments.
Héva les reçut avec une politesse fix)ide, et dit à Gabriel :
a Ces messieurs vont me faire expier notre entretien...; partez-vous aujourd'hui pour Madras?
— Oui, Madame, plus tôt même... tout de suite, afin de hâter mon retour. Je vais, comme je vous Tai dit, chez le banquier français pour ma traite de vingt mille écus.
— Et vous nous reviendrez ensuite ?
— Après demain, Madame ; je suppose qu'on peut vivre vingt* quatre heures loin d'ici; la chose me parait douteuse ; mais je vais l'essayer. »
Héva présenta sa main à Gabriel, et laissa rayonner sur sa figure un sourire d'une expression toute nouvelle pour lui.
Gabriel s'embrasa de ce premier rayon de bonheur ; il crut voir luire l'aube de l'amour sur le front céleste d'Héva.
Et il s'éloigna rapidement de l'habitation en jetant un rapide coup d'œil à l'horizon lointain du lac, comme s'il eût cherché déjà sur les cimes confuses des arbres le drapeau rouge *de sir Edward.
uaoB.
Aa jour fixé, à rheore convenue, Oalbridarrira au rendez-vous solennel que sir Edward lui avait donné. Le premier regard qu'il jeta sur les bouquets de palmiers clair-semés au désert rencontra le drapeau rouge. Quelques instants après, il descendait de cheval et serrait les mains de son «mi.
Sir Edward venait de congédier trois Indiens fitnpides qu'il avait amenés de Madras pour l'aider dans son travail. A l'arrivée de Gabriel, tout était prêt.
«Mon Chinois a fait un chef-d'œuvre, ditKleibbs en montrant la cage ; seulement il a corrigé mon plan. La cage a dix-huit pieds de circonférence, et les baïonnettes de défense sont entremêlées de larges arôtes de fer épineux. En vous plaçant «u centre, vous serez bors de la portée de la plus longue griffe, en supposant qu'une patte endididée s'allonge à travers ces chevaux de frise, ce qui est
286 HÉYÂ.
impossible. Voilà vos fusils en faisceau. Ils sont chargés au rhinocéros ; vous les avez sous la main. A huit heures, vous aurez un quart de lune, c'est suffisant.... Voyez comme votre citadelle est solide I on la croirait bâtie sur le roc : les assauts de tous les tigres du Bengale la trouveraient inébranlable. Ah I je suis content de mon œuvre ! Mon oncle sir Edmund a un neveu digne de lui I
— C'est vraiment admirable I dit Gabriel. Je suis étonné qu'on n'ait jamais songé à cela depuis Aureng-Zeb.
— Une chose fort simple pourtant, comme toute grande découverte.... Voyez coipme le site est bien choisi !... une vaste plaine déserte qui expire à ces rochers bruns. Le club des tigres est là-bas, dans ces énormes crevasses ouvertes par des volcans. J'ai entendu dire au pauvre Mounoussamy que ces rochers conduisent, par une longue crête, aux gorges de Ravana. Quel malheur pour moi de ne pas pouvoir m'associer avec vous cette nuit!
— Oh ! impossible! impossible ! Edward, vous savez....
— Je le sais. Allons, je me sacrifie.... D'ailleurs, ma présence est nécessaire à l'habitation.
— Vous dites cela d'un air singulièrement mystérieux, sir Edward !
— C'est qu'à Madras j'ai appris d'étranges
HÉ va; «87
choses.... Il est faux que Goulab et Mirpour soient arrêtés. Ces deux coquins ont mis en défaut tous les limiers de la justice. Lord Gornwallis m'a dit : a Je connais ce Goulab ; il a la patience du lion « amoureux, la ruse et Tentêtement du mandrille. « Dites à la belle veuve d'établir bonne garde au- « tour d'elle* A Madras elle ne craindrait rien ; (( dans son désert, elle est, à son insu, sous la « griffe de ce monstre. On m'a rapporté que ce « Goulab s'était longtemps caché dans les souter- (( rains d'Élora ; mais, depuis que les Indiens qui « lui sont vendus ont répandu dans la campagne « le faux bruit de son arrestation, il est sorti de « son repaire, et il rampe prudemment comme un (( boa dans la direction du lac. » Yoilà ce que m'a dit le gouverneur.
— Edward, vous me donnez des frissons de mort I... Décidément j'abandonne cette chasse, et je retourne avec vous pour veiller sur Héva...,
— Non, Gabriel, c'est inutile. Voici pourquoi. Il est maintenant hors de doute que c'est Goulab.* qui a été blessé par moi, l'autre nuit, dans les buissons du lac ; que c'est lui qui s'est caché dans la maison du brahmane Syali ; que Çourâ n'apas^ aboyé parce qu'il a reconnu un ami de la mai- ^ son ; enfin, que le docteur Phytian a été appelé \ pour panser la blessure de Goulab. Tout cela est de la dernière évidence, n'est-ce pas?
— • IncoDlestaUemeiit.
— -Or^iious ne craignons rien encore de Oou* lab; il est couché dans le lit du brahmane. Je ne crains pas qu'il vienne cette nuit rôder autour de la place pour combiner quelque plan d'escalade ; d'ailleurs^ je serai à mon poste.. Demain nous écrirons à lord Gornwallis, et notre Goulabsera pris dans sa tanière ayant le coucher du soleil.
— J*approuye tout; il n'y a aucune objeelion à faire à cela.
— Adieu donc, mon cher Gabriel ; retirons* BOUS cthacun dans notre cage,, toiis pour chasser aux tigres, moi aux Goulab. Je me suis donné le poste le plus périlleux.
•— Adieu, mon cher Bdwai*d«^.y à demain ; je vous attends ici. Venez me délivrer trois heure» après le lever du soleil.
' -» Bonne chasse el bon courage ! Adieu, Ga« briel. »
Lorsque le bruit du galop du cheval de Klerbbs s'évanouit, la solitude devint silencieuse et menaçante autour de GabrieL
Le jeune homme regardait le soleil incliné sur l'horizon, et l'astre semblait descendre avec une lenteur affectée vers les nuages de pourpre qui l'attendaient pour l'ensevelir.
Enfin, comme la plus attendue des nuits arrive toujours, la dernière lueur du crépuscule s'étei^
gmt sur la dme des palmiers, et Gabriel éprouva ee saisissement qui vient au cœur du plus fort dans les heures solennelles de la vie.
Les deux boeruâ étaient tombés sur Therbe, mortellement blessés, et déjà l«urs mugissements retentissaient dans la solitude.
' Quand toutes les étoiles levées annoncèrent aux monstres de TAsie que la terre leur appar« tenait^ il y eut dans tes échos des roches lointaines un râle strident qui signifiait que l'odeur du sang frais arrivait avec la brise aux naseaux subtils des bêtes fauves. Le festin était large, les convives accouraient : Tamphytrion caressait une double détente de la pointe du doigt.
Deux tigres noirs, qui semblaient tomber du ciel comme deux aérolithes, s'abattirent sur le flanc convulsif d'un taureau, et tout à coup ils relevèrent fièrement leurs gueules sanglantes au léger bruit que fi^t le chasseur en ajustant son fusil à travers les barreaux. En môme temps, d'autres tigres fauves bondissaient dans les ténèbres en les sillonnant des tisons de leurs yeux, et ils s'arrêtaient brusquement, comme des chevaux sur la lèvre d'un précipice à pic, à vingt pas de la cage de Gabriel; et, deux pattes ployées en arrière et frissonnantes, le poitrail en avant, les oreilles aplaties, la tête fixe et agitée par saccades, ils examinaient ce hérisson colossal^
immobile au désert, cet étrange ennemi inconnu à leur expérience^ à leurs traditions de famille, à leur instinct. Les plus a£Pamés abandonnaient la solution de Ténigme et se ruaient sur les bœufs, en disputant, à coups de griffes, leur part de cette chair savoureuse qu'ils sentaient mourir sous leurs dents avec des spasmes rauques de rage et de volupté.
Gabriel s'était mépris sur la nature de son courage. L'homme le plus brave a des accès de peur qu'il ne peut réprimer, et qui le font frissonner comme un lâche. La nuit apporte avec elle des terreurs suprêmes que les imaginations vives ressentent, même en l'absence de tout danger. Les formidables voix de ces monstres déchiraient la poitrine de Gabriel et vibraient dans ses intestins comme un ouragan de cuivre ; on eût cru entendre une symphonie composée de toutes les notes qui mordent sur l'épiderme, comme des limes d'acier, et tremblent en sifflant à la pointe des nerfs. L'air semblait lancer au chasseur les dents et les griffes du tigre, et le chasseur, dans le délire de l'épouvante, se débattait contre ces invisibles lames de feu, aiguës et poignantes, décochées à travers les barreaux.
Il n'y a dans ces moments qu'une énergique surexcitation de colère qui puisse rendre à l'homme son courage et sa raison. Gabriel poussa
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un cri terrible, comme on fait dans un rêve étouffant pour se réveiller, et il tira deux coups de carabine. Un silence solennel retomba sur cette scène. Les animaux, accroupis en cercle, restèrent immobiles, comme les sphinx de l'avenue du temple de Karnak, et l'on n'entendit plus que le chant monotone de l'insecte qui, perdu sous le buisson voisin, glorifiait la splendeur de la nuit, dans son sublime dédain pour le tigre et pour l'homme.
Le feu et la détonation suspendirent quelques instants le festin et les accès de rage des animaux. Les deux cadavres de leur famille, étendus roides sur l'herbe, ne firent aucune impression sur les autres. A de nouveaux coups de feu ils ne répondirent, après un moment d'hésitation, que par un assaut général, comme s'ils avaient tenu conseil. Ils s'élancèrent contre cet ennemi insolent qui venait sur leurs domaines leur disputer une proie si opulente. Repoussés de tous côtés par les lames de fer, plus solides que leurs dents et leurs grifTes, ils tombaient en arrière, avec des ondulations furieuses, d'horribles craquements de mâchoires, et des cris de rage folle qui ressemblaient à l'éruption d'un orgue immense plein de sauvages rugissements. Les blessures reçues les irritaient encore contre cet inébranlable ennemi de fer; par intervalles, le jeune
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chasseur se crojait dans un kiosque tq^issé de tètes de tigres, tôtes gonflées parla colère, moasr trueuses, sanglaxUes;, illuminées de deux escarboucles, et secouant des fLaU d'étincelles, comme le fer rouge sous le marteau. Il y «mi surtout de terribles frissons à subir lorsiine Gabriel sentait courir sur son visage l'extrémité yelue d'une queue de tigre, énergiquement recourbée à travers les barreaux; car il semblait alors qu'une brèche était ouverte à la citadelle, et que, chasseur et remparts, tout allait être broyé dans les gueules des monstres du désert.
A cette phase de ce drame inouï, Gabriel, semblable au marin brave, mais novice, qui frissonne à la première volée de canons, et sourit à la seconde, Gabriel avait ressaisi tout son sang-froid. Il prodiguait, à bout portant, les coups de carabine sans les compter, et il devina bientôt que le découragement était du côté des ennemis. Les animaux tremblèrent à leur tour, comme s'ils eussent reconnu qu'ils luttaient follement contre une puissance supérieure. Déjà les plus intelligents regagnaient à pas mesurés les montagnes paternelles, se retournant quelquefois pour lancer un râle sourd au théâtre sanglant du combat. Les blessés marchaient avec efPort vers un buisson de nopals, s'y abritaient comme dans une ambulance, allongeaient leurs grands corps, et déposant de
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leurs lèvres sur leur griffe droite une salive mêlée d'écume rougie, ils lavaient la plaie vive de leurs mufles et de leurs fronts. D'autres, les plus intraitables sans doute^ avalaient des lambeaux de bœuf^ se désaltéraient dans une mare de sang, et, répondant par un cri rauque à chaque coup de carabine mal ajusté, ils s'acheminaient encore^ quoique rassasiés, sur leur proie à demi dévorée, et les deux griffes antérieures plongeant au cou d'un taureau, les dents aux cornes, le dos convulsif, le poil hérissé, ils traînaient sur l'herbe ce reste de festin, comme des convives prévoyants qui, surpris par des éclats de foudre^ au milieu d'un repas en plein air, emportent chez eux les viandes pour les besoins du lendemain*
Enfin, ilfut permis à Gabriel de respirer* Il n'entendait plus qu'à une distance rassurante les cris agonisants de la colère des monstres, semblables aux échos affaiblis et lointains qui annoncenjt la fin de l'orage, et rendent l'espoir au laboureuc Gabriel rechargea cependant toutes ses armes, car une idée effrajanie le frappa dans ce premier moment de trêve ; il craignait de revoir, avant l'aube, une nouvelle armée de tigres recrutés dans les montagnes, accourant pour venger une défaite et glaner dans le charnier du festin. Heureusement, tout était Men finL Le chasseur aurait succombé sous ses émotions à un second assaut.
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Au premier rayon de l'aube, Gabriel tressaillit d'orgueil en lisant autour de lui le bulletin de sa victoire. Seize tigres étaient couchés morts sur le gazon, encore menaçants, les griffes et le mufle tournés vers la cage, et comme de braves soldats tombés la face à l'ennemi. De nombreuses flaques de sang, çà et là stagnantes, attestaient des blessures profondes emportées aux tanières. Les bœufs avaient disparu; la place qu'ils occupaient gardait encore leurs formes, et l'œil du chasseur suivait, bien loin dans la campagne^ le sillon sanglant qu'a.valent tracé leurs grands squelettes traînés par un attelage de tigres. Les barreau2^ de la cage étaient souillés de taches rouges, et plusieurs lames, mal assujetties, avaient ployé sous la furie des assauts.
Grâce aux exquises provisions de table que la sage prévoyance de Klerbbs avait mêlées aux provisions de guerre, Gabriel répara ses forces abattues. Il déjeunait, triomphant, sur le champ de bataille, et le premier témoin de sa victoire fut le soleil qui laissa tomber sur son dôme de fer une couronne d'or. Quelques milans à tête blanche, nommés dans l'Inde tchankara, vinrent tournoyer, au lever de l'astre, sur la plaine du carnage ; mais ils n'osèrent s'abattre sur les cadavres. Gabriel dédaigna ces oiseaux et ne leur fit pas l'honneur d'un salut.
Cependant le soleil montait dans Tazur du
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zénith, et sir Edward, toujours exact, ne paraissait pas; Gabriel mourait d'inquiétude, les yeux tournés vers le midi. La distance en ligne directe de ce désert à l'habitation pouvait être parcourue à cheval en quelques heures ; mais, à cause des longs détours que nécessitaient les accidents du terrain, la course était double. Ce ne fut qu'à la mi-journée que sir Edward arriva : il amenait avec lui un cheval tout sellé pour Gabriel.
La pantomime de sir Edward en descendant de cheval fut plus éloquente qu'une série d'éloges accordés au courage de Gabriel. L'Anglais fit tournoyer ses mains sur sa tête et les laissa tomber comme épuisées, par des convulsions d'enthousiasme, dans les mains de Gabriel.
a Mon ami, dit Klerbbs, vous avez gagné le paradis ! vous épouserez Héva I
— Quelle épouvantable nuit I
— Oui, Gabriel ! mais quel beau jour I vous avez accompli les douze travaux d'Hercule, et vous trouverez la belle Omphale au bout du chemin. Elle vous attend.... J'ai bien tardé, n'est-ce pas ?... c'est qu'il y a eu du nouveau à l'habitation.. •• L'attomey général est chez vous.... Notez que je dis chez vous. Ce magistrat a été envoyé à l'habitation par lord Cornwallis pour étudier les localités et diriger des recherches contre Goulab et Mirpour dans un centre d'opérations. Il y a
«des bruits alarmants qui circulent an snjet de [ ces deux brigands. Le gouvemeor en sait plus ' qu'il n'en dit Héva ignore tout; je la laisse dans son heureuse sécurité* Je ne yeux rien dire ni faire sans vous, 6abrieL.««
— Mais Héva ? Héya ? parlez-moi d'Héya !
— Elle est à'vous I Ah I si vous Tariez vue I... les femmes les plus réservées «e trahissent dans de certains moments.... Après nous être débarrassés des longs entretiens de Tattorney général, lequel, par parenthèse, continue à me regarder de travers, j'ai eu, à l'écart, ce dialogue avec Totve Héva i
« Mais où donc ^s*est perdu TOtre ami, srr Edward? m'a*t-eUe dit avec une insouciance qui marque un souci.
— Gabriel est à la chasse, Sadame.
— Seul?
— Seul ; sur mon honneur, il est seul.
~ De quel côté ?
•— Yers les roches Noires, bien loin d'ici
— Il est donc fou, votre ami ?
«-- Non, Madame, il vous «apportera ce soir un perbe tapis de doi^se tigres*. •« »
te A ces derniers .mots, Héva^'est'précipîtée «ur oi comme pour me<déiiroseB.
u Ne plaisantez pas, sir Edward I s'est-elle
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écriée, M. Oabriel est-il Téritablement aux roches Noires ?
— Foi de gentilhomme 1 lui ai-je répondu avec eet air sérieux qu'on ne peut feindre.
— Sir Edward ! m'a-t-elle dit en me semaiït les mains, pas une minute de plus ici ! PrencE avec vous six de mes plus intrépides serviteurs, et courez au secours de ce pauvre G£d)riel. J'exige que vous me le rameniez vivant. Partez 1 »
-*- Yoilà donc, éher Gabriel, sous quels favorables auspices je suis parti de l'habitation. J'ai laissé les six domestiques à un mille, là-bas, dans un labyrinthe d'ébéniers; ils ne doivent rien voir de ce que vous avez fait, jusqu'à ce que la^cage disparaisse dans le lac. Les serviteurs d'Héva ne iFerront que les tigres morts et point de cage. Quel horrible mystère pour eux !... Allons, ne perdons pas de temps, et noyons cette citadelle de fer ; elle a fait «on service^ »
Lorsque la cage eut disparu sur les bords du lac où elle s'élevait, Klerbbs tira un coup «de pistdlet pour appeler les domestiques: c'était le âgnal convenu.
« Voici maintenant, dît iKlerUbs, leori de l'esclave au triomphateur. C'est tune letlve q«e je ^ous apporte ; elle modérera ^votre jsAe qm vous mrait funeste.
^-Oui, vous avez raison, dcmneK.«M C'est une
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lettre d'un membre de l'Institut.... Je la lirai demain.... Voyons le post-scriptum seulement....
« La science omitkologique compte sur vous, . . ,• N^oubliez pas, dans vos explorations, le colibri aux ailes émargent, que Sonnerai désigne sous le nom de
IIARGARITAYOLANS. »
— Seize tigres I dit Edward en joignant ses mains.... Voyez ce que coûte une femme I »
Quand les domestiques arrivèrent, Klerbbs leur ordonna de placer le monstrueux gibier dans le chariot qui avait transporté la cage^ et d'y atteler des chevaux en guise de bœufs.
Une sédition faillit éclater parmi les domestiques ; ils reculèrent d'effroi devant les cadavres^ dont quelques-uns semblaient encore les regar der avec de grands yeux sanglants, que la mort n'avait pas fermés. Gabriel et Klerbbs furent obli gés d'aider les serviteurs dans ce rude travail, qui fit perdre encore deux heures à la petite caravane.
Les chevaux témoignèrent aussi beaucoup de répugnance pour cette corvée, mais comme ils étaient de ceux qui avaient vu des tigres vivants, ils s'habituèrent bientôt à des tigres morts.
On se mit en marche, mais la pesanteur du chariot et le poids de la charge ralentissaient beaucoup le mouvement des roues. On avançait avec une lenteur désespérante pour Gabriel.
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Les deux amis cheyauchaient côte à côte et veillaient sur le précieux chariot.
(( Nous arriverons fort tard^ disait Gabriel avec un soupir significatif.
— Je n'en suis pas fâché^ disait sir Edward, à cause de cet attorney général ; je voudrais môme qu'il fût dans son lit lorsque nous arriverons. Il nous regarderait comme des hommes plus féroces que des tigres, et il persisterait plus que jamais dans la mauvaise opinion qu'il a de nous.
— Eh I je me moque bien, moi, de l'attomey général et de son opinion ! Chaque minute perdue est un siècle de bonheur retranché de ma vie!
— Quel noble amour est le vôtre, mon cher Gabriel ! Et que mon beau-père futur, sir Douglas, serait heureux d'avoir un gendre comme vous ! Mes affaires sont, hélas I si embrouillées à Tranquebar I La calomnie a répandu le bruit que j'avais eu un duel à Bangalore avec un Anglais pour une femme 1 La calomnie a cela de terrible, qu'il y a toujours au fond de ses contes quelque atome de vérité.... Je vous ai conté mon duel avec sir Wales pour sa statue de pagode.... On a bâti là-dessus une fable qui a mis mon beau-père au comble de l'exaspération.... J'espère que tout s'arrangera, et que le médisant Tranquebar sera confondu.... Mon plan de vie
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est fait. D'abord^ je me marie ; je donne ma démission de savant, rhabite Ilnde anglaise. Mon. p^e^ quoique avace, m'assure cinq cents fiyres de rente. Je donne à mes enfants la seule éducation qui soit une foitune, l'éducation polyglotte ; et nous yiyons en communauté tous les quatre^ vous et md^ lEéva et Enninia, donnant l'exemple des tbiIus coigugales &la côte de Goromandel.
— Voies êtes cbarmant^ sk Edward.. «. Oui, parlez-moi d'Héva I parlez-moi d'Héya !••.. Le nom d'une femme I quattre lettres I cela suffit pour enchanter cette solitude et la parer de toutes les grâces de l'Asie I.... Edward^ répétez-moi et qu'elle tous a dit ; répétez-moi ses dernières paroles du ciel, en me jcftant le dernier écho de saToix.... Ohl si j'avais été témoin de ses angoisses, je serais tombé à ses genoux divins I je serais mort de joie dans la poussière de ses pieds!
— Oui, Gabriel, cette femme vous aime ; elle vous aime depuis le jour où elle consentit à jouer sa perruche aux échecs contre tous. Je cannais les femmes, et surtout les jeunes veuves, lesquelles sont plos femmes encore que les autres. Héva sera fidèle à la mémoire de son mari tant qu'il restera un point noir sur ses vêtements. A sa première robe blanche vous l'épouserez.
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— Et ce maudit chariot embourbé qui n'ayauce pas I Et la nuit I la nuit qui va tomber 1
— - Nous ne craignons rien, Gabriel, nous sommes tous armés jusqu'aux dents, et nos domestiques ne sont pas des péons.
— Ob 1 ce n'est pas le danger que je redoute L.. Héva doit être dans des transes mortelles, ...
— Tant mieux I tant mieux I Gabriel. Vous figurez-vous aussi quels transports de joie, quels élans de furieux délire accueilleront votre retour I quelles douces et blancbes mains poliront vos cbeveux souillés de sang 1 Héro et Léandre vont revivre ce soir au Goromandel I
• — Edward 1 nous n'avançons pas I nous n'avançons pas I La route est affreuse I L'orage de l'autre nuit a creusé des ravins partout. Nous n'avançons pas, mon ami I attelons nos cbevaux pour renfort.
— Temps perdu I l'attelage suffit. Bientôt nous sortons du désert; nous serons en plaine. C'est le cbemin de ronces qui mène au paradis I »
Gabriel se tut, et il demeura longtemps silencieux, abîmé dans la pensée que renfermaient les dernières paroles de son ami.
C'était rheure où la société de la maison d'Héva se retirait dans les appartements supérieurs, car les veillées étaient courtes, les Indiens de la cam-
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pagne aimant mieux jouir des heures qui suivent Taube, heures de fraîcheur odorante et de gracieuse sérénité.
Les deux amis remarquèrent un mouvement de gestes et d'inquiétude parmi les domestiques. Les premiers désignaient aux autres le point de l'horizon oh s'élevait la montagne boisée au pied de laquelle était Thabitation d'Héva.
Jusqu'à ce moment, cet horizon s'était voilé de toutes les ténèbres de la nuit^ et son obscurité profonde^ mise en relief dans les teintes transparentes et étoilées du reste du tableau, servait môme de point de reconnaissance et dirigeait la marche de la petite caravane.
fout à coup cette grande masse d'ombre lointaine, formée par la forêt et la montagne, jeta des lueurs vives, comme si elle se fût embrasée au feu des étoiles.
(( Voilà quelque chose de bien effrayant 1 dit Gabriel d'une voix émue.
— C'est un feu de berger ; ce n'est rien. »
La voix de l'Anglais manquait d'assurance en répondant à son ami.
a Le feu grandit à vue d'œil, reprit Gabriel....
— C'est peut-être une attention d'Héva, dit Klerbbs...; elle place un phare pour nous éclairer dans la nuit.
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— Un phare I.... c'est toute une forêt qui s'embrase à l'horizon....
— Ne vous alarmez pas ainsi, Gabriel.... Héva nous a parlé un jour de cet immense feu de joie qui éclaira la nuit de son mariage ; elle pense que vous n'avez pas oublié son récit; c'est une allégorie nuptiale qu'elle vous envoie dans les ténèbres, pour vous exciter au retour.
— Oh ! je n'admets pas cette explication ; elle est trop forcée.... Edward, abandonnons ce chariot, et lançons-nous à toute bride vers l'incendie. »
Edward ne put répondre qu'en imitant son ami, car celui-ci, emporté au vol du cheval, était déjà bien loin du chariot*
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