‹ HévaChapitre 3 sur 14 · HÉ Y A · texte numérisé non relu

HÉ Y A

— Au tigre. Nous ne connaissons pas d'autre gibier ici.

— Monsieur Gabriel, dit Mounoussamy, d'un bout de la table à Tautre, et d'une voix qui vibrait comme un tamtam, monsieur Gabriel, ôtes-vous sûr de votre cheval?

— Oui, seigneur Mounoussamy.

— A-t-il vu le tigre, votre cheval ?

— Oui, répondit Gabriel à tout hasard, et il ajouta tout bas : mon cheval n'est pas plus fort sur les tigres que moi. »

L'Indien fit un signe de tète, etâ haussant la voix, il ajouta :

a Mes amis, à la dernière étoile qui se couche sur le mont de Goala {des Bergers), nous partirons. Mes écuries seront ouvertes toute la nuit : ceux qui ne se fient pas à leurs chevaux choisiront parmi les miens. Maintenant, à votre liberté, mes amis. »

Il se leva, et tous les convives se levèrent. Héva, debout, et nonchalamment appuyée au bras de son mari, distribua une vingtaine de sourires à toute la société ; chacun savoura le sien ; il n'y €ut pas de jaloux.

Klerbbs et Gabriel sortirent les derniers de la salle du festin. Gabriel suivait langoureusement des yeux la séduisante étrangère, qui passait sous des arches de néfliers du Japon, et lutinait

HÉYA, M

avec leurs belles fleurs flottantes sur son visage et ses épaules. Son mari lui lançait des regards de lion amoureuse, des regçir4$ qui faisaient trembler les hommes, Les deux Iiidiens^ Goulab et Mirpour, escortant de près le^s deux époux, essayaient de continuer la conversation du repas ; mais le maître, sans se retourner, ne leur jetait, par-dessus sa tête, que des monosyllabes çecs et désespérants. Les autres convives se dispersaient par groupes, selon leurs habitudes et le^rs amitiés*

<( Vous êtes un homme perdu, dit J^lerbbs à Gabriel ; ils ont tous commencé comme vous, et Gircé les a changés tous en pourceaux; il est temps encore de vo^s sauver, lorsqu'il vous reste un peu de forme humaine. Sauve^-vousl demain, quand vous vousr egardere?, comme Narcisse, au miroir du lac, vous serez tenté de manger des glands et de prendre vos deux mains pour deux pieds.

L'arrivée du Télinga, ou facteur de la poste de Madras, suspendit le conseil amical de Klerbbs, Le messager indien laissa tomber le bâton aux plaques de fer flottantes qui éloignent le terrible serpent Cobra - Cappel, et distribua ses lettres, enfermées dans une boite de fer-blanc. Il y en avait une pour Gabriel. M. de L^cépède lui envoyait le rapport qu'il avait lu k l'Académie des sciences et qui se terminait ainsi :

« Tout nous fait espérer que les efforts de notre

44 HÉYA.

jeune et savant voyageur, Gabriel de Nancy y seront couronnés de succès; nous aurons bientôt un tur- RAGUS ALDUS à montrer à la Jalouse Albion ; et la plus belle collection omithologique, dont l'Europe s'honore^ ne sera plus déparée par une lacune indigne du Muséum français . »

« C'est boni c'est boni » dit Gabriel, qui s'était mis à l'écart pour lire sa lettre.

Il chercha Klerbbs, mais il avait disparu. Resté seul, il s'appuya contre un pilier du chattiramy et se soumit à un examen. Ce qu'il aperçut au fond de son âme le fit trembler; c'était un amour chaufPé à quarante degrés Réaumur.

« A.U bout de quelques heures, j'en suis donc là! s'écria-t-il mentalement; mais comment finissent les amours qui débutent ainsi? n

Et il froissa la lettre de M. de Lacépède dans ses mains.

^Lutour de lui les hommes avaient fait silence ; mais la nature était pleine du fracas solennel des nuits de l'Inde : sous le ciel étoile du Tinnevely, tout prend des dimensions colossales; dans nos campagnes d'Europe, il y a des chants de grillons sous les herbes, et des coassements sous les roseaux des marais; mais, dans ce coin de l'Inde,, les nuits retentissent du rugissement des tigres qui se disputent l'abreuvoir : ce sont les grenouilles du lac de Tinnevely.

BÉVA. 45

((Oui, se dit Gabriel, cette nature doit donner un amour puissant comme elle : un amour qui éclate et grandit dans une nuit comme la tige de Taloès I... Je chasserai le tigre demain..., et la tigresse au retour. »

En rentrant dans la maison, il remarqua les deux Indiens Goulab et Mirpour qui se parlaient mystérieusement.

Page 1