‹ HévaChapitre 4 sur 14 · LA CHÂSSE AUX TIGRES · texte numérisé non relu

LA CHÂSSE AUX TIGRES

A l'heure où les bengalis s'éveillent et chantent sur la haute feuille des tannamaram, dou^e péons à cheval et la carabine en bandoulière étaient déjà échelonnés sur la route déserte qui mène à la montagne de Goala. Les chasseurs européens arrivèrent ensuite, tous armés comme 4es forteresses, et vêtus de blanc; plus les deux Indiens Goulab et Mirpour; le dernier venu fut Mounoussamy.

A la clarté des candélabres qui brûlaient sur la terrasse de l'habitation, Gabriel ne reconnut qu'à peine l'heureux époux d'Héva, tant il était changé à son avantage. Mounoussamy avait pris le costume de Kouvéra^ le dieu des richesses ; il était nu jusqu'à la ceinture, et $on pantalon de cachemire rouge semé de fleurs tombait en se rétrécissant sur la eheville que pressait un anneau d'or; il montait aussi, çoQlm^ Kouvéra^

un cheval blanc d'ivoire, dont rexiiémité de la queue avait une teinte écarlate, et qui agitait trois colliers de perles à son poitrail. L'Indien et le cheval semblaient ne composer qu'un seul être, lorsqu'ils passèrent devant la troupe des chasseurs. Le cavalier emportait son cheval à la pointe de ses genoux, et, laissant flotter la bride rouge, comme un ornement inutile, il agitait d'une main sa carabine, et de l'autre il jetait des pièces d'or aux mendiants, nommés Vtngadassan, qui apaisent par leurs prières les skaktis, divinités terribles, redoutées des chasseurs indiens.

Le chef des péons distribua aux siens une provision de feuilles de bétel, mêlées avec la noix d'arec et saupoudrées avec de la chaux de coquillages. Les péons mâchent cette drogue comme nos marins le tabac. Un porteur d'eau du Gange passa en criant : Gangai-Tirtam l

Les chasseurs indiens, restés fidèles au culte de Siva^ et dont le front était marqué de la poudre blanche, trempèrent leurs cheveux et leurs doigts dans l'eau apportée du fleuve saint, et regardèrent de travers leur maître apostat, qui ne touchait pas l'eau du Gange. Mounoussamy ne remarqua pas cet incident.

Ënfm, le fauconnier donna le signal du départ au son du Kidoudi^ espèce de tambour qu'on bat avec une seule bagette, et, comme un vol d'hip-

pogrifTes, les chasseurs s'élancèrent du lac vers les montagnes du nord.

Quand l'aurore versa dans le ciel ses teintes safranées, la caravane modéra l'ardeur de sa course, et les chevaux allèrent le pas. Un silence profond régnait dans ces solitudes où rien n'an« nonçait le passage de Thomrne ; le velours épais des hauts gazons amortissait même le bruit des pieds des chevaux. C'était en ce moment un spectacle magnifique. Quarante cavaliers, muets comme des statues équestres, traversaient une prairie vierge, tout émaillée de fleurs agrestes que la Flore indienne ne mentionne pas. En tête se pavanait gracieusement le mari d'Héva, qui ressemblait à Wichnou visitant ses pagodes; les douze péons l'escortaient, tous coiffés du turban rouge, la lèvre chargée d'une moustache noire, la carabine au dos, la peau de tigre flottante sur le cheval. Les voyageurs et les savants européens fermaient la marche, chevauchant deux à deux, et jetant, par intervalles, quelques regards en arrière, pour découvrir le lointain et bienheureux horizon où dormait, sous un dôme de palmiers, la belle et blanche reine du Tinnevely.

En sa qualité de Français et de savant, Gabriel ne s'accommoda pas longtemps de ce silence forcé qui était une des rigueurs de cette terrible

-chasse; il se rapprocha, jambe contre jambe, de son ami de la veille, le philosophe Klerbbs, et en* gagea une conversation à la sourdine avec lui.

(( Ma parole d'honoeur, dit-il, il faut être fou 'comme ce mari de pagode, pour quitter ainsi ^a femme et courir après un tigre fabuleux 1, m Ouant à moi, je ne crois pas aux tigres, à moins qu'ils ne soient dans des cages ou empaillés. Ce que je vois de plus clair dans cette chasse, c'est Mïi soleil qui se lève la-bas sur un rocher noir, et qui va nous brûler la cervelle avant midi. Mon -cher monsieur Klerbbs, je suis tenté de battre en retraite : voulez-vous retourner avec moi à Tbabiiatîon du Lac ?

— Y pensez-vous, mon cher monsieur? vous oseriez donner votre démission de soldat en face de Tennemi 1 Un Français I Oh I que dirait le M^^ dra$'Review f

-r* Mais quand l'ennemi n'e;çiste pas, il n'y a pas de déshonneur à se retirer devant lui.

-* Gela est vrai, mon cher monsieur Gabriel; mais ici l'ennemi existe, oroyez-le b^en. Regar^ dez les péons qui flairant le vent ; regardez Mou:noussamy qui tient sa carabine m arrêt. Noi}^ sommes dans les tigres jusqu'au cou; cette prai<ria est émaillée de tigres, je le crains. l

•*^ Je vous crois, sir JSdward; mais je comptais ï ; «i peu sur le gibier qua ja n'ù pas chargé mii

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«arabine et mes pistolets d'arçon. Avez-vous de la poudre et des balles ?

— Yoici ma provision ; prenez et ne mettez

pas une charge de touraco.

— Oh ! voyez, sir Edward, une charge affreuse I

je crains plus pour ma joue que pour le tigre

Hélas I je suis obligé de bourrer mes armes avec une moitié de lettre de M. de La«épède I Si le Journal des Savants savait cela I

— C'est bien ; vous voilà prêt, monsieur Gabriel ; le tigre peut venir.

— Mais encore une fois, sir Edward, concevezvous cette rage de M. Mounoussamy?

— Certainement, je la conçois ; cet Indien est im fin drôle qui a un projet et qui ne serait pas fâché de donner en pâture aux tigres une brochette de quelques amoureux de sa femme : il travaille à cela en ce moment. Mais je connais des gens qui sont encore plus fins que lui

— Vraiment, sir Edward?

— Chut ! parlons beaucoup plus bas, monsieur Gabriel. Il y a des mystères qui chevauchent avec nous Vous êtes le dernier venu, et vous ne savez rien Je suis des anciens, moi I

— Il y a des mystères, sir Edward 1

— Bh I cela vous étonne? Il y en a partout des mystères. Dans nos pays froids, où le soleil ne brille que par son absence, il y 'a de petits mys-

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tères de boudoir et de coin du feu qui sont clairs comme le jour et qui se ressemblent tous. Dans ces régions splendides et ardentes, il y a des mystères ténébreux que la passion invente et qui ne se ressemblent pas... Vous ouvrez de grands yeux, monsieur Gabriel. Quand vous les ouvririez davantage, vous ne verriez rien.

— Sir Edward, vous piquez singulièrement ma curiosité avec vos énigmes

— Oh I vous en trouverez bientôt le mot vousmême, et vous m'épargnerez une indiscrétion.

— Il faut vous dire, sir Edward, que je n'ai jamais deviné une énigme de ma vie.

— Vous commencerez aujourd'hui.

— Un peu de complaisance, sir Edward Klerbbs, mettez-moi sur la voie....

— Vous y êtes, mon cher compagnon, vous y êtes à cheval.... Dites-moi, que voyez- vous autour de vous?

— Un désert et des cavaliers.

— C'est tout?

— Oui, il me semble, sir Edward Klerbbs ; c'est tout.

— Vous né voyez pas qu'il y a des passions ardentes, inexorables, qui rugissent autour d'un homme? Vous ne voyez pas que les plus tigres ne sont pas ceux que nous cherchons ?

— Je ne vois pas cela.

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— Ah ! mon Français volage et léger, vous avez étudié le cœur de Thomme dans Molière et La Bruyère, n'est-ce pas ?

— Quelle diable de question me faites-vous là, sir Edward?

— Oui , mon cher compagnon, nous avons, vous à Paris, et nous à Londres, deux ou trois observateurs à lunettes qui ont étudié le cœur de rhomme dans le département de la Seine et dans le comté de Middiesex, et qui ne se sont jamais doutés que le monde était habité, au delà de Montmartre et d'Hampstead, par des millions de cœurs humains qui ne ressemblaient nullement à ceux qu'ils avaient étudiés dans le Misanthrope ou le Scandât s Schooll Le sot qui a dit : Tutto il mundo e fatto como nostra famiglia^ était un Italien paralytique de Florence, qui n'a jamais quitté son troisième étage de la place du Marché-Neuf.

— A la bonne heure I sir Edward Klerbbs, mais où voulez-vous donc arriver avec vos éternelles préfaces?

— Je veux arriver à plusieurs choses, mon cher monsieur; avant tout, je veux vous prouver que, dans cet ouragan d'amour qui mugit autour d'Héva, je suis le seul qui garde son sang-froid et son cœut libre.... Hier je vous ai trompé...; je ne suis paç amoureux.

— Vous n'êtes pas amoureux!....

— Je ne le suis jamais ; c'est mon principe.

J'ai quitté Londres, parce qu'Addison m'ennuyait avec son livre d'observations qui n'observent rien. J'ai voulu étudier le cœur humain dans l'Asie indienne, monde à part, où les fleurs sont Ues arbres, où les canaux sont des fleuves, où les fleuves sont des mers, les fontaines des cataractes, les chiens des lions, les chats des tigres, les che- Taux des éléphants. Le hasard m'a poussé dans l'habitation de ce nabab, et j'y vois représenter depuis trois mois une comédie auprès de laquelle le Misanthrope n'est que l'alphabet de l'intrigue ^t de l'observation. Chez nou3, avec nos visages blancs rasés et grêles, nous trahissons à chaque instant nos petites luttes intérieures; mais ici, avec leurs faces d'airain, les hommes se dérobent à l'exploration de l'oil le plus intelligent; il n'y a jamais un pli sur leur chair de métal. Je suis obligé d'être sorcier pour deviner une seule parole de mon voisin. Aussi quel triomphe lorsquw je surprends une pensée sous ces épidermes de bronze I Je me voterais volontiers une statue et des autels. »

Gabriel fit un signe d'impatience très-signifi« catif, et Klerbbs, s'apercevant que ses lopgs préambules fatiguaient son interlocuteur, parla plus clairement.

<( Je vois, poursuiviisil, je vois, mon cher com-

dagnoDy que vous êtes un de ces hommes qui ne devinent rien. Le temps presse, il faut vous faire; toucher les choses au doigt. Dans un instant, peutêtre^ je puis avoir besoin de votre courage et de votre bras.

— Ceci est clair, sir Edward Klerbbs ; comptez sur moi.

— Oh 1 le danger n'est pas pour ma tête ; il ne menace que llndien, notre amphitryon. »

Gabriel arma sa carabine et ses pistolets, et se raffermit sur ses étriers.

« Mon très-cher compagnon, poursuivit Klerbbs mystérieusement, Mounoussamy joue depuis trois mois une partie d'échecs avec Goulab et Mirpour ; c'est aujourd'hui qu'il doit être mat. De part et d'autre, les pièces sont habilement poussées ; je suis leur jeu et je juge les coups....

— Ils veulent assassiner le mari d'Héva?

— Vous n'y êtes pas. Ils ne veulent point Tassassiner; ils sont trop religieux, trop lâches, trop fins, pour verser du sang à la mode des Européens, qui se font empoigner sottement par des procureurs du roi.... Ils ont livré Mounoussamy aux tigres, et les tigres ne craignent ni les cours d'assises ni l'échafaud.

— Et les vingt péons qui lui servent de gardes du corps? et nous?

— Nous I... nous ferons ce que nous pour-

rons. Quant aux vingt péons, ils ne feront rien ; ils sont vendus à Goulab. Ils appartiennent comme lui à la secte intolérante de Siva, et ils ne pardonnent pas son apostasie à Mounoussamy.

— Et Mounoussamy connaît-il tous ces horribles projets?

— Le rusé coquin les soupçonne, mais il veut les voir s'accomplir à ses risques et périls. D'ailleurs, il compte sur son coufage, sur sa force, sur son cheval. Vingt fois j'ai ouvert la bouche pour lui faire part de mes observations, mais il me l'aurait fermée avec ses mains de bronze ; je connais mon Indien. Maintenant, assez causé.

L'œil aux tigres, qu'ils aient quatre pattes ou deux pieds I »

Le paysage qui s'étalait en ce moment devant la caravane était plein de grâce et de fraîcheur. Il était impossible qu'une pensée de mort et de sang osât s'élever au milieu de cette nature virginale et tranquille, qui semblait ne se revêtir de tous ses attraits que pour les oiseaux et le soleil. La petite rivière de Lutchmi, ornée de deux épaisses franges de gazon, s'échappait des profondeurs d'un vallon mystérieux, et descendait avec un bruit charmant vers un horizon de collines, où elle se perd dans l'abîme nommé le GourouL C'est une des merveilles de l'Inde. La rivière Lutchmi arrive par une pente insensible

à la gueule énorme du Gouroul ; elle se détache en nappt.' verticale d'azur et tombe dans un gouffre d'une profondeur inconnue. Aucun bruit n'accompagne cette immense chute d'eau qui éteint son fracas dans les entrailles de la terre et ne le fait pas remonter aux oreilles humaines. Seulemeçit, une trombe de fumée s'élève de l'abîme, et semble plutôt appartenir à un soupirail des feux infernaux qu'à l'écume d'une cataracte brisée dans de ténébreuses horreurs. C'est avec une sorte d'épouvante qu'on découvre cette prodigieuse masse d'eau qui s'écoule en silence et ne réveille aucun écho, ni dans sa tombe ni sur les flancs escarpés du mont Goala. A l'autre bord du gouffre, la terre, n'étant pas tourmentée par le tranchant de la cataracte, se hérisse d'un incroyable luxe de végétation ; elle jette horizontalement des arbres sauvages qui semblent vouloir faire par imitation une cascade de verdure, et combler leur moitié d'abîme avec des masses flottantes de rameaux échevelés.

Le signal de halte fut donné sur les bords de la rivière de Lutchmi. La caravane avait fait environ dix lieues. Les péons préparèrent le repas et mirent le couvert sur le gazon. Mounoussamy [ détacha trois éclaireurs habitués à flairer le tigre comme les chiens le cerf. La première faim asacuvie, on plaça des sentinelles, comme en pays

ennemi, et chaque chasseur, s'abritant c^ans une fraîche alcôve de verdure, usa de la permission qui lui était donnée de se reposer ou de dormir en attendant le cri indien du réveil.

Le soleil avait fait un peu moins des deux tiers e sa course, lorsque les chasseurs remontèrent à cheval. C'était l'heure que les Indiens jugent la plus favorable pour la chasse au tigre. Les éclaireurs venaient d'arriver, et Mounoussamy, après avoir écouté leur rapport, établit son plan d'attaque. Il donna ordre à dix péons d'envahir par un long détour les gorges de Ravana, toutes peuplées de tigres, et de pousser le formidable gibier dans le vallon opposé de Lutchmi, où les autres chasseurs devaient s'embusquer derrière un épais rideau de cocotiers.

Les péons lièrent leurs chevaux à des arbres, et, après avoir frotté avec des fleurs de tulipiers leurs pieds nus, durs comme du bronze et souples comme des griffes d'aigle, ils s'élancèrent de la plaine aux corniches saillantes des gorges de Ravana. De ces hauteurs inaccessibles, les yeux du péon plongeaient sur les épais buissons de lianes et de houx qui recelaient la famille des monstres du Bengale ; et quand une tête énorme de tigre effarouché s'allongeait avec des contractions de rage par-dessus les feuilles, et flairait l'air où passait quelque ennemi, aussitôt d'énormes blocs

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de rocher pleuvaient en mille éclats sur Talcôve révélée, et la famille bondissait à découvert, en poussant un rugissement d'alarme qui pénétrait dans les plus secrètes tanières des gorges de Ravana.

Les tigres, comme tous les animaux d'un naturel intraitable, vivent seuls et ne frayent jamaîs^ avec leurs voisins. Les mâles se font une guerre acharnée à l'époque de leurs amours ; mais, dès qu'ils sont établis convenablement, ils s'accordent une trêve et se contentent de se saluer de loin par une effroyable contraction de narines, lorsqu'ils vont à la curée ou à l'abreuvoir. L'instinct de la conservation et de la propriété les obligeant à veiller sur les domaines que la nature leur donna^ et qu'ils doivent transmettre intacts à leurs enfants, ils suspendent soudainement leurs inimitiés pour repousser l'ennemi commun, lorsque l'homme les menace d'une expropriation. Alors ils forment une alliance momentanée, qui finit avec le danger. Telles sont les mœurs des tigres du Bengale, les plus beaux animaux de la création, n'en déplaise à l'homme orgueilleux, habillé par Humann.

Klerbbs et Gabriel, embusqués comme les autres chasseurs, à l'entrée du vallon de Lutchmi, sentirent tout à coup frissonner leurs chevaux, comme si un accès de froid polaire les eût saisis brusquement.

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« Voilà les tigres 1 » s'écria Mounoussamy.

Une pâleur mortelle couvrit une douzaine de visages européens. Gabriel et Klerbbs soutinrent dignement l'honneur de leurs nations; ils caressèrent leurs chevaux dont les oreilles s'allongeaient démesurément, et qui soufflaient un ouragan par les narines ; ils examinèrent l'amorce de leurs carabines, et coururent se placer à côte de Mounoussamy. L'Indien leur tendit la main, et les félicita par un geste sur leur bonne contenance.

(( Je ne reconnais pas mes chevaux de chasse, dit Mounoussamy ; ils tremblent comme des gazelles. »

Goulab et Mirpour gardèrent un visage impassible, et ne parurent pas remarquer le regard accusateur que leur lançait l'Indien.

(( Est-ce vous, Goulab, qui avez choisi les chevaux?» dit Mounoussamy.

Goulab fit un signe négatif.

(f Est-ce vous, Mirpour ? »

Même signe négatif. Klerbbs lança un coup d'œil rapide à Gabriel.

Les yeux noirs de Mounoussamy rayonnèrent i comme deux tisons qui s'enflamment ; il ne soupçonnait plus la trahison, il la tenait évidente dans ses mains. Malheureusement il fallait songer à se défendre contre des ennemis bien plus terribles que les deux Indiens.

Un tigre énorme, vomi des gorges de Ravana, traversait la plaine, qui ne lui offrait aucun abri^ et se dirigeait vers la vallée de Lutchmi. Il traçait dans Tair, à chaque bond^ une ellipse im* mense, et Tœil fasciné du chasseur, qui embrassait à la fois vingt de ces bonds, tant ils étaient rapides, croyait voir un pont de tigres à vingt arches se former et disparaître à Tinstant. Le monstre s'arrêta tout à coup à cent pas du rideau de verdure qui cachait les ennemis, et poussa un miaulement sourd, semblable au son prolongé de l'orgue qui s'éteint dans les tons graves. Sa peau, d'un fauve doré, rayonnait au soleil comme un manteau de brocart vénitien veiné de bandes d'ébène; ses quatre pattes, tendues en raccourci, se balançaient sur leurs jointures ; sa queue horizontale ondulait comme un serpent, et la rude peau de son mufle, retirée vers les yeux par une contraction furieuse, laissait à découvert ses dents d'ivoire, aiguisées comme des poignards.

Les hennissements que poussaient les chevaux ressemblaient à des plaintes articulées sortant de poitrines humaines ; leurs crinières s'agitaient comme des tresses de couleuvres vivantes ; les cavaliers luttaient avec eux pour les retenir immobiles sur le môme terrain ; mais, du côté des hommes, la force s'épuisait, et du côté des animaux la

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terreur, arrivée au comble, n'écoutait plus Tordre muet de la bride et de la main.

La carabine delifounoussamy s'abattit et fit £eu. Le tigre poussa un cri rauque ; il se dressa sur ses pattes de derrière, et, avec ses pattes de devant, il saisit son mufle et le secoua vivement^ comme pour en arracher la balle q[ui venait de l'atteindre. Puis il s'étendit. à plat ventre dL rampa comme un boa en frottant avec rage son mufle contre le gazon, et, se relevant encore de toute sa hauteur, il se lança par bonds désespérés vers les roseaux de la rivière de Lutchmi,

(( Blessé ! blessé I » s'écria Mounoussamy ; et il précipita son cheval dans la direction du tigre, ses pistolets à la main.

Au même instant, deux autres tigres tombaient au vol des gorges de Ravana.

Lès cavaliers européens ne purent maîtriser davantage leurs chevaux, ils furent emportés sur la route du lac de Tinnevely avec toute la furie d'élan que le délire et l'effroi donnaient aux pieds de ces animaux. Klerbbs et Gabriel sautèrent courageusement à terre pour ne pas abandonner Mounoussamy. Goulab et Mirpour suivirent au galop les autres Européens, et tous ces déserteurs disparurent en un clin d'œil dans les bocages de i'horizon méridionaL

Gabrid et Klerbbs passèrent la rivière de Lut-

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chmi, nageant d'une main et tenant de l'autre audessus du niveau de l'eau leurs carabines et leurs pistolets ; ils mettaient ainsi la petite rivière entre eux et les tigres, et pouvaient secourir avec leurs armes llndien isolé sur Tautre rive et engagé avec ses formidables ennemis.

Emporté par son ardeur, Mounoussamy courait toujours sur le tigre blessé, et il l'atteignit à peu de distance du Gouroul ; le monstre reçut là le coup de grâce ; il expira en déchirant le gazon avec ses dents.

Mounoussamy se retourna et se vit seul.

Gabriel et Klerbbs, privés du secours indispensable que donne le cheval dans cette terrible chasse, n'avaient pris conseil que de leur courage v^n se faisant piétons pour venir en aide à l'intrépide nabab ; mais, ensuivant la rive gauche du Lutchmi, ils rencontrèrent dans les accidents d'un terrain marécageux et entrecoupé de ravins des obstacles insurmontables : en cet endroit, la rivière était profondément encaissée et si rapide, qu'ils ne pouvaient la traverser sans s'exposer à une mort certaine ; d'ailleurs, quel secours auraient-ils pu donner en se replaçant sur l'autre rive, lorsque de nouveaux et de plus terribles rugissements, multipliés par les échos, leur annonçaient que les gorges de Ravana semblaient vomir toute la population féline du Bengale ? Nos

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deux voyageurs, excités par une poignante curiosité, grimpèrent sur un arbre qui dominait ces solitudes, et Klerbbs, arrivé le premier au dernier échelon de l'observatoire végétal, dit à Gabriel en lui montrant un horrible troupeau de monstres fauves veinés* de noir :

« Eh I mon ami, croyez-vous aux tigres, maintenant ?

— Ils passeront la rivière, dit Gabriel en plaçant sa carabine et ses pistolets en affût dans les branches de l'arbre.

— Je les en défie. Là, devant nous, la rivière parait calme; c'est un torrent... Mais llndien ! l'Indien ! où est-il ?

— Sir Edward, regardez là-bas... au midi... ce sont les péons qui ont repris leurs chevaux cachés dans le bois, et qui nous abandonnent aussi comme les autres.

— Eh I mon Dieu ! je l'avais prévu. Ils ont déchaîné les tigres contre Mounoussamy, et maintenant leur métier est fait... Les lâches I a

Un cri de désespoir, un cri surhumain, et corrosif comme un tam-tam, un cri impossible à noter, et qui semblait sortir de la poitrine d'un colosse de bronze animé dans un rêve, remplit ces solitudes et leur donna soudainement un caractère inexprimable de désolation. L'Indien avait poussé ce cri : il venait de voir se consommer la trahi-

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