‹ HévaChapitre 5 sur 14 · H£VA · texte numérisé non relu

H£VA

son dans la fuite des péons ses domestiques :il e trouvait seul avec ses trois coups de feu dans a main, devant une meute de tigres qui tombaient des montagnes en bondissant, comme un torrent animé dont chaque vague aurait eu des yeux de flamme, des dents d'acier et une tempête de rugissements. Klerbbs et Gabriel découvrirent alors le malheureux Indien qui sortait d'un massif d'arbres et poussait vigoureusement son cheval vers des rochers sombres qui fermaient rhorizon comme un rempart.

(( Oh ! s'écria Gabriel, il faut le secourir à tout prix I »

Et il allait s'élancer au pied de l'arbre ; Klerbbs le retint d'un bras vigoureux.

Mon ami, lui dit-il, voici la nuit ; il faut une heure pour atteindre Mounoussamy, en passant sur les corps de vingt tigres. Youlez-vous tenter le coup? Dites oui, et je tombe de l'arbre avant vous. »

Gabriel prit ses cheveux noirs à deux mains et ne parla plus.

La nuit, qui descend toujours si vite dans ces régions équinoxiales, arrivait avec ses horreurs. A la deuxième teinte du crépuscule, nos deux voyageurs assistèrent aux efforts suprêmes de l'Indien. La meute de tigres le suivait au vol ; et lui,

arrivé au rempart de rochers, se dressa debout

C6 HÊYA.

sur son cheval, comme pour l'escalader à l'aide «de ses ongles de fer. Retombé sur sa selle, il lança de nouveau son cheval sur te chemin escarpé qu'il avait parcouru ; et, profitant d'un moment d'effroi que deux coups de pistolet tirés sur les tigres venaient de leur donner, il sillonna comme un vent et atteignit sans blessure les rives du fleuve. Aussi lestes que son cheval, les plus agiles des bêtes fauves tombèrent en même temps sur les roseaux du Lutchmi ; l'Indien désarmé sentit bientôt leur souffle ardent à ses pieds nus. Debout comme un écuyer du Cirque sur le dos de son cheval, il lutta quelque temps encore, en meurtrissant, avec le bois de fer de sa carabine les mufles béants allongés vers lui. Le cheval, ensanglanté bientôt et déchiré sur sa croupe par des dents furieuses, emporta son maître du côté de l'abîme du Gouroul. Les tigres se réunirent tous pour livrer un dernier assaut. Le cheval chancela sur ses jarrets brisés ; l'Indien vit douze gueules enflammées s'entr'ouvrir, et, du haut de sa selle qui s'écroulait sous lui, il s'élança dans le Gouroul^ au milieu des ténèbres de la nuit et de l'abîme.

APAÈS Ul chasse.

Gabriel et Klerbbs avaient seulement entrevu, à la lueur des premières étoiles^ l'effroyable drame qui venait de se dénouer dans les abîmes sans fond du Gouroul. Quelque temps encore, ils entendirent une plainte lugubre et intermittente qui attestait l'agonie du cbeval ou du cavalier ; ^s rugissements avaient cessé, mais des râles stridents et prolongés annonçaient que la furie des botes féroces s'exerçait contre un cadavre. Enfin la rive droite du Lutchmi devint silencieuse : les tigres avaient regagné les gorges de Ravana.

Nos deux voyageurs descendirent de l'arbre, et ils ne perdirent pas de temps à se communia quer leurs impressions ou à prendre un parti. Les yeux fixés sur les étoiles du midi, ils s'éloignèrent avec lenteur et précaution des rives de ce fleuve de mort. A chaque frémissement de feuilles, ils s'arrêtaient le cou tendu,, l'oreille au

bruit, courbés comme des chasseurs qui craignent d'effrayer le gibier, la main droite à la détente de la carabine, la gauche allongée sur le canon; mais, cette fois, c'était le gibier qui chassait le chasseur. Puis ils se disaient par un signe de tête :

«Ce n'est rien, il faut poursuivre notre marche.»

Et ils cheminaient encore à tâtons, d'un pas de funambules, la respiration supprimée, les yeux au bout des pieds, craignant toujours de réveiller un tigre endormi, de rouler dans un nid d'hyènes, de troubler quelque puissant hyménée de panthère ou de serpent. Quelquefois, lorsqu'une arête vive et tortueuse de broussailles, comprimée sous les talons, se relevait en se roulant autour de la jambe, un frisson mortel glaçait leurs veines, car ils se croyaient piqués par le terrible Cobra- Cappel, qui siffle sur les grèves de la Triplicam au brûlant milieu du jour, et qui, la nuit, s'engourdit dans la mousse des collines, et se replie en trois cercles comme un bracelet oublié au désert par la belle Svahâ, épouse d'Agni, le dieu du feu.

Ces angoisses dévorèrent les deux voyageurs tant que les étoiles brillèrent au ciel. A Taube, les objets rapprochés se dessinèrent et reprirent leur forme naturelle. Gabriel rompit le premier le silence en disant :

« Béni soit le jour I je suis comme Ajax, ûls de Télamon^ je suis poltron la nuit. »

flÉVA. 09

Et après une pause :

« Êtes-yous bien sûr, dit-il à Klerbbs, que nous avons marché dans la direction du lac de Tinnevely?

— Moi? je ne suis sûr de rien! répondit le gentilhomme anglais. Nous avons marché au hasard; il me semble qu'il y a dix nuits que nous marchons, et je ne serais pas étonné de me trouver en Chine au lever du soleil.

— Voilà pourtant bien la constellation de la Croix du Sud avec laquelle nous nous sommes dirigés....

— La Croix du Sud^ mon cher Gabriel? Le diable me caresse si j'ai remarqué une seule fois les étoiles, à moins qu'elles n'aient roulé sous mes pieds I j'avais l'œil au tigre et au serpent.

— Tenons conseil, Klerbbs.

— Soit, tenons conseil, je vous écoute; commencez, la séance est ouverte.

— Attendons le lever du soleil; dès que nous connaîtrons l'est, nous connaîtrons les autres points cardinaux.

— Adopté I La séance est levée.

— Asseyons-nous et causons.

— Nous pouvons môme dormir un peu. Je crois, si je ne me trompe, que nous sommes sur le sommet d'une montagne; on ne risque rien ici.... dormons ; je suis brisé.

70 HÉYA,

— Dormir I Êtes-vous fou, Klerbbs? Ne craignez-vous pas de yous réveiller dans le yentre d'un lion?

— Gabriel, je suis comme vous pour les tigres, je ne crois pas aux lions, à moins qu'ils ne soient en cage ou empaillés.

— Ce pauvre Mounoussamy I....

— Ah I nous avons assez pleuré sur lui.... c'est un malheur consommé.... Les maris qui ont de trop belles femmes font toujours mauvaise fin. C'est une leçon dont je profiterai.

— Oh I sir Klerbbs, ne plaisantons pas sur cette horrible catastrophe.

— Gabriel, ne faites pas trop le vertueux; on dirait que nous sommes en Europe . Nous sommes dans l'Inde, du moins je le suppose, car je crains furieusement, au lever du soleil, de rencontrer un Chinois.... Or, en faisant la part de la douleur que vous cause, ainsi qu'à moi, la triste mort de Mounoussamy, vous devez trouver, après vos larmes, une secrète et honteuse consolation dans le veuvage de la belle Héva. Vous êtes jeune, vous êtes Français, vous avez la grâce et l'esprit de votre nation, vous êtes pauvre aussi, en votre qualité de savant; eh bien! avec tous ces avantages, vous devez l'emporter, après le deuil, sur tous vos rivaux. Voyons, parlez-moi franchement, Gabriel ; avouez que mes paroles ne sont que l'écho

HÉTA. 71

de votre pensée. Gabriel^ vous avez déjà fait votre plan.

— Mais quelle fureur avez-vous de plaisanter ainsi ? Moi, j'ai encore dans la tête tous les tigres du Bengale qui me rongent la cervelle. Comment diable voulez-vous que je songe ?....

— Yous y songez, Gabriel; je connais les cœurs humains! Cependant je n'insiste pas, j'attends demain. ••• à moins que nous ne soyons dans un autre pays. Parole d'honneur I je crois que cette montagne est un bastion des murailles de la Chine I

— Klerbbs, ouvrez les yeux; je m'aperçois que vous parlez en rêvant. Levez-vous donc, voici le jour.... Allons, debout!

— Vive le jour I je fermais les yeux pour ne pas voir la nuit.... Oh I quel admirable point de vue ! quel grand et magnifique paysage I II me semble que je suis à Richmond, au balcon de Star and Garter, première auberge du monde !... Mais tout ce paysage indien ne vaut pas un déjeuner. Je meurs de faim; je mangerais un lion!

— Eh bien I mon cher Klerbbs, levez-vous doublons le pas ; nous déjeunerons.

— Et où?

— Parbleu I à la maison de Mounoussamy I

— Ah çà! vous croyez donc que la veuve continuera à tenir auberge pour les passants? Nous trouverons la maison vide ! La veuve ne recevra

personne dans son désespoir.... Notre déjeuner est très-compromis.... N'importe! Il faut continuer notre chemin.... D'abord, orientons-nous.... Le soleil va se lever là.... l'habitation de la veuve est donc dans cette direction, en face, au midi.... Oui, voilà au nord, je crois, le Mont-des-Bergers, où nous avons fait une si belle chasse I... Il faut descendre dans la plaine et marcher droit devant nous.... Allons! nous arriverons toujours quelque part. »

Le soleil n'était pas levé, mais la campagne déjà s'inondait de cette lumière qui resplendit avant l'astre à l'horizon de l'aurore. On voyait dans le lointain se glisser rapidement au carrefour des bois ou au gouffre des vallées d'horribleïs formes de monstres indiens, ivres de sang, qui se hâtaient de regagner leurs tanières, comme si la nature leur eût défendu de troubler par leur présence la douce sérénité du^ soleil levant. Les arbres gigantesques, disséminés sans nombre sur une plaine sans limites, paraissaient comme des courtisans immobiles et silencieux qui attendent le lever d'un roi. Sous quelques-uns de ses merveilleux aspeets, la campagne ressemblait à une belle femme qui se pare pour recevoir son époux : elle déroulait sa chevelure de rizières blondes; elle pendait à son cou un petit fleuve sinueux comme un collier d'argent; elle

faisait saillir, du milieu de deux collines charmantes, de superbes tiges d'aloès épanouies comme un bouquet de fiancée ; elle se voilait d'une prairie comme d'une robe de cachemire à mille fleurs. Quand le soleil, qui se lève sans ennui depuis six mille ans, pour se donner à lui seul le spectacle de ce paysage inconnu et sublime ; quand le radieux époux de cette nature se révéla sur la montagne Bleue, comme un œil d'or qui s'ouvrirait tout à coup au front d'un géant, toute la campagne sembla tressaillir sous les embrassements du ciel; une harmonie, formée de toutes les voix des- arbres, des fleuves, des cascades, des oiseaux, des torrents, des fleurs, des vallées, des collines, éclata partout comme l'hymne premier chanté à l'aurore de la création.

Nos deux voyageurs oublièrent longtemps la fatigue et la faim devant ce spectacle merveilleux ; mais ils rentrèrent bientôt dans les réalités de Ir vie en s'apercevant avec effroi que cette nature si belle était remplie d'embûches, et que son éclat ne donnait que l'aveuglement. Rien, dans tout ce qu'ils voyaient, ne leur rappelait un seul des sites parcourus la veille avec la caravane des chasseurs; ils marchaient sur une terre inconnue, et leurs yeux, qui interrogeaient des horizons infinis, ne rencontraient aucun arbre isolé, aucun accident de terrain, aucune forme saisissante de colline

74 HÉTA.

déjà saluée par eaz tn sortant de Thabitation de Tinaevely. Déddém^t, ils avaient été séparés par une chaîne de montagnes de la côte de Madras, et leur course haletante et aveugle de la nuit les avait entraînés sous un autre ciel et vers les rivages d'une autre mer. Le pays qu'ils traversaient les épouvantait par moments, h cause de sa beauté singulière ; rien, du premier coup d'œil, n'annonçait le désert : ce n'était pas la plaine du Nil ou la forêt vierge d'Amérique, ou quelque autre de ces paysages qui se coujirrent des horreurs de la solitude et avertissent le voyageur de ne pas s'aventurer dans ces domaines de la désolation. Sur cette partie de l'Inde, la terre semble cultivée avec soin, arrosée avec amour ; on s'attend à chaque pas à voir arriver les laboureurs et les bûcherons, et à surprendre derrière les massifs d'arbres un clocher de village ou une vaste métairie animée par une famille joyeuse de fermiers. L'eifroi vous saisit enfin lorsque vous avez reconnu que toute cette richesse n'appartient à personne;

ue ces arbres se découpent gracieusement, ces colilines s'arrondissent, ces petits fleuves coulent avec amour, ces prairies se couvrent de fleurs pour les tigres, les hyènes, les lions, les éléphants, seuls maîtres souverains de cette région splendide, fille aînée de la mer et du soleil.

Un de ces étranges hasards qui se font intelli-

HÉYA. 71

gents pour les homsies d'élite leur méaagaait VÊDB Bvirpirise, q«&lfiie8 heures après le lever 4a soleil.

Au milieu des éUoukseineats tombés duciei, avec les rajHMis «du siatki, ane CLuaunoe sombre traversa tout à ooup i'espaee, ooEiiae un nuage inj visible, et les ombres des deux voyageurs changèrent de teinte sur le i^rain nu, ob elles se dessinaient dans un relief étonnant.

« Tiens I dit sir Edward, mon ombre a pÂli l elle a eu peur d'un corps i

-* C'est un nuage qui se lènre, dit GalarieL

-* Qù ? reprit Edward, «su regardant le cercle infini de Thorizon.

— C'est k point noir dn€a!p des Tempêtes, dit Gabriel, avec le ton qu'un savant donne à une citation, le point noir dont parie M. de la Gondamine ; il grossit, grossit, grossit, s'étend sur l'azur du ciel, cercle les quatro horizons, puis les couvre d'une teinte cuivrée, et donne à la terre et à la mer le plus terrible des ouragaos.

— Ma foi 1 dit Edward en regardant le ciel, je ne vois d'autre point que cdui que j'attendais au bout de ta phrase, car elle est «m peu longue pour un voyageur. »

Et ils cheminèrent eneoi» au hasard, Tun marchant sur les traces de l'autre, comme si le premier connaissait le cb£min«

Des plaintes sourdes et qui n'appartenaient pas aux harmonies de la nature, sortirent des profondeurs des bois. Un immense vol de perruches multicolores s'éleva d'une rizière sauvage et se perdit dans la cime des arbres, comme si les carabines des chasseurs eussent retenti pour la première fois dans ces solitudes.

Gabriel s'arrêta, regarda le soleil, et dit : « C'est réclipsel

— Tant mieux I dit sir Edward, nous marcherons à l'ombre ; nous aurons la nuit en plein jour, minuit à midi. Le soleil nous brûlait, sur ce terrain nu; la lune a pris pitié de nous : c'est l'ombrelle d'Héva qui nous tombe du ciel.... Eh bieni que fais-tu donc là, comme un badeau de Paris? marche donc, toi qui connais le chemin....

— Mais, dit Gabriel, toujours arrêté; ce spectacle est magnifique; je n'ai rien vu de plus émouvant et de plus beau dans ma vie.

— Diable de savant I reprit Edward, veux-tu donc allonger le pas? Crois-tu que nous sommes à l'observatoire de Greenwîch? »

Et, prenant Gabriel par le bras, il lui fit une sorte de violence pour l'obliger à poursuivre son chemin.

Mais Gabriel, dominé par la beauté du spectacle, luttait contre l'impulsion, et résistait à un ordre qui lui paraissait injuste.

fi Ah I dit Edward, en s'asseyant sous un arbuste isolée ah I c'est ainsi que tu m'écoutes I eh bien I admirons ensemble le spectacle. Nous sommes en pleine campagne lorraine. Admirons. Rédige ton rapport à l'Académie des sciences, je te promets une surprise qui va te brouiller avec la lune et le soleil. » .

Le jeune savant n'écoutait pas; il était heureux de trouver une si merveilleuse diversion pour oublier ses malheurs et son amour.

En effet, rien de plus beau n'a jamais ravi les yeux de l'homme. A mesure que le disque du soleil s'enfonçait^ par gradations lentes, sous l'ombre noire de la lune, la campagne indienne se couvrait des nuances inconnues d'un crépuscule surnaturel; et quand le 'dernier rayon s'éteignit, on eût dit que la nature agonisante rendait le dernier soupir, et que le cadavre de la planète allait être emporté au hasard dans les ténèbres de l'infini. Sous cette teinte lugubre qui semblait sortir d'un monde infernal, les cimes des arbres, les croupes des montagnes, les eaux des lacs avaient perdu ces aspects charmants que leur donnent les lueurs de l'aurore ou des étoiles; toutes les formes de la création venaient de perdre leur caractère, dans le fantasque miroitement d'un prisme nouveau, comme si un démon magicien avait subitement décomposé l'œuvre de Dieu,

7Y HâVÂ.

pour donner aux hcffiames une idée de ces domaines du vide, où le rayofi céleste ne pénétra jamais. Une brume froide descendit tout à coup sur la campagne et donna les fnssons é'nm crépus* eule d'hiver aux fleurs du tri^ique^ comme si to choc d'une comète, en heurtant la terre, eût mis Je pôle à l'équateur. Des murmures sinistres sor* tâient des profondeurs des bois et s'élevaient des jardins sauvages, comme si les arbres et les fleurs, ne reconnaissant plus la zone natale, eussent adressé au créatevr un immense concert de plaintes. Au milieu de ces lamentations de la nature, un concert lugubre fit entendre ses premières no-> tes; les bètes fiaiuves^ allaient jouer aussi un rôle dans le drame de Téclipse, et eompléter l'épou* vante. A peine chassés par le soleil au fond de leurs repaires, les titres avaient vu retomber une nuit trop préeoee inconoue de leurs habitudes et de leurs instincts; ils exprimaient leur surprise par des rugissements* sourds, qui, pour la première fois, s'éteignaient dans des modulations timides ; ces monstres, amis des ténèbres^ s'effrayaient de cette obscurité livide comme d'un monstre plus terrible qu'eux , et qui venasl tout à coup les surprendre aux heures du repoS' et du soleil. Les» plus courageux de ces races félines sortaient avec lenteur de leurs repaires, pour reconnaître l'en^ nemi en flairant les émanations inconnues qu'une

bise froide répandait dans la plaine ; ils avaient de bmsqoes mouvements d'inquiétude, comme si an sens noayean leur eût donné Finâelligence humain^y en te» poussant à la recherche de cette énigme formidable, et par iiktenFaUes un sauvage unisson de plaintes plus aiguës annonçait le pa^ roxysme de la terreur et du désespoir.

« £h bien? dit Gabriel à Foreille -de Klerbbs, sur le ton interrogatif*

— Je les attendais^ » dit Edward.

Et il se renversa sur le dos^ avec nonchalance^ comme un lanaione qui v» faire la sieste, devaai le golfe de Bala.

Gabriel prît la mêfme position^ en mettant sa bouche à la hauteur de Voreille gauche de son ami.

Les deux voyageurs entendaient distinctement les pas lourds et mesurés des monstres du Bengale et rhorrible concert de leurs lamentations. Par moments, les rameaux rigides d'un cactus ou, d'un aloès, violemment remués dans le voisinage, annonçaient le passage brusque des tigres, et alors l'oblique regard des voyageurs suivait à travers le crépuscule une ligne d'ondulations félines, éclairée par des tisons d'un rouge ardent. Les rêves des nuits sinistres n'ont jamais composé un pareil tableau dans !a tête d'un fiévreux agonisant, ou dans la léthargie du supplicvé attendu par la hache du bourreau.

Sir Edward s'était endormi.

Gabriel crut d'abord que le sommeil de son ami était simulé^ car cette hyperbole du stoïcisme lui paraissait impossible; ms^is il se convainquit bientôt que sir Edward dormait réellement, et il n'osa le troubler dans ce moment de repos, si nécessaire après tant de fatigues.

Le soleil découvrit un quart de son disque ; le jour reparut et rendit à toute la campagne la joyeuse sérénité des premiers jours de la création. Au môme instant, les bétes fauves, saisies de vertige, firent des bonds prodigieux et disparurent dans les sombres massife de l'horizon, pendant que les oiseaux saluaient d'un concert joyeux la seconde aurore et le second lever du soleil.

Gabriel réveilla sir Edward avec beaucoup de précaution, en lui disant : « C'est fini.

— Déjà I dit Edward ; allons, reprenons notre route vers l'inconnu. Montre-moi encore le chemin.

— Et tu ne me fais aucune question? remarqua Gabriel.

— Sur quoi? dit Edward, en marchant sur les traces de son ami.

— Sur quoi? dis-tu; mais sur tout ce qui s'est passé pendant ton sommeil.

— Pourquoi veux-tu que je te demande ce que

je sais ; je n'ai pas besoin de m'înstruîre sur Tlnde. Me prends-tu pour un savant ?

— Tu as donc vu des éclipses totales de soleil dans rinde.

j ^ Non, mais j'ai lu tout ce qu'Herschell a écrit

) sur ces phénomènes, à Tobservatoire de Cap-town,

et, comme j'avais grand besoin de sommeil, je me

suis endormi pour ne pas voir ce que je savais si

bien. En voyage, il ne faut pas perdre du temps.

— Et l'astronome Herschell a parlé de cette promenade des tigres ?

— Avec les plus grands détails, mon cher Gabriel, et Saavers en a parlé aussi, et lord Cornv^allis a observé la même chose dans une de ses chasses, aux environs de Calcutta, en 1800; mais ce jour l'éclipsé était partielle, et les tigres ne furent qu'à 'b'^itié effrayés. Lorsque, avant l'éclipsé, ce matin, ^e te priai de hâter le pas, c'est que je connaissais les mœurs chinoises des hôtes fauves, en temps d'éclipsé. J'ai voulu te laisser cette surprise, et, comme je ne redoutais aucun danger, je me suis endormi.

— Ah I il n'y avait pas de danger?

— Pas l'ombre, mon jeune savant; tu ignores donc ce qui est arrivé à Hutkinson, à Java?

— Je rignore.

— Il ne sait rien, ce savant I

— Instruis- moi.

9t HËyA«

— C'est ce que je fais depuis trois jours.

— Continue.

— Soit.«.. HutkinaoQ était en chasse dans un bois, entre le versant occidental de Mara Api et la ville de S<dIo. Des esclave» malais' firent la plaisanterie d'incendier un massif d'arbres morts, et le feu s'étendit bientôt dans toute la forêt. Les chasseurs se réfugièrent dans une éclaircie sans acbres, en tournant le dos au vent; mais toutes les bêtes, sauvages ou non, eurent la même idée, et s'élancèrent vers cet abri. Ce formidable monstre,, qui élevait sa crinière de flamme et de fumée audessus des arbres, épouvantait à la fois les tigre& et les gazelles, les serpents et les daims, les panthères et les oiseaux, et on vit alors ce qu'on n'avait jamais vu depuis Adam. Ces races enne^ mies, dominées par la terreur, eurent "^ir de s'accorder une trêve et se réunirent fratc; tellement sur le terrain de l'abri commun et dans le voisinage de l'homme, leur plus mortel ennemi. Le péril passé, ih sdmipiFent probablement la trêve et reprirent leurs instincts; mais Hutkinson et ses chasseurs profitèrent de cette heure de pacification universelle pour battre en retraite vers la chaussée de briques qui conduit à Samarang., Eh bien!

Gabriel, avec ces notions zoologiques, j'ai eu ce matin une idée anglaise : j/ai voulu me donner un plaisir inconnu depuis notre premier père; j'ai

UÉYÂ. 99

Toulu dormir dans une alcôve tapissée de bête» féroces et douces comme des agneaus. On ne doit pas kisser échapfper une si belle occasion d'être Adam.

— Merci de la leçon, mon cher Edward, dit Gabriel en tournant la tête... •• tu connais Taxiome des péripatéticiens?

— Oui; heureux ceux qui s'instruisent en «• promenant/ traduit du grec.

— ' Il sait tout,, cet ignorant î

— Mais ie commence à trouver notre prome»

nade un peu longue, même p0^r un professeur ambulant. Aristote ne donnait ses leçons que la; nuit, à Tombre des étoiles, et il se promenait sous un portique pavé de marbre de Paros, et après un excellent souper Cela me fait souvenir que je meurs de faim. )i'

Cette dernière* réflexion était triste, surtout pour un AngFai» de forte race« Oabriel poussa un soupir qui traduisait lâi même réflexion, et le» deux amis supprimèrent les sourires (jm'ils se donnaient mutuellement pour se tromper Tu»

Tautre en faisant croire au cowrage dans l'heure suprême du désespoir.

Les fruits saufrages qui peoéaiefit aux arbre» dans ce grand verger de la nature* ne donnSiieni qu'un soulagement passager à la iaim de nos deux voyageurs. L'horizon se déroulait toujours

84 BÉYA.

devant eux dans la même uniformité d*étendue infinie ; six heures de course ardente ne les rapprochaient pas d'une coudée : toujours des montagnes après les collines^ des plaines après les montagnes, des forêts après les plaines, des prairies après les forêts, des roches nues après les prairies ; toujours une campagne inépuisable , écartelée de verdure et d'aridité puissantes toutes deux.

Après un silence fort long, qui ressemblait à la sombre méditation du désespoir, Klerbbs, qui marchait le premier, s'arrêta et dit à son compagnon :

Je vais vous effrayer en vous annonçant qu'il est trois heures ; encore quatre heures, et nous voilà retombés dans les ténèbres de la nuit et les gueules de tigres ! »

Gabriel croisa les bras et secoua la tête mélancoliquement, les yeux fixés sur le soleil qui descendait du zénith avec une rapidité désespérante.

« Ah I dit Gabriel, je me la rappellerai, cette chasse aux tigres !

— Parbleu I mon cher ami, je voudrais bien être dans le cas de me la rappeler 1 Mais il faut commencer par arriver à quelque gîte où il nous soit -permis de nous rappeler quelque chose.

Quant à moi, je suis au bout de ma science topographique, et je n'ai plus le courage de faire

un pas. Voyons, il faut prendre un parti. Nous sommes brisés, nous nageops dans nos sueurs, nos vestes blanches et nos pantalons éclatent en lambeaux, nous en avons laissé des échantillons à tous les buissons de TAsie ; nous ressemblons à des parias, et nous risquons d'être traités comme tels par le premier Indien de bonne maison qui nous rencontrera. Ce serait une insigne folie de continuer notre route dans un pays oi!i il n'y a pas de route. Arrêtons-nous ici, passons à l'état de naufragés, bâtissons une cabane, fondons une colonie; le pays est beau et fertile, nous avons des armes et des munitions : voilà un délicieux verger de cocotiers et d'arbres à pain, voilà de l'eau claire comme le cristal ; Romulus n'en avait pas autant, et il a réussi, c'est incontestable. Il n'y a pas au monde une plus belle végétation, un plus beau soleil. Ici on rit de pitié quand on songe que quatre pieds carrés dans le West'End se vendent cent livres. Dieu nous vend l'Asie pour rien. Quelle admirable spéculation de terrain I Je l'achète à ce prix, et je partage avec vous.

— Sir Edwatd, parlez-vous sérieusement?

— Oh! très-sérieusement; d'autant plus que je croîs que cette nuit, à notre départ du théâtre des tigres, nous avons tourné le dos à la véritable route de Tinnevelyi et que nous nous écartons

36 nsYA.

depuis vingt heure» du point où nous youlonis nous rendre.

— Serait-ce possible, Klerbbs?

— Je suis sjârr de mon fait maintenant : noias «ommes à trente lieues au moins du lac de Tinnevely ; ainsi, il n'y a plus à balancer : bâtissons sur ce terrain deux tentes, ime pour vous, une pour moi, et commençons à dormir. Je suis accablé de sommeil; c'est le cas, cette nuit, de mettre en action le midsnmfKer-^igkt'i dream de Shakespeare ; nous ne manquerons pas de personnages pour le rôle du lion.

— Hélas I mon ami Klerbbs, il faut donc renoncer à voir cette étoile de Tinnevely, cette reine des roses du Bengale, cette divine Héval...

— Mon ami Gabriel, quand nous serons un peuple puissant, noas enlèverons les Sabines; pour le moment, songeons à nous établir en garçons. »

Et Klerbbs, sans perdre de temps, coupa de longues branches d'érable, les déponilla de leurs fenilles, en fit des pieiies solides et les enfonça dans la terre, selon le procédé de Robinson.

Gabriel, voyant que son comipagnon prenait son projet au sérieux, vimt à son aide et posa des pieux.

« Très-bien I très^bien, Gabriel ! avant le coocfacrr du soleil nous aarcns une maitoa.. ... yous

soupirez^ Gabriel ; voyons, quelle noire idée vous traverse l'esprit?

— Ah ! mon ami ! je soupire en songeant qu'en ce moment il y a d'heureux mortels qui passent sur les trottoir» du boulevard Italien, à Paris, qui prennent des sorbets chez Tortoni, qui lisent les affiches au coin des rues, qui dînent au Rocher de Cancalel... et nousl nousl...

—•Nous, nous, Gabriel? Ohl je ne prendrais pas leur pl^e pour leur céder la mienne! Les villes m'ennuient à U nM>rt..^.et puis il est si doux de fonder uûe ville ! »

Gabriel poussa un éclat de rire qui^ pour la première fois depuis Adam^ fit rire les échos de L'Asie Majeure. Les deux voyageurs laissèrent tomber les pieux de leurs mains et rirent a/vec Içs échos. Cet accès de gaieté folle se fût prolongé indéfiniment entre les hcMEnmes^ et la nature, si les oreilles des deux amis n'eussent été frappées au nïéme instant par les sons clairs et distincts d'un instrument qui ressemblait à mie mandoline.

Klerbbs et Gabriel saisirent leurs carabines et gardèrent une immobilité de statues. Les sons se rapprochaient, et ils paraissaient se mêler à un chant mélancolique et nasillard. Bientôt, à quelques pas, se montrèrent deux Indiens vêtus d'une longue tunique blanche, et portant devant eux en

sautoir une espèce de mandoline au manche démesuré. C'étaient deux chanteurs ambulants^ appelés dans rinde Sarada-Caren.

Les chanteurs ne firent paraître aucune émotion en apercevant les jeunes gens; ils s'avancèrent et leur tendirent la main comme pour leur demander une aumône.

«Pour le coup, nous sommes sauvés! s*écria Gabriel rayonnant de joie; ces gens-là connaissent le pays, » et il leur donna une piastre.

Les chanteurs, pour reconnaître une si noble largesse, commencèrent une complainte sur la bataille de Rama et de Ravana. Au second couplet, Klerbbs les arrêta par un geste brusque de la main et leur dit en anglais de lui montrer la route jusqu'à la plus prochaine habitation. Les Indiens ne comprirent pas.

« Savez- vous un peu d'indoustani? dit Klerbbs à Gabriel.

— J'ai remporté trois prix d'indoustani au Collège de France, j'ai traduit VAdavapyrâm, mais dans l'Inde on ne me comprend pas.

— Et moi, s'écria Klerbbs en se frottant le front^ j'ai traduite Cambridge le grand poëte Azz-Ëddinel-Mocadessî, et si un Indien ne me parle pas an< glais, je ne le comprends pas. Si jamais je rentre à Cambridge, je destitue mon professeur. Heu*

HEYA. 89

reusement, je parle la langue universelle ;- ils me comprendront ceux-là. »

Klerbbs plaça les deux chanteurs côte à côte, prit le bras de Gabriel, et, se plaçant derrière les Indiens, il leur fit signe de marcher vite en leur montrant le soleil à Thorizon du couchant et contrefaisant le cri du lion.

Les Indiens sourirent et se mirent en marche.

Klerbbs et Gabriel allongèrent joyeusement le pas, et l'Anglais, se retournant vers ses pieux délaissés, les salua de la main en disant :

(( Il est bien pénible d'abandonner ainsi une ville au berceau!))

Les deux Sarada-Caren marchaient sans hésitation, et de ce pas résolu qui annonce la connaissance exacte du terrain. Parfois ils se retournaient pour donner un sourire de consolation aux voyageurs qu'ils remorquaient à travers plaines et collines. Klerbbs répétait à chaque instant, sous diverses formes, un anathème contre le professeur d'indoustani de l'université de Cambridge. Gabriel était absorbé dans une seule pensée, et il disait par intervalles ce monologue :

(( Je parierais volontiers que nous sommes à quarante lieues de la maison d'Héva. )>

Le soleil avait disparu derrière une longue crête de montagnes, que les voyageurs côtoyaient dans le vallon et qui leur dérobait totalement la

campagne et l'horizoa du midi. Quelques sigoea^ de culture commençaient à se révéler çà et là^ et Ton voyait même de lègues aigrettes de fumée se détacher de la cime lointaine des arbres. Bientôt Klerbbs et Gabriel virent avec joie un sentier tracé par des pieds humains, et des laboureurs^ nommés dans rinde TottakarerSy descendirent d'une côte sur ce sentier, portant leurs instruments de travail sur leurs épaules. Gabriel n'aurait pas été plus transporté de bonheur s'il eût vu la divine Héva passer avec sa grâce de créole et son châle de crêpe chinois.

(( Je conçois, dit Klerbbs, qu'il y a des moments où je pourrais embrasser un laboureur indien. »

Enfin le bras d'un Sarëda-^aren s'allongea vers un massif d'arbres, et nos voyageurs saluèrent une maison de brahmane, peinte en rouge par lignes verticales. La nuit tombait.

Aux dernières lueurs du crépuscule, ils reconnurent que cette maison devait être habitée par un brahmane des premières castes. Elle n'avait point de fenêtre; uiae toiture de jcnacs et de feuilles sèches de palmier la défendait contre la pluie et le beau temps, et un endos de maçonnerie contre les bêtes fauves. Devant la porte s'élevait une sorte de treille, nommée Pandel, couverte de pailles et de branches vertes ;. un peu plus loin dormait un

HÉTA. 9Ï

petit étang destiné aux ablations de fkmiUe. A l'angle méridional de la maison, nn grossier piédestal supportait ta statue informe de GankesOy dieu pénate du foyer domestique indien.

Le brahmane Syaly habitait cette maison ; il reçut ayee une affabilité grave nos deux jeunes voyageurs, et les conduisit d'abord devant l'image de Gankem, qui fut honorée des profondes révérences de Klcrbbs ; Gabriel ne se prosterna pas.

Syaly les introduisit ensuite dans la salle de réception, et leur offrit du lait caillé nommé àkiy^ deux flacons de jus de palmier, et de la liqueur fermentée nommée sourâ. Kîerbbs et Gabriel s'assirent à Findienne sur la natte fraîche, et ils prirent leur repas frugal. Le brahmane parlait assea bien le français étranglais-, mais il eut la politesse de n'adressa aueune qieestion aux deux étrangers : il se contenta d'échanger avec eux quelques paroles sur des sujets indifférents. De kur côlé, Klerbbs et Gabriel n'osèrent faire aucune interrogation.

Après souper, la conversation prit une tournure intéressante. Le brahmane Syaly était fort instruit, et surtout il était doué d'un orgueil national digne d'un Anglais. Il ne laissa pas échapper l'occasion de placer l'Inde au-dessus de tous les pays du globe. Il se moqua d'Homère qui avait inventé une mythologie dépourvue d'imagination et touchant par tous ses points à la réalité. Il attaqua l'archi-

lecture religieuse grecque, qui rasait la terre avec le chapiteau de ses colonnes, et s'était copiée ellemême à rinfini. Alors il cita les mille poèmes de la mythologie de Tlndoustan, dont les titres seuls sont plus longs que les œuvres d'Homère ; puis il déroula l'éternel chapitre des métamorphoses de Brahma, et il s'apprêtait à décrire l'architecture idéale et merveilleuse des temples souterrains d'ÉIéphanta et d'Élora, cette architecture de rêves et de visions sublimes, lorsqu'il s'aperçut que ses deux auditeurs, vaincus par le sommeil, dormaient profondément.

Le brahmane n'avait pas souvent l'occasion, dans sa solitude, d'exercer son érudition religieuse, et il s'était jeté avidement sur ces deux voyageurs comme sur une proie de controverse que la Providence lui envoyait Le devoir de l'hospitalité lui prescrivit pourtant de respecter leur repos ; mais il n'en fut pas moins piqué de deux choses, du sacrilège commis par Gabriel, qui ne s'était pas incliné devant sa statue domestique, et de l'irrévérence avec laquelle les voyageurs avaient

accueilli son discours sur les incarnations.

Le soleil était levé depuis assez longtemps, lorsque Gabriel et Klerbbs se réveillèrent après un sommeil réparateur. Gomme ils rajustaient les délabrements de leur toilette, ils entendirent des voix qui chuchotaient au dehors, mêlées à des

HÉYA. 93

piétinements de chevaux. Ils se rapprochèrentde la persienne qui voilait la porte, et furent saisis d'un étrange étonnement lorsque U conversation suivante arriva à leurs oreilles.

Une voix forte disait en anglais :

« Ce sont deux chanteurs ambulants que nous avons interrogés ce malin à l'habitation de Mounoussamy, et qui nous l'ont dit.

— Us ne vous ont pas trompés, répondait le brahmane, je leur ai donné l'hospitalité, hier soir.

— Je vous ordonne donc de les livrer, au nom du King's Proctor de Madras, disait l'autre voix.

— Je ne refuse pas de vous les livrer, disait le brahmane ; mais ils dorment encore, et la loi de l'hospitalité me défend de troubler leur sommeil. Ces deux jeunes gens ne m*inspirent aucun intérêt : ils sont couverts de haillons comme des ravageurs de jardins ; ils ont leurs chaussures en lambeaux, et tout en eux annonce qu'ils ont fait un mauvais coup. De plus, je suis convaincu qu'ils n'ont aucune religion.

— Oh I pour le coup, ceci est trop fort I » s'écria Gabriel dans la maison; et, soulevant la persienne, il s'élança sous le Pandel, suivi de Klerbbs.

Les deux amis trouvèrent là six cavaliers cipayes et un officier anglais.

a Je vous arrête au nom de la loi I dit l'officier,

— Nous? s'écrièrent à la fois Klerbbs et Gabriel .

9% BÈWA.

— Et qui donc ? dit VotÈâer : n'êtes- vous pas kfi nommés Klerbbs et Galiriel àa Nancy, sans profession?

— Oui Mais pourquoi nous arràiez-vous?

— Voici Tordre d'arrêt du King's Proctor.

— ^Mais de quoi sommes-nous accusés? dit GabrieL -* Vous le saorez à Madras.

— Voilà qui est singulier 1 dit Klerbbs. Eh I nous vous suivons, capitaine ; allons à Madras. »

L'officier fit un signe : on amena deux vieux chevaux pour Klerbbs et Gabriel ; les prisonniers furent placés aueentre de l'escouade, et l'on partit.

Tout ce monde suivit un sentier escarpé qui coupait la crête de la montagne auprès de laquelle était située la maisoa du brahmane ; et lorsqu'on fut parvenu au «sommet, Klerbbs et Gabriel découvrirent à gauche dans la plaine le lac du Tinnevely.

Une exclamation de surprise échappa simultanément aux deux prisonniers.

« Un seul mot, capitaine, dit Klerbbs ; est-ce que nous ne nous arrêterons pas à cette habitation là-bas?

— Vous vous arrêterez à Madras, dit l'officier, et pour longtemps.

— Ceci est plus fabuleux que les dix incarnations de Brahma I » dit Gabriel*

à màdrâs.

Après une longue route dans la campagne, Rlerbbs et Gabriel arrivèrent à Madras et furent enfermés dans la prison du fort Saint-Georges.

La justice est toujours plus expéditive dans les colonies que dans les métropoles. Les deux prisonniers ne tardèrent pas à paraître devant leurs juges ; ils s'étaient épuisés en conjectures sur la eause de leur arrestation. Klerbbs répétait toujours qu'on les accusait sans doute d'avoir essayé de fonder une ville au désert, crime prévu peut-être dans un code in Aen à eux inconnu.

« Ce sont les deux chanteurs qui nous ont dénoncés I disait Gabriel.

— Je comprendrais parfaitement cette accusation, disait Klerbbs, si Madras était encore administré par le code indou, comme la vieille Tchina- Patnam j mais, depuis Tavénement de lord Cornwallis à l'administration suprême du pays, nous

n'avons à rendre compte de nos actions qu'à des juges anglais....

— Et des juges anglais, ajouta Gabriel, ont trop de bon sens pour nous condamner parce que nousavons coupé, dans YEast-India, quatre pieux d'érable pour passer la nuit I

— Ce serait probablement un exemple qu'ils voudraient donner aux naturels du pays, remarquait Klerbbs avec beaucoup de sagacité.

— Préparons notre plaidoyer en conséquence, » disait Gabriel.

Comme ils s'entretenaient ainsi, Vattomey général entra dans leur cachot, suivi d'un secrétaire.

Le magistrat s'assit, et, s'adressant aux deux prisonniers, il leur dit :

« Klerbbs et Gabriel de Nancy, vous êtes accusés d'assassinat sur la personne de l'Indien Mounoussamy, sujet de la Grande-Bretagne : avezvous quelque chose à répondre à cela?»

Les deux amis poussèrent un cri, en élevant leurs mains au-dessus de leur tête.

x( Qu'avez-vous à répondre à cela? répéta Vattomey gênerai,

— Tout et rien I dit Klerbbs, à notre choix !

— Il y a contre vous des témoignages accablants, dit le magistrat.

— Oh I c'est une horrible dérision 1 s'écria Gabriel.

— Prenez garde I jeune homme I dit l'homme de loi, vous prenez de l'irritation I vous vous emportez!... donc...

— Oui, interrompit vivement Gabriel, les innocents qu'on accuse sont toujours dans une position étrange; prennent-ils la chose froidement, comme Klerbbs, on dit: Ohl s'ils étaient vraiment innocents, quel cri de vérité sortirait de leur poitrine I Se livrent-ils à un juste mouvement d'indignation et de colère, comme moi, on dit : Oh I rinnocence est calme et sa parole tranquille, car elle n'a rien à redouter I Si je suis coupable parce que je m'indigne, Klerbbs est innocent parce qu'il ne s*indigne pas. On ne sortira pas de là.

— Yous vous êtes distribué vos rôles, dit le magistrat ; mais l'œil exercé de la justice ne s'y méprendra pas. Faites des aveux, et peut-être la clémence....

— Nous ne voulons point de clémence, nous voulons la justice, dit Gabriel, s'il y en a à Madras.

— La justice, dit le magistrat, est sur tous les points du globe où flotte cette devise : Dieu et mon droit. »

Et il se leva en lançant un regard sévère sur les deux prisonniers.

Dès ce moment Klerbbs et Gabriel furent séparés : toute communication entre eux fut interdite jusqu'au jour des débats.

La vieille ville, la ville noire, la ville européenne, la ville chinoise, toutes ces villes qui forment Madras s'étaient beaucoup émues à Tannonce de ce procès ; les Indiens riches et pauvres attendaient avec anxiété son issue, pour juger la justice des Anglais, leurs maîtres, et pour savoir s'ils avaient la sage impartialité de sacrifier un homme de leur nation, un homme souillé du sang d'un Indien. A l'aurore du jour des débats, toutes les avenues du palais où s^nstalla le tribunal étaient inondées d'un peuple de toutes couleurs, mosaïque humaine qui ne pave que les rues de Madras.

Les juges étaient au nombre de cinq, présidés parle criminal-juge ; Yattomey-général était à son banc.

On amena les prisonniers. Us portaient le costume dévasté de leur malheureu3e chasse; cependant les dames de la haute société blanche et cuivrée de Madras trouvèrent que ces jeunes gens étaient fort bien, et qu'ils ne ressemblaient nullement à des assassins.

Après avoir interrogé les prévenus sur Leur âge, leur profession, leur pays, leur domicile, le juge criminel fit appeler les témoins.

Quatorze témoins déposèrent comme un seul :

Mirpour et Goulab, les douze péons de Mounoussamy. Ils affirmèrent tous que Gahriel el Klerbbs avaient assassiné leur malixe et leur ami, entre

les riyes de Lutebmi et tes gorges de Rayana, et que, poar se dérober à leor poursmte, ils s'étaient jetés à la nage et perdns dans ta yalKe de Lutchmi, ok les arbres sont aussi' touffus et serrés que des épis dans les rizières.

Après eux, yint déposer le brahmane Syaly; il dit que Gabriel et Klerbbs étaient arrivés dans sa maison le soir du lendemain de Tassassinat; que leurs physionomies étaient sinistres, leurs mains ensanglantées, leurs habits en lambeaux, comme ceux d'assassins qui auraient lutté longtemps avec leur victime ; et il versa des larmes sur la mort de Mounoussamy, qui était, disait-il, son ami et son voisin derrière là montagne.

Enfin, les deux Sarada-Caren déposèrent aussi. Ils dirent qu'ils avaient vu les deux prévenus occupés à tailler des preux d'ans le désert pour construire une cabane, et que l'un d'eux leur avait donné une piastre pour acheter leur discrétion.

Alors Vartorney-général se leva et parla ainsi :

« S'il est un crime évident, palpable, clair comme le soleil qui nous éclaire, c'est celui qui est soumis à ce tribunal. Tous avez entendu les foudroyantes dépositions des témoins, qui sont tous dignes de foi, phitôt à cause de leur caractère plein de candeur et d'ingénuité qu'à cause de leur position sociale ; mais, comme dit Blakstone, regardez le visage du témoin, et non son habit. Je vois

iOO HÉTA.

d'un côté douze péons, honnêtes et laborieux serviteurs, qui certes ne se sont pas accordés pour déposer unanimement contre les prévenus, et qui, tout en pleurant la mort de leur maître, ne voudraient pas la venger par la mort de deux innocents à eux inconnus. Je vois ensuite deux riches négociants, ûls de ces heureux climats, deux Indiens qui se sont retirés des affaires commerciales pour prendre un peu de ces doux loisirs que le poète de Mantoue a célébrés dans ses vers harmonieux. Goulab et Mirpour ont perdu un ami, un véritable ami, et la perte d'un ami est irréparable; c'est un trésor qu'on ne trouve qu'une fois. « Parlerai-je des deux chanteurs ambulants, dont la déposition, insignifiante au premier abord, n'en est pas moins accablante lorsqu'on l'examine de près ? Que vous ont dit ces naïfs enfants de la nature? Ils ont vu Klerbbs et Gabriel perdus dans les solitudes, où le remords et la crainte du châtiment les retenaient, se construisante la hâte une informe cabane, pour y ensevelir désormais une vie qui n'appartenait plus qu'à la main de l'exécuteur. Ces deux hommes, élevés dans la mollesse et les plaisirs, séparés violemment de la société par la barrière du crime, s'étaient déjà condamnés eux-mêmes à subir un exil perpétuel au milieu . des bêtes fauves, dignes émules de leurs forfaits I « Et maintenant me sera-t-il permis de dire

toute ma pensée? Oui, et aucune considération humaine ne saura m'écarter de la ligne de mon devoir. Je dirai tout, je ne cacherai rien.

(( Une chose sans doute vous a frappés, honorables juges: vous vous êtes demandé quel intérêt si grand a pu porter ces deux prévenus à commettre un crime atroce. Car, selon la morale du savant légiste Makerson, tout crime suppose un tnté^ rêt; axiome qui n*est que le corollaire d'un autre plus connu : Is fecit cuiprodest. Ici l'intérêt qui a porté deux hommes au crime, ce n'est ni la vengeance, ni la soif d'un vil métal, c'est une passion adultère, ou, pour mieux dire, c^est Tassociatioa

de deux infâmes amours I On a t^é le mari pour

je m'arrête, honorables juges; je craindrais moimême de souiller l'air pur de cette enceinte si j'achevais une parole que mon silence exprime bien mieux. C'est pour arriver à ce but odieux que Gabriel et Klerbbs se construisaient un repaire dans les bois, à dix milles du lac de Tinnevely, afin d'y cacher l'innocente victime de leur infernale passion. Insensés 1 vous espériez donc que rien dans cet asile solitaire ne troublerait vos nuits et vos jours? Ah I tous les torrents qui viennent dg la montagne Bleue ne peuvent laver une goutte de sang I toutes les fleurs de ces sauvages jardins de l'Inde n'auraient pu donner un adoucissement à vos remords I Vous vous seriez écriés sans cesse,

comme lady Haebeth : « Il y a loajours là une «.odeur de; sang l tou» les psfffums de TArabie (c n'embaiumÊronii jamads' cette petite main i «. {Bere*s the smdl ofthe bhodstiU; ail tke parfu- « m^a ofArabia will notstûeetm thisliitk handl) »

« D'autres témoins, appartenant à diverses nations européennes, n'ont assisté que de loin à l'assassinat du malheureux nabab. Nous ne les avons pas appelé» dans cette enceinte*. Us disent qu'ils n'ont rien vu, et qn'âis ne peuvent rien affirmer ni en faveuir, ni contre les prévenus. Eb bieal j'afûrme, moi, ^e le silence de ces Ëuro^ péens, unis pas de longues relations avec les prévenus, est plus accablant que le témoignage de qminze Indiens.. SibsntJ clamant I lU se taisent, tlà crient, comme dit Gifiéron dans sa première Gatilinaire.. Silent I clamant l

a Je ne puis passer sous: âlence une autre dépo^ sition terrible, quoiqu'elle soit exprimée dans un langage concis, aimé des lettrés de Tlndoustan; Le savant et sage brahmane Syaiy vous a dépeint en termes fcappants la dégradaition physique et morale dans laquelle étaient tombés les prévenus, lorsqu'ils vinrent dans> le» ténèftres lui demander* L'hospitalité! QuoLleeSiliommes. qui connaissaient parfaitement les lieusL oeot énriiOé Phabitation du* lac I Quoi ! ils ont mis une hanèe montagne entre la maison de. Mounoussamy eà la maison du

EÈTM. 10 S

bfrahmAne I Et^ s'il& étaient innocents, pourquoi &e se sont- ils pas présenléa la yeille, comme les autre&y efaiez la veu^de L^Indien?... Mai» îis^ont erré à trayef s les plaines pour éditer èe» yisages accusaleurs ; et, si la justice n'était pas tombée à Vimproviste sur les coupables, lIs awraiieni gagné Fondiehéry, ils auradtent traversé les mers pour eiiseTelir leur forfait et leurs noms dans quelque asile lointain, où le gkiye de notre lot n'a pas d'acti(Hi sur les criminels!

c Le crime est donc prouvé jusqu'à révidence« ïl faut montrer à nos compatriotes les Indiens que la justice est égale pour tous. Nous sommes heureux de recomiaitre qu'en cette occasion la justice est d'accord ayec une sage politique. Je vous livre donc sans crainte, honorables juges, ces deux hommes ; votre sentence ne peut être douteuse. Donnez une éclatante et salutaire leçon à ces jeunes Européens, qui viennent apporter dans l'Inde la dépvavatioa die leurs capitales ; à ces riches oisifs, qui ne savent travailler que ; pour le crime; à. ces contemi^eurs de la morale, j qui n'ont des ironies que pour la vertu. Regardezles bien en fatce ces deux criminels, honorables juges; ne craignez pas dlaffîronter leurs yeux sinistres, et vous verrez, qu'ils portesÉ sur leurs visages te stîgmaâe délateur des mauvais penchants. Les vautours peuvent-ils ressembler aux

colombes? Voyez-les sourire, avec la fanfaronnade du crime, toutes les fois que ma parole accusatrice les frappe au ,cœur, comme le glaive de Thémis, et dites-moi si jamais plus de cynisme impudent s'est allié à plus de noirceur? Y a-t-il sur leur front trace de repentir? dans leur attitude trace de soumission ? dans leurs yeux trace de remords? Non, non, non, ils narguent la 'justice des hommes; ils vous narguent, honorables magistrats; ce sont les fanfarons du meurtre, les Falstafif de l'assassinat. Lève -toi, lève-toi, spectre de la victime, comme le spectre de Macbeth, et ils auront aussi des insultes pour toi ! Mais l'heure sinistre va sonner, et tout ce faux courage va s'évanouir. infortuné Indien, toi qui as trouvé dans TAsie des chrétiens plus féroces que ses monstres, tes mânes irrités crient vengeance : nous avons entendu ta voix, tu vas entendre l'arrêt de l'expiation. »

Ce plaidoyer était un mélange de mauvais goût, d'emphase, de rhétorique banale et de traits heureux; mais il produisit une vive impression sur le tribunal et sur l'auditoire. Les deux prévenus gardèrent une attitude de dignité, qui fut généralement regardée comme l'expression de l'impudence et de l'endurcissement du cœur. Le juge criminel, dont la conviction était déjà faite, prit un visage bénin et dit aux prévenus :

flÊVA. 105

« Avant d'accorder la parole à votre défenseur, je veux vous demander si vous n*avez rien à dire dans rintérêt de la cause.

— Rien, » murmura Gabriel.

Klerbbs croisa les bras, rejeta nonchalamment sa tète en arrière et dit :

« Pour la rareté du fait, je voudrais me voir pendre demain matin. »

Et le jeune Anglais fit un de ces sourires auxquels les yeux ne donnent pas un rayon, un sourire de fou.

Le président, après une légère pause, reprit :

a La parole est au défenseur des accusés, n

L'avocat se leva, en secouant les immenses flocons de sa perruque d'emprunt, étendit verticalement son bras vers le plafond pour ramener au coude les plis de la manche de sa robe, et dit :

a Honorables juges de la cour criminelle, la cause.... »

Gabriel se leva vivement sur son banc, et imposant silence à l'avocat, il s'écria :

a Nous ne voulons pas être défendus. Une défense est une insulte pour nous! Assez, monsieur! »

Klerbbs approuva tranquillement par un signe de tête ces paroles de son ami.

Le juge criminel prit un ton solennel, et s'adressant à l'avocat qui déjà s'asseyait, il dit :

(( Obéissez au tribunal; défiendei tes accusés, monsieur. )y

L'avocat se leva de nouveau et ecMnnaiença ainsi :

« Messieurs, je ne me dôssimiEle pas la pénible tâebe que la eouf m'a confiée. Je prends la parole après un magistrat dont la voix éloquente? a. ému nos âmes^mais j.e puiserai dan& mon eodur la force nécessaire pour remplir dignement mNor devoir d'bumanitié.

(( Vous voyez devant vous, honorables juge», deux jeunes gens qui appartiennent aux classes élevées de la société, deux voyageicrs avides de science, et qui viennent eikiercher, à la siseuF de leur front et au péril de leur vie, un peu de cette gloire que recueillaôtent Les' Colomb et tes "Vaseo di Gama : l'étude est leur seule passion, la gloive leur seule récompense. L'un est envoyé par la Société royate de Londres pour déeoiffvrûr- FHîstoire des Malabars, écrite avant Aureng-Zeb, ee tyran qui fit décapiter son Mre : l'autre remplit une mission non moins importante-; 3 voyage dans l'Inde pour compléter la coUeetioa ornithologiqtie du Musée de Paris, ce Pandtemonium de tous tes êtres de la création.

« Je demande à la ccnur qu'il mie soit permis de lire la moitié d'une lettre que M. de Laeépède.... — Avocat, les lettres de M. de Lacépède ne sont pas en cause. Yenez au fait.

• Honorables juges, poursm^t l'aTocat, le respectable attomey-général est tombé dans une gravie contradiction. U a dit, dans nu passage de son éloquent discours, que les deux prévtenias avaient voulu construire uiàe cabane 4ajifi le désert avec une intention cdmiaeUe, «t il établit sur «etie conjecture la base fondamentale de cette accusation. Eh l)ienl honorables jugés, ie respedable attornej a dit, «n finissant, que Tintention de Klerbbs et de Gabriel était -de fuir le désert pour s'embarquer à Pondichéry. Je vous le demande, honorables juges, comment concilier ces deux choses? Quoi ! Gabriel et Klerbbs veulent fonder un établissement dans le Tinnevely, et ils courent chercher un vaisseau sur la côte de Goromandol ! Au nom de Dieu I que l'accusation soit plausible l L'affaire est grave, très-grave : il s'agit de la vie de deux innocents. » (Murmures dans l'auditoire.)

Le président d'une voix perçante :

(( Au moindre signe d'approbation ou d'improbation, je fais évacuer la salle. »

L'avocat, élevant la voix au diapason de la menace du président :

« Oh ! non, vous ne les condamnerez pas, paroe que la science réclame leurs services, et que l'Europe a les yeux sur eux I vous ne les condamnerez pas, parce que les témoignages qui se sont élevés contre mes clients sont vagues et

108 flÉYA.

semblent tous dictés comme une leçon d'écolier à des.... »

L'attorney se leva furieux et s'écria :

(( Les témoins sont placés sous ma protection ; ils ont parlé selon leur conscience, et je ne souffrirai pas qu'il soit porté atteinte à leur honneur. »

L'avocat :

a Vous ne les condamnerez pas^ parce que vous n*avez entendu aucun témoignage à décharge 1

•?- Produisez-en I produisez-en I reprit l'attorney.

— Que j'en produise I Eh! mon Dieu! envoyez une assignation aux tigres des gorges de Ravana I

— Bravo! s'écria Gabriel.

— Il a fini par trouver cela, dit Klerbbs; c'est très-beau ! n

Le président frappa sur la table et dit :

« La cause est suffisamment instruite. Les prévenus ont-ils quelque chose à ajouter à la défense de leur avocat?

— Oui, dit Klerbbs, une chose bien simple^ une seule : nous sommes innocents.

— Voilà tout? demanda le juge.

—Oui. Il nous semble que c'est suffisant.

— La séance est suspendue,» dit le juge.

Klerbbs se pencha à l'oreille de Gabriel et lui

dit:

« Oh ! je suis bien tranquille. Je connais les ju-

HBYA. 109

ges anglais des colonies ; ils jouent très-bien leur jeu. Ce procès qu'ils nous font est une concession aux naturels du pays. Voilà leur politique. Nous sommes absous. » (

La législation criminelle qui régit la métropole ne s'introduisit que fort tard dans les colonies. A cette époque, Madras ne connaissait pas le jury. Des magistrats spéciaux jugeaient les crimes, et d'une façon fort expéditive toujours.

La délibération ne dura pas un quart d'heure. Le président débita un long préambule, qui n'était que la répétition du discours de l'attorney, et à la fin il prononça une sentence de mort.

Klerbbs et Gabriel s'inclinèrent comme pour remercier.

Le président se leva et dit :

« Klerbbs et Gabriel, la loi tous donne vingtquatre heures pour vous préparer à la mort..*» Qu'on emmène les condamnés I »

Quatre soldats cipayes escortèrent Klerbbs et Gabriel à la prison voisine. Un pasteur de la communion d'Augsbourg et un missionnaire de la Propagande attendaient les deux condamnés sur le seuil de leurs cachots, et ils y entrèrent avec eux.

La ville indienne célébrait dans ce jour le Raous Jatreh, la fête des amours de Kisna, bacchanale du Goromandel. Un heureux hasard faisait con-

tlO HÉTA«

eourir la mort de deux chrétiens avec les réjouissances publiques; aussi la foule épuisait ses démonstrations d'allégresse et dansait au son du bin et du sitar sur la place du Gouvemement, où les potences et le bourreau dtaient attendus.

Page 1