U JUSTICE HUMAINE
La nuit qui suivit le jugement rendu contre Klerbbs et Gabriel ne vit pas un seul homme endormi dans Madras^ depuis le pont des Arméniens jusqu'à rédiûce neuf^ nommé Panthéon. Il y a aussi un Panthéon à Madras. Depuis que les hommes s'efforcent de supprimer Dieu^ ils bâtissent des Panthéons partout.
L'exécution devait avoir lieu le lendemain, à l'heure oti le Béraidje attelle les bœufs au tandigel de voyage, où le batteur de riz descend à la plaine de Tchoultry pour gagner le pain de son jour.
Dans ce torrent animé de visages de démons qui se ruaient vers la place des potences, on n'apercevait aucune trace de lassitude, quoique les orgies infernales de la nuit dernière eussent été dignes du dieu Kistna : chez nous, peuples à face blôme^ la chair souffrante révèle à l'extérieur
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l'épuisement des forces; mais ces carnations de bronze que boucane le soleil indien ne trahissent aucun secret : on croirait voir des liasses de damnés, dont les corps se sont colorés aux flammes de Tenfer, et qui, revenus sur la terre, n'ont repris à l'homme que ses passions, en lui laissant sa faiblesse. A chaque centre de ces tourbillons d'êtres surnaturels, qui s'élançaient à la cime de leurs bambous et pirouettaient avec eux en sifflant comme des boas, on aurait pu voir, se multipliant partout, deux Indiens gigantesques, dont les yeux semblaient lancer des gerbes de feux du Bengale, etdont la voix tartaréenne excitait ce monde en délire, ivre du feu de la débauche et des liqueurs. Ces deux êtres surhumains savaient les paroles qui crispent les pieds de l'Indien et le font bondir comme un tigre de la tanière au vallon. L'un était ce Goulab, qu'on aurait pris pour Wichnou incarné, une onzième fois, en éléphant ; l'autre, ce Mirpour, qui avait sur son corps la souple ondulation de la panthère, et sur sa face les contractions rudes et nerveuses du lion. Un intérêt mystérieux avait mêlé ces deux monstres humains aux saturnales de cette nuit; ils étaient sortis dans un costume indigène de leur superbe habitation de la rivière Triplicam, sur la route l'Élora, et ils avaient entraîné tout le peuple de la ville noire à travers les rues et les places de Madras, poussant avec lui
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de formidables cris de réjouissance en Thonneur des juges qui vengeaient sur deux Européens la ^ > mort du nabab de Tinnevely.
Le soleil vint éclairer la fête de ces démons qui remplissaient, comme les flots orageux d'un lac de bronze en fusion, la vaste place oh le bourreau attendait les condamnés. A quelques pas des potences, Goulab et Mirpour dominaient les têtes indiennes, et attachaient les yeux sur le carrefour lointain où le funèbre cortège, sorti de la prison^ devait se montrer à chaque instant. Les heures pourtant s'écoulaient, et les criminels ne paraissaient pas. Le bourreau, debout sur une haute estrade, donnait des signes d'impatience et promenait ses regards de l'horloge publique au soleil. Parfois apparaissaient deux cavaliers de la milice à l'extrémité de la place, et les Indiens trompés saluaient cette avant-garde par une explosion déchirante de râles aigus, semblables à une symphonie de tigres. Puis le silence retombait sur cette multitude, et la soif de sang qui la dévorait ne se manifestait plus que par des ondulations de têtes d'airain qui semblaient excitées par le vent du golfe de Goromandel.
Enfin, un roulement de tambours annonça l'arrivée de la milice, et les canons de la batterie du fort s'allongèrent sur les créneaux.
Un cavalier^ lancé au galop^ passa entre les deux
haies de miliciens indous et remit un pli au bourreau de Madras.
Celui-ci lut avec lenteur l'ordre qui lui était envoyé et fit un sourire stupide et féroce, un sourire gui ne se forme que sur des lèvres de bourreau*
Puis il souleva une liasse de cordes, la posa nonchalamment sur les épaules d'un de ses valets, et descendit de son estrade. Il donna un regard mélancolique d'adieu à ses potences, comme s'il eût été désespéré de voir que de si beaux instruments, si fièrement posés par sa main, allaient rentrer sous le hangar sans avoir fonctionné, comme deux iqdolents laboureurs qui s'en reviendraient du sillon, en laissant les épis debout.
Goulab fit un bond de sa place au pied des potences et interrogea le bourreau; celui-ci ne répondit qu'en montrant la lettre et haussant les épaules, de l'air d'un homme qui accusait d'injustice les dispensateurs du pardon.
Des murmures stridents s'élevèrent aussitôt dans la populace. On enlevait une proie à cette armée de tigres! Cette injustice, exercée effrontément contre un pauvre peuple affamé de chair humaine et chassé de la table du festin, allait amener une insurrection ; mais il ne fallut qu'un mouvement de soldats et une lueur de mèche dans la batterie du fort pour mettre en déroute ces hideux convives avant le premier cri de révolte.
Goulab et Mirpour se perdirent dans les touT' billons dé la foule ; une terreur de mort les glaça tous deux ; des pressentiments sinistres les éclairèrent confusément sur la scène mystérieuse dont ils venaient d'être témoins. Ces deux hommes fauves, que la fortune avait élevés de la tanière au palais, et de la nudité sauvage au luxe du nabab, s'estimèrent heureux de se retrouver dans leur costume primitif, avec cette différence pourtant que leurs larges ceintures recelaient une somme énorme en quadruples espagnoles : n'osant plus rentrer à leur habitation, de peur d'y rencontrer quelque révélation accablante, ils s'enfoncèrent dans le désert qui mène aux solitudes sacrées des temples d'Ëlora, résolus d'y attendre les événements à la faveur d'un espionnage qu'il leur serait aisé d'établir et de trouver parmi leurs frères indiens, fanatiques sectateurs de Siva.
A l'aube de ce jour, un riche Indien, surnommé Talaïperi ou Grand-Prévôt^ et frère de Mounoussamy, s'était présenté chez Yattomeygênerai pour une communication qui ne souffrait aucun retard. Le magistrat fut réveillé en sursaut par les cris de désespoir que poussa l'Indien, lorsque les domestiques refusèrent de l'introduire sous prétexte que l'audience ne commençait qu'à midi. L'attorney sonna, et appre-
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nant que le solliciteur était son prédécesseur avant la colonisation anglaise, il lui fit ouvrir sa porte, et, dans le plus simple des négligés, il voulut bien lui accorder, hors Pheure^ une audience extraordinaire.
Talaîperi, revêtu d'un costume européen des plus élégants, se précipita dans la chambre de l'attorney avec un visage dont la pâleur semblait percer sous sa couche de bronze.
(( Justice I justice I s'écria l'Indien ; honorable attorney, justice 1
— Vous la trouverez toujours ici, dit le magistrat.
* — On va exécuter Klerbbs et Gabriel ?... demanda Talaîperi avec une inquiétude fiévreuse.
— Dans quelques heures.
— Us sont innocents I innocents I
— Us sont condamnés 1
-— Mais ils ne sont pas morts, honorable attorney ; ils ne sont pas morts ?
— Us sont morts aux yeux de la justice. ...
— Alors ils vivront, s'écria l'Indien... J'ai exercé quinze ans, dans la ville noire, les fonctions de grand prévôt, et mon nom a toujours été salué comme juste. Je suis le frère de Mounoussamy, et lorsque je viens vous arracher deux tètes innocentes^ deux jeunes gens accusés du meurtre de mon frère, je mérite d'être écouté.
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— Monsieur, dit l'attorney, vous perdez votre temps. Klerbbs et Gabriel sont innocents, ditesvous I Avez-vous entendu mon plaidoyer d'hier ?
— Non, your worship.
— Ah ! si vous l'aviez entendu, vous ne viendriez pas me faire un drame à la pointe du jour.. •• Tenez, je vous prie de jeter un coup d'œil sur ce journal, c'est YEvenmg-Chronicle de Madras ; vous y lirez mon discours.
— Mais, honorable attorney, si, malgré votre discours, mon frère Mounoussamy venait en personne vous dire que Gabriel et Klerbbs ne l'ont pas assassiné I... »
Le magistrat recula de trois pas, et laissa tomber le journal.
c( Mounoussamy, votre frère, n'a pas été assassiné ? s'écria l'attorney, du ton de l'homme qui redoute plus une blessure à travers son amourpropre qu'il ne souhaite la résurrection d'une victime pour laquelle il a plaidé.
— Ah ! malheureusement, your worship, mon cher frère est mort.... Mais voici une lettre qui décharge complètement Klerbbs et Gabriel, et fait tomber sur d'autres la responsabilité da^ crime.
— Et qui a écrit cette lettre
— Mon frère Mounoussamy
— Celui qui est mort ?
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— Oui, honorable attomey.
] — Êtes-vous fou, notre ancien grand prévôt ? ■ — Voici la lettre. Ayez la bonté de la lire, honorable attomey. Hier, en mettant de l'ordre dans les papiers de mon frère, j'ai trouvé cette lettre exposée, bien en relief, pour être découverte à la première perquisition. Elle est à votre adresse comme k la mienne. Le temps presse, lisez cette lettre, au nom de Dieu ! »
Le magistrat haussa les épaules et lut la lettre de Mounoussamy.
Cette lettre était datée de la veille du jour qui vit disparaître Tlndien dans les ténèbres mystérieuses de la rivière de Lutchmi ; elle était ainsi conçue :
a Mon bien-aimé frère,
« Nous partons demain matin pour chasser le tigre, entre le mont des Bergers et les gorges de Ravana. Depuis un an je vis avec deux hommes qui veulent me perdre, et qui jouent avec moi un jeu plein de ruses et d'embûches ; j'attends un hasard heureux qui les dévoile, et je les écrase 90US mes pieds comme deux serpents. Je ne connais malheureusement qu'une partie des mille pièges dont ils m'entourent dans ma propre maison, mais je veux enfin leur fournir l'occasion de se déclarer nettement mes ennemis. Us par-
lent depuis trois mois d'une chasse au tigre avec tant d'obstination, qu'ils me font présumer que leur plan d'attaque ouverte est attaché au jour de cette chasse. Je veux donc en unir avec eux« La chasse aura lieu demain. Il y a dans notre caravane beaucoup de poltrons; ceux-là ne m'inquiètent guère : je n'en attends ni hostilité ni seeours. Je compte d'abord sur moi^ et après moi sur deux jeunes voyageurs^ un Anglais et un Français qui, pour l'honneur de leur nation, ne se feront jamais les complices de mes deux scér lérats. Quant aux péons, ce sont des esclaves indiens ; le feu d'une amorce les mettra sur les ailes du vent.
« Mes brigands se nomment Goulab et Miiy pour. L'un est épris de ma femme, l'autre a commis un vieux crime h Calcutta, de complicité avec son ami, et ils continuent à se servir mu^ tuellement pour exploiter d'autres horreurs. Si demain je succombais dans cette chasse, il ne faut pas que la justice s'égare : les assassins ne seront pas impunis ; je les dénonce d'avance sous les noms de Goulab et de Mirpour. Adieu, mon cher frère, je désire en écrivant cette lettre que vous ne la lisiez pas«
« MOUNOUSSAHT. »
A t habitation du Lac»
itO HEVA.
Lecture faite, Tattomey retourna la lettre en tous les sens^ et ramassant YEvening-Chronicle, il relut son discours^ confronta les deux pièces, et, après avoir balbutié quelques monosyllabes entrecoupés de pauses, il s'éleva jusqu'à la phrase complète :
« Mon grand prévôt, dit-il, ètes-vous bien sûr que cette lettre ait été écrite par votre frère ? Re-* connaissez-vous sa main ?
— Si je la reconnais ! Tenez, honorable attorney, voici cent lettres de mon frère dans ce portefeuille.... Appelez vingt négociants de Madras, montrez-leur l'adresse de cette lettre, et vous verrez si du premier coup ils ne nomment pas Mounoussamy.
— Ah! c'est qu'il faut agir avec précaution dans ces sortes de cas ! Je connais mon devoir.... lachose jugée I... Ah !... je vais mander sur-lechamp les banquiers et les négociants du voisinage....
— Mais avant tout, honorable attorney, faites suspendre l'exécution. ...
— Oh I il n'y a rien à craindre !... Nous avons encore plusieurs heures.... »
Il sonna ; deux domestiques parurent, et il leur donna ses ordres.
En attendant les banquiers et les négociants, Tattomey relut encore son discours, et frap-
héya: iti
pant le journal du revers de sa main, il disait : « C'est pourtant bien clair et de tout point victorieux, ce que j'ai dit là!... mes arguments sont indestructibles!... mes remarques subsistent!...
— Oui, disait le frère ; mais la lettre.. ••
— Oh ! la lettre ! la lettre ! ne précipitons rien.... il y avait hier cinq juges, et moi.... six magistrats unanimes d'opinion !... nous ne sommes pas six aveugles I... Vous n'avez pas assisté aux débats, vous.... mille personnes distinguées y assistaient.... il n'y a eu qu'une voix.
— Et les accusés ont-ils avoué leur crime ?
— Non^ certes, ils ne l'ont pas avoué. La belle raison !... En voyez-vous beaucoup de criminels lie cette espèce ? Ils se font pendre avant d'avouer.... c'est le cœur humain. »
Les chefs des principales maisons de commerce de Madras arrivèrent bientôt en toute hâte, obéissant à l'ordre qui leur avait été envoyé à domicile. Tous, sans hésiter^ reconnurent la main de Mounoussamy.
Appelez ici toute l'Inde commerçante, dit l'ex-grand prévôt, et vous entendrez la môme chose, honorable attorney !
— C'est possible !... c'est possible ! dit le magistrat.... Mais il peut se faire encore que Mounoussamy se soit trompé sur le compte de Goulab et deMirpour. . . C'était un mari jaloux, qui peut-ôtre . . ..
ItS HÉTA.
— Eh bienl honoraUe attomey, appelez id Goulab et Biirpour... Appelez la yeaye de Moanoussamy... Yoos serez toujours obligé de convenir qu'en toat état de choses il ne fant pas exé* cuter aujourd'hui Gabriel etKlerbbs, et qu'une nouvelle procédure doit commencer. La l^tre de Mounoussamy, lue hier à l'audience, aurait sans doute été de quelque poids dans la balance de la justice... c'est incontestable!
— Non I nonl cette lettre n'aurait pas détruit l'eifet de mon discours... Oh ! il y a un passage tiré de Macbeth... Tous ks parfums de l'Arabie... si vous aviez vu l'auditoire ! quelle pâleur sur les visages ! non I non 1 la lettre de Mounoussamy.*. Cependant il ne faut rien précipiter ; je vais eaa^ voyer mes ordres au domicile de Goulab et de Mirpour ; je veux voir aussi la veuve du nabab, votre frère. II n'y a pas de concession que je ne fasse pour vous satisfaire dans vos justes susceptibilités. Mais croyez4e bien, Gabriel et Klerbbs sont coupables.
— Honorable attomey I s'écria Talaïperi avec une émotion extraordinaire, ils sont innocents I Je garantis leur innocence sur ma tête? Prenezmoi pour otage, enfermez-moi dans le fort; si ces hommes sont coupables, faites-moi pendre avec eux. »
Talaïperi avait un accent si persuasif en disant
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ces paroles, que Tattomey fut ému lui-même, et qu'il déposa l'Evening-Chronicle sur son bureau.
Le magistrat fit ensuite deux ou trois fois ^ le tour de son cabinet sans dire un mot et les yeux fixés sur le parquet; puis il prit une feuille de papier, la doubla lentement, égalisa les feuillets arec les ongles du pouce et de l'index, et, après avoir essayé plusieurs fois sa plume, il écrivit trois lignes dont il avait l'air de méditer chaque mot.
Un baillîfîui introduit : le magistrat lui remit un billet pour le gouverneur. Deux sheriffs-officers reçurent aussi de secrètes instructions.
« Monsieur Talaïperi, dit l'attorney, des ordres vont être transmis pour faire suspendre l'exécution à demain ; je vois clair maintenant dans l'affaire : il y a d'autres coupables... quatre au lieu de deux!... j'en tiens deux, je vais saisir les autres dans l'instant... Vous pouvez vous retirer, la justice vous remercie de votre zèle. Je vous recommande la plus grande discrétion. Il ne faut pas donner l'éveil aux deux complices de Klerbbs et de Gabriel. »
Et il fit un signe de tête et de main pour congédier Talaïperi.
« Honorable attorney, dit celui-ci en sortant du cabinet, je ne quitte pas votre maison, je reste dans le vestibule, toujours à vos ordres; mais
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souvenez-vous bien que Gabriel et Klerbbs sont innocents. »
L'attorney fit un signe d'impatience et tourna brusquement le dos à l'Indien.
Une demi-heure après^ l'exécuteur des hautesœuvres descendait de son estrade^ et rentrait en ville 9 sans avoir travaillé, ainsi que nous l'avons vu.
L'habitation de Goulab et de Mirpour fut bientôt cernée par une escouade de soldats, ayant en tête quatre shertffs-officers. Les deux Indiens avaient flairé le danger comme des bêtes fauves plus subtiles que les attorneys; mais on trouva trois péons, de ceux qui avaient déposé dans le procès. Ils furent conduits chez l'attorney-général, qui était en conférence avec le juge criminel et le gouverneur, lord Cornwallis.
Là, les trois péons, intimidés par les menaces des magistrats et par l'imposante figure du chef suprême de la colonie, firent des aveux décisifs; ils dirent que leurs autres compagnons s'étaient embarqués, le matin même, sur un kattamaram^ qui faisait voile pour Pondichéry, et qu'ils avaient reçu des largesses de Goulab ; ils racontèrent les événements de la chasse au tigre tels qu'ils s'étaient passés, et déposèrent contre leurs propres dépositions ; ils s'avouèrent coupables, en s'efforçant d'atténuer leur crime, et le rejetant sur
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Goulab et Mirpour qui les avaient séduits avec de l'or et des promesses brillantes. L'attorneygénéral leur adressa plusieurs questions tendant à établir la complicité de Gabriel et de Klerbbs ; mais les péons ne connaissaient, dirent-ils, ces deux jeunes Européens que par le brillant courage qu'ils avaient montré sur les rives du Lutchmi, lorsqu'ils s'élancèrent seuls, au secours de Mounoussamy, dans le plus terrible des moments.
« Mais, dit l'attomey, c'est sans doute alors que Gabriel et Klerbbs auraient pu assassiner le nabab, puisqu'ils restaient seuls avec lui?
— Eh ! ils n'étaient pas seuls I dirent les péons. Il y avait entre llndien et les deux Européens quarante tigres assez forts pour dévorer Tchina- PatnamI
— Avez-vous vu aujourd'hui Goulab et Mirpour ? demanda le juge criminel.
— Nous les avons suivis toute la nuit, dans les rues de la ville, et, ce matin, sur la place du Gouvernefnent. Ils ont disparu lorsque le bourreau s'est retiré ; nous croyions les retrouver à leur habitation, mais ils n'y étaient pas.
— Il est clair comme le jour, dit l'attorney, que ces deux Indiens sont coupables ; mais l'innocence des deux autres accusés n'est pas établie. J'ai dit hier dans mon discours... »
Lord Gornwallis interrompit le magistrat par un léger mouvement de la main, et lui dit, après avoir fait retirer les péons sous bonne escorte*: '
(( Mon cher attorney, votre zèle est louable et je rhonore; mais Tœil le plus clairvoyant peut s'égarer une fois. Ëcoutez-moi : j'ai reçu ce matin la veuve de Mounoussamy; j'ai vu les deux prisonniers; j'ai vu le vieux missionnaire catholique qui a passé la nuit auprès de Gabriel; j'ai vu Talaïperi, Tex-grand prévôt, qui jouit à Madras de l'estime générale ; je connais , de plus , les mœurs de Goulab et de Mirpour, sur lesquels j'exerce depuis longtemps une surveillance particuUère. Eh bien I d'après tout ce que j'ai appris, tout ce qui m'a été confié, tout ce que j'ai vu, tout ce que je sais, je n'hésite pas à déclarer que Gabriel et Klerbbs sont innocents, et que cependant hier un tribunal a pu les croire coupables. Les annales de la justice offrent cent exemples de ce genre. Il faut se résigner à la légère contrariété de reconnaître l'erreur. »
Le juge criminel approuva, par un geste non équivoque, les paroles du noble lord. L'attorney îfit un mouvement de bras et de tête qui signifiait tout ce qu'on voulait; mais on aurait pu voir un instant après, à la contraction de son nez vulturnien, qu'une violente colère avait été refoulée au
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fond de son cœur par la suprême parole de lord Cornwallis, ce roi du Coromandel.
Une bonne heure £^rès cet entretien, Talalperi, muni d'un ordre du juge criminel, également revêtu de la signature du gouverneur, se rendit à la prison, où déjà deux sheriffs-officers avaient signifié au geôlier la sentence d'élargissement.
Klerbbs et Gabriel, rendus à la liberté, furent conduits par Talaïperi chez le gouverneur, qui leur adressa de nobles paroles.
« Croyez bien, messieurs, leur dit-il à la fin de leur entretien, que je suis prêt à faire tout ce qui est en mon pouvoir pour vous faire oublier vos cruelles angoisses de ces derniers jours. Venez souvent à mes soirées de réception; je veux vous serrer la main affectueusement devant la haute société de Madras; et souvenez-vous que je serai heureux de vous rendre un service de quelque nature qu'il soit , aujourd'hui ou dans l'avenir. »
Les deux jeunes gens, émus jusqu'aux larmes, se confondirent en actions de grâces, et sortirent du palais avec Talaïperi.
Un palanquin élégant ou tandigely traîné par deux bœufe blancs, de la race de ceux qui franchissent en quinze heures les trente-trois lieues de Madras à Pondichéry, stationnait sur la place, avec les à&\xx Boues ses conducteurs. Talaïperi
montra le palanquin aux deux Européens, en les invitant à y prendre place.
(( Où nous conduisez-YOus, notre noble ami?
demanda Klerbbs.
— A notre habitation de Tinnevely, répondit rindien.
— C'est passer de l'enfer au paradis, dit Gabriel.
— Vous vous trompez, dit l'Anglais à l'oreille de Gabriel ; je crois que vous ne ferez que changer d'enfer. »
Gabriel soupira profondément et ne répondit que par un silence expressif.
Gomme le palanquin traversait le pont des Arméniens, Talaïperi montra l'habitation de Goulab aux deux amis; elle était toujours cernée par des soldats, et, malgré Téloignement, on pouvait distinguer, par les larges croisées ouvertes, des groupes d'officiers de police qui continuaient leurs perquisitions.
(( Oh I dit Talaïperi en allongeant le bras hors du palanquin, cherchez, cherchez l'éléphant, vous ne le trouverez pas ; il faut d'autres yeux pour le voir et d'autres mains pour le saisir. »
Gabriel et Klerbbs, bercés par le palanquin, et vaincus par le sommeil, après plusieurs nuits d'insomnie brûlante, s'étaient endormis profondément.
l'habitation du lac.
Dans cette vie^ il ne faudrait jamais revoir ce qu'on a vu avec plaisir une première fois. Le retour est fatal. La perspective lointaine favorise toujours l'illusion. L'homme le plus heureux serait celui qui marcherait toujours devant lui, à travers les neuf mille lieues qui cerclent notre petit globe, en disant des adieux éternels à tous les bonheurs de surprise qu'il rencontrerait.
Rentré à l'habitation du lac, Gabriel n'y avait rien trouvé de ce qu'il attendait. Héva était absente : elle passait dans une modeste maison de Madras les premiers mois de son veuvage, et ne recevait d'autre visite que celle de son beau-frère Talaïperi. L'opulence hospitalière qui éclatait autrefois dans la maison de campagne de Mounoussamy avait disparu avec le maître. Plus de grands festins, plus de convives, plus d'amour, plus de gaieté. Un silence de mort régnait aux apparte-
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ments inférieurs; les oiseaux passaient entre les lames des persiennes; des guirlandes de fleurs desséchées tombaient des kiosques comme des chevelures de désolation ; les gerbes d'eau ne dépassaient plus le marbre des bassins. L'Éden avait perdu son Eve.
Gabriel et Klerbbs, grâce aux bontés de Talaïperi, aurs^ent pu se croire les maîtres de cette maison. Le sage Indien voulait, autant qu'il était possible, par la plus large hospitalité, leur faire oublier des nuits et des jours bien cruels, et honorer, en même temps, aux yeux de tous, le courage qu'ils avaient montré sur les rives du Lutchmi, quand ils se précipitèrent héroïquement au secours de son frère.
Le nombre des domestiques attachés au service de l'habitation n'avait pas été diminué ; mais presque tout le personnel en était changé ; quelques Indiens, d'une fidélité éprouvée,, avaient échappé seuls à cette épuration. Des serviteurs anglais remplaçaient les anciens péons douteux ou traîtres. L'intelligence qui avait présidé à l'établissement de celte domesticité nouvelle témoignait assez de l'intérêt qu'Héva portait encore à cette maison, et Gabriel en concluait que la belle veuve quitterait les ennuis de Madras lorsque les convenances le permettraient.
Les deux amis, servis par une vingtaine de do-.
mesticpies, menaient une vie assez monotone, la seule qui ressemble au bonheur. Klerbbs songea sérieusement à remplir le but de sa mission scienlifique, et il consentit à visiter, assis dans un fauteuily la vaste bibliothèque deMounoussamy, pour y découvrir Y Histoire des Malabars, Gabriel allait à la chasse au touraco dans la vaste forêt qui s'étendait de la terrasse de la maison à la montagne. Souvent le jeune savant, aventuré sur les hauteurs du Tinnevely, jetait un regard mélancolique sur la double haie de grands arbres qui ombrageaient la route de Madras, et dans chaque plainte du vent, dans le feuillage, il croyait reconnaître le bruit sourd dcsTOues du tandigel qui devait ramener Héva sous les douces et flottantes arcades de ces néfliers du Japon, et devant les volières aux treillis d'argent, où mille oiseaux dorés appelaient leur jeune maîtresse au lever du soleil et au tomber du jour.
Un matin, sans que rien eût pu faire prévoir la veille sa résolution, Klerbbs descendit de son ap* partement en habit de voyage, et fit ses adieux à Gabriel. Il partait, disait-il, pour visiter la province du Gamatic et passer quelques jours à Tranquebar. D'après de nouveaux renseignements, il comptait découvrir dans cette excursion le manuscrit de l'Histoire des Malabars. Gabriel ne pouvait accompagner son ami : son destin était lié désormais à cette habitation solitairei que la présence
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d'une femme devait peupler bientôt de toutes ses grâces, de tous ses enchantements.
(( Mon voyage ne sera pas long, dit Klerbbs en serrant les mains de Gabriel, et, pour l'abréger encore, je ne me donnerai aucune peine pour trouver ce que je cherche I Malheur à qui cher- V chel il ne trouve jamais. Je me laisserai découvrir par V Histoire des Malabars. Adieu, et ne chasse jamais aux tigres.
— Adieu, Klerbbs, dit Gabriel; reviens -moi bientôt, et écris-moi pour calmer mes impatiences. A ton retour, tu me trouveras peut-être fiancé.
— Mon cher ami, dit Klerbbs en montant à cheval et prenant son ton railleur, je crains que la belle veuve ne se soit brûlée incognito, sur le tombeau de son mari, selon Tusage indien. »
Les mains des deux amis s'agitèrent quelque temps encore pour échanger de loin des saluts, et Klerbbs disparut au galop dans les massifs d'ébéniers.
Gabriel recommença une vie d'isolement qui no^ pouvait lui donner aucune distraction salutaire. Chaque jour il se préparait à voir lever, à l'horizon de Madras, l'étoile d'amour attendue, et chaque soir, lorsque les ténèbres couraient avec les bois autour du lac, comme un rempart d'ébène, et que les solennelles harmonies des nuits indiennes s*élevaient dans de mystérieux lointains, il sentait
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que Tespoir conçu à l'aurore, sous des nuages de rose, s'échappait avec le dernier reflet du crépuscule, éteint à Thorizon de la mer. Alors il se plaçait sur le balcon du chattiram et restait de longues heures plongé dans des rêveries qui remettaient sans cesse devant ses yeux les jours écoulés. Le jeune homme comprenait qu'il y avait autour de ^xn une atmosphère de doux poisons, et devant lui un avenir assombri de toutes ses incertitudes; mais il n'avait pas la force de fuir, Il était opprimé par un souvenir d'amour contre lequel il n'y a plus de résistance secourable. Voir une jeune et belle femme dans quelque bourgeoise et froide résidence d'une ville d'Europe, dans une étroite cage de maison; la quitter par un escalier gluant; penser à elle sur le pavé pluvieux d'une rue bruyante, et l'oublier le lendemain, c'est là ce qu'il est aisé de faire, et ce que tous les hommes ont fait. Mais il renaît de lui-même, comme le foie de Prométhée sous le bec du vautour, l'amour qui éclata dans un festin splendide, un soir, sous des étoiles sereines, dans le ravissement d'un paysage inconnu, au milieu desaromes enivrants qui montent de la terre au ciel, au milieu des fleurs qui jouent dans les cheveux de la femme, au milieu de la fête qui vous enlève à la réalité de ce monde et vous fait toucher votre plus beau rêve. Un pareil souvenir ne s'évapore plus. Toujours, dans les ennuis qui sonnent avec les
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heures, on revoit ce festin, ces étoiles, ces fleurs, cette fête, tout ce cortège étincelant qui s'unit à la femme aimée, et fait corps avec elle, et Télève si haut dans le délire de la passion, que toute autre femme semble n'être plus que l'ombre dérisoire de cette reine, qui porte avec elle toutes les joies . de la terre et du ciel.
Gabriel, seul maître de cette maison, retrouvait à chaque pas devant lui la femme absente et adorée. Il y avait partout de délicieuses négligences, de charmants caprices qui attestaient le passage d'Héva : et le lori familier, qui déployait ses ailes peintes sur le perchoir d'érable, trompé lui-môme par toutes les brillantes fantaisies amoncelées an salon sur les laques et les émaux de Chine, entonnait un chant de joie et secouait gracieusement sa jolie tête pour demander un baiser à des lèvres de corail. C'était partout un éblouissant chaos de toutes les futilités heureuses qui s'embaument aux mains de la femme; des éventails semés d'oiseaux bleus, s'échappant du kiosque chinois ; des nuages de broderies, délaissés avec une adorable nonchalance ; des vases du Japon sur lesquels une main folâtre avait noué, au couvercle, un nœud de rubans sur la vénérable tête de Brahma ; des cristaux, à vives arôtes, dont la gueule évasée laissait tomber des tulipes flétries ; des dieux de porcelaine à demi brisés ; un échiquier^ avec toutes ses pièces
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renversées dans un accès de colère enfantine, sous le coup d'un mat trop précoce. La main d'Héva était partout; absente, elle habitait sa maison.
Le beau-frère d'Héva, le sage Talaïperi, quand il revenait de Madras, oîi le retenaient presque continuellement de graves affaires, à l'habitation du Lac, disait quelquefois à Gabriel :
« Nous sommes vraiment désolés de ne pas pouvoir vous donner quelques distractions, quelques amusements de campagne ; mais vous comprenez mieux que personne notre position ; l'habitation est en deuil. Cependant le temps, ce dieu qui console, vous fera, j'espère, de meilleurs jours au sein de notre famille et de quelques bons amis. »
Gabriel répondit que cette solitude était pour lui pleine de charmes ; qu'il pouvait y exercer royalement sa passion favorite, la chasse, et qu'ensuite il trouvait deux excellents remèdes contre l'ennui > fétade et la méditation.
Sur ces entrefaites, Gabriel reçut une lettre de Elerbbs ; elle était ainsi conçue :
« Tranquebar, Juin 18. ••
« Mon cher Gabriel,
« Je vous écris pour remplir la promesse que jC'VOus ai faite à mon déparU
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(( Je n'ai pas encore eu le bonheur de trouver YBïstoire des Malabars; il est vrai que j*ai eu le malheur de la chercher. J'ai fouillé la province du Garnatic et la pagode de Yilnour, qu'on m'avait désignée comme une bibliothèque d'histoires indiennes. Fiez-vous aux renseignements! la pagode de Vilnour est en ruines; ce n'est plus qu'un recueil de serpents. Décidément^ je ne cherche plus.
« L'autre jour^ une société de jeunes Anglais, entre deux parties de whist^ m'a proposé de faire le septième dans une chasse aux tigres, sur les bords du fleuve Gaveri. Il y a, tout près de Tranquebar, disaient-ils , un vieux fort ruiné, qui est un club de tigres. J'ai fait mille remercîments à ces messieurs. Assez de tigres I n'est-ce pas, Gabriel?
(( Je puis recevoir une lettre devons à Tranquebar, et, votre lettre écrite, ne m'écrivez plus; nous nous parlerons de près : cela vaut mieux.
« Votre bien dévoué,
« Edward Klbrbbs. »
La réponse que fit Gabriel à cette lettre est le récit de quelques événements survenus la veille à l'habitation du Lac ; la voici :
héya; iS7
« Mon cher Klerbbs,
« Votre lettre m'a porté bonheur ; une chose heureuse n'arrive jamais seule : Héva est ici.
« Hier, au retour de la chasse, à quatre heures du soir^ deux piqueurs ont fait trembler sous leur galop la grande allée de naucléas.
« — Voici madame I ont dit les domestiques. TalaSperi est descendu sur la terrasse pour recevoir la reine du Tinnevely.
a Moi, je n'ai su quel poste m'assigner; il me semblait que j'étais déplacé partout ; j'aurais voulu être sur les arbres, avec les oiseaux.
((Deux palanquins se sont arrêtés devant le cAa^tiram. Dans le premier, il y avait des femmes dHéva; je n'ai pas vu l'éblouissante forme qui descendait du second, mes yeux se sont fermés.
((Quand je les ai rouverts, Talaïperi me présentait à Héva. J'ai senti la terre onduler sous mes pieds : ma poitrine s'est gonflée ; ma langue s'est desséchée d'amertume ; mon front a brûlé lesïacines de mes cheveux.
(( J'ai balbutié une de ces phrases de présentation qui sont admises comme ne devant rien signifier; la mienne était tissue d'anglais, dé français, de malais et de hollandais. Je n'ai pas entendu
ce qu'Héva m'a dit; mes oreilles sont trop grossiè-
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res pour recueillir la mélodie angélique descendue des lèvres de cette femme I
« Cependant, je me suis révolté contre moimême, et j'ai fait un énergique appel à mon courage, comme si j'eusse été en face d'un extrême péril.
« Oh 1 j'ai senti que ma destinée était invinciblement liée à cette femme, que ma vie était dans elle. On n'a qu'une fois des pressentiments aussi lumineux I elle a été faite pour moi; un autre l'avait prise contre mon droit; il est mort, elle est ▼euve ; Tordre est rétabli.
« Heureusement, dans ce monde qui l'entourait, personne n'a remarqué mon émotion; tous les yeux ne regardaient qu'elle; les plus vils esclaves ennoblissaient leurs visages en regardant le «ien.
(( Les autres m'ont enhardi; j'ai levé les yeux sur elle, et je n'ai rien vu qu'elle après* Elle portait une robe de deuil, plus rayonnante que la plus belle parure de bal; une gaze transparente essayait 4e couvrir ses bras; son col, dépouillé de ses ornements, s'élevait blanc et' pur, encadré par l'ébène fluide des cheveux et le noir du corsage. Une légère teinte de tristesse semblait lutter sur son visage contre le sourire près de poindre. Ses yeux n'annonçaient pas Ixop de larmes répandues ; ils avaient l'éclat velouté de l'iris et la limpidité du