HÉ Y A
diamant. Lorsqu'elle a paru dans la première salle, il y eut dans les volièresone suite de chants de joie et un frémissement d'ailes qui Font fait tressaillir de bonheur.
il Décidément sa tristesse de veuve n'était pas désespérante pour moi.
« J'attendais qu'elle me parlât, avec une anxiété douce et poignante à la fois, j'avais soif de ses paroles, et pourtant je désirais me confondre parmi ses serviteurs qui se sont arrêtés sur le seuil de la Aalle, et sont rentrés dans leurs ténèbres #t leur aéant
« Elle s'est assise ; elle a dénoué le madras à la créole qui couvrait le haut de sa tête; elle a pris on éventail et nous a priés de nous asseoir à côté d'elle, son beau-frère et moi.
u J'ai obéi machinalement. Un miroir voisin m'a dit que j'étais affreux de pâleur. Je n'ai pas eu le temps d'analyser mes sensations ; je les subissais, en renvoyant mon autopsie morale à de plus calmes moments.
« — Monsieur, m'a4-elle dit, j'attendais cette <c occasion pour vous exprimer combien je vous « suis reconnaissante de votre noble conduite sur il les bords du Lutchmi, et combien j'ai souffert (fr en apprenant la fatale méprise qui vous a donné tt tant de tourments !»
tt La confusion de Babel eçt retombée sur ma
140 flÉYA.
langue. Aucun interprète n'aurait pu traduire ma réponse : j'étais jaloux de ces oiseaux^ qui avaient, pour lui répondre, des concerts dignes d'elle, et qui se pressaient aux treillis des cages, pour se suspendre à son col d'ivoire, comme un collier d'émeraudes vivantes et de rubis ailés.
« Heureusement elle a cru que je lui avais répondu quelque chose, et elle a ajouté :
(( — Votre ami, sir Edward Klerbbs, nous re- « viendra-t-il bientôt ?
(( --% Bientôt, ai-je répondu, comme un écbo « sec qui ne rend exactement que ce qu'on lui « donne..
« — C'est un jeune homme digne de toute (( estime, a-t-elle dit en appuyant sur chaque a mot ; sir Edward a l'esprit français fondu dans « le flegme britannique. Mon mari l'aimait beau- « coup. »
(( Je sentais que je reprenais mes esprits, et deux mots, deux mots bien r simples que je dois, hélas I entendre souvent, m'ont de nouveau bouleversé. Vous ne sauriez croire, mon cher Klerbbs, tout ce que mon cœur a souffert d'aigu et de glacé à ces deux mots mon mari/ ils emportaient avec eux tant de pouvoir d'un côté, tant de soumission de l'autre!... Je n'aurais jamais cru que; daas de certaines conditions^ ces deux mots fussent aussi désolants.
HÉVA. i41
«L'arrivée de* deux étrangers qui suivaient de près le palanquin d'Héya n^'a soulagé quelques instants. Ce sont les avocats ou hommes d'affaires qui viennent s'établir ici pour débrouiller le chaos d'une immense succession.
« Ils étaient à leur aise ceux-là ; ils sont entrés comme ils entrent chez eux ; ils ont salué Héva, ainsi qu'ils auraient salué une femme ordinaire. Gomment se fait-il que tout homme qui la voit pour la première fois ne tombe pas à ses pieds ?
« Le plus âgé de ces hommes d'affaires a ouvert deux croisées pour mieux examiner la salle, car le jour baissait.
« — Ceci est très-beau, a-t-il dit, très-beau l... a Toute la maison est de même sans doute : c'est (( du vrai luxe anglo-indien ! le mort avait du « goût. Mais, dans ce désert, tout cela ne vaut « pas dix mille piastres ; nous en aurions cin- « quante mille aux portes de Madras ! Dans un « immeuble la position est tout.... Les dépendance ces s'étendent-elles bien loin, Madame ?
a — Monsieur, a répondu Héva, il est tard, je <c suis un peu fatiguée, vous causerez de ces cho- « ses ennuyeuses avec mon beau-frère. On va son-/ c( ner le diner dans l'instant. »
«Elle nous a gracieusement salués^ suivie des yeux tant qu'elle a été visible
^re. On va son-'
lues, et je rail îsible à traversin
de deux jours. Arrivez! arrivez! je serai plus fort quand je serai deux.
« Gabriel N***. »
« P. S. Goulab et Mirpour se sont dérobés aux poursuites de la justice. On les a vus^ dit-on, se pavaner, en costume européen, sur le port, à Pondichéry. D'autre part, on affirme qu'ils se sont embarqués pour Batavia.
(( N'acceptez aucune cbasse aux tigres; ne vous laissez pas entraîner, sous aucun prétexte, par ces graves fous, vos compatriotes. Oui, vous avez raison, assez de tigres ; le nom de ces animaux me zèbre la peau de lames de feu.
(( Mon touraco blanc est sans doute perché sur le volume de votre Histoire des Malabars. »
Gabriel plia cette lettre, et la déposa sur la table à côté de son lit, pour ne pas oublier à son réveil de la donner au télinga.
Puis, il voulut respirer quelques instants l'air de la nuit et la fraîcheur du lac, et s'accouda sur le balcon de sa croisée, à demi voilée par des réseaux de fleurs grimpantes à clochettes.
Les nuits indiennes ont des attraits incomparables; elles ont l'éclat des jours septentrionaux, et
elles vous invitent à les contempler. Gabriel se laissa mollement entraîner à cette séduction de la .nature; il s'oublia devant cette autre reine invisible qui lui parlait avec ses harmonies, et le caressait avec son souffle embaumé. Des gerbes de lumière douce pleuvaient des étoiles, et couvraient, comme une rosée de gouttes d'opale^ la cime déliée des montagnes et des bois : le lac copiait le firmament, et J ui renvoyait ses constellations ; mais, sur un côté de ses rives, il semblait garder les ténèbres compactes de la nuit, dans des massifs de plantes fluviales, et dans les abîmes de ses grottes. Le regard, qui ne rencontrait partout que l'enchantement et la grâce, s'arrêtait avec une sorte de terreur sur ce coin sombre et mystérieux du divin tableau d'une nuit du Tinnevely.
Gabriel détournait ses regards de cette perspective effrayante, en accusant la nature, qui jette toujours quelque point noir dans son plus bel azur et se complaît dans l'imperfection lorsqu'il lui serait aisé d'être parfaite ; puis il laissait encore retomber ses yeux sur ce côté du lac, avec cet instinct dépravé qui pousse l'homme à tout ce qui l'afflige et Tarrache à ce qui lui sourit. A force de sonder ces abîmes de ténèbres, Gabriel crut découvrir quelques mouvements de feuillages qui n'étaient pas excités par les impulsions brutales des animaux et annonçaient au contraire la pré-
f«6 JÊÈYIL.
caution calme a une -peni^ -intelligente. Tfn brait d'eau sourdeaceompagna un'craquement de branches, et une tête humaine se détacha sur la limite des ténèbres, dans tm' fond d'azur lumineux et étoile. Gabriel retiiïtson«ouffle et s'imposa' l'immobilité d'une statue, les- jeux fixés sur cette étrange apparition.
La nuit donne aux objets une grandeur indéterminée : aussi la tète qui se leva d'entre les noires feuilles parut énorme à Gabriel ; un instant il eut ridée qu'elle appartenait à un éléphant, et .son esprit préoccupé de lacrainte d'un danger vaguje se rassura. De tous les animaux qui se cachent la «nuit avec une pensée, le plus redoutable, c'est l'homme. Gabriel avait admis l'éléphant, et il se retirait de la croisée pour gagner son alcôve lorsqu'il entendit distinctement une voix humaine qui sortait de cette monstrueuse tête, et qui, réprimée par la prudence jusqu'au ton le plus bas, arrivait encore distincte et terrible dans cette atmosphère transparente qui semble faire vibrer la moindre plainte de l'insecte sous une immense coupole de cristal.
Gabriel vit ensuite dans le petit golfe des massifs ténébreux les eaux se troubler, perdre leurs teintes lumineuses et se hérisser de petites vagues, comme si des corps agiles et vigoureux les traversaient à la nage pour gagner un rivage invisible.
HÉYA* 147
Les rameaux sombres queTappaiition avait agités au bord du' lac reprirent leur immobilité de rempart d'ébène. Quelque chose de menaçant et de mystérieux venait dé s'accomplir là, mais il n'était doi\né à personne, -de le comprendre : ce. secret s'était plongé dans les abîmes de la nuit et du lac. Gabriel ne détacha plus ses yeux de ce coin du tableau. Il se posa comme une sentinelle vigilante pour garder le sommeil d'Héva, et cette pensée lui donna des frissons de joie. A Taùbe, il se félicita de sa veille, en voyant la maison se lever comme les autres jours. Cependant lui-môme n'était pas rassuré sur le péril.
Il descendit sur la t(eri>asse dèsqùll vît les jardiniers sortir de la ferme, leurs instruments sur répaule :il aborda le premier qui passa devant lui, et, après lui avoir fait quelques questions insignifiantes, il lui demanda des nouvelles de ce magnifique troupeau d^éléphants privés qu'il avait vu autrefois sur les bords du lac. Le jardinier répondit que la veuve de Mounoussamy les avait donnés au gouverneur de la colonie^ qui les avait placés au jardin zoologique de Madras.
La nuit et le lac gardèrent leur mystère. Gabriel examina de près les massifs de feuillages d'où s'était levée une tête humaine : il vit beaucoup de rameaux brisés à hauteur d'homme et de larges vestiges sur les gazons d'alentour. Il avait eu d'à-
148 EÈVA.
bord l'intention de tout dire à Talaïperi et à Héva, pour attirer leur surveillance sur ce coin de ténèbres et d'embûches ; mais il craignit que la belle veuve ne reprît le chemin de Madras si la campagne ne lui offrait aucune sûreté dans ses nuits. Il adopta donc l'avis contraire. Il résolut de ne pas révéler cette effrayante apparition et de veiller toujours dans l'ombre^ ses armes à la main, prêt à s'élancer vers le lac au moindre signe de danger, à la tête des domestiques. Cette idée lui en suggéra une autre; il regagna sa chambre^' rouvrit s£t lettre à Klerbbs. et ajouta cet autre post'Scriptum :
«Mon cher Klerbbs, oubliez tout ce que je vien* de vous écrire, et ne pensez qu'à ces derniers mots,' je les écris deux heures après ma lettre : — Arrivez, NON PAS EN vous PROMENANT, MAIS AU VOL DE LA VOILE ET DU CHEVAL. j'aI BESOIN DE VOTRE AMITIÉ. )>
Il remit sa lettre au télinga, et, trop ému des scènes de la nuit pour songer au repos, il attendit le lever d'Héva sous la colonnade du chattiram, ouverte aux rayons de Taurore.
vu