‹ HévaChapitre 8 sur 14 · UNE VEUVE DE L'INDE · texte numérisé non relu

UNE VEUVE DE L'INDE

Feinte ou vraie^ la douleur qui commence avec le veuvage subit chaque jour une décroissance notable, manifestée au moral par des velléités de sourire, et au physique par des nœuds de rubans de couleur modeste. Arrive un jour où quelque parole de gaieté tombe à Timproviste sur une veuve. Soudain un violent effort suspend la douleur, et la sombre Artémise hasarde un premier sourire d'essai. Une révolution s'opère dès ce moment. Il n'y a que ce premier sourire qui coûte. La robe est chargée de continuer le deuil.

Dans l'Inde surtout, une veuve est si enchantée de ne plus monter sur le bûcher de son mari, grâce à la conquête européenne, qu'elle doit être moins inconsolable que partout ailleurs, les épitaphes exceptées. Nous ne serons donc point étonnés de trouver la belle veuve du Tinnevely dans une phase de consolation assez prononcée quelques

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jours après sa rentrée à la maison du Lac. Cependant elle aimait, disait-on, beaucoup son mari. Gela se conçoit encore; elle s'aimait encore plus elle-même, et une jolie femme, quelque grande que soit sa désolation, craint toujours qu'une désolation trop prolongée ne la vieillisse avant l'âge et n'altère son teint. Elle ne se console pas par indifférence envers le défunt, mais par une tendresse bien naturelle pour sa beauté. On pouvait donc admettre qu'Héva aimait son mari.

Gabriel avait organisé un plan d'attaque assez babile dans un de ces moments lucides où la passion peut raisonner. Il n'était pas homme à brusquer une déclaration, dès les premiers jours, à une veuve qui aurait pu la regarder comme une insulte à sa robe de deuil. Certainement, il pouvait trouver Didon, mais il craignait Andromaque.

Avant tôuti notre jeune homme s'était décidé à étudier le caractère d'Héva, en supposant qu'elle eût un caractère^ chose rare chez une femme belle, opulente, ennuyée, étourdie, enivrée par un hymne éternel d'adorations. Il voulait aussi laisser supposer qu'il était arrivé graduellement à une passion extrême; et que son amour n'était pas une improvisation d'écolier qui s-éprend de la seule femme rencontrée dans un dësert avant de la connaître, et l'oublie à la première distraction. Aussi il adopta une tactique isavante, quiconsis-

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tait à voir Héva seulement aux heures obligées, fc l'éviter sans affectation, à la rencontrer toujours comme par hasard, à lui parler avec cette gaieté douce et naturelle qui fait rechercher un bomnle sans redouter un prétendant.

La scène effrayante et. mystérieuse que GabrieL avait entrevue la nuit de Tarrivéed'Héva ne s'étant. plus renouvelée,, le jpune. homme se. persuada, bientôt qu'il avait été dupe, de q^elqpe vision, et. sa vigilance s'endormit.*

Un matin, Héva descendit au déjeuner avec une. robe qui n'était plus deuil, mais qui n'était pas encore la parure. Elle reçut ce jour-là quelques visites de ses anciens adorateurs européens, cou* vives ordinaires desTestinsdeMounoussamy..Ges voyageurs sédentaires furent accueillis gracieusement ; Héva leur fit comprendre qu'ils pouvaient rentrer chez elle dans leurs anciennes.habitudes de commensaux et d'amis.. Ils n'étaient pas aussi nombreux que du vivant de Tépoux : c'estque la plupart se croyant compromis, au moins parleuc lâcheté innocente dans l'affaire de la chasse aux tigres, n'osaient plus rentrer sur les domaines de llndien. Gabriel n'avait pas de rivaux bien redoutables dans cette pléiade de désœuvrés amoureux; cependant il les revit avec peine. Ces hommes apportaient beaucoup d'ennuis avec eux, ils gâtaient le salon et le paysage ;,ils passaient comme

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un nuage lourd dans l'atmosphère d'azur où rayonnait Héva.

Heureusement Klerbbs arriva pour animer la scène. On était à table vers le milieu du jour ; les convives parlaient bas. Gabriel causait avec Talaïperi sur les avantages qu'on retirait de la coupe des bois d'érable à la lune de juin ; Héva causait avec sa perruche de choses plus importantes. On entendit un galop de cheval dans l'allée, et l'ombre d'un cavalier passa comme le vent sur la terrasse de la maison.

« C'est sir Edward Klerbbs 1 » s'écria la belle veuve.

Et comme tous les convives se levaient pour le recevoir, le jeune homme entra, tenant d'une main sa cravache et de l'autre une botte d'acajou.

On s'aperçut qu'il comprimait un mouvement de surprise en voyant Héva parée d'un sourire charmant et d'une robe de couleur inconsolable. Klerbbs baisa respectueusement la main de la jeune veuve et accepta de grand cœur la place offerte à son côté. Gabriel ne sut comment expliquer une douleur froide qu'il ressentit à la poitrine, et un accès de chaleur qui lui tordit les muscles du col ; il aurait mis volontiers cette double sensation sur le compte du retour de son ami; mais il y avait quelque chose de trop poignant au

fond d'une pareille secousse pour raccepter dans un sens consolateur.

Klerbbs arrivait de Madras dans un costume de dandy achevé. Il s'excusa gracieusement de se présenter ainsi en habit de voyage, promit de reprendre l'uniforme des campagnards indiens avant le soir.

« Oui, Madame, dit-il en répondant à la première question d'Héva, j'ai fait un voyage délicieux, surtout à la un, en arrivant. On ne part jamais que pour goûter le plaisir du retour.

— Et la science, sir Edward Klerbbs, où en estelle? dit Héva en souriant et présentant son joli doigt au bec de la perruche.

— La science est en bon chemin. Madame : j'ai découvert qu'on peut aller en dix heures de Pondichéry à Madras.

— Avec un bon cheval ?

— Avec un mauvais cheval voilà la beauté

de la découverte. »

La conversation s'établissait sur un ton de frivolité joyeuse qui mettait Klerbbs à son aise. Le veuvage était âgé de six mois; c'est un an dans les pays chauds. Klerbbs jugea la position et le terrain du premier coup. Il adopta des allures lestes et fringantes ; il se mit au niveau de la douleur modérée qui régnait au logis, et ne fut nullement déconcerté par la présence^ du frère de

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Mounoassamy, qui lui-môme avait un visage consolé. Pourtant la conversation prit bientôt une tournure étrange^ surtout aux oreilles de Gabriel; Héva s'y révéla sous un jour tout nouveau, qui jeta notre jeune amoureux dans de singulières perplexités.

Héva se renversa nonchalamment sur' le dos« sier flexible de son fauteuil et fft cette question :

« Où en êtes-vous de Y Histoire des Malabars^ sir Edward ?

— Je l'ai, Madame^ je la tiens,

— Vous Tavez enfin trouvée?

— Non, je Tai faite.

— En langue indienne?

— Non, traduite de l'indoustani sur Tori-' ginal.

— Qui n'existe pas !

— Est-ce ma faute, Madame, , s'il n'existe pas ? Peut- on forcer un original à exister? Soyons raisonnable... Ah! Madame, xe m'aperçois que vous êtes constante : voilât, toujours Sliga, votre perruche favorite..

— Toujours, sir Edvvard ; elle: est adorable, elle mord comme un ange..

-— Tout votre peuple se porte biai. dans les volières^ Madame?:

— J'ai perdu Liza»

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-^ Ah ! cette paavre bote 1 Liza ! qui chantait si bien et qui caressait comme un démon.

-— Morte, sir Edward..

—"A ppopos, j'ai va vos éléphant&> à Madras; ils maigrissent à vue d!<Bil: ils m'ont reconnu;, ils" veulent reroirTotre lae : l'un d'eux^w^eL monti^ de la trompe six pieds- d'eau bourbeuse, et il a secoué sa tète. — Hélas I me disait^il, voilà, maintenant notre beau, lac de Tlnnevely I Je leur ai promis d'écrire aa gouverneur pour leur faire creuser un bassin. Vous voy^z. Madame, que, dans mon voyage, toutes les )branches de la science ont été cultivées avec. quelque succès.

— - Gomment donci mais c'est merveilleux tout' ce que vous avez £ait en si peu de temps! la traduction de V Histoire des Malabars, et une visite à mes éléphants !

— Et trente'-trois lieues en dix heures I

— Ahl j'oubliais celai pardon, sir Edward; vous avez fait tant de choses, qu'il est permis d'en oublier une, à la table des matières. Par le serpent Ananta ! comme disent les Indiens, je ne suis point étonnée que votre départ ait été si précipité, et votre court voyage si long. Eh ! mon Dieu I vous aviez le Gange à boire !

— Non, Madame, plaisanterie à part, ce petit voyage aura quelque résultat; vous verrez. »

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Héva, sur cette phrase, hasarda le premier éclat de rire de son veuvage. Gabriel sourit du bout des lèvres. Les convives étaient ébahis.

« Avez-vous eu quelques aventures amusantes?

dit Héva revenue au sérieux.

— J'ai failli en avoir deux. La première à Bengalore ; j'ai eu le projet d'enlever Lakhmi, la statue de la déesse de la beauté ; j'en aurais fait don à la galerie nationale de Londres ; mais sir Wales l'avait achetée et laissée sur place dans sa pagode de Bengalore» où il va la saluer deux fois par jour : fantaisie d'Anglais ! J'ignorais cette circonstance, et, croyant que L^ddimi appartenait au public voyageur, je l'avais descendue de son pié- ' destal et placée sur un ^am, traîné par deux bœufs. Je me votais déjà des remercîments au nom de la science, lorsque sir Wales, qui venait faire sa première adoration à Lakhmi, m'a renconh^é triomphant comme Paris enlevant Hélène. Nous avons eu une discussion fort vive, et un duel au pistolet dans la pagode déserte de Bengalore. J'avais pour témoin la statue de Warahavataram, incarnation de Wichnou en sanglier; le témoin de sir Wales était Matsyavalaram, l'incarnation en poisson. Sir Wales a reçu une balle dans le gras de son épaule, qui est heureusement fort gras. Touché de son malheur, je lui ai replacé Lakhmi sur son piédestal ; il m'a exhibé ses titres

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de propriété. Je me suis excusé ; nous nous sommes quittés bons amis.

— Et votre seconde aventure, sir Klerbbs?

— La seconde est un secret.

— Ah I vous avez des secrets pour vos amis, sir Edward, ce n'est pas bien I

— Moi 1 je n'ai point de secrets I je suis tombé dans le secret d'un autre, voilà tout.

. — Quelque belle brahmanesse, au teint d'érable, que vous avez conduite à Madras?

— Oh I vous serez à mille lieues de mon secret, tant que vous ne sortirez pas des brahmanesses I

— Sir Edward, dit Héva en se levant, donnezmoi le bras, et allons respirer un peu de fraîcheur sous les arbres : on étouffe dans cette salle. »

On se divisa deux à deux ; Gabriel seul ne prit aucun compagnon de promenade : il voulait méditer sur ce bizarre entretien, si frivole en apparence, et qui semblait cacher au fond une intimité significative entre la belle veuve et sir Edward Klerbbs.

Héva et le jeune Anglais se promenaient d'un pas négligent, et ils avaient l'air de continuer la conversation de la table. Héva marchait avec sa gracieuse nonchalance de créole, son bras suspendu au bras de Klerbbs, et, par intervalles, les boucles de sa chevelure superbe s'agitaient, sous un accès de gaieté triste, comme de petites*vagues

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d'ébène sur l'ivoire velouté des épaules. Klerbbs abattait^ comme Tarquin, du boiit de sa cravache, la tête des fleurs agrestes qui dépassaient le niveau du gazon. Des éclats de rire mélodieux,, que les femmes, dans de certaines occasions, puisent à la source des pleurs retentissaient sous le portique sonore du chattiramé

Gabriel suivait de loin tous leurs mouvements, et ses lèvres convulsives semblaient vouloir expri^ mer un monologue de désespoir, qui mourait sur elles; devant ses yeux, tous les objets avaient changé de forme et. de couleun. Le lac, d'un vert limpide, était plombé comme le Cocyte ; les arbres se déguisaient tous en cyprès: un crêpe, sombre, étreignait les rayons du soleil; la>campa^e prenait Taspect d'un cimetière, et Tair murmurait des plaintes confuses, comme les paroles, souterrainesr des morts I

Enfin, Gabrieléprouvalasensatioade^ràme du purgatoire soudainement amnistiée^ en voyant le bras d'Héva se détacher de Klerbbs. L'entretien mj^érieux était sans doute épuisé. La veuve marf cbait vers son beau->frère Talaïperi, ^ Klerbbs vers Gabriel.

Avec une étourderie^brusque et feinte^ Klerbbs serra les mains de son ami, qui se les laissa serrer, et lui dit :

a Enfin, mon cher Ga;briel, nou& voilà l'un à

l'autre. C'est pour vous que j'arrive, et j'ai failli voir tomber le jour sans vous parler... Eh bien! qudle étrange figure avez-vous?... Vos mains sont froides, avec trente -trois degrés Réaumurl... Voyons... parlez... Pourquoi m'appeler du fbnd du Coromandel pour me tendre une main glaeée et garder un silence de fantôme ?

— Sir Edward, ôtes-vous mon ami? dit GTabriel d'une voix qui cherche la respiration à chaque syllabe.

— En doutez-vous?

— J'en douterai si vous me reftisez ce que je vous demande.

— - Demandez, demandez.

— Il faut que vous partiez sur-le-champ.

— Ah! pour le-coup'I laissez-moi rire un peu... C'est pour cela que vous m'avez appelé?... Pour me^ congédier?... Mais songez que j'ai fait cent vingt lieueiïtout d'un trait I Êtes-vous fou, Gabriel?

— Oui.

— Mon Dieu I quel oui! Comme vous avez dit ce om'f Je voudrais prendre ce oui/ et l'empailler pour le donner à Talma.

— Sir Edward, voudrier-vous avoir la bonté de parler une minute 'sérieusement?

— Je le veux bien.

' — Savez-vous que j^aime cette fémme, sir Edward? que je l-aime'd^un amour effréné, comme

on doit aimer dans ce pays et avec ce soleil? d'un amour qui s'est formé de toutes les passions que le ciel de Tlnde a versées dans ce désert, et qui n*ont trouvé^ depuis la création, que moi pour les recueillir et m'en incendier le cœur?

— Après, Gabriel?

— Consentez - vous à partir maintenant, sir Edward?

— Où voulez-vous que j'aille, Gabriel? j'ai

épuisé rinde Voulez-vous me forcer à fonder

une seconde ville? Vous savez que cela porte* malheur

— Sir Edward, il y a des limites à la raillerie, entre amis I dit Gabriel avec une dignité menaçante.

— Donnez-moi votre main, Gabriel, ditKlerbbs affectueusement; vous me croyez votfe rival,

n'est-ce pas?... Vous êtes dans l'erreur Un

jour, un jour solennel souvenez-vous-en I... je

vous dis que je n'aimais pas Héva C'était un

de ces jours où l'on ne peut mentir D'ailleurs,

je vous connaissais à peine. Aujourd'hui, je ne l'aime pas plus qu'alors

— Vrai ! bien vrai, Klerbbs I

— Sur mon honneur de gentilhomme, je n'ai jamais aimé cette femme I

— Les apparences sont bien trompeuses, alors!

— Comme elles le sont souvent dans les affaires

de la vie, comme elles le sont toujours dans les passions.

— Et pourquoi ne l'aimez -vous pas, cette femme? »

Gabriel fit cette question par étonnement et par curiosité ; mais, au fond de ces deux motifs, H y avait un sentiment étrange et inexplicable. Gabriel voyait quelque chose dé vaguement injurieux pour lui et pour Héva dans cette froide indifférence de Klerbbs. On sent quelques grains d'estime dans la provision de haine que l'on porte à un rival : on lui sait gré d'abord de la préférence donnée à la femme qu'on aime, et après on le déteste cordialement.

Klerbbs recula de deux pas devant cette question de Gabriel. Celui-ci la répéta.

« Bien I voilà maintenant qu'il va s'irriter contre moi parce que je n'aime pas son Héva ! dit Klerbbs en riant.

— Oui! pourquoi ne pas l'aimer, puisqu'elle vou^ aime?

— Elle m'aime I elle m'aime 1 dit Klerbbs avec accompagnement d'éclats de rire; où diable avezvous découvert cela?

— Il faut être aveugle pour ne pas le voir.

— Vous étiez aveugle quand vous l'avez vu, mon ami!

— Klerbbs, vous me trompez avec une adresse

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infernale; vous avez. Fjesprit français et le génie anglais.

— Gabriel^ ayez confiance en moi.. Votre esprit français parle des femmes légèrement et à tout propos; notre génie anglais ai plus de réserve; Doit-on^ parce qu'une femme est dix fois million^ naire, la ruiner dans sa réputation? Voilà donc ce. que TOUS exigeriez, de moil Heureusement Héva^^ ne peut être ruinée ni dans sa fortune ni dans son honneur. Remarquez bien^ Gabriel, mon geste, mon visage et ma voix sont sérieuxw.... vous' doutez encore!... quelle méfiance achaméel.««. Voyons, que faut-il fsdre pour, vous mettre à votceaise et vous calmer l'esprit?

— Il faut partir.

— Je partirai Quand?

— Aujourd'hui.

— C'est bientôt Gabriel si vou9 remettiez

mon exil à demain?

— Ce diable d'homme! on ne sait jamais s'il parle sérieusement ou non I .

— Gabriel, il faut vraiment que nous ayons été* dévorés tous deux par destigres et des a^tom«^' pour que je me résigne à subir les tortures quf vous me donnez depuis une heure ! Mon amitié

montre une patience à toute épreuve Gabriel,

je vous jure, foi de gentilhomme, que je partirai demain!

— €'estimpossihley demain I....Si je vous revois

encore une fois..... deux minutes votre bras

au bras de cette femme. elle riante ou mélancolique, comme tantôt*..... vous familier, comme ua homme heureux;.... elle, avec cette. grâce d'enfer qui damnerait, un. ange du paradis I... vous, avec ce visage calme qui ne désire rien..... Si je vous revois ce soir à table, votre x^oude touchant, le sien, votre pied susr la frange de sa robe;, si je vous revois à la nuit tombée, elle, et vous, regardant les mêmes étoiles, foulant les mômes gazons,, cueillant les mêmes fleurs j respirant les mêmes, parfums, je sens que mayauvre raison ne.luttera pas contre mon désespoir ; je sens que mon front se brisera, et que malgré moi mes pieds emporteront ma tête jusqu'à vous deux, ma tête, avec des y^ir sanglants, des lèvres d'écume, des sourires de foui Klefbbs^. sauvez-moi de cette, désolationl Partez! partez! )>

Klerbbs prit les mains de Gabriel.

<c Je partirai.... dit-il d'une: voix dont, l'émo^ tion garantissait la sincérité.... je partirai, Gar briel.... mais, avant de partir, je voudrais au moins savoii: pourquoi je suis venu.... Vous aviez sans doute un motif quand vous, m^avez appelé?. ... Quelque grand danger?... »

Gabriel mit ses mains sur son front comme pour recueillir ses souvenirs.

(( Voulez-vous que je vous montre votre lettre, Gabriel?

, — Ahl... je me rappelle!... oui.... il y avait un danger... je le croyais, du moins....

— Je l'ai cru aussi, moi.... je suis arrivé avec ma boîte de pistolets et en costume de bataille, en habit de bal, pour ne pas être enterré comme un paria, en cas de mort. J'entre, et je vous trouve à table I à table avec Héval avec Héva que je ne croyais plus revoir.... quelque jour vous saurez pourquoi.... car, puisqu'il faut tout dire, lorsque je suis paHi, Gabriel, c'était sans projet de retour... je comptais 4iie plus vous rencontrer qu'à Paris. J'allais à Tranquebar pour une affaire qui m'occupe depuis mon arrivée dans l'Inde.

— là Histoire des Malabars.

-»Bah! cette histoire est un conte I... Je vais vous dire mon secret.... Ce n'est pas mon habi* tudededire des secrets.... J^allais à Tranquebar pour me marier. »

Gabriel fit un bond comme un tigre frappé au front d'une balle.

« Oui, Gabriel, poursuivit Klerbbs. J'épouse la fille du consul anglais, une jeune demoiselle charmante, avec laquelle on m'a fiancé à Londres. Je me désennuyais en courant l'Inde pour attendre la majorité nuptiale de miss Erminia, ma belle prétendue, dont je suis raisonnablement

fou. Cette ancienne passion m'a sauvé d'Héva. Maintenant vous savez à peu près tout. Êtes-vou? content? Non, pas encore?... Voulez-vous voir vingt lettres de mon futur beau-père, sir Dunglas W..., consul à Tranquebarl Voilà mon portefeuille., i. lisez.,.. Voulez-voug voir le portrait de ma femme à douze ans, une miniature de Swift? la voilà sous mon jabot de batiste, en épingle : un portrait pas plus grand qu'un half-crown. Voulez-vous voir miss Erminia, ma prétendue? venez à Tranquebar : ce n'est qu'à trente lieues de Pondichéry ; vous connaîtrez une ville curieuse ; les Indiens la nomment Taragambouri, la ville des (mdes de la mer l Voulez- vous danser à mes noces? Venez le 24 juillet prochain, vous signerez au contrat.

— Klerbbs, dit Gabriel profondément ému, s'il y a au monde une amitié sainte, c'est la nôtre elle a été contractée dans une nuit formidable elle fut écrite en caractères d*étoiles dans le ciel elle était vieille d'un siècle le lendemain. J'ai foi dans cette amitié. Excusez mes doutes, ils sont le triste fruit d'un amour qui, dans son délire, méconnaît l'amitié.... J'ai été injuste.... oui.... vous avez besoin de repos.... vous partirez demain.

— BienI vous me donnez un sursis.... je vois que je n'ai encore gagné que la moitié dç votre confiance.

— C'est rel le 1 c'est elle maintenant que je crains I... une femme j^me, viife, capricieuse, paissionnée, libre, maltresse de ses actions..,

— J'entends, vous redoutez une scène à laPntiphar... eh bien I nous ne nous quitterons plus jusqu'à demain.... Vraiment, vous, avez un visage d'agonie ; je veux vous ménager :comme un convalescent ; je veux mettre du luxe. dans la complaisance de mon amitié. Je ne verrai qu'avec vos yeui, je ne marcherai qu'avec -.vos pieds^ je ne dormirai qu'avec votre sommeil. Ës^ce assez ?

— Non.

— Ahl GÉabriel, vous mettez da luxe dans votre exigence.

— Mon Dieu I est-ce ma faute à moi si je sens toujours bouillonner mon sang au souvenir des regards qu'elle vous a lancés I au souvenir de son cri de joie qui saluait ce matin votre arrivée.... Klerbbs, donnez-moi la vie, accordez-moi une dernière faveur : rompez violemment avec cette femme; je veux que vous ayez le courage d'être son ennemi.

— Donnez-moi un plan d'attaque.

— Vous savez combien elle aime Sliga, sa jolie perruche.»..

— Oui.... elle n'aime que cela.t..

— Je vais la tuer sur son perchoir. »,«

— Pauvre bête I

— Et quand Héva désolée demandera l'auteur de ce crime, vous direz : C'est moi I

— Gabriel^v c'est votf e iilermèi>e ? jazigen^,. a'estce^pas?

— Oui, Klert>bs.

— Je dirai : C'est moitié,., mais, pour ne ipas mentir, je vais moi-même tuer l'oiseau. »

Et Klerbbs fit quelques pas résolus dans la direction de b maison; Gabriel île retint vivement.

ic Je suis content, dilril, je tiens votre dévouement pour accompli. Laissons vivre Sliga....

— Avouez, Gabriel, que vous êtes aussi un, peu jaloux de la perruche*

— .Je suis jaloux de tout : jaloux de la fleur qu'elle touche, de l'arbre qu'elle regarde, du hamac* qui laberee, de l'air qui J'environne, de la brise qui joue dans «eâ cheveux, de l'Indri qui lutine avec elle; jaloux de. tout ce qui lui donne .un sourire, une larme, un bonhe&r,

— Alors, mon cher Gabriel, remerciez les. tigres I Eh I que deviendriez-vous, mon pauvre ami, :si son puissant mari vivait encore? Avec un peu de mîsony Gabriel, on se console, de la jalousie de l'arbre, de la fleur, de la brise, de l'oiseau;. mais un mari! un mari!.... vous seriezi mort étranglé par le désespoir I

— MortI

— -> Que les tigres soient béniâl.... Maintenant,

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Gabriel, il faut que je vous donne le secret de mon dévouement pour vous, car ce dévouement . vous paraîtrait fabuleux si vous aviez votre sang-froid. Il n'est sorte de service que je ne sois prêt à vous rendre. Si j'aimais Héva, je vous l'aurais sacrifiée ; juge^ de mes dispositions à votre égard. Vous m'avez tantôt rappelé la terrible nuit qui commença notre amitié; vous n'avez oublié qu'une chose, un cri, un seul cri d'héroïsme, un cri élancé de votre poitrine avec un accent de vérité sublime qui vibre encore dans mon cœur. Vous l'avez oublié, vous?

— Probablement....

— C'est bien esprit français de l'oublier, c'est bien génie anglais de s'en souvenir. Toujours donc je ^e rappellerai cette scène de l'arbre du Lutchmi, lorsque vous vous écriâtes, les mains dans vos cheveux et les yeux étincelants de courage : Oh I il faut le secourir à tout prix!.... Celui que vous vouliez secourir... c'était le mari d'Héval

— Encore aujourd'hui, s'il vivait, j'irais le secourir dans le même danger. Il me semble que tout cela est fort naturel.... N'avez-vous pas fait la même chose, vous ?

— Moi I je vous ai retenu I Je ne me sens pas assez d'héroïsme pour affronter tous les tigres du Bengale au bénéfice d'un mari indien. J'adore à. genoux celui qui le fait, mai$ je ne l'imite pas»

Or, maintenant, s'il y a un homme digne d'Héva, c'est tous; oui, vous avez gagné ce paradis.

— En attendant, je suis à Tenfer.

-» Patience I mon cher damné, tout finit dans ce monde, même le malheur.... Assez de lamentations aujourd'hui... notre absence sera remarquée... Rentrons, Gabriel... Me permettez-vous, mon ami, de proposer une partie d'échecs à votre Héva?

— Non.

— Quel non sec ! C'est l'élixir du despotisme en trois lettres.... Ah I je vois qu'il vous reste encore au cœur une ombre de défiance.... je veux l'effacer.... Gabriel, vous croyez qu'Héva m'aime... vous le croyez ?;.. Eh bien I Héva me déteste ; en

voici la raison : je suis le seul homme qu'elle n'a pas enchaîné à son palanquin. Elle m'a prodigué les agaceries en pure perte; elle m'a donné de ces regards qui font mourir, et j'ai vécu ; elle a chanté à mes oreilles des mélodies de sirène, j'étais sourd. Si j'eusse donné dans le piège, elle aurait, le même soir, mêlé mon nom aux éclats de rire qui réjouissaient son mari. Je n'ai pas voulu donner ce plaisir à l'un et à l'autre ; mais Héva, l'orgueilleuse, a regardé ma froideur étudiée comme une insulte à ses charmes toujours victorieux ; elle n'avait point d'amour à me donner, elle m'a donné de la haine. Ce matin, elle a cru

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que mon retour était un repentir : mon langage Ta détrompée. Enfin, elle m'a retiré sa haine pour me donner son estime, là^ tantôt, en tête-à-tôte sous les arbres, lorsque je lui ai dit mon secret, en lui annonçant mon mariage et mon ancienne passion pour miss Erminia. Gela donnait pleine satisfaction à son amour-propre de coquette, et elle m'a quitté joyeusement avec ces mots : a Ah t sir Edward, si votre cœur eût été libre, vous m'au« riez aimée I — Adorée à genoux I » lui ai-je dit. Et vous l'avez vue courir comme une gazelle vers son beau-frère Talaïperi. »

Le rayon du sourire et l'éclat de la jeunesse reparurent sur le visage de Gabriel. Les deux amis échangèrent encore quelques paroles affectueuses, et se dirigèrent vers l'habitation.

Gomme ils traversaient la terrasse, un des amoureux espagnols, dont le nom avait quatre, noms et trois Y, les aborda tristement et leur dit:

«Vous ne savez pas la nouvelle, Messieurs?

— Nous ne savons pas la nouvelle^ répondit Klerbbs.

— La voici : les deux.hommesd'aifaires.de madame arrivent à l'instant de. Madras, et ils annoncent la décision du conseil colonial. .Toute la fortune de Mounoussamy. appartient au frère. Iléva n'aura rien, pas môme sa .dot I

HÉVA. ITl

— Héva est rainée I s'écria Gabriel transporté de joie. Oh I tous les bonheurs m'arrivent aujourdTiuil

— C'est un coup de politique anglaise^ dit l'Espagnol, qui ne fit aucune attention au cri joyeux de Gabriel : c'est un coup de juge anglais. On a. voulu assurer la plus, grande fortune de l'Inde contre les caprices d'une femme, et la maintenir sur la tête d'un Indien dévoué qui sera naturalisé Anglais au premier jour. Quelle injustice I môme la dot !... On dit qu'il n'y a pas de contrat*.

— C'est sagement jugé,. dit.Klerbbs, j'approuve ladécision. »

L'Espagnol regarda Klerbbs fiicement et courut annoncer la nouvelle à ses compagnons d'infortune amoureuse.

« Maintenant^ dit Gabriel à Klerbbs, je suis à mon aise vis-à-vis de la belle veuve. Ma délicatesse est en bonne position. Je tremblais à l'idée qu'elle ne prit mon amour pour une spéculation d'aventurier. Ce soir même, je brusque ma déclaration» Qu'en pensez- vous?

— Oui ; le moment est favorable. Si elle vous ménage un tête-à-tôte, prenez l'occasion aux cfae- 1 veux.»

I En entrant dans le vestibule, ils trouvèrent Talaïperi et les deux hommes de loi qui s'entretenaient à voix basse de l'affaire de l'héritage; Héva,

nonchalamment étendue sur un divan^ souleva sa tête et leur dit : .

a Messieurs^ voilà une heure que vous murmurez des phrases ennuyeuses à mes oreilles. Allez dire aux juges coloniaux qu'ils sont des sots, et que tout soit fini. »

Puis, s'adressant aux deux jeunes gens, elle leur dit d'un ton de gaieté charmant :

(( Messieurs, félicitez-moi, je viens de perdre dix millions.... Voulez-vous les jouer aux échecs^ sir Edward ?

— Madame, dit Klerbbs, je ne suis pas assez riche pour faire votre partie, il vous reste votre grâce et votre beauté. Si j'étais le Pérou, je me jouerais contre ce reste de votre fortune.

— Et le Pérou perdrait ! sir Edward.

— Tant mieux pour le Pérou I il serait bon à quelque chose, au moins. Je ne refuse pas de faire votre partie. Madame, mais vous gagnez avec une promptitude désespérante pour moi.

J'ai rhonn.eur de vous proposer un adversaire plus digne de vous.... mon ami Gabriel. Il a joué avec Deschapelles à Paris, et avec le brahmane Tiéki à Djaggemat.

— Et j'ai perdu, dit Gabriel en s'avançant de quelques pas avec une vivacité déguisée en nonchalance.

— Ah! dit Héva, monsieur a joué avee Deschapelles 1 quel avantage vous faisait-il ?

— J'en rougis, Madame, il me donnait IdL pièce»

— Mon oncle, le grand-juge de Batavia, recevait de M. Deschapelles le pion et deux traits. Us ont joué à Anvers. Voulez-vous bien placer vos pièces, monsieur Gabriel.... vous mettez votre reine noire sur la case blanche !.... vous ôtes distrait. ••• vo^ pions ne sont pas en ligne.... Bien maintenant! à vous le traita monsieur Gabriel, je suis chez moi.... ah I le gambii de la reine I c'est du nouveau dans rinde....

— Mais vous n'intéressez pas la partie ! dit Klerbbs.

— Oui, c'est juste.... voyons, prenons un enjeu....

— L'honneur, dit Gabriel.

— Quelque chose de moins, dit Héva, et qui ne soit pas si cher.

— Me permettez-vous de faire votre jeu, Madame ? dit Klerbbs.

— Faites, sir Edward.

— Si Gabriel perd, il vous écrira un madrigal dans cette langue française que vous aimez tant I Si vous perdez, vous lui donnerez votre perruche qu'il aime tant.

— Accepté I dit Héva.

174 HÉTiU

— Je vais préparer une oage pour Sliga, dit Klerbbs.

-^h ! dit Héva^ sir Edward; ne faites pas tant le» fanfaron pour le. compte. d'autruL... Échec au roil

— Déjà I dit .filerbbs ; au quatrième coup, vous avez^ , Madame, , des prétentions au ma/?... C'est làcoup du berger I il n'est pas neuf...» c'est un. berger indien qui Ta inventé. .

— J'ai perdu ! dit Gabriel..

•I» Maiç c'est une surprise 1. dit. Héva,; recom* mençons.

— Je ne sais pas jpuer, dit Gabriel en riant ; vous le voyez.

•— Alors, payez, dit Klerbbs, voici mon crayon et du papier de Chine. »

Gabriel écrivit alors ce sonnet.:

A mCE * BEXCB VEtJTET.

Partout J'ai promené ma fortune inconstante l'ai firanefai, du cap Hornaur glaces des ^Lapons, Les mers sur les vaisseaux, les fleuves sur les ponts; Bien des nuits J'ai dormi sous l*arbre et sous la tente

Polaires océans où tombent les harpons, Blancs déserts sablonneux, solitude éclatante. Tout m'attire et me idalt, ttotesone me- tente ;, Dès qu'un pay9 lointala mfappelle,^je réponds.

Tai vu l'Américain noir et nu dans sa case; Cent fois, comme d'habit, J'ai changé de climat; J'ai bu l'eau du Niger, du Nil ^t du Tàkase.

vâyA. 17&

rdlaifl chereher Tamoar ma. harems du Gaacase ; La reine de ces lieux, me fixant sur ma case, Avec ses beaux yeux noirs m*a fait échec et mail

« C'est charmant, monsieur Gabriel ! dit Héva m prenant le papier, laissez-moi le relire.

— Ce serait assez bon à Drontheim, dit Klerbbs, chez rérêque dislande, qui est le premier joueur d*échecs des pays froids ; mais au cœur de l'Inde, ce n'est pas assez brûlant, mon cher Gabriel 1

— Taisez-vous donc, sir Edward, dit Héva en le frappant au visage avec une tige de réséda fleuri, vous êtes un vilain jaloux. Ces vers sont charmants i sir Edward n'en a jamais adressé de meilleurs à. miss Erminia.

— J'attends sa majorité, je respecte les mineurs. On est très-médisant à Tranquebar.

— Monsieur Gabriel, dit Héva^. j'allais vous offrir votre revanche aux mêmes conditions ; mais voilà mon cher beau-frère qui a son sixième secret d'âJujourd'hui à me dire à l'oreille; je comprends son signe. Peutrétre veut-il me rendre mes dix nûUions.... Je suis désolée de vous quitter, Messiearsy.pour dix millions. »

Héva se leva et présenta sa main à Gabriel avec un» grâee dej^ine reine. Le jeune homme, ivre do joie, oublia qu'il avait des lèvres et baisa la main avec le front.

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