‹ Hier, aujourd'hui, demain [microforme]Chapitre 10 sur 14 · TO PP PT TOP TS EIRE · texte numérisé non relu

TO PP PT TOP TS EIRE

Besoins de l’industrie et du commerce — Ruine du crédit national — Impôts rétroactifs et emprunts “ nationaux ”

Il en sera des provinces, des municipalités, des corps publics de toute nature, comme du gouvernement fédéral; de l’industrie et du commerce, comme’ de l'Etat.

Tout le monde va avoir besoin d'emprunter, au moment même où les capitaux seront le plus rares, où la situation financière du pays sera le moins enviable,

Le capital européen, déjà entravé par les causes que je viens d'indiquer, prendra d'autant moins le chemin du Canada, pour se placer dans nos industries, que le gouvernement et le parlement s'appliquent davantage à ébranler la confiance nécessaire au crédit public et privé du pays. Dans cet ordre d'idées, je ne sais rien de plus désastreux, de plus antipatriotique, que la décision du gouvernement d'imposer des taxes rétroactives à toutes les sociétés commerciales. Quelles que soient les exigences de la situation où ils se sont empêtrés, nos ministres auraient dû tout essayer avant d’en arriver là.

Ils auraient dû taxer dès le début de la guerre. Mais voilà! il ne fallait pas refroidir le patriotisme impérial, l’ardeur guerrière,

La seule imposition de fortes taxes de guerre aurait suffi, il est vrai, à ralentir l'importation du Capital étranger. La rétroactivité des impôts va créer une impression désastreuse. C’est l’étranglement de la poule aux œufs d'or.

En voulez-vous un exemple concret ? Des industriels canadiens s'étaient abouchés avec des capitalistes américains pour établir une nouvelle industrie au Canada. Les calculs étaient faits; les conditions presque arrêtées. Arrive le budget de 1916 et l’annonce des impôts rétroactifs : les Américains rompent sans hésiter. “Nous ne pouvons, disent-ils, risquer notre’ argent dans un pays où tout est à la merci des politiciens et de leurs fantaisies” Ils ont raison. On peut tabler sur une situation acquise, tenir compte des impôts actuels. On peut même, jusqu’à un certain point, pourvoir, par une majoration annuelle des prix de vente, aux impôts qui s’accroîtront, d'année en année. Mais allez donc arrêter des précisions, faire des calculs, dans yn pays où l'Etat peut venir vous dire dans cinq ans, dans dix ans : “ Nous nous étions trompés dans nos prévisions. La guerre a duré plus longtemps, a coûté plus cher que nous ne lavions pensé. Nous imposons aujourd’hui un tant pour cent de plus sur les profits du capital, ou sur les revenus de tout le

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monde; et nous faisons remonter cet impet à deux ans, à cinq ans, à dix ans en arrière, Tout pour sauver l'Empire ! !°

Ce n'est pas seulement le capital européen qui fera défaut à l'industrie canadienne, Le gouvernement à déjà fapé nos banques et nos capitalistes pour cent millions d'emprunt de guerre, Hse prépare — M, Fosren nous en a loyalement prévenus — à ieter un nouveau coup de fief dont il attend le double, Voilà donc trois cents millions d'épargnes canadiennes qui seront, à leur tour, jetés * dans le gouffre du militarisme européen ”, Pour l'instant, l'opération est facile: les banques et les épargnistes, assagis — trop peut-être — par la crise économique, ne veulent rien risquer dans les entreprises hasardeuses ou simplement nouvelles, Et puis, le marasme de maintes industries laisse dormir i'épargne. Mais, après la guerre, le ré, sil économique va opérer comme une pompe à succion, partout où se trouve le numéraire, Tout ce que l'on aura enlevé aux banques et à l'épargne pour le jeter dans les œuvres improductives de la guerre, l'industrie et le commerce en seront privés au moment le plus précieux. Vous pouvez être certains que le gouvernement fédéral ne rendra pas à ses créanciers canadiens, avant échéance, les millions qu'il leur aura empruntés pour dix ans, pendant la guerre, Le voulüt-il qu'il en serait totalement incapable.

Le plus clair résultat de l'établissement des emprunts “ nationaux ”, pour des fins étrangères au pays, agrémenté du principe spoliateur de l'impôt rétroactif, va être de paralyser l’éparg#ne nationale et de la tenir écartée du commerce et de l'industrie, sinon de la chasser du pays. au moment où le pays en aura le plus pressant besoin.

Raréfaction de la main-d'œuvre — A qui profite l’enrôlement ? — Importation de métèques

‘Un autre désordre économique, non moins grave, né de la participation intense du Canada à la guerre, c'est la raréfaction de la main-d'œuvre agricole et industrielle,

Déjà les voix les plus autorisées s'élèvent pour signaler le danger, C'était, l'autre jour, l'an des fonctionnaires supérieurs de l'Etat, M. JAMES, commissaire de l'Agriculture, qui mettait le pays en garde contre le danger de dépeupler les campagnes au profit de l'arméet., C'était, plus récemment encore, . LORD SHAUGHNESSY qui faisait entrevoir aux pontifes monnayés du Board of Trade, en présence du ministre de la Miilce, la sombre

1 Cet avertissement est commenté dans le Financiat Times (de Montréal), du 26 février.

perspective de l'arrèt de maintes sources de production agricole et industrielle, taries par l'enrôlement à outrance, Le président du board, M. WaLken, a fait sonner la même note pessimistet, Voilà assurément des hommes que personne ne songera à taxer d'incivisme, de * déloyauté ”, de conspiration contre le salut de l'Empire et les intérêts des Alliés, de connivence secrète avec les * Huns ", les * Vandales ", les * barbares teutons ”,

Un journal de lingue anglaise, consacré à la défense des intérêts économiques, le Financial Times (de Montréal), a fait écho aux avertissements salutaires de M. JauEs:. L'organe méme de la milice Canadienne, la Canadian Military Gazette, commence à tirer sur les basques d’habit des agents recruteurs:, Elle à démontré que chaque recrue faite à la campagne supprime virtuellement deux producteurs agricoles; car — dans les familles anglaises surtout, — une fois le fils parti, le père, découragé, incapable de suflire à la tâche, abandonne la ferme. “Avec un quart de million de notre population la plus active “déja sous les armes, dont plusieurs dizaines de mille enlevés “à la ferme; avec une Propagande active pour recruter dans “les comtés des régiments entiers: — on peut être assuré que “ l'armée des travailleurs agricoles (the farm labor market), “ déjà fortement entamée avant la guerre, va être terriblement “ décimée en 1916.” Le résultat, la Military Gazette le redoute même au seul point de vue de l'efficacité de notre effort militaire, de l'aide que nous prétendons apporter à la cause “ de la civilisation et de la démocratie ”,

Envisagées du point de vue canadien, les conséquences vont être plus désastreuses encore. La cherté des vivres va continuer d'augmenter; la population ouvrière, découragée, va reprendre comme autrefois le chemin des Etats-Unis: et le Canada, privé de bras robustes autant que de Capitaux, sera impuissant à prendre sa part du renouveau économique du monde, après la guerre,

En somme, cet enrôlement à outrance n'est utile qu'à une classe de gens : les soldats eux-mêmes, dont une forte proportion ne verra jamais le feu des Allemands et va vivre aux dépens de la nation, à flâner, un an, deux ans, trois ans. Naturellement ceux à qui l’enrôlement profite davantage, ce sont les majors d'occasion et les sergents recruteurs, qui se font de bonnes rentes, en arrachant à un travail utile tous ces malheu-

1 A la réunion du 9 mars dont il est question plus haut, 2? Numéro du 26 février 1916.

3 Dans un article dont je n'ai pas la date mais que le Weekly Sun (de Toronto) a reproduit le 23 février 1916.

FRA ALL et pas Late are are

reux jeunes gens, qui fainéantisent dans les camps et les villes de garnison, sans profit pour personne,

Le péril économique qui résulte de cette politique criminelle est si évident qu'il a fini par éveiller l'attention de nos politiciens, quelque hypnotisés qu'ils soient par le souci du “ salut de l'Empire ”, Qu'ont-ils imaginé pour remédier au mal? Ils envoient aux Etats-Unis des agents recruteurs chargés de remplir les cadres de l'armée agricole. Non contents d'inviter une population étrangère à venir remplacer nos nationaux, sacrifiés au “ salut ” de l'Angleterre et de la France, “nos deux mères-patrie ”, ils promettent à ces métèques l'exemption de tout service militaire!

Que la guerre dure encore deux ou trois ans; que le Canada soit attaqué par l'Allemagne victorieuse, comme l'affirment nos “hommes d'Etat ”, ou par les Etats-Unis ou le Japon — éventualités tout aussi possibles qu'une agression allemande, — où en serons-nous ? Nous aurons envoyé à la boucherie, en Europe, des centaines de mille Canadiens; et nous les aurons remplacés chez nous par un nombre égal d'étrangers, exemptés de porter les armes, même pour la défense du Canada !

Peut-on concevoir une aberration plus complète, une oblitération plus totale de tout patriotisme, de tout sens commun ?

N'avais-je pas raison de dire que la “ dévotion impériale ” exclut le sentiment des plus élémentaires devoirs nationaux ?

Désordre social — Voyoucratie armée

Dans l'ordre social, le résultat le plus tangible de ia guerre sera d'avoir fait du Canada un pays militarisé. Dès qu’il fut question de conscription, à Londres, l'un des

publicistes les plus remarquables de l’Angleterre contemporaine, M. MassiNGHAM, écrivait — du moins, c'était le sens de ses paroles:—Si l'Angleterre adopte la conscription, ce sera pire que la défaite; nous aurons absorbé le venin que nous prétendons détruire: le militarisme prussien.

Au Canada, la “ défaite” est plus complète et plus humiliante encore qu'en Angleterre. Nous sommes en train de nous laisser affubler d’un régime militaire infiniment plus dangereux, plus dégradant surtout, que le caporalisme prussien,

La caractéristique du Caporalisme prussien, c’est de subordonner la liberté civile et politique aux exigences de l'organisation militaire, de faire de l’armée une caste privilégiée et, dans l’armée elle-même, de constituer une aristocratie omnipotente. Mais l’armée allemande est soumise à une discipline rigide. On

ne permel pas aux officiers et aux soldats de s'immiscer dans les fonctions qui ne les concernent pas. On laisse à toutes les autres compétences l'avantage de s'exercer dans leurs sphères. C'est mème là ce qui fait la force extraordinaire de l'armature d'Etat,

Au Canada, on est à nous forger un militarisme sans parallèle en aucun autre pays civilisé, une soldatesque dépravée et indiscipinée, une voyoucratie armée, sans foi ni loi, aussi réfractaire au frein de l'honneur individuel qu'à l'autorité de ses officiers de parade ou de patronage. De cette voyoucratie, on veut à tout prix faire ja classe universellement privilégiée du pays ; les gouvernants, les corps publics, les grandes administrations rivalisent d'ardeur pour lui donner le pas sur toutes les autres catégories de citoyens, pour lui confier tous les emplois, pour dép'acer à son profit tous les fonctionnaires, tous les employés, tous les ouvriers, qui ont eu la naïveté «de croire que les chefs de la nation ne mentaient pas effrontément lorsqu'ils clamaient sur tous les tons que le service impcrial est “ libre ”, que les Canadiens ne sont pas obligés d'aller se faire tuer pour l'Angleterre, la France, la Belgique, l'Italie, la Serbie, le Monténégro, l'Egypte, la Perse et l’Arm‘nie.

De toutes façons, la conscription vaudrait mieux que le système ignoble d'espionnage, d'intimidation, de chantage, de menaces plus : : moins déguisées, favorisé par l'Etat et pratiqué par le. auveurs d’Empire” pour racheter la signature de M. Bon. x et fournir à la “ mère-patrie ” 500,600 Canadiens * librement ” enrôlés pour le service :;, ial

Le Canada subit actuellement presque tous inconvénients de la conscription et tous les maux des armées “libres ”, recrulées par tous les moyens licites et illicites dont peut disposer un gouvernement aux abois.

Comme toutes les troupes plus ou moins volontaires, l'armée canadienne renferme un certain nombre de très braves gens, attirés sous les drapeaux, les uns, par un enthousiasme et une conviction sincères, les autres, par le goût des aventures et une réelle vocation mi'itaire. Elle contient ar :si une forte proportion de pauvres diables poussés au burez: de recrutement par le chômage et la faim :; et enfin, un n :abre, je ne dirai pas respectable, mais considérable, des pires chenapans du pays. A certains égards, plusieurs de ceux-là, pourvu qu’ils soient tenus sous une discipline de fer, feraient d'excellents soldats. Une mort glorieuse rachèterait peut-être une vie de crimes. Une longue et dure campagne en régénèrera quelques-uns. Pour le pays, ce sera assurément une délivrance, une purgation sa'utaire.

Mais rien de tout cela ne donne à nos soldats, parce que

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soldats, une compétence particulière qui autorise l'Etat et les grandes wliministrations à les mettre à la place de fonction nuires utiles, jetés sur le pavé, Rien surtout ne justiflait le parlement de permettre à tous les soldats, bons où mauvais. honnètes ou crapuleux, intelligents ou idiots, d'exercer un droit exceptionnel de Surage dans des conditions où !es plus compétents des électeurs ordinaires se verraient refuser et le droit de vote et le moyen de l'exercer,

Tyrannie de la soldatesque, son impunité — Militarisme antisocial et antinational

On a fait pis encore ; on a virtuellement posé en principe et établi en pratique que la soldatesque échappe à l'autorité des tribunaux, à la répression des lois, qu'elle peut impuné-° ment attenter à la liberté publique et privée, tout se permettre, tout saccager,

Au sac du Devoir, un ofirier le 1» police municipale a eu un mot lYpique, A la tête des émeutiers venus * spontané. ment” assiéger les bureaux du Devoir pour ve ger l'honneur de l'Italie, après avoir été convoqués dès la veille et avertis par l'un des orateurs —— se trouvait un soldat anglais, portant l'uniforme de Sa Majesté. 1 fut l'un des premiers à briser les carreaux en poussant des cris de sauvage ivre, comme seuls savent en pousser certains animaux de la “ race supérieure ”, sous la double impu'sion du patriotisme et du scotch iwhiskey. Un journaliste, de langue anglaise aussi, mais sobre, le désigne à la police, en le nommant de toutes lettres.‘ J'peux pas l'arréter”, dit tout bonnement un brave gardien de la paix: “ c'est un soldat !

Vous avez là en raccourci toute la mentalité créée par le Caporalisme ultra-prussien qui sévit au Canada. Ce qu'il réserve à la paix publique, à la liberté des citoyens, à la sécurité des foyers, vous pouvez déjà le prévoir.

Les scènes de sauvagerie de Valcartier, de Limoilou, de Lévis et de Québec: celles d'Ottawa; la terrorisation de London; les émeutes de Toronto et de Calgary, nous laissent entrevoir ce que sera chez nous le règne du caporalisme. Comment ces sauvages se conduiraient en pays conquis, dans l'ivresse du combat, lorsque toute discipline est à peu près nulle, je vous laisse à le deviner. IX “Huns” et les “Vandales" de la Bochie d'Europe auraient, ! pense, trouvé leurs maîtres.

Le plus intéressant, au point de vue social, c'est que la plupart de ces actes de banditisme ont été organisés et perpétrés sous l'œil complaisant des autorités civiles et militaires. Tous

ont été virtuellement couverts de l'impunité; les poluiciens et les gazettiers qui dénoncent avec le plus de fracus la * barbarie des Teutons " n'ont Pas eu un mot de bläme pour ces Mmanifes tations de nos champions de fa * liberté‘ et de la civilisation supérieure". A Ottawa, l'émeute à été organisée dans les bu reaux de l'Etat: à Calgary, les émeutiers en uniforme ont eu gain de cause: ils ont conquis, larme au poing, les places et les fonce tions qu'ils convoitaient, A Toronto, les magistrats ont blämé les victimes de la brutalité des voyous en uniforme.

Cette impunité scandaleuse, cette ignoble complaisance des autorités et de l'opinion publique en réservent de belles à la “liberté” et à la * démocratie *!

Toutes les lois et les mesures d'exception, toutes les fa veurs extraordinaires que l'on accumulé sur la lète des soldats el de leurs familles, tendent à créer chez nous l'état d'esprit qui fait l'essence méme du pire militarisme, Voici les notions qu'elles généralisent : l'état le plus honorable, pour les honnètes sens, c'est celui du soldat, puisqu'il mène à tout, sans compétence particulière: c'est aussi le plus avantageux pour a crapule, puisqu'il assure aux porteurs de khaki l'impunité de tous les crimes; le meilleur service qu'on puisse rendre à SON pays, celui qui appelle le plus d'honneurs et de récompenses, quelque inutile ou débauché qu'on soil, c'est de prendre les armes: pour arriver à quelque chose, en quoi que ce soit, il faut avoir passé par l'armée, Et comme cette démoralisation de l'ordre social se fait pour le “ salut de l'Empire ”, et, dans le Québec, pour Ja France, on amène Peu à peu la population à croire que le dévouement à l'étranger Compte plus que les services rendus à son pays.

Le militarisme qui se développe au Canada est donc à la fois antisocial et antinational, C'est bien, du reste, le résultat que poursuivent les révolutionnaires impérialistes. Il est rare que ies révolutions ne soient pas dirigées également contre l'ordre social et le patriotisme national.

Oui, de toutes façons, la conscription vaudrait mieux. Si nous sommes pour devenir une nation armée, mieux vaut encore que loute la nation soit armée, plutôt que de livrer Ia nation désarmée à la tyrannie d’une voyoucratie sans frein.

Permanence du militaris: e — Exigences de la “solidarité ir :périale ”

Mais, direz-vous peut-être, tout cela n'aura qu'un temps, La guerre finie, l’armée sera dissoute; ces gens rentreront dans

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leurs cadres normaux et redeviendront des citoyens paisibles. Illusion profonde,

Rappelez-vous ce que nous avons vu, il y a un instant, des exigences de la défense nationale, accrues par notre participation à la guerre. Ce qui est vrai des travaux de défense l'est bien davantage de l'armée. Car cette armée n'est pas recrutée seulement pour la défense du pays, comme ln milice l'avait été jusqu'ici. Nous voic! liés maintenant à toutes les guerres de l'Angleterre; et l'Angleterre, toute “ pacifique” qu'elle est, est plus souvent en guerre que n'importe quelle autre nation du globe, Pour faire pénétrer partout les principes de la liberté et de la démocratie, et aussi les paquets d'opium et les ballots de coton qu'elle distribue à l'humanité souffrante, elle an été maintes fois obligée de tirer du canon, Ainsi que Île disait ingénument un bon Anglais, au temps de la guerre sud-africaine: “ Les institutions britanniques sont si belles, si bienfaisantes, que c'est pour l'Angleterre un devoir d'humanité que de tuer, s'il le faut, cinquante mille Boers afin de doter le reste de la population de nos glorieuses libertés." Vous avez à la juste tonalité du jingo anglais, cousin germain du junker de Prusse et de lPoméranie.

Sans parler des tendances nouvelles de l'impérialisme anglais, de ses fringales, jamais assouvies, de conquête et de domination, n'oubliez pas que l'Angleterre est tenue par maints traités de faire ln police dans les cinq parties du monde 1, Si, comme on l'affirme, l'Angleterre respecte toujours sa signature: si, d'autre part, c'est notre devoir de soutenir l'Angleterre chaque fois qu'elle fera la guerre pour faire respecter ses traités, nous pouvons nous préparer à répéter fréquemment l'expérience d'aujourd'hui, :

Les naïfs se laissent dire que la défaite de l'Allemagne marquera la fin du militarisme dans le monde, Tout dépend du ré-

1 Au cours du débat sur ln deuxième lecture du projet de Loi Navale, en 1910, M. Monk a énuméré les principaux engagements de cette nature souserits par l'Angleterre et garantissant l'intégrité où la neutralité des pays suivants: (1373-1703), Portugal et ‘toutes ox conquêtes et colonies’!

aujourd'hui sous la virtuelle dépendance de l'Angleterre; (1802), Sultanat de Masente; (IS15), Suisse: (1832), Grôce: (IS34-ISSS), Perse; (IN39), Belgique; (146), Archipel de Chusan: (1855), Suède et Norvège, contre ln Russie; (1856), Empire Ottoman, en Europe; (1863), Grèce et Hes Loniennes; (167), a (IS7S), possessions ottomanes en Asie, contre ln Russie, (Débats de la Chambre des Communes” 3 février 1910, col. 4172-3),

M. Monk avait emprunté cette nomenclature À un ouvrage déjà ancien. Elle s'est considérablement allongée depuis. Il est vrai qu'en certains ns, au Maroc par exemple, le gouvernement britannique a annulé en secret la garantie PA me et publique qu'il a donnée,

sultat, Si, l'Allemagne vaincue, les autres grandes puissances sont tellement épuisées qu'il n'y aura virtuellement ni vainqueurs ni vaincus et que chacun rentrera chez soi, laissant aux petits peuples da liberté de décider de leur sort, alors, oui, peutêtre y aura-t-il quelque chance de paix durable ; les peuples décimés, épuisés, constatant avec stupeur l'inanité de ces hécntombes monstrueuses, auront peut-être enfin l'intelligence —— la force leur resterat-olle? — de détruire jusqu'à la racine l'infer. nale coalition des fomentateurs systématiques de la guerre dans tous les pays.

Mais si l'Allemagne est écrasée; si l'Angleterre triomphe — d'un triomphe d'autant plus profitable pour elle qu'elle aura davantage ménagé son monde en laissant surtout périr les Fran- Çais, les Russes et les bloated colonials, — ce sera le recommencement du militarisme allemand et la recrudescence du militnrisme anglo-saxon, dirigé, la prochaine fois, contre la Russie, peut-être contre les Etats-Unis, peut-être contre de Japon — contre la nation, qu'elle quelle soit, qui menacera le plus prochainement la domination de l'Angleterre dans le monde,

Au début de la &ucrre, je demandais à un publiciste anglais très averti des choses de l'Europe et du monde: “ Pourquoi cette haine si soudaine des Anglais contre les Allemands?” — “ Parce que les Allemands veulent prendre notre place dans le monde et qu'ils sont en train de nous battre à notre propre jeu (hey are getting better than us al oùr own game)" I ne parlait pas, notez-le bien, de la puissance militaire de l'Allemagne ; il était trop intelligent et trop renseigné pour ne pas reconnaitre l'immense supériorité, à tous égards, de l'armée allemande sur l'armée anglaise, I] parlait de la rivalité économique et et maritime de l'Allemagne,

L'Angleterre, tant qu'elle en aura la force, ne tolèrera jamais qu'une autre nation, non seulement prenne sa place, mais prenne el garde une place quelconque à côté d'elle sur l'un des océans qui encerclent le #lobe. La domination des mers, elle entend la garder pour elle, pour elle toute seule, Sur terre, elle se contente d'en prendre et d'en garder plus que toute auire nation,

Cette domination, elle sent qu'elle lui échappe, C'est pour la conserver le plus longtemps possible qu'elle s’est assuré les services des “ nations sœurs ”,. Si nous voulons continuer à faire partie du glorieux empire “ sur lequel le soleil ne se couche jamais ”, nous pouvons donc nous préparer à nous armer jusqu'aux dents, Pour nous, plus encore que pour l'Angleterre, le militarisme et le Caporalisme ne font que commencer,

Comme l'a fait très justement observer SIR SAM Huauxs — il a des moments de lucidité, — Je Canada n'a pas mis sur pied

une armée de deux cent mille hommes sans une préparation assez complète, J'ai démontré ailleurs que, depuis dix ans, l'effort constant des autorités impériales aux colonies avait porté vers ce but unique: organiser l'action commune de tous les pays d'empire pour toute guerre que l'Angleterre entreprendri sur un point quelconque du globet,

Croit-on que, cette guerre-ci terminée, les impérialistes anglais et leurs serviteurs canadiens vont laisser tomber ce beau projet, qui a déjà produit de si merveilleux résultats? Allons dose! La guerre actuelle n'est qu'une préparation, une leçon de choses pour l'avenir. Dès la paix conclue, la machine impés rialiste se remettra à fonctionner'comme de plus belle, On préparera activement les colonies à participer avec plus de célérité et d'ampleur dans la prochaine guerre où l'Angleterre combattra “pour la civilisation contre la barbarie , “ pour la liberté contre la tyrannie", en Europe, en Afrique, en Asie ou en Amérique. La machine obliquera en apparence à droite où à gauche, selon que des rouges ou les bleus seront au pouvoir; mais elle aboutira toujours à la même fin: utiliser les rest :urces du Canada, en hommes et en argent, pour la gloire et le profit de l'Angleterre — à moins qu'une contre-révolution franchement nationaliste ne fasse sauter la machine et ne ramène le Canada dans sa voie traditionnelle.

Un tel bouleversement de l'ordre social et économique ne peut manquer d'avoir sa répercussion dans l'ordre politique.

Révolution politique — Renversement des principes d’ordre public dans l'Empire

Encore imbus d'incomplètes notions scolastiques de l'histoire, de l'hicioire d'Angleterre surtout, la plupart des Canadiens-français s'imaginent que “ révolution politique ” signifie un brusque changement de dynastie, une décapitation de roi, l'émeute dans la rue, l'adoption arbitraire et soudaine d'une: constitution nouvelle, soigneusement écrite, divisée par chapitres et articles numérotés, Tels sont d'ordinaire les symptômes apparents, les manifestations extérieures des révolutions, en pays latins surtout, En terre anglaise, il n’en va pas toujours de même; le dernier trait surtout, la promulgation d’un décalogue rigoureusement défini, en est toujours absent.

Aux premiers chapitres, nous avons vu dans quelles circonstances, le parlement britannique avait été amené, après comme avant la révolution américaine, à voter les diverses chartes co-

1 “Que devoné-nous à l'Angleterre ?—IL La Révolution impérialiste’’.

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loniales. Ces constitutions cerites, je lai rappelé, n'ont jamais eu pour efFet d'abroger, d'amoindrir ou de modifier les principes fondamentaux de la constitution anglaise, applicables à tous les pays britanniques; encore moins d'altérer l'esprit et l'inslinet traditionnels des peuples d'origine où de formation anglosaxonne,

Si l'on admet qu'en toute loi l'esprit l'emperte sur la lettre, on sera forcé de reconnaitre que le triomphe de l'impérialisme 4 opéré, aux colonies surtout, et au Canada plus qu'en tout autre pays autonome de l'Empire, une révolution profonde, ra dicale, infiniment plus importante que la substitution, en 1841, de l'Acte d'Union à ja Constitution de 1791, que la ratification, en 1867, du pacte fédéral et de la Constitution qui en marque les termes,

La révolution impérialiste, inaugurée en 1899 par la participation du Canada à la guerre impériale et spoliatrice de lAfrique-Sud, accentuée par la création d'une flotte de guerre “canadienne en temps de paix, impériale en temps de guerre ”, poussée plus avant par le vote d'une contribution directe à la flotte impériale, à atteint son apogée, en 1914, par la participation officielle, active et directe de tous les pays autonomes de l'Empire, sous l'unique commandement de l'état-major britannique, à la plus importante des guerres impériales, décidée par les seuls ivernants du Royaume-Uni.

C'est la révolution de fond la plus complète que l'Empire britannique ait subie depuis la fondation des premières colonies anglaises; c'est la substitution du principe césarien de centralisation, d'unité d’action militaire, au principe de décentralisation, de désunion si l’on veut, qui a fait, trois siècles durant, la vase du droit public de l'Empire britannique.

Quel sera le dernier mot de cette révolution, son influence définitive sur le status national et international du Canada, nous le verrons dans les deux chapitres suivants.

Bornons-nous, avant de clore celui-ci, à signaler quelquesuns des symptmes les plus significatifs de la révolution politique, et les ph s désastreuses de ses conséquences immédiates.

Oblitération de la cons ‘ence nationale — “ Tout pour l’Angleterre ” - . Servitude volontaire

Le premier effet, qui explique et entraine tous les autres, c'est de renverser l'ordre des droits et des devoirs nationaux, de bouleverser la * ‘“ationale. A l'antique conceplion, toute britannique, que Chaque pays d’empire pense d'abord

à soi, s'occupe avant tout de mettre ordre à ses propres affaires, protège les droits de ses nationaux et ne réclame d’eux que l’accomplissement de leurs devoirs envers la patrie, on a substitué la notion nouvelle, plus allemande qu’anglaise, plus romaine qu’allemande, que la grandeur du Canada et de chaque pays d’empire, leurs libertés, leur développement, leur sécurité même, doivent être subordonnés aux intérêts de l’Empire, à la gloire de l’Empire, à la puissance de l’Empire. Or, comme le Royaume- Uni détient à lui seul tous les pouvoirs impériaux, que les neufdixièmes de l’Empire lui appartiennent en propre, le “ Tout pour l’Empire ” veut dire “ Tout pour l'Angleterre ’—bien plus encore que le Deutschland über alles ne signifie l’abaissement de la Bavière, de la Saxe et du Wurtemberg au profit de l’hégémonie prussienne. Pour trouver le parallèle, il faut remonter à la Rome des Césars, entourée de ses humbles satellites, la Gaule, l'Ibérie, la Germanie, la Bretagne, la Maurétanie, l'Asie Mineure, pépinières des légions romaines, sources fécondes du sang barbare qui cimentait les fondements de la grandeur romaine.

“Mais, répliquent avec orgueil les impérialistes et leurs esclaves coloniaux, ces sacrifices «.. dieu de l’Empire, les nations-sœurs, les offrent librement ! C’est dans la ‘ plénitude de ‘ leur autonomie” qu’elles apportent à la mère-patrie le secours de leurs bras et de leur or.”

C'est précisément cette glorification de la servitude volontaire qui constitue la révolution de fond. Quelle différence, je vous le demande, entre la servitude volontaire et l'esclavage forcé, si ce n’est que la première implique chez les peuples qui da pratiquent un abaissement moral, une atrophie de la fierté, une absence de toute dignité, de tout respect de soimême ?

Les peuples soumis à la force peuvent conserver intacte la dignité de leur âme, la réserve d'énergie qui entretient et justifiie les espoirs futurs : —tels les Belges sous la domination espagnole ou hollandaise, les Irlandais écrasés par la tyrannie anglaise, les Polonais partagés et vendus à la Russie, à la Prusse et à l’Autriche, les Alsaciens foulés sous la botte du uhlan, les peuples balkaniques soumis pendant quatre siècles au joug mahométan.

Les peuples qui abdiquent volontairement ne sont dignes que du plus profond mépris. Ils ne méritent pas d'arriver à la plénitude de la virilité nationale.

Il n’est pas sans intérêt de constater que les protagonistes les plus “dents de cette servitude volontaire sont, au Canada

surtout, des descendants d’Ecossais conquis, d’Irlandais rénégats et de Français deux fois colonialisés.

Quel contraste avec le langage et l'attitude des PAPINEAU, des LAFONTAINE, des CARTIER, des MAcpoNaLD ! Où est aujourd’hui le chef de parti, l’homme d'Etat, qui oserait aflirmer, comme MCGEE, le droit du Canada de rester neutre dans les guerres de l’Angleterre; ou s'écrier, avec MacboNazp: Si la politique canadienne nuit aux intérêts britanniques, “ ant pis pour les intéréèts britanniques 71,

Le premier résultat pratique de cette servilité, de cette subordination des intérêts nationaux aux intérêts impériaux, ou pour mieux dire, aux intérêts de l'Angleterre, c'est précisément de reléguer au second plan les problèmes nationaux, d'en détourner l'attention publique, d'en ajourner l'étude, d'en amoindrir la portée, d'en fausser la solution.

Un peuplæ comme tout homme ou tout groupement d’hommes, n’est capable que d’un certain effort intellectuel et physique, que d'un certain degré d'amour et de volonté. Tout le temps que nos gouvernants et nos législateurs consacrent à l’étude des problèmes impériaux — dont la gouverne échappe totalement à leur action publique, — c’est autant d’enlevé à l’étude et à la solution des problèmes nationaux qu’ils ont mission de traiter. Toute l'attention que le peuple canadien, dans son ensemble, porte aux choses de l’Empire, tous les sacrifices qu'il fait ou qu’on lui impose pour le “ salut ”, la gloire ou le bénéfice de l’Empire, — c’est-à-dire d’une multitude de contrées avec lesquelles il n’a rien de commun (sauf le lien fictif et nominal de la Couronne d’Angleterre), dont il ne connaît pas les conditions particulières et les éléments essentiels, dont souvent même il ignore l’existence ! — c’est autant qu'il ne fait pas pour le bien de son pays, pour son avancement moral et matériel, ni même pour sa défense militaire.

Si nos législateurs et notre peuple poursuivaient cette étude

1 Les paroles suivantes, extraites d'une lettre que LAFONTAINE écrivait, le 17 avril 1838, à Edward Ellice, député anglais, suffisent à faire mesurer toute la distance qui sépare la fierté des hommes d'autrefois de la servilité de nos politiciens d'aujourd'hui:

“Les Canadiens sont devenus, par les traités, sujets anglais. Ils “doivent donc être traités comme tels. Votre plan de gouvernement “les exclurait de la grande famille, en agissant envers eux comme des ‘êtres inférieurs et qui devraient toujours être regardés comme tels... “Si les Canadiens, en violation des traités et de la foi jurée, ne doivent ‘être traités que comme des êtres inférieurs ou dégradés, qu’on le sache “dès à présent, de manière à lever tout doute sur le sort que la -politique de “l'Angleterre nous destine dans notre pays natal.” (Lettre reproduite dans la Revue Canadienne de février 1916).

des problèmes de l'empire afin d'él

argir leurs horizons et d'apprendre, par l'histoire des

autres peuples britanniques, à mieux gouverner notre pays, à élargir la mesure de nos libertés, à aflirmer nos droits avec plus de fermeté, et surtout à r dre la pratique des devoirs nationaux non, cette étude, ces préoccupations jusqu'ici qu'à affaiblir en nous, gouvernants et gouvernés, la saine notion des devoirs et des droits ‘nationaux, dont le juste équilibre fait la force et la dignité des peuples.

En un mot, l'impérialisme fausse le patriotisme; il tend à l'atrophier totalement.

Cette oblitération de la conscience et de la liales se manifeste sous maintes form plus diverses.

appren- , Ce serait lout profit, Mais , ces sacrifices, n'ont abouti

dignité natioes el dans les sphères les

Brèches à l’autonomie militaire et économique du Canada

Tout d'abord, elle tend à amoindrir notre autonomie coloniale, prix tardif de tant d'efforts et de sacrifices. pose et accoutume notre peuple, si fier jadis dance, à lui préférer la sujétion impériale et sa fausse gloire,

Voici que déjà tout notre organisme Militaire est virtuellement aux ordres des autorités impériales.

Notre liberté fiscale est elle-même fortement atteinte, I exigences de la guerre e de la “solidarité impériale ” nous ont déjà forcés à modifier notre tarif douanier, à adopter un nouveau mode d'impôts contraire aux habitudes de la nation; et le parlement l'a voté, nous l'avons vu, dans des conditions désastreuses pour le pays. Cette subordination de nos intérêts économiques au “ salut de l'Empire ”, en réalité aux intérèts de l'Angleterre, ne fait que commencer à se manifester: nous en verrons bien d'autres! C'est le renversement complet, dans l'esprit sinon dans la forme, de la “* politique nationale ” préconisée et inaugurée, en 1879, par MacnoxaLp et le parti conser ’ateur.

Les exigences de ’a guerre et du “salut de l'Empire ”, en réalité la cupidité des armateurs et des négociants anglais, ont fortifié la mainmise de l'Angleterre sur “ notre” marine marchande. À moins d’une contre-révolution nationaliste, cet asservissement s'accentuera encore après la guerre, quand il faudra réorganiser le commerce maritime de l'Empire, On peut étre assuré que l'Angleterre tendra plus que jamais les câbles qui

aftachent “ nos ” navires de commerce à ses ports et à ses comptoirs.

Elle prédisde son indépen-

Les armateurs Canadiens, les commerçants, les industriels,

doivent commencer à Comprendre pourquoi les Anglais n'ont jamais voulu lâcher prise sur ce point: Pourquoi ils ont toujours refusé de reconnaitre la juridiction des colonies sur le commerce en haute mer et forcé ainsi toutes les Compagnies de transport maritime à faire enregistrer leurs navires en Anglelerre. Ce n'est pas, comme beaucoup le pensaient, entètement orgueilleux, ou opiniâtre ültachement à une coutume traditionnelle, C'est tout Simplement pour conserver leur suprématie Maritime, pour rester les maitres des cinq océans, en temps de Paix comme en temps de guerre,

Cette domination permet aux Anglais, en cas de guerre, de S'assurer à bon compte, par un Simple décret du cabinet britannique, la possession de tous les navires de commerce des “ nalions Sœurs ” afin d'en faire des vaisseaux auxiliaires de la flotte anglaise, Elle les met à même de Monopoliser à leu profit le Commerce de l'Empire. Grâce à leur virtuelle possession de toutes les flottes coloniales de Commerce, les Anglais importent aujourd'hui des colonies ce qu'ils veulent, ils Y exportent ce qui leur convient. Hs sont aussi maitres de notre commerce maritime qu'au temps glorieux des Lois sur la Navigation, contre lesquelles nos ancètres se rebiffaient avec tant d'indignation,

Antagonisme de l'Est et de l'Ouest

La crise économique, fortement aggravée par notre parti- Cipation à la Suerre et prolongée par notre association permanente avec l'Empire, va accentuer Je conflit entre l'Ouest et l'Est canadien. L'accroissement énorme de la dette nationale va fournir un prétexte Commode au Souvernement ‘anadien, qu'il soit dirige par des Prôtectionnistes de tradition ou par des free-traders * de principe” (1), Pour maintenir et peut-être Surélever le tarif douanier dont les agriculteurs de l'Ouest se plaignent si aämérement, Les griefs et les exigences des W'esterners vont également s'accroitre en raison du retard apporté par la guerre à l'exécution du Programme de grands travaux publics tracé Par M. Moxk, à l'agencement nécessaire et profitable des voies de transport et des ports ‘anadiens. Et l'on sait que les gens de l'Ouest ne sont ni lents ni patierts dans leurs réclamations, Les impérialistes les louent bruyamment, de ce temps-ci, d'avoir f-urni la plus forte Proportion de soldats pour le salut de l'Empire, On peut être sûr qu'ils fourniront aussi la plus forte Proportion d'ennemis de la C afédération canadienne, de destructeurs de Funité nationale.

Les seules CoMmpensations que nos gouvernants se proposent d'offrir aux provinces de l'Ouest, les seuls remèdes qu'ils pro-

jettent déjà d'appliquer aux maux économiques du pays, aggravés par la “ dévotion impériale ”, sont les emprunts à outrance et l'immigration intensive, Le remède sera pire que le mal, Il entraînera vraisemblablement la rupture de la Confédération et son annexion, totale ou partielle, aux Etats-Unis. De ceci, nous nous entretiendrons au chapitre suivant.

Conflit des races

Enfin, le triomphe de l'impérialisme va accentuer et aigrir le conflit des races, cet éternel problème de la Confédération canadienne et de tous les Pays peuplés de races diverses.

Au banquet d'arniversaire du Devoir, dans cette salle mêîne, j'ai signalé le lien indissoluble qui rattache la lutte des races à l’impérialisme anglo-saxon1, Inutile d’y revenir longuement. Plus on observe ce parallélisme et plus on en scrute les causes et les conséquences, plus on se convainc que, dans l'ordre de nos problèmes domestiques, le triomphe de l’impérialisme anglo-saxon ne peut aboutir qu'à un résultat : l’asservissement total, l’anglicisation complète de tous les Canadiens non anglais2. L'idéal des grands impérialistes britanniques, c’est la domination du monde ‘par da race anglo-saxonne, pour la gloire et le profit de l'Angleterre. Rétréci à la mesure des intelligences coloniales, des intolérances coloniales, de l’ignorance coloniale, cet idéal se concrétise dans les odieuses tentatives d’anglicisation qui se manifestent aujourd’hui dans l'Ontario et le Manitoba.

Plus l'Angleterre sortira forte et triomphante de la guerre actuelle, plus cette intolérance se fera tyrannique et brutale.

Le colonialisme abject que nos “ sommités sociales ” et nos chefs politiques nous prêchent depuis quelques années n’a pas peu contribué à stimuler cette ardeur. Nos politiciens ont affi-

1 “Le Devoir et la guerre—Le conflit des races'’.

2 Le général LEA a noté la corrélation indissoluble entre l'impérialisme britannique et la domination anglo-saxonne au Canada:

42, The sr ri of the Dom ion and destruction of Saxon supre- »» 1 «

Au nombre des quatre conditions qu’il pose comme facteurs essentiels de la survivance de l'Empire britannique, il place la he absolue des Anglo-Saxons, dans chacun des pays d’Empire: “The military and political supremacy of the Saxzon in Us constituent parts." (“The Day of the Saxzon’’ op cit., page 231).

ché leur loyalisme de parade avec l’effronterie de femmes publiques qui clament leur vertu. Mais les actes ne répondent pas aux paroles, Les politiciens et les gazettiers ont beau se prosterner et se contorsionner devant le dieu de l'Empire, les faits et les chiffres sont là qui prouvent que la masse des Canadiensfrançais, Canadiens avant d’être Français ou britanniques, ne se croient pas tenus, légalement ou moralement, de se battre pour l'Angleterre, ni Pour la France, De là, le relent d’hypocrisie qui pénètre toutes les professions de foi loyaliste de nos politiciens et nous vaut Je mépris des Anglo-Canadiens. Tout ce que nous y 8agnons, c’est une recrudescence de coups de pied.

D'ailleurs, neuf cent quatre-vingt-dix-neuf sur mille Canadiens-français s’enrMeraient-ils Pour ‘“ sauver l’Empire ”, que les Ontariens et les Manitobains, loin de s’apaiser, redoubleraient d’ardeur Pour angliciser le millième. Ils s’y sentiraient d’autant plus encouragés que ja tâche leur serait devenue beau- Coup plus facile. :

“ Bartek le victorieux

Depuis que j'étudie la longue et intéressante Carrière de ce merveilleux virtuose de notre opéra-comique parlementaire, je ne Sais encore de quoi m’étonner davantage: de sa facilité à paraître croire ce qu’il dit, ou de la persistance du public à pen-

que les Canadiens-français ont fait, en un siècle et demi, pour rester fidèles à l'Angleterre, pour défendre son drapeau, pour s'adapter à ses institutions, à ses exigences et même à ses caprices, pour apaiser les arrogantes prétentions des Anglo-Canadiens? Où, quand et Comment, la “ concil'äâtion ” à la LAURIER, la fausse conciliation, la Conciliation à base de veulerie, de servilité et de mensonges, leur a-t-elle profité?

1 Discours au Monument National, 9 décembre 1915; texte du Canada du 10 décembre. Le compte rendu du Herald porte ‘sovereign duty" au lieu de “désir”.

Si vous voulez savoir ce que Vaudra aux Canadiens-francuis le zèle des agents recruteurs de sin Sam Hvuénkss et le dévouement de nos soldats, lisez, ou relisez, l'histoire de * Bartek le victorieux ", de SIENKIEWICZ,

Bartek est un brave Paysan polonais, de la Posnanie prussienne, paisible et normalement poltron, Il aime sa femme Magda et son pelit Franck, il cultive son champ, il ne songe à faire la guerre à personne: mais il déteste les Allemands. La &uerre éclate entre la Prusse et la France: tous les pays du futur empire sermanique entrent dans le conflit. La conscriplion appelle Bartek sous les armes, [l quitte, en pleurant, sa femme et son mioche: il a raisonnablement peur: il ne trouve rien de glorieux à travailler au triomphe de la grandeur germinique, * Que m'ont fait les Français?" gémit-il tout le long de la route, Un camarade de régiment le remet sur farine en lui disant que les Français sont une autre sorte d'Allemands, pires que les Prussiens, Au Premier combat, il paie tribut à la nature, comme FExNRE EVE HI S'aguerrit, il se bat comme un sourd, il tue lant qu'il peut de Français; le général en chef, Steinmetz, le décore sur le champ de bataille: c'est un héros. La guerre finie, il revient au PaXS. Comme bien l'on pense, il a pris en dégoût ses humbles travaux. Un héros ne peut plus Jlabourer. Par contre, il se saoûle au cabaret et chante les gloires de l'Empire, Quand Magda veut le Mmoraliser, il lui répond dédaigneusement: * As-tu parlé à Steinmetz, toi?" Un bon jour, il apprend que le maitre d'école, un Allemand. a battu son gosse parce qu'il S'obstinait à parler polonais. Bartek furieux court à l'école, empoigne le pédagogue, lui flanque une tripotée et finalement le jette la tête la première dans le baquet où trempe le souper des pores. C'est sommaire, mais juste. Le maitre sort du baquet et fait arrèter Bartek. Au tribunal, Bartek plaide ses états: de service, il exhibe la médaille que le général Steinmetz a accroché à sa poitrine, il réclame le droit de faire instruire son enfant dans sa langue, Le juge, Allemand, lui explique que la guerre est finie, qu'il doit respecter comme tout le monde les lois de l'Empire, que, d'ailleurs, avant servi l'Empire, il doit en désirer la grandeur, et que l'unité de langue est essentielle au maintien de l'Empire, Bartek attrape trois mois de prison et cent cinquante marks d'amende. Au cachot, il a tous les loisirs nécessaires pour méditer sur le néant de la gloire Militaire, Son 80sse retourne à l'école où les râclées du maitre lui apprennent, à lui aussi, à servir l'Empire, en reniant sa langue,

Voilà, je le‘crains, tout ce que nous vaudra le dévouement des nôtres à la cause de la liberté, de la démocratie et de la “civilisation supérieure ”,

Indépendance - Association impériale Annexion:

Le choix s'impose — Suicide par inertie

Quelle sera, au lendemain de la guerre, la situation du Caüuada dans l'Empire britannique ? Quel rang ocetnera-tit dans le concert des nations ? Quel ordre Nouveau succédera au désordre actuel, à la désorganisation opérée par la révolution imbperialiste

Avant de déduire des leçons du passé 64 du présent une Conclusion basée sur Les règles du calcul des probab'lités politiques, établissons un fait: c'est qu'une solution prochaine s'im- Pose. Ceci, tout le monde l'admet en dehors de la provines di Québec,

Dans notre bon petit coin de pays, une foule de gens croient naïvement qu'après la guerre tout rentrera ans e mème ordre qu'auparavant. D'aucuns ne SOUDÇOnNent méme as que nous sommes, depuis quinze ans, en pleine révolution. el que l'intervention du Canada dans Ia BUCrre européenne mare que le point culminant de cette révolution, Ces inconscients v.vent, selon l'éncrgique expression anglaise, * dans le paratis des fous". Pour varicr la metaphore, ils font comme les ai truches du désert ‘ is cachent leur tête dans le «able atin de NE pas voir 'e ‘danger. Je demande pardon du Fanoroche. ment... aux autruches. Stupides et imprévoyantes à l'approche du péril, elles ont du moins, lorsque le chasseur à fondu sur elles, le bon sens ou linstinet de se prôtéger le mieux possible, Chez nous, alors que nous Sommes en pleine lutte, que nos privilèges les plus chèrement acquis par l'effort d'un siècle me. nacent de disparaitre sous l'assaut de l'impérialisme et de l'anglicisation, la plunart de nos "sommités social S Ia tête plus ensablée que jämais, s'obstinent à ne rien voir, à ne rien entendre, Elles s'efforcent de nous persuader que nous devons rester bien tranquilles sur blace, au risque d'être anéantis. Les plus éclairées vont jusqu'à nous recommander de

! Conférence du 30 mars 1916.

nous étendre à plat ventre : c'est sans contredit la meilleure posture pour se faire «enterrer.

Cette manie du suicide par inertie est particu'ièrement marquée dans nos classes dirigeantes. 11 ne faut pas s’en étonner outre mesure, Les causes de tette inconscience ont été maintes fois signalées ; on en retroave la trace fréquente au cours de l'étude que nous poursuivons : enseignement défectueux de l’histoire, et particulièrement de l’histoire et des principes de la constitution britannique ; réaction de lassitude morale après les longues luttes pour la vie nationale ; provincialisme de tradition, 1ccentué par une fausse conception du pacte fédéral et de ? onstitution, des devoirs nouveaux qu’i!s nous ont imposés, des privilèges additionnels qu’ils nous ont conférés ; développement exagéré du mercantilisme et de l’éducation dite “ pratique” ; affaiblissement du patriotisme par l'absorption graduelle du venin impérialiste ; “enfin, et pardessus tout, une pratique beaucoup plus longue et beaucoup plus intense de la servitude coloniale que tous les autres coloniaux britanniques.

Attitude des Anglo-Canadiens et des Australasiens

En dehors de chez nous, — je l’ai déjà noté, — peu d'esprits sérieux, un tant soit peu avertis, songent à contester que le Canada et les autres colonies autonomes sont sortis pour toujours de la route étroite mais sûre où les avaient orientés les hommes d’Etat angle’; et coloniaux du dix-neuvième siècle, et plus encore l'attachement séculaire au principe de décentralisation et d'autonomie.

Au Canada, sir ROBERT BORDEN — ji] mérite ce témoignage — n’a perdu aucune occasion de répéter, depuis six ans surtout, que le Canada, en assumant de nouvelles charges nationales et impériales, doit réclamer une révision de ses pouvoirs de gouvernement et de se sa situation internationale. Le ministre de la Justice, M. DoHERTY, a fait sonner la même note, à plusieurs reprises.-

Le premier-ministre d'Australie, M. HUGHESs, vient de déclarer impérieusement, à Londres, que la participation des colonies à la guerre actuelle exige un rajnstement complet, ‘un “ changement de fond dans nos idées de gouvernement, appli- “quées aux problèmes économiques et nationaux.”1

Les plus britanniques des coloniaux, les Néo-Zélandais, n’ont jamais cessé, depuis dix ans, de réclamer la participation

! Discours prononcé à Londres, le 15 mars 1916, au Conseil im érial de Commerce, en présence de M. Herserr SAMUEL, membre du cabinet britannique.

des “ nations-sœurs ” au gouvernement de l'Empire, On peut être assuré qu'après la guerre, leurs exigences redoubleront d'intensité,

Les ministres britanniques eux-mèmes sentent et admettent que l'arrogante prétention de l'Angleterre de prendre tout des “ nations-sœurs ” — troupes, vaisseaux de guerre et de commerce, subsides de guerre — et de ne rien leur concéder des pouvoirs suprèmes de l'Empire, ne peut longtemps tenir tête aux prétentions concurrentes que le nouvel impérialisme a fait naître aux colonies,

Le Canada voulût-il faire bande à part et retomber dans son ornière que les nations étrangères ne le periettraient past.

Nous avons pris, à la face du monde, l'attitude bell'queuse el fanfaronne de redresseurs des torts d'autrui. Sans y être abligés, sans aucun droit même, nous sommes allés combattre des nations qui ne nous avaient nu'lement provoqués. Inutile de nous leurrer de l'espoir que nous pourrons désormais nous mettre à l'abri de notre irresponsabilité coloniale, — comme des gamins qui, après avoir criblé les passants de pierres ou de balles de neige, courraient se réfugier dans les jupes de Ja maman,

Les Canadiens-français voulussent-ils s’obstiner à croupir dans le colonialisme et trouver que c'est le plus heureux et le plus glorieux des états, que les Anglo-Canadiens les forceraient à en sortir. Nos compatriotes de races britanniques ont de #raves défauts : ils sont ignorants, prétentieux, arrogants, étroits, dominateurs. Ils sont, plus que nous, pourris de mercantilisme. Ils semblent avoir perdu quelques-unes des qualités maîtresses du peuple anglais, accentué ses défauts et con- . tracté plusieurs des vices propres à la pire catégorie de Yankees. Mais ils n’ont pas, comme nous, totalement abdiqué la fierté et les droits primondiaux des peuples britanniques. La guerre finie, ils réclameront, comme les Australiens, comme les Néo-Zélandais, comme les Indous, un rajustement des pouvoirs de gouvernement.

La recherche d’une solution du problème impérialiste n’est donc pas pour nous une question de goût, de sentiment ou d'opinion : c’est une nécessité absolue et immédiate. Tout ce cue nous avons à décider, c’est, soit de laisser opérer le rajustement sans nous, ou d’y prendre part afin de l’incliner dans le sens de nos traditions, de nc intérêts, de nos justes aspirations.

1 Dès les premiers mois de la guerre; SIR CLIFFORD SIFTON a exprimé cette idée au Canadian Club de Montréal.

Rôle traditionnel des Canadiens-français

L'histoire des cent premières années de la domination an: glaise au Canada nous enseigne que les Canad:ens-français oni été les initiateurs de tous les grands mouvements politiques, de toutes les réelles réformes soc'ales, de tous les progrès vers une liberté plus grande. Is ont été aussi es véritables conser.. valeurs de l'unité nationale et des principes de gouvernement que seule l'Eglise catholique a su garder intacts au milieu du lésordre moral opéré par le protestant'sme et le libéralisme dans les sociétés soi-disant chrétiennes. En cela, nos pères n'ont fait que suivre la trace de leurs devanciers, les fonda: teurs de la Nouvelle-France, qui furent, dans toute l'Amérique du Nord, les pionniers de la civilisation chrétienne.

Allons-nous abdiquer cette noble vocation, ce rôle, ditficile, il est vrai, mais glorieux, d’initiateurs de tout vrai progrès ? Allons-nous renoncer à notre droit d’ainesse pour passer au ‘ang d'esclaves vo'ontaires, dont le maitre dispose à son gré comme de son bœuf ou de son âne ?

Au moment où va peut-être se mouler la forme définitive de la nation canadienne, allons-nous manquer d’apporter à ce grand œuvre les éléments précieux que nous tenons de notre mentalité catholique et française, de notre glorieuse descendance de la plus parfaite des civilisations modernes ? C'est cela notre devoir envers la France et la civilisation française — beaucoup plus que d’aller combattre pour disputer aux Allemans une portion quelconque du territoire français. Et ce devoir, nous seuls pouvons l'accomplir, parce que seuls nous possédons à la fois les éléments essentiels de la civilisation française, les droits politiques que nous confère notre titre de sujets britanniques, et l’enracinement trois fois séculaire en terre américaine, qui nous inspire les hardiesses et les prudences nécessaires pour mener à bonne fin cette coopération des forces vives de la nation canadienne,

Pour l'accomplir, ce aevoir. pour l’accomplir avec intelligence, pour l’accomplir avec succès, il faut d'abord nous en pénétrer profondément. Il faut étudier toutes les données du problème qui se pose, envisager courageusemnt toutes les solutions possibles, fortifier nos volontés et travailler dès maintenant à propager une opinion saine, éclairée, entraînante, qui pêsera sur les décisions prochaines des gouvernements et des peuples.

N’allez pas dire : ‘Que pouvons-nous faire, nous, une poignée, dans l’immer té des peupies qui forment l'Empire britannique ?"” Un petit nom’ e d'hommes, un seul homme, fort de

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