AUBERGE
$2,500,000,000 à dépenser en dix ans — Rareté des capitaux européens
Voilà donc, au bas mot, pour deux mille cinq cents millions de dépenses extraordinaires auxquelles nous devrons pourvoir en dix ans au plus — huit fois autant que la dette accumulée en un demi-siècle de paix, — si nous voulons reconstruire l'édifice de la nation sur les ruines amoncelées en deux ou trois ans de guerre.
Pour avoir ces milliands, le gouvernement devra recourir à de nouveaux emprunts, imposer des taxes additionnelles. Et ces emprunts seront d'autant plus difficiles à contracter que l’on aura davantage surchargé le crédit national et surtaxé les contribuables pour les fins improductives de la guerre.
Les capitaux européens seront absorbés par les exigences de la reconstructions nationale. Ce ne sont pas les Anglais et les Français, les Anglais surtout, qui sont assez niais, assez mauvais patriotes, pour aider autrui avant de pourvoir à leurs propres besoins !
Ceux d'entre eux qui seront disposés à nous avancer des fonds ne le feront qu'en raison des garanties exceptionnelles de profit et de sécurité que nous leur offrirons. Ils seront d’autant plus durs à la détente, d'autant plus exigeants pour les conditions d’intérêts et de remboursement, que nous aurons davantage obéré nos ressources et alourdi notre crédit pour “ sauver nos deux mères-patries ”. C’est alors que nous mesurerons toute la profondeur de notre jobarderie, toute la criminelle stupidité de notre colonialisme anglais ou français. Tâchez donc de vous figurer d'avance la tète du banquier de Londres ou de Paris que notre ministre des Finances ira supplier, avec un trémolo sentimental dans le gosier, de lui accorder une réduction d'intérêts ou des conditions plus favorables qu’à tout autre emprunteur, parce que le Canada se sera mis en banqueroute pour “ sauver ” l’Empire et la civilisation française, la liberté et la démocratie, pour venger la “ sainteté ” outragée des traités, pour défendre les petites nationalités contre la “ barbarie des Huns ”! Les financiers européens répondrent prestement : “Que n'avez-vous commencé par vous sauver vous-mêmes? ” Et ils auront raison !
Ceux des capitaux européens qui ne seront pas immobilisés en Europe prendront la route des pays dont les gouvernants auront eu le bon sens de garder leur tête pendant la guerre et le patriotisme de ne pas mettre leur pays en banqueroute pour les autres.