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LE CANADA ET LA GUERRE EUROPÉENNE

Motifs d'intervention: —- Religion, liberté, démocratie; protection des petits peuples; ‘‘sainteté’’ des traités; salut de la France ; défense du Canada.'

Pourquoi le Canada est en guerre

Examinons maintenant le plaidoyer de justification de ceux qui, sans adhérer à l'évangile impérialiste, ou feignant même de le combattre, :; prouvent l'intervention du Canada dans la guerre actuel:e et poussent les Canadiens à s'enrôler — les Anglais pour “ sauver la démocratie et la liberté ” des peuples; les Français, pour “ mourir pour la France ” et venger la Belgique.

Au fond, tous ces arguments pèchent par la base, Le Canada n'est en guerre Pour aucun de ces motifs. C’est en seule conséquence de la révolution impérialiste qu’il s’est précipité ‘*’ dans le gouffre du militarisme européen ”,

Nation indépendante, ou simplement autonome comme il l'était et voulait l'être avant la guerre d'Afrique, jamais le Ca-

ada ne se serait jeté dans cette fournaise,

Sans doute, le Canada pouvait intervenir dans la guerre actuelle, comme nation, sans se lier aucunement à l'Angleterre plutôt qu’à la France ou à la Belgique et en réservant expressément toute sa liberté d'action futuze. Il aurait pu même faire tourner cette intervention au profit de ses libertés. 11 n'aurait eu qu'à faire reconnaître par l'Angleterre et ses alliés la pleine indépendance de son intervention. Pour cela, il eût fallu le dire tout d'abord, puis conserver à l'état-major canadien le commandement suprême de l'armée canadienne, — sous réserve, bien entendu, des exigences de la tactique ; — en un mot, établir nettement qu’en fait comme en droit le Canada se bat à son compte, comme ja Belgique, la Serbie, l'Italie ou la Bulgarie, Mais c'est précisément ce que les impérialistes n'ont pas voulu ; — ni les impérialistes à l’eau de rose, comme M. LAURIER, dont le colonialisme sentiments! se mixture savamment de nat'onalisme, au gré des circonstances de temps et de

1 Conférence du 16 mars 1916.

lieu ; ni, à pus forte raison, les impérialistes à tous crins, comme M. BonbEeN, qui, lui, a du moins la franchise de mettre d'accord ses principes et ses actes, Ils ont tenu à ce que le Canada intervienne comme partie intégrante de l'Empire brilaunique. Le Canada est en guerre parce que l'Angleterre est en guerre, Si l'Angleterre était restée neutre le Canada serait resté coi. Il n'y a pas en Europe d'armée canadienne, Il y « tout s:mplement dans l'armée anglaise un certain nombre de régiments recrutés aux frais du Canada, armés aux frais du Canada, entretenus aux frais du Canuda, se battant pour le compte et sous les ordres de l’Ang'eterre.

Ainsi, en strict droit international, le Canada n'est pas intervenu dans la guerre. Il paie, en hommes et en argent, une partie—une partie fort substantielle-de l'intervention de l'Angleterre. Cette participation représente pour le Canada un sacrifice énorme, plus considérable, proportionnellement, que celui de l’Angletsrre. L'honneur, le profit, les avantages — s’il y en a — iront tout entiers à l'Angleterre.

C’est absolument la répétition de l'histoire de l'Empire romain, au moment de sa décadence. Les barbares remplissaient les légions et conquéraient de nouvelles provinces. Les Romains enrichis prenaient tout, gardaient tout, et gouvernaient l'Empire. Senatus Populusque Romanus.

Nous pourrions donc écarter tous les motifs ‘le justification invoqués à l’appui de l'intervention du Canada comme nation ; puisque cette intervention ne s’est pas produite, que le gouvernement, le parlement et la quasi totalité de la presse en ont repoussé l’idée. Cela faciliterait assurément ma tâche et la vôtre. Mais alors cette étude ne serait ni loyale ni complète Un peu partout, mais principalement dans les pays de vie intense et de culture médiocre, les faits, les faits actue's et frappants, ont, aux yeux de la plupart des gens, une importance bien plus grande que les idées. 11 y a incontestablement un grand nombre de gens sincères qui, tout en se croyant opposés à l'impérialisme, ou ne sachant pas ce que c'est, approuvent néanmoins l'intervention du Canada dans la guerre actuelle sans se préoccuper de la forme et de la portée de cette intervention. Leurs arguments, comme ceux de tous les honnêtes gens, méritent d’être examinés.

Je m'y crois d'autant plus obligé qu’au début de la guerre j'ai cru que le Canada devait intervenir, comme nation. Qu'il eût la faculté de le faire, sans compromettre son indépendance et ca dignité, sans se hier au sort de l'Angleterre, je le crois encore ; mais cela, nos ministres, nos politiciens de tous les partis, nos chefs sociaux de toute catégorie, ne l’ont pas voulu. Qu'il eût le devoir de le faire, je ne le crois plus ; et c’est en écoutant les partisans de l'intervention que j’ai perdu la foi.

L'intérêt de la religion — Neutralité du Pape

De leurs arguments, écartons tout d’abord le plus grotesque: “ L'intérêt de la religion est lié au triomphe des alliés; en combattant pour l'Angleterre, la France et lu Russie, le Canada combat pour l'Eglise catholique”. Inutile d'ajouter que cet argument n’a cours que dans notre bonne province, Ce n'est pas l'amour de la re:igion catholique qui inspire à l'Orange Sentinel, au Telegram (de Toronto), à toute la prépotence orangiste et antipapiste l’ardeur qu'elle met à pousser les Canadiens à la guerre.

Si quelqu'un est bien placé dans le monde pour juger des intérêts de la religion, ce doit être + Pape. Je persiste à croire

que BENOIT xv est meilleur jus. :: qui convient à l'Egise que nos politiciens, rouges 0: bl- +, mue !: # "4 maitre de l’ordre des Orangistes, voire qu: ls théc'og. 1. impérialistes de Québec. Or, Sa Sainteté à 15. sl: le va uit dd ‘a guerre, un soin extrême de séparer dl: cause ic ! Luiise « ne les intérêts généraux de l’humarite à « interêts particui:rs de lune ou de l’autre des coalitics qui e dicouts a v.ctoire, EHe n’a perdu aucune occasi d'affirmer iue ie trioiaphe du droit et de la justice, non plus que :à oax future lu monde, ne tient pas à la victoire décisive de june ls alliances, mais au respect des droits de tous et 1 ‘ut. «qu :ibre des puissances

Dans sa dernière lettre au monde civilisé — y a-t-il encore un monde assez civilisé pour entendre cette parole pacificatrice ? — le Pape répète que la paix ne doit pas profiter seulement à l’un des bel'igérants mais à tous.

Croit-on que si le Pape était persuadé que l'intérêt de la religion — ce qui veut dire la vérité, le droit, la justice — est lié au sort de l'une des armées, il tiendrait ce langage ?

Il ne s’agit pas ici, je le sais bien, de vérités dogmatiques, de préceptes de pure morale, Je sais également que le Pape peut errer dans son appréciation des péripéties de la politique humaine. Mais enfin, je le répète, il est mieux placé que tout autre pour envisager la situation du monde d’un point de vue trés élevé, d’un regard serein et désintéressé, et surtout pour voir où se trouve l'intérêt de l'Eglise,

Rien, à mon sens, n'est plus lamentable et plus scandaleux que le peu d’écho que la parole et les enseignements du Saint Père ont trouvé dans la presse soi-disant religieuse, même chez nous. Que dans les pays où la vie de la nation est en péril, comme en France, où f’autorité du Pape a été systématiquement æmoindrie, comme en France encore, où elle est nulle, comme en Angleterre, des écrivains catholiques aient cédé à la tentation de repousser les enseignements du Saint Père ou de les

dénaturer au profit de la cause nationale, on se l'explique. Mais dans notre province, où l'on se targve d'une telle docilité à l'autorité de ;'Eglise, où l’on ne se bat ni pour la vie ni pour la sécurité nationale mais pour le compte d’autres nations, les farouches tenants de * l'intégrisme ” catholique n'avaient pas les mêmes excuses pour torturer la parole du Pape et la rétrécir à la mesure des intérêts politiques qu'ils servent. Cette attitude, aussi scandaleuse que celle des journalistes protestants qui tiennent le Pape pour vendu à ;'Allemagne, est une preuve additionnelle de l'extraordinaire pénétration de l'impérialisme anglais jusque dans les milieux qui auraient dû, semble-t-il, lui être le plus réfractaires.

Quels avantages la victoire de l'une ou l'autre des coalitions apporterait< le à l'Eglise ? Quels intérêts catholiques ou simplement chrétiens seraient mieux servis par l'Angleterre prolestante où matérialiste, par la Russie schismatique ou athée, par la France même, où l'anticléricalisme n'a pas dit son dernier mot, que par l'Allemagne à moitié paganisée ou l'Autriche en pleine dissolution politique ? C’est le secret rle Dieu.

Chose certaine, ce n'est pas l'amour de la re'igion, ni le souci de la morale chrétienne, qui ont poussé les grandes nations de l'Europe, sans exception, à s'armer jusqu'aux dents, à fomenter la haine entre les peuples, à préparer l'épouvantable carnage dont nous sommes allés accroître l'horreur.

Nous sommes viaiment, à certains égards, d'une extraortinaire et incurable naïveté.

Craig et Mgr Plessis

On x conservé, dans les archives de l'évêché de Québec, une relation fort intéressante des entrevues de Mon PLessis et de siR JAMES CRaïG, en 1811, et de leurs opinions respectives sur la liherté religieuse au Canada. J'y relève un passage significatif l'application tout actuelle. CRaiïG insistait sur la détermination de l'Angleterre de gouverner le Canada selon l'esprit prolestant de ses lois. Man PLEssis s'eforçait de lui persuader que cette intransigeance n'était plus de mise, L'Angleterre, disait-il, n'est-ce pas l'alliée du Pape et de toutes les nations catholiques contre NAroLEON, tran de l'Europe, ennemi de toute religion et de toute liber’: ? Les Anglais, qui combattent avec les Autrichier-. l°< ï:-;;agnols, les Portugais, doivent voir le religion catholisie d'un meil'eur œil qu'autrefois.

“Que dites-vous là ?"” réplique brusquement le gouverneur. * Voilà le plus mauvais argument que vous m'ayez encore “ donné ! Est-ce que vous croyez que c'est pour l'amour des *“ Portugais et des Espagnoïis que nous sommes aHiés avec eux? “Non ; c'est parce qu'ils nous servent de barrière contre ies

“entreprises de notre ennemi. Nous ne considérons pas plus “la religion de ces alliés que celle des Turcs dont nous avons “’tâché de retirer le même service.”"1

Voilà le langage sincère d'un véritable Anglais. N'est-il pas infiniment plus honnète, dans sa brutale et cynique franchise, que les homélies de l'heure actuelle sur l'Angleterre, protectrice du droit opprimé, de la re:igion en péril ?

J'ai plus de peine encore à me persuader que le triomphe de la religion et les intérêts de l'Eglise catholique tiennent à

la victoire de la Russie. De toutes les puissances re l'Europe, la Russie a été, avec l'Angleterre, la plus systématiquement, la plus constamment hostile au catholicisme et à la papauté. Elle n'a flatté le Pape et l'Eglise que quand elle a eu besoin de leur influence contre les natioas ou les peuples catholiques qui la gènaient : France ou Autriche à l'extérieur, Polonais ou Galiciens à l'intérieur, De même, l'Angleterre, après avoir persécuté ses propres sujets catholiques pendant trois siècles, après avoir fomenté et soutenu la révolution dans les Etats Romains, a fait des démarches auprès du Pape afin de l'amener à imposer des contraintes morales à l'agitation irlandaise que n'avaient pu éteindre les massacres, les échafauds, l'emprisonnement, la dénationalisation systématique par l’école, les évictions agraires et toutes les formes de répression inven-

! ‘‘’Mandements, ete, des Evêques de Québec”, publiés par mar Teru et l'abbé GAGNON—Québee, 1888. vol. III, page 71.

Au moment où Mar PLEssis prodigualt" Le protestations publiques de loyalisme que nous avons retracées précédemment, il luttait avec le æouverneur de la colonie pour obtenir la reconnaissance des droits essentiels de l'Eglise, L'on sait qu'à cette époque, cinquante ans après ln conquête et le Traité de Paris, trente-cinq ans après que le clergé canadien eut gardé la colonie fidèle à l'Angleterre, à l'heure même où les Canadiensfrançais s'apprêtaient À verser leur sang pour défendre le drapeau britannique contre les Américains, les représentants de l'Angleterre leur faisaient encore subir toutes sortes de persécutions et de tracasseries. CRaïa. avait fait mettre en prison BLancuer, Béparp et T'ASCHEREAU, et supprimer le Canadien. Dans ces répressions de la liberté civile il avait obtenu l'appui de l'évêque. Cette complaisance des autorités religieuses n'empêchait pas le gouverneur de refuser à Mon PLEssis son titre d'évéc ue; il ne l'appelait que le “surintendant de l'Eglise romaine au Canada”. I lui disputait même le droit de choisir librement ses curés. Il réclamait pour le roi d'Angleterre, sur les paroisses catholiques du Canada, l'autorité qu'il exerçait sur les parcisses anglicanes du Royaume —prétention que le roi de France, aux pires jours du gallicanisme, n'avait jamais émise, 11 chercha même à corrompre l'évêque par des offres alléchantes d'avantages pu Sur ce terrain, Mur PLEssis resta inébennlable. Il repoussa

Propositions infamantes de Craïc avec une admirable dignité et un désintéressement À toute (preuve.

On a créé la légende que ces tracasseries et ces manœuvres étaient le fait personnel des gouverneurs et de leurs conseillers. Le vérité historique

montre au contraire que les forctionnaires n'agissaient que sur les ordres formels du gouvernement britannique.

tées par la “ libératrice ‘es peuples, la protectrice des opprimés ”, En France même, où la foi reste si agissante, si féconde en œuvres æimirables d'apostolat, si rayonnante de lumineux - enseignements, l’histoire d’un siècle ne prouve pas que l’action $ officielle de l'Etat, à l’intérieur ou à l'étranger, dans ses rapports avec le Pape et l'Eglise, dans ses lois d'instruction publique, dans son traitement des congrégations religieuses et des missions étrangères — rien de tout cela ne prouve que le Pape soit tenu d'attendre le salut de l'Eglise d'une victoire écrasante de la République française, d’un triomphe sans contrepoids de ses armes et de son influence en Europe.

Non, décidément, on aurait peine à démontrer que les intérèts de la religion sont indissolublement liés au sort de l’Angleterre et de ses alliés, et que le Pape a tort d’observer une stricte et absolue neutralité entre les belligérants.

Même au seul point de vue de la politique humaine, pour que la paix, une paix véritable, une paix des cœurs et des volontés, — celle qui tient de plus près à la religion, — pour qu'une telle paix se rétablisse et dure, j'ai plus de confiance dans les sages enseignements du Saint Père et dans sa ferme neutralité que dans les appels frénétiques au chauvinisme, à l’orgueil et à la religion faussée de chacune des nations en guerre.

Fait remarquable — je tiens à vous le signaler comme contraste aux divagations de nos jingos, catholiques ou protestants, — le seul groupe important, x ma connaissance, qui ait pris, dans les pays en guerre, une attitude analogue à celle du Pape, c'est celui des pacifistes et des socialistes anglais presque tous protestants ou agnostiques.

Protection des petits peupies

Dès le début de la guerre, j'ai exprimé l’espoir que la fin du conflit verrait la renaissance de toutes les petites nationalités — Belgique, Alsace-Lorraine, Danemark, Irlande, Pologne, Lithuanie, Balkans — immolées depuis des siècles à la cupidité des nations conquérantes; la salutaire humiliation des grands empires — Allemagne, Russie, Angleterre; — et le rétablissement de la primatie morale de la Papauté sur les peuplesi, Alors, alors seulement, la paix, la paix véritable et durable, s'établira dans l’Europe et le monde. Plus la guerre se prolonge, plus cette conviction s’euracine dans mon esprit. Mais ce n'est assurément pas l'idéal que se proposent l'Angleterre

1 Conférence à l'Université Lavai, sur in ‘’enaissance des petites nationalités”, 27 janvier 1915, résumée ‘dans le Devoir du lendemain.

ct ses alliés, pas plus que l'Allemagne, l'Autriche et la Turquie. Ce n’est pas à cette noble cause, vraiment chrétienne et civilisutrice, que le Canada a lié le sort de ses armes.

Presque aussi faux que l'argument de religicn est donc celui de la défense des petites nationalités. -Ce plaidoyer est particulièrement grotesque dans la bouche des impérialistes anglais et de leurs complices canadiens — eux, les acteurs et les apok. gistes de la spoliation des Républiques boërs, de l'invasion du Thibet, du partage de la Perse, de l'occupation de l'Egypte; eux qui ont entrepris de “ peindre en rouge ” l'Afrique, du Cap au Caire, et de soumettre le monde à la domination des Anglo- Saxons. Qu'on ne prétexte pas la supériorité des institutions britanniques, la somme de libertés civiles et politiques qu'elles comportent. ‘“ Aucune nation”, a fort bien dit Lonb BRyce, “n'a le droit d'imposer aux autres son type de civilisation.” Aucune n'a plus tenté de le faire que l'Angleterre impérialet.

Ce n'est assurément pas dans la Russie qu'on nous fera voir le modèle des nations respectueuses du droit d'avtrui, et surtout lu protectrice des petites nationalités. Depuis les jours d'IvaN LE TERRIBLE jusqu'à l'heure actuelle, l'histoire de Ja Russie n'est qu’une longue suite de conquêtes spoliatrices, de subjugations opérées tantôt par le fer tantôt par la ruse. On ferait rire à se tordre n'importe quel Russe d'aujourd'hui si l'on entreprenait de le convaincre qu'il. se rend à Constantinople pour affranchir les “ petites nationalités ”, victimes de la barbarie turque — laquelle fut, du reste, soutenue et protégée, des siècles durant, par la France et par l'Angleterre.

On ne s’y trompe pas plus à Athènes et à Bucarest qu'à Sofla. Les Etats balkaniques redoutent une victoire écrasante de la Russie plus encore que le triomphe des Empires du centre. Seule la Serhie s’est laissé jeter par l'influence russe conire l'Autriche, d’abord parce qu'elle vise à la mer du côté de l'Adriatique, ensuite, parce qu'elle n'a rien à espérer du côté de Constantinople. La Bulgarie s'est rangée du côté de l'Allemagne, en partie pour se venger des injustices du Traité de Bucarest et de la Convention de Londres, mais surtout pour faire pièce à la Russie. La Roumanie elle-même, cette France de l'Est, latine d'origine, de traditions, de culture, hésite à se joindre à la France, parce que la France est l'alliée de la Russie et que

1 Le général américain, Houer Les, grand admirateur de la puissance anglaite, pourvu qu'elle soit effective, a démasqué l'hypocrisie des formules humanitaires de la politique anglaise: “No nation has violated neutrality and denied these sklass css + : ntèt than the Suron The Üaÿ

ÿ L: € jJitrqit INC OUT of the Savon." New York and London, r & Bros, 1912).

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tout ce qui exaltera le triomphe des alliés fortifiera ka main du Cosaque 1.

Et les autres petites nations de l'Europe? Si leur sort est si manifestement lié au triomphe des ennemis de l'Allemagne, comment expliquer que la Suisse, la Hollande, le Danemark, la Suède, la Norvège, observent une stricte neutralité, que les sympathies s'y partagent à peu près également entre les deux coalitions?

N'est-ce pas une indication révélatrice que l'intérèt des petites nationalités, comme celui de la religion, n'est pas intimement lié au triomphe de l'une ou l’autre des armées?

“n Belgique mème, que la brutale agression de l'Allemagne a jetée dans les bras des alliés, n'allez pas croire qu’on entrevoit la solution du problème des nationalités avec la même facilité simpliste que nos sergents recruteurs et nos primaires hommes d'Etat?

Ce n'est pas la première invasion que subit la Belgique. C'est, si je ne me trompe, la cent dix-neuvième, depuis la conquête de César et l’organisation de la Gaule belgique. La plupart de ces invasions sont venues de France, Les dernières visées de conquête et de subjugation de la Belgique, avant la guerre actuelle venaient toutes de France. La Belgique a construit pierre à pierre le sanglant et glorieux édifice de son indépendance; la plupart de ces moellons, elle les a arrachés aux débris des ruines amoncelées sur son sol par ses puissants voi-

1 Un publiciste roumain, M. ConsTANTIN MAVRODIN, a très nettement exposé cette situation dans une étude toute récente, publiée À Paris, l'an dernier, sous le titre: ‘La Roumanie contemporaine”. M. Mavrooix est un francophile intense; il souhaite que la Roumanie entre en scène du côté des alliés; il prévoit même que cette intervention va se produire. Voici cependant comment il explique et justifie l'attitude expectante de son pays:

‘Les sympathies roumaines et la politique de la Roumanie constituent ‘un frappant contraste pour les trente-cinq dernières années. Tandis “qu'en 1870, comme en 1914, on a erié À Bucarest ‘Vive la France” et ‘A bas les Austro-Allemands!”, du congrès de Berlin jusqu'au traité de ‘Bucarest économiquement et politiquement on = + vers Vienne et ‘vers Berlin.

‘Pourquoi ce contraste? L'explication en est simple, On est fran- ‘“‘cophile chez nous par atavisme de race, par l'influence française trois fois ‘’séculaire à Bucarest et à Jassy et par le souvenir sympathique de l'em- ‘‘pereur Napoléon I11; mais, la Roumanie étant une ‘le latine’ dans un ‘océan slave, et la Russie par son attitude de 1878 nous jetant dans les ‘‘bras des Teutons, les ennemis traditionnels des Slaves, la réalisation de ‘‘Falliance franco-russe, en 1888, a rendu impossible tout rapprochement ‘‘politique entre Paris et Bucarest.”

Et pourtant, la Roumanie doit beaucoup plus à la France, dans l’ordre des services positifs, que ie Canada.

LA GUERRE: MOTIFS D'INTERVENTION 75 sins. La seule garantie de la survivance de la Belgique, c'est un juste équilibre des forces de l'Allemagne, de la France et de l'Angleterre. Une France triomphante, une Angleterre maitresse absolue de la mer du Nord, ne seraient guère plus rassuranles pour la Belgique qu'une Allemagne victorieuse. Ce que la Belgique peut espérer de mieux, c’est d'abord que l'Allemagne soit forcée d'évacuer son territoire, mais aussi que la France et l'Angleterre ne soient pas tellement maitresses de la situation qu'elles soient tentées de prendre pied chez elle où de lui inposer, dans leur propre intérêt, des mesures contraires à sa pleine indépendance,

De toutes les grandes nations en guerre, la France et l'Italie sont probablement les moins à redouter pour les petites nationalités de l'Europe, La France surtout s'est assobrie dans l'expiation; elle a durement payé le prix des conquêtes spoliatrices de NAPoLEONX, de l'affreuse tyrannie qu'il a fait peser un moment sur toute l'Europe. Néanmoins, les deux alliées latines ont poussé fort activement, depuis quelques années, leur expansion coloniale. Un succès trop considérable pourrait bien réveiller chez elles le vieil instinct impérialiste des Romains.

La “ sainteté ” des traités

En tout ce qui touche au droit à la vie des petites nationalités, au respect de “la sainteté des traités ”, l'attitude de la France, de l'Espagne et de l'Angleterre au Maroc n'a guère été plus honorable que l'attitude de l'Allemagne à l'égard de la Belgique ou que celle de l'Autriche à l'endroit de la Serbie.

On sait que le jour même où la France et l'Espagne s'engageaient solennellement, dans un traité public, à respecter l’inviolabilité du Maroc, elles signaient, de connivence avec l’Angleterre, un arrangement secret qui prévoyait, qui préparait même, le partage de ce pays entre la France et l'Espagne, à l’exclusion de l'Allemagne, co-signataire du traité public. Pour prix de son silence et de son acquiescement, l'Angleterre se faisait reconnaitre l'exclusivité et la permanence de son occupation de l'Egypte,

Comme moralité, cet arrangement valait cet article du traité austro-italien qui autorisait l'Italie à prendre un morceau des Balkans au cas où l'Autriche s’en servirait une tranche.

Tout cela ressemble fort à de la spoliation, au sacrifice des petites nationalités, à la primauté de la force sur le droit, au mépris de “ la sainteté des traités ”.

En vérité, toute la diplomatie des grandes nations a été jusqu'ici à base d'immoralité, d'opportunisme et d’hypocrisie. Et dans la mesure où elle a préparé et accumulé les causes lointaines de l’effroyable hécatombe où les peuples expient, en ce moment, les crimes de ceux qui les gouvernent, on peut dire avec un écrivain anglais que la guerre européenne est un “ crime coopératif "1,

A la préparation de ce crime, le Canada n'avait pris aucune part. Il n'était nullement appelé à le juger. Avant de se lier à l'une des parties et de se faire, pour sa part, l’exécuteur de la sentence, il eût peut-être mieux fait d'y regarder à deux fois.

Liberté et Démocratie

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Un autre argument favori des partisans de l'intervention, c'est que les alliés combattent pour la liberté et la démocratie contre la tyrannie et l’absolutisme. Ce plaidoyer s'accorde mal avec la doctrine des théologiens impérialistes qui veulent nous persuader que nous sommes tenus de nous battre pour obéir au roi d'Angleterre et que la résistance aux simples désirs de la métropoie procède de tendances dangereuses, imbues de libéralisme et d'un attachement exagéré aux maximes du parlementarisme, laissons se dépétrer les partisans de l'absolutisme et occuposs-nous un instant des champions de la liberté. $ e* très beau de se battre pour la liberté... des autres. Mais en. re faudrait-il s'entendre sur le genre et la formule des libertés «ue nous allons faire triompher en Europe. Est-ce la liberté française ou britannique, la liberté moscovite ou serbe, la liberté %elge, japonaise ou italienne? Dans le seul ordre des libertés & tanniques, est-ce le concept anglais ou ontarien qui va s'impe er? la pratique australienne, hindoue ou sud-africaine? S'agit-il de libertés politiques ou civiles, religieuses, sociales ou économiques? Est-ce la liberté individuelle ou la liberté des peuples? :

Parmi les nations qui se battent du côté des alliés, il y a, sur tous les genres de liberté, les conceptions les plus diverses, les aspirations les plus divergentes, les pratiques les plus variées. Sont-elles d'accord sur le régime de liberté qu'elles se proposent d'imposer aux Allémands? Leurs propres nationaux sont-ils d'accord entre eux sur la mesure de liberté dont ils jouissent chez eux? Je doute fort que les pauvres diables à qui les agents recruteurs de SAM HuGHes persuadent qu'ils vont se

1H. N. BraisrorD:— “The Empire of the East’, reproduit comme appendice à ma brochure “The Foreign Poticy of Grent Britain’, Montréal,

battre en Europe pour la liberté du monde s'’accommoderaient longtemps de la liberté russe ou serbe, Les compatriotes de LLoyp GEonce ou de RebMoND ne se soumettraient pas longtemps au régime de liberté que les Ontariens et les Manitobains ont résolu d'imposer aux Canadiens-français. Les Canadiens-français eux-mêmes n'endureraient pas vingt-quatre heures les tracasseries de la bureaucratie française, toutes pratiquées au nom de la Liberté, de l’Egalité, de la Fraternité, J'ai même peine à croire que les théologiens impérialistes de Québec — Ultra-français, aujourd'hui que la France sert de couverture à l'Angleterre — approuvent en tous points le genre de liberté religieuse que le gouvernement français a pratiqué, sous tous les régimes, depuis la Révolution.

Certes, je hais le caporalisme prussien; mais il ne me parait guère que nous y portons remède en gratifiant le Canada de quelque chose de pire: une impudente voyoucratie militaire, sans discipline, sans tradition, prête à l’émeute et au Pillage, assurée de l'impunité et même de la faveur des pouvoirs publics.

Quant à la forme de Souvernement, je veux bien admettre que le régime démocratique vuut mieux que l’autocratie, Encore faudrait-il démontrer son excellence par ses fruits. On aurait peut-être quelque peine à établir que le régime démocratique a donné à l'Angleterre et à la France les qualités qui leur sont propres et que le régime autocrstique a infligé au peuple ailemand les défauts qui lui sont Particuliers. Le Canada, pour sa part, avant de partir en croisade pour le salut de la démocratie, aurait dû se mettre en mesure de Prouver au monde que la pratique du régime démocratique a développé ses vertus sociales et civiques; que ses gouvernants sont probes, compétents, dévoués à la chose publique; que son peuple est sain, éclairé, patriote, incorruptible; que le vol, le pillage, la concussion, le parjure, sont choses ignorées ou du noirs fort rares dans les manifestations de sa ‘ie nationale.

Quoi qu'il en soit de la valeur des régimes politiques, la saine philosophie nous enseigne qu'aucune nation n'a le droit d'imposer sa forme de #ouvernement à une autre nation. C’est ici ou jamais le cas d'aprliquer l’axiome de LonD Bryce. De plus, l’histoire démontre que c'est une entreprise futile.

C'est en invoquant ce prétexte, c'est en proclamant son dessein d’affranchir les peuples de la tyrannie des rois, que la France révolutionnaire entama la lutte contre les nations de l'Europe. NaAPoLEeoN recueillit vet héritage de haines et c'en servit pour faire peser sur l'Europe le joug le plus tyrannique qu'elle ait connu depuis le temps des Cesans.

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