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pi RO SOU ROSES
Le salut de la France
Mais l'argument de choix, dans la province de Québec, c'est le salut de la France. Les Canadiens-françuis doivent s'enrûler, parait-il, pour sauver la France, Chose singulière, on n'a jamais songé à leur prècher ce devoir quand la France se battuit contre l'Angleterre ou sans l'Angleterre.
Lorsque les armées alliées de l'Angleterre, de la Russie, de l'Autriche et de la Prusse envahirent la France, occupèrent Paris et dictèrent au peuple français vaincu les conditions de sa survie, ses relations étrangères, la forme même de son gouvernement, le peuple canadien-français fut convié à se réjouir des humiliations de la France, à célébrer jusque dans ses églises la victoire des Russes, des Prussiens, des Autrichiens, des Suédois, des Bavarois, et, naturellement, celle des Anglais.
Lorsque la Prusse, forte de l'appui moral de l'Angleterre, marcha de nouveau sur le cœur de la France, l'amputa de ses provinces, la saigna à blanc, fomenta la Commune et favorisa l'établissement d'une république sectaire, afin de mieux réduire la France à l'impuissance, personne ne songea à entrainer les Canadiens-français au secours de leur ancienne mère-patrie.
Mais vint le jour où le peuple allemand, resserré dans son territoire, voulut se répandre à l'extérieur. Son industrie, extraordinairement développée, chercha des débouchés. Tant que les Allemands étaient restés les clients de l'Angleterre, qu'ils avaient emprunté à Londres, et expédié leurs marchandises sur des vaisseaux anglais, l'Angleterre avait favorisé ce développement industriel. Du jour où l'Allemagne voulut s'affranchir de celte tutelle et devenir une nation maritime et commerçante, c'est-à-dire de cliente devenir la rivale de l'Angleterre, les impérialistes anglais se mirent à dénoncer les ambitions germaniques, le militarisme allemand, le caporalisme prussien. Le caporalisme prussien date de FREbERic Il, allié de l'Angleterre; le militarisme allemand était, en 1870, ce qu'il est aujourd’hui, et les Anglais l'admiraient fort. L'Angleterre n'a commencé à prendre le militarisme allemand en horreur qu'à compter du jour où il a pris la mer et porté ombrage à la puissance qui s'est arrogé le droit de “ dominer les mers ” -— to rule the waves, — prétention tout aussi monstrueuse que celle de dominer les terres. C’est aussi à compter de ce jour que les jingos se sont sentis pris d'un vif et soudain amour pour la France. Or, comme ils poursuivaient en mème temps leur politique d'unification de l'Empire et d’asservissement des colonies, pour les fins de guerre de l'Angieierre, iis virent dans cetie situation une occasion unique de séduire les Canadiens-français. C’est alors que nos ga-
zelles patriotes se mirent comme par enchantement à prècher l'amour de “ nos deux mères-patries *”, à tant le pouce carrét,
De cette sorte de patrioles, il est inutile dé nous entretenir; non plus que de cette autre catégorie de pro-Français qui ont attendu, avant d'abter * mourir pour la France "”, d'être assurés d'un bon grade et de gras appointements dans l'armée de sin Sam HuGnes — celui-là même qui disait si gracieusement, en plein parlement, qu'on ne devrait pas laisser pénétrer au Canada les moines et les nonnes chassés de France, parce qu'ils ne sont bons à rien, “ not even for breeding purposes ”.
“ L'ontarien dans les mots brave l'honnéteté ”.
Mais il est un nombre assez considérable de Canadiens-fran- Çuis qui croient sincèrement que nous avons le devoir de combattre aux côtés de la France. Examinons leurs arguments.
“ Reconnaissance ” envers la France — Exemple des Suisses et des Wallons
Avons-nous à l'égard de la France des obligations d'amour et de reconnaissance qui impliquent pour le Canada le secours d'une intervention armée, pour les Canadiens-français, le service militaire, l'impôt du sang? Evidemment non. La seule existence de ce sentiment démontre que beaucoup de Canadiensfrançais sont restés ou redevenus des colons français, comme beaucoup de Canadiens-anglais sont des colons anglais.
Parler des “ devoirs de reconnaissance ” des Canadiensfrançais d'aujourd'hui envers la génération actuelle des Franais d'Europe est absurde. En déduire surtout que cette “ reconnaissance ” comporte l'accomplissement d'un devoir essentiellement national, réservé, dans tous les pays, à la défense de la patrie — à tel point que le citoyen d'un pays qui s'engage dans l'armée d'un autre pays, même allié, est considéré comme déserteur — est plus faux encore. Cela vaut tout juste le plaidoyer de * reconnaissance ” envers l'Angleterre, dont nous nous sommes occupés dans le chapitre précédent.
Si lé Canada était resté colonie française, il est plus que probable que notre plaidoyer de “ reconnaissance ” coloniale se formulerait aujourd'hui dans des termes à peu près identiques à ceux de l'inventaire des “ bienfaits ” de l'Angleterre, dressé
! On se rappelle que lorsque les impérialistes entreprirent la conversion de la provinee de Québec, ils chargèrent une agence de publicité de faire reproduire, danse tous los iouenaus ke Le province, lus articies angio-irançcais de la Patrie. Cette agonee offrait un fort joli prix ealeulé d'après le nombre de pouces carrés d° papier consacrés À cas reproductions patriotico-impérialistes,
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par M. Ewanr. Toutes les “ mères-patries ” sont des marûtres; c'est encore l'Angleterre qui l’a été le moins durement et le moins constamment.
Si, par “ reconnaissance ” envers la France, on veut parler de services positifs rendus par la France au Canada, généralement, ou aux Canadiens-français en particulier, on serait fort en peine d’en faire l'énumération. Ce n’est assurément pas au moment de la cession du pays à l'Angleterre, alors que le gouvernement français refusa d’honorer la signature de ses fonctionnaires et acheva, par une banqueroute de plusieurs millions, la ruine d'une malheureuse population, affamée et décimée par une guerre interminable, dont la colonie n’était nullement responsable mais où elle avait prodigué son sang, son or et son blé pour la France.
Une fois passés sous la domination du vainqueur, au cours des soixante-quinze années de luttes où il nous fallut défendre, pouce par pouce, le patrimoine national, la langue, la religion, l'âme du peuple, quels secours avons-nous reçus de notre première “ mère-patrie”? Ni la France républicaine, ni la France monarchique; ni la France forte, deux fois alliée des Anglaisi,
ni la France vaincue, humiliée par l'Angleterre; à aucun moment, sous aucun régime, la France, la nation française, le gouvernement français, ne se sont souvenus de nous, n'ont tenté aucun effort pour npus aider, moralement ou matériellement.
Sans doute, tous les descendants de Français, tous les fils de cette noble nation, tous les héritiers de cette incomparable civilisation qui éclaire le monde moderne, comme le génie grec illuminait le monde ancien, doivent désirer la survivance de la France. Est-ce à dire que les Français d'origine, devenus les citoyens d’une autre nation, doivent payer l'impôt du sang à la
nation française?
Autant dire que les Brésiliens ont des obligations particulières envers le Portugal, les Argentins ou les Péruviens envers l'Espagne, les Américains d'origine anglo-saxonne envers l’An-
gleterre?,
1 Sous Louis-Philippe et plus encore sous Napoléon III.
2Je n’ai pas attendu la mn ed gg C4 de exprimer ces sg mr et opposer
les préceptes du nationalisme trine du colonialisme DL D ovni 1000, ne nie dus je
français.
passage À pro de notre dette de “reconnaissance” envers l'Angleterre, Je signalais ee dusliame de sentiment et ses dangers: “Le pre nn qui se de à notre esprit, c'est celui-ci: devons- “nous être age rançais que Canadiens ou plus Canadiens que Français? termes, devons-nous être des Français au Canada ou des “Canadiens d'origine” française ?
LA GUERRE: MOTIFS D'INTERVENTION 81 Si vous voulez mesurer toute la différence qui sépare, en ces matières, le concept colonial du concept national, comparez l'attitude des Canadiens-français, à l'égard de la France, à celle des Suisses français ou des Belges wallons, d'aussi pure race française que nous. Leurs sympathies et leurs vœux, comme les nôtres, vont à la France; ils s’éclairent, comme nous, du rayonnement de la pensée française; ils ont, beaucoup plus que nous, . besoin de la force matérielle de la France, de sa puissance militaire, de son influence politique, à cause de son voisinage immédiat et du contrepoids qu'elle oppose aux influences germaniques. Néanmoins, ils ne reconnaissent et ne servent qu'une patrie: les Suisses, la Suisse; les Belges, la Belgique.
Que vaudront nos sacrifices pour la France ?
Si vous voulez vous convaincre davantage, renversez les situations. Que demain les boches d'Ontario ou ceux du Mani-
“Je ne conçois pas qu'on puisse hésiter un instant à répondre que nous
‘devons rester essentiellement Canadiens. |
“Loin de moi la pensée de vouloir étouffer chez mes compatriotes la “voix du sang. Notre amour pour la France est légitime et naturel: il ‘‘peut et doit être réel, profond et durable; mais il doit rester platonique; “et surtout il ne doit jamais nous faire oublier nos devoirs envers nous- ‘mêmes et ceux que les circonstances de notre histoire et de notre situation ‘actuelle nous imposent.
“Pour comprendre et déterminer la nature de nos sentiments à l'ex:- “droit de la France, il faut employer la même méthode que j'ai indiquée “tantôt, lorsque j'ai parlé de nos obligations envers l'Angleterre: étudier “notre histoire avec sang-froid et ne pas faire de légende.”
Je résumais ensuite l’histoire de nos relations avec la France, avant et depuis la cession du Canada à l'Angleterre; puis j'ajoutais:
‘Je résume tous ces faits historiques sans haine et sans amertume: je “‘n'entreprends même pas de les juger. Ni j'avais à apprécier, comme “Français, la conduite de la France monarchique À notre endroit et la “politique de la France moderne, j'indiquerais une foule de circonstances ‘‘atténuantes et de causes incontrôlables, Mais, comme Canadien, je dis “qu'il est absurde de perdre notre temps à manifester des regrets stériles ‘‘et des aspirations irréalisables,
“Soyons Français comme les Américains sont Anglais. Conservons ‘et développons chez nous les instincts, les traditions et l’intellectunlité “que notre origine nous a légués; et à ce point de vue, nous ne saurions “trop faire pour maintenir et fortifier les liens de parenté qui nous unissent “à la France. Mais nous devons concentrer notre allégeance politique et ‘‘nos aspirations nationales sur le sot du Canada.”
“Il importe à notre sécurité de convainere les Anglo-Canadiens d'un “fait d'ailleurs indéniable: c'est que ce n'est pas à titre de Français mais à ‘titre de Canadiens que nous ne voulons pas nous rapprocher de l'Angle- “terre et assumer des obligations nouvelles dans son Empire.’ (('Le patriotisme canadien-français —ce qu'il est, ce qu'il devrai être” —Montréal, 1902).
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toba passent de la persécution morale et “ légale ” à la répression matérielle et que la guerre civile éclate entre Canadiensfrançais et Canadiens-anglais: la France interviendra-t-elle dans le conflit? Que la guerre se déclare un jour entre le Canada et les Etats-Unis, ou entre le Canada et le Japon: la France, à moins de s'être liée par une entente préalable avec l'Angleterre ou avec le Canada lui-même, déclarera-t-elle la guerre aux Etats- Unis ou au Japon, à seule fin de nous sauver Dans l’un ou l’autre cas, à défaut d'intervention officielle de la France, combien de Français s'enrôleraient volontairement pour venir à notre secours?
Et pourtant, nous l'établirons au chapitre de nos relations internationales, la France a autant d'intérêt au maintien du Canada français que nous avons, nous, à la conservation de la France ; et la France dispose d’infiniment plus de ressources et d'autorité, soit pour se défendre, soit pour intervenir dans les affaires du monde, que le Canada et surtout que la seule province de Québec. ,
D’aucuns pensent que les services rendus à la France — enrôlement de soldats et secours de toute nature — nous vaudront, après la guerre, de chaudes sympathies françaises, l’appui des Français d'Europe dans nos luttes pour la langue, pour la survivance sociale et économique. J'ai partagé, un instant, cette il'usion. Il serait dangereux de l’entretenir plus longtemps. Le caractère même de notre intervention a détruit cet espoir, s’il eut jamais sa raison d’être. En noyant notre effo:t dans la participation globale de l’Empire britannique, nous lui avons enlevé le caractère particulier, le parfum d'amitié familiale, qu’une intervention indépendante aurait pu lui donner. Tout ce que nous faisons, tout ce que nous pouvons faire, ne fait qu’accroitre la valeur de l'intervention britannique. C’est l’Angleterre, l’Angleterre seule, qui bénéficiera de l’aide apportée à la France par les Canadiens, les Indous et les autres peuples “ subalternes ” de l’Empire1. Les tenants canadiens
1 Un Canadien-français établi en France depuis plusieurs années, très français de cœur et d'esprit, ardent partisan de l'intervention du Canada, au début de la guerre, m'écrivait, le 25 mai 1915:
“Les Français auraient grand intérêt à faire le nécessaire pour éviter “tout ce qui peut contribuer à l’anglicisation de nos populations canadien- ‘“‘nes-françaises. Malheureusement, le monde commercial et financier ‘s'arrête rarement au côté sentimental. et même national, d’une question, ‘et ne pense à rien autre chose qu’à ses propres intérêts matériels. Les ‘commerçants et les capitalistes français ne reconnaissent en nous que “des coloniaux qu'ils ont intérêt, d’après eux, à atteindre par les intermé- “‘diaires anglais. J'ose même exprimer l'opinion que plus l'Entente C'ordiale
de l'autorité royale et de la suprématie anglaise, en nous représentant comme des esclaves soumis au bon plaisir du roi d'Angleterre, n’auront Pas peu contribué à neutraliser l’avantage u térieur que nous aurions pu retirer de notre intervention et de nos secourst.
“ Colonialisme moral ” français — Ses dangers
Comment expliquer ia naissance et le développement de ce colonialisme moral des Canad'ens-français à l'endroit de leur première mère-patrie ?
P»r colonialisme moral, j'entends cette disposition à reconnaitre et accepter, à l'égard de France, des obligations qui n'ont jamais été reconnues, qui ne peuvent exister entre deux nations politiquement indépendantes l’une de l’autre, quelles que soient les aflinités de leur tempérament, de leurs idéaux, voire la communauté d’origine, rle sang et de langue.
Ce sentiment était inconnu de nos pères. [Il est la conséquence immédiate et logique de la propagande impérialiste. Les protagonistes de la solidarité impériale ont créé dans l'esprit des Anglo-Canadiens une notion nouvelle et fausse du devoir «des ‘nations soeurs” envers la Grande-Bretagne. Ils ont fouetté l’orgueil de race; ils ont fait entrevoir le triomphe des idées anglaises dans le monde, la domination universelle des Anglo-Saxons. Les Canadiens-français, entrainés et trompés par leurs chefs politiques et sociaux, ont acquiescé en fait à toutes les brèches portées au principe des libertés coloniales mais leur esprit et leur coeur n’ont rien absorbé de cette partie de l'impérialisme anglais, toute faite de sentiment et d’orgueil
“entre l'Angleterre et! a France se développera, plus ce sentiment s'accentuera “chez les Français de France.”
Ce ne sera, du reste, que la continuation de l'état de choses antérieur à la guerre. En dehors de l'unique exception du Crédit foncier, presque tous les capitaux français importés au Canada ont suivi le canal des institutions anglaises et fortifié l'influence anglaise à notre détriment. Le commerce français profite aux maisons anglaises plus qu'aux négociants canadiens-français. Pendant que nous luttons péniblement pour vulgariser l'usage de la langue française dans le commerce, la plupart des produits français—l’eau de Vichy, par exemple, propriété de l'Etat--nous arrivent avec des étiquettes anglaises,
1 Ce n’est pas en France seulement que cette attitude servile nous fait un tort immense. A Rome, dans nos démêélés avec les partisans de l’anglicisation, rien n’est plus propre à ruiner notre influence et nos revendications. Les autorités de 1 Eglise se persuadent que les Canadiens-français
n'ont d’autres droits, en toute matière, que ceux que les Anglais veulent bien leur concéder
britanniques. Ce qu'on leur a dit à satiété de ‘a nécessité de s'assurer des protections extérieures et de servir une autre nation afin 4d’en obten:r des faveurs, les a graduellement amenés à se tourner du côté de la France et à lui rendre quelque chose du culte que les impérialistes anglo-canadiens rendent à l’Angleterre. Ce culte prend même chez nous, par suite de multiples causes dont l'étude nous entraînerait trop loin, un caractère de servilité sentimenta'e, une attitude révérentielle, mi-touchante mi-grotesque, qui se manifeste: rarement dans les effusions les plus loyalistes des Anglo-Canadiens.
L'introduction de ce facteur nouveau dans la formation de la conscience nationale est grosse de dangers pour l’avenir.
L’Angleterre et la France, aujourd’hui alliées, comme au temps de la guerre de Crimée, ont été longtemps ennemies, toujours rivales. Il existe entre elles plus de causes permünentes de division, G’inimitié même, qu'entre la France et l'Allemagne, ou qu’entre l’Allemagne et l’Angleterre. L'histoire démontre que toutes les alliances entre nations sont précaires, celles de lAng'eterre plus que toutes les autres. La situation de l'Angleterre en Europe, ses conditions économiques et sociales, la dispersion de son empire sur toutes les terres du globe, lui imposent une politique instable et vague. Ses amitiés sont fugaces et loose. Ses alliés ne peuvent, ne doivent jamais compter sur elle. Ce n’est pas déloyauté, c’est nécessité. Les Français, toujours entiers, glorifient aujourd’hui la ‘ loyale” Angleterr Ils conspuaient jadis la “ perfide Aïbion ”. Ni l’une ni l’autre épithète ne sont méritées. L’Angleterre n’est p£s perfide; ce n’est pas dans son tempérament, ni dans ses habitudes. Elle n’est pas loyale non plus, au sens chevaleresque où les Français l’entendent, parce qu’elle ne peut pas l’être ; mais elle est loyale à sa façon : elle avertit généralement ses alliés qu’elle ne s'engage à rien. Tout ce qu’on peut lui reprocher, c’est de couvrir sa politique, très intéressée, très pratique, très chauvine, de maximes vertueuses et philanthropiques qui correspondent fort peu à la réalité de ses desseins. C'est l’effet de ce pharisaïsme puritain, propre à la race, qui fait que tant d’Anglais cachent leurs vices sous le manteau d’une haute respectabilité et les dénonciations pudibondes de Ja corruption et de la perfidie... :des autres.
Si, comme il faut l’espérer, l'Allemagne est, non pas anéantie — résultat ni possible ni désirable — mais courbée et ramenée à un sens plus juste de ses droits, à un exercice plus restreint de sa force, la Russie deviendra la puissance prépondérante de l’Europe continentale. Elle sera, plus que jamais, la menace la plus redoutable pour l’empire asiatique de l’Ang'eterre. Si, à ce moment, la France n’est pas prête à se joindre
à une combinaison anglo-allemande contre la Russie — objectif que les Anglais ne perdent pas de vue, même à l’heure actuelle, en dépit de toutes les dénonciations de la “ barbare teutonne — si la France reste fidè:e à l’alliance russe, elle redeviendra pour la masse du peuple anglais ce qu’elle a toujours été : Pennemie traditionnelle, l’ennemie de fond. Les causes de conflit, écartées pour l'instant, renaitront avec d'autant plus de facilité que l’expansion exagérée de l'empire colonial de la France les a mutipliées. Le “ péril russe ” et le “ péril français ” feront oublier le “ péril allemand ” et reprendront leur place habituelle dans les craintes et les haines de JoHN Bu. Le mot d'ordre de NELSON à ses marins de l’Agamemnon : — “You must hate a Frenchman as you do the devil” — redeviendra la devise favorite, la prière quotidienne de tout bon Anglais.
Cela, me direz-vous, ne changera rien en Canada. La majorité des Anglo-Canadiens n’ont jamais cessé de réciter du fond du cœur, les yeux levés vers le dieu des Saxons, la pieuse et charitable prière de NELSON — “ce savant et célèbre guerrier ”, comme l’appelait le bon MGR PLEssis. A l’heure où nous sommes, alors que des flots de sang français versés sur les plaines de Flandre et de Lorraine empêchent les canons allemands d'atteindre les côtes de l’Angleterre, nos “frères” de l'Ontario et du Manitoba, continuent, en bons Anglais, à hair “comme le diable ” tout ce qui est français; et ils manifestent leur haine par des actes fort tangibles. Qu’en sera-t-il, pensezvous, le jour où la France sera de nouveau aux prises ou simplement en froid avec l’Angleterre?1
Le Canada français et la France dans le passé
Cette situation s’est présentée assez fréquemment depuis que le Canada est devenu pays britannique. Il n’en est pas résulté de trop graves conflits entre les deux races canadiennes, parce que le sentiment populaire des Canadiens-français était tout autre, à l’égard de la France, que celui qui se répand aujourd’hui. On n'avait pas développé chez nous !a fausse notion que nous avons des obligations particulières envers notre patrie d’origine.
Durant les longues guerres de l’Angleterre contre la Révolution et l’Empire, la tradition royaliste, l’horreur des crimes
1 Le sentiment de fond des jingos anglo-canadiens à l'endroit de la France s’est manifesté dans foute sa candeur, lors de l’émeute provoquée à Ottawa par les soldats de Sa Majesté, en décembre 1914. Les champions de la “liberté”, les ‘‘sauveurs de la civilisation française”, ont couvert le chant de la Marseillaise des mêmes cris de fureur sauvage qui ont conspué mon ‘“‘déloyalisme’’.
de la Terreur et de la tyrannie de NAPOLEON et, plus que tout peut-être, le souvenir des misères endurées à la fin du régime français et l’insouciance de la France à l'égard de ses fils perdus d'Amérique, — toutes ces causes rendaient facile aux Canadiens-français l'acceptation de la lutte entre leurs ‘ deux mères-patries ”, comme on dirait aujourd'hui, Encore s’en faut-il de beaucoup que le sentiment du peuple fût au diapason du ‘angage emphatiquement loyaliste de ses chefs civils et religieux. M. DE GASPE raconte, à ce sujet, une anecdote typique. Son père, ancien oflicier français, ultra-royaliste, déjà lié par ses attaches de famille à la pseudo-aristocratie anglaise de la colonie, avait naturellement la haine de la Révolution et de l'Empire. Il se désolait des succès rapides et foudroyants de BoNaParTE, Tout de même il ne pouvait s'empêcher d’éprouver une sensation d'agacement lorsqu'il entendait les jeunes officiers de la garnison de Québec parler avec dédain de l'aventurier corse. A leur dire, l'Angleterre et ses alliés n’en feraient qu'une bouchée, Un soir, — il dinait au château Saint-Louis — arriva la nouvelle de la victoire d’Austerlitz, qui fit mourir Prrr de honte et de désespoir. Je vous laisse à penser quelle binette firent iles jeunes officiers. M. DE GASPE ne put s'empécher d’éprouver un sentiment de réjouissance fort peu loyaliste. On peut croire que ce sentiment était celui de la masse des Canadiens-français. Quelle forme aurait pris ce penchant, si l’on avait tenté d’indüire les Canadiens à servir l'Angleterre contre la France? A cent années de distance, il est assez difficile de le dire. Il est permis de croire cependant que les Canadiens n'auraient pas renoncé volontiers à leur droit de rester neutres, à cette “ distinction glorieuse ” dont M@r DExavur les iuvitait à remercier Dieu.
Le souvenir amer de l’abandon de la colonie par la France, l’hcrreur des crimes de la Révolution et de la tyrannie de Na- POLEON Se sont adoucis graduellement dans la mémoire des Canadiens-français. La France est redevenue à leurs yeux la nation française, la patrie d’origine, avec tout son passé de gloire, de vaillance, d’apostolat, avec ses espérances toujours vivantes, ses générosités jamais éteintes. Le langage et l’attitude de Mar DENAUT, de MGR PLESssis, ne seraient plus possibles aujourd’hui; d’ailleurs, ils n’auraient plus leur raison d’être. Mais est-il plus juste, plus prudent surtout, de tomber dans l’excès contraire?
Si, au moment de l'affaire de Fachoda, la guerre avait éclaté entre la France et l'Angleterre, nos, évêques n'auraient assurément pas ordonné des prières publiques pour le triomphe de l’Angleterre et l’écrasement de la France. Mais si le gouvernement avait suivi le précédent, alors tout récent, de l’expédition
sud-africaine et décidé d'offrir à l'Angleterre l'aide du Canada, en hommes et en argent, quelle aurait été l'attitude de nos hommes publics, de nos * sommités sociales ”, de nos journalistes patrioles ? A laquelle de nos “ deux mères-patries'" nous aurait-on recommandé de rendre le “devoir filial ?
Pour qui nous tattrons-nous : France ou Angleterre ?
Cette situation angoissante est exactement celle qui se présentera, le jour, plus prochain qu'on ne le croit, où la France et l'Angleterre seront aux prises, commes elles l'ont été si souvent au cours de sept siècles. Et dans cette guerre, le Canada devra participer, comme dans la guerre actuelle, Ne nous leurrons pas de l’ilusion que nous pourrons nous abstenir, que “nous jugerons chaque cas à son mérite ”, comme dit volontiers M. Laurier. C'est là un des multiples soporifiques, et l'un des plus dangereux, dont le plus retors de nos impérialistes s'est servi pour endormir la vigilance de ses “ chers compatriotes ”. Non; c'est la thèse et la pratique de la “ solidarité impériale ” qui l’emporteront, Le Canada sera en guerre, parce que l’Angleterre sera en guerre. Le Canada sera tenu d'aider la mèrepatrie en hommes et en argent. Son sort sera aussi lié aux armes de l'Angleterre qu'il peut l'être aujourd’hui.
, Mèime si nos “ sommités sociales ” et nos journalistes patriotes, canadiens-français, n’en sont pas alors aussi convaincus qu’ils semblent l'être à l’heure actuelle, les Anglo-Canadiens le seront bien davantage. A tous les arguments permanents que la propagande impérialiste a fait valoir et triompher, s'ajoutera la haine séculaire de la France, beaucoup plus vivace que la passion anti-allemande d'aujourd'hui, toute de surface. Dans leur esprit, le Canada devra se battre pour l’Empire et contre la France plus encore que contre n'importe quelle autre nation.
Quelle sera alors l'attitude des Canadiens-français? Que deviendront tous les arguments accumulés et Pessassés aujourd’hui pour i-ur persuader qu’ils ont à l'égard de la France, leur ‘“ première mère-patrie ”, des obligations particulières nées de la communauté d’origine, de la dette de reconnaissance contractée envers la nation qui nous a donné notre langue, notre civilisation, qui nourrit notre intelligence et nos cœurs de sa littérature, de son inspiration, de sa flamme d’idéal? Ces motifs, comme ceux de nos “obligations ” envers l’Angleterre, existeront alors aussi fortement qu'aujourd'hui. Comment se fera le partage?
Nos “conciliateurs”, protagonistes de tous les abandons de nos droits positifs, parlent souvent de guerre civile. Ce son! eux pourtant qui, en favorisant cette double et criminelle propagande de l'impérialisme anglais et du colonialisme français moral, préparent systématiquement le conflit de races le plus probable et le plus dangereux.
En vérité, de tous les arguments employés soit pour justifier l'intervention du Canada dans la guerre ou pour enrôler les Canadiens-français, il n’en est pas de plus faux, de plus criminel, de plus antinational, que celui des obligations particulières des C:‘nadiens-français envers la France.
La seule et véritable manière pour nous d’acquitter notre dette de reconnaissance envers la France, notre contribution la plus efficace à la défense de la civilisation française dans le monde, c’est de préserver intacte la part de patrimoine — je ne difai pas, selon l'expression consacrée mais impropre, que la France nous a léguée — de patrimoine moral et intellectuel que nos ancêtres ont apportée en Amérique, que nous avons conservée à travers toutes les péripéties de notre histoire, malgré la haine assimilatrice des Anglais, en dépit de l'indifférence de la masse des Français.
Ce seul labeur demande tout l'effort de la génération actuelle et celui de plusieurs générations à venir.
Ceci nous amène à une conclusion générale qui s'applique à chacun des arguments que nous venons de parcourir.
Les maux à combattre chez nous — Futilité de notre intervention 7
Même si l'on accepte comme prouvés tous les motifs d'intervention que l’on a fait valoir jusqu'ici, il resterait à démontrer: d’abord, que des motifs identiques n’appellent pas ici même l’action des pouvoirs publics et du peuple; ensuite, que lintervention armée du Canada peut déterminer le triomphe des causes que l’on prétend défendre; enfin, que l'effort entrepris ne met pas en danger l'existence de la nation canadienne.
Renvoyons la dernière considération au chapitre des conséquences de notre intervention. Prenons les deux autres.
Il est donc entendu que nous nous battons en Europe pour le respect des traités et la liberté des peuples, pour le salut des petites nationalités, pour le maintien de la civilisation française.
Avons-nous la conscience nette sur tous ces points? Avonsnous le droit de marcher au feu, le front haut, pour enseigner
aux “barbares teutons ”, à coups de mitraille, le respect de tous
ces principes, le culte de tous ces bienfaits de ln civilisation supérieure — la nôtre, parait-il°?
Qu'avons-nous fait, en 1899, de lu “ sainteté ” des traités conclus avec la République Sud-Africaine et l'Etat Libre d’Orange? Qu'avons-nous fait, que faisoñs-nous chaque jour, du traité qui a garanti, sous la sanction royale, à toutes les minorités canadiennes-françaises ou anglaises, catholiques ou protestantes, la jouissance de leurs libertés? Que font nos boches, à nous, de la liberté des pères et des mères de famille qui ‘veulent faire instruire leurs enfants dans le culte des traditions, de la langue, de tout ce qui doit nous être aussi cher que la liberté des Serbes ou mème que l'indépendance de la Belgique? Qu'en fait-on de la civilisation française, dans cette confédération an- #lo-française, découverte et colonisée par des Français, conservée à l’Angleierre par la fidélité des Canadiens-français? Qu’en fait-on, dans ce pays de liberté britannique, du droit à la vie des petites nationalités?
Allez ‘e demander aux petites maîtresses d'écoles d’Ontario, allez le demander aux vaillantes femmes qui veillent nuit et jour à la porte de l'école afin que le bourreau ontarien ne vienne pas arracher la langue de leurs enfants ! Allez le demander, dans sa tombe, au grand évêque ‘le Saint-Boniface, mort à la peine pour avoir défendu, vingt-cinq années durant. une petite nationalité opprimée “ à l’ombre du drapeau protecteur de nos libertés ” !
Que nos valeureux sauveurs d’Empire, vengeurs de la Belgique martyre, défenseurs intrépides de la civilisation française en Europe, commencent d’abord par observer ici nos traités, par respecter nos libertés, sauver notre nationalité, défendre la civilisation f rançaise chez nous ; et alors, mais alors seulement, ils pourront avec quelque décence prêcher la croisade contre les Huns et !es Vandales de la Bochie d'Europe.
Même si l’on admet que les Canadiens sont tenus d'aller faite respecter par les Allemands, en Europe, ce qu’ils ne respectent pas eux-mêmes au Canada, est-il bien sûr que l’envoi äe troupes canadiennes soit le meilleur moyen que le Canada puisse prendre pour venir en aide aux alliés ?
Chaque jour nous fournit une preuve nouvelle que les esprits les mieux renseignés et les plus réfléchis de France et d’Angleterre jugent que la participation des Etats-Unis à la guerre n’apporterait aucun secours appréciable aux alliés et les priveraïit, au contraire, de ressources fort précieuses. Le prophète du jingoïsme anglais, LORD NoRTHCLIFFE, a lui-même confessé que les Etats-Unis se rendent beaucoup plus utiles à l'Angleterre en gardant la paix qu’en faisant la guerre.
Le Canada avait, autant que les Etats-Unis, le droit de resler reutre dans cette guerre, Il pouvait, comme les Etats-Unis, sans prendre les armes, rendre des services signalés aux nations à qui ses sympathies étaient naturellement acquises — des services plus précieux que l'inutile hécatombe de ses enfants, dont la patrie canadienne réclame tous les concours, toute la force, toute l'intelligence, tous les dévouements. N'était-ce pas la Le devoir national?
Le crime de la guerre
Si l'on envisage la question d'un point de vue plus général et plus élevé, à mesure que le massacre se prolonge, que les peuples les plus civilisés du globe donnent le spectacle de cette effroyable tuerie, de cette orgie de sang, de cette rage de destruction, la conviction ne s'impose-t-elle pas, plus vive et plus profonde, que le salut du monde dépend de la sagesse et de la prudence des nations qui sauront garder la paix jusqu’à la fin?
C’est facile pour les démagogues sans conscience, pour les écrivailleurs sans responsabilité, de clamer: “Les Etats-Unis devraient se jeter dans la lutte!” — “ La Grèce et la Roumanie trahissent la cause de la liberté!” Les hommes qui tiennent dans leurs mains le sort de millions d’êtres humains, vivants ou à naître, qui sont responsables de la paix, de la prospérité, de l’ordre de toute une nation, ont le droit et le devoir de peser davantage les conséquences effroyables de leurs actes. Cette responsabilité est d’autant plus lourde que les guerres ne se font plus par des armées de profession, recrutées dans une catégorie restreinte de la population. C'est la nation tout entière qui se bat, qui souffre, qui est décimée. C'est tout l’ordre moral, social, économique qui est bouleversé.
Plus on y réfléchit, plus on se convainc qu'aucune nation n’a le droit de déclarer la guerre ou d'y participer à moins d'y être strictement obligée pour l’accomplissement d’un devoir rigoureux et précis; — tout comme nul homme n’a le droit de tuer ou de risquer sa vie à moins d'y être rigoureusement obligé.
En attendant le jour, appelé par le Pape et par tous les hommes dignes du nom d'êtres raisonnables, où les nations soumettront fous leurs différends à un arbitrage suprême, c’est le développement général de cette conviction, que. la guerre n'est permise qu’en cas d’absolue nécessité, qui éliminera le plus de chances de guerre — beaucoup plus, assurément, que le triomphe écrasant de telle nation sur telle autre, de telle coalition sur la coalition rivale,
Ai-je besoin d'ajouter que pour établir et développer cette conviction dans l'esprit du peuple canadien, il faudrait, avant toute chose, éliminer les fausses notions de devoir introduites récemment dans l'opinion publique? Il faudrait mettre fin à la Propagande impérialiste et revenir à la saine tradition que Île Canada n'est tenu de prendre part à aucune des guerres de l'Angletere, sauf quand son territoire est directement menacé,
Le salut du Canada — Trahison nationale
“ Mais n'est-ce pas le cas aujourd'hui? s'écrient les partisans de l'intervention. Si l'Angleterre et la France sont vaincues, l'Allemagne s'emparera du Canada. Notre premiére ligne de défense est aux Flandres!” Jolie phrase à effet, mais elle commence déjà à s'user, Nos jingos et nos &ogos ont beaucoup d'imagination: mais leurs boites à munitions sont presque aussi vides que les caissons anglais, au début de la guerre... et longtemps après.
Sur cet argument suprème, je me suis expliqué, ici même, il Y a quelques semaines!, Je me borne à résumer la réponse en deux mots.
Pour admettre la possibilité d'une agression allemande au Canada, il faut d’abord supposer l’anéantissement de la flotte anglaise, — à laquelle, soit dit en basant, nos troupes n'apportent aucune force additionnelle. Ensuite, il faut présumer que l'Allemagne, devenue maitresse absolue du monde, sur terre et sur mer, laisserait de côté l'Asie Mineure, la Perse et l'Inde, l'Egypte et toute l'Afrique, sans parler de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande, pour Se ruer sur le seul Canada, M faut se
persuader que les Allemands abandonneraient une yltéte de conteées plus avantageuses pour eux que le Canada, plus les à conquérir et surtout plus faciles à garder, pour se donner -ans nécessité le voisinage le plus dangereux en dehors de l'E e:
celui des Etats-Unis.
Mais admettons que tout cela soit possible. Alors, q clure? Que tous nos hommes diri-:: nts, ministres, 6 sénateurs, députés et journalistes, pur.isans de l'interv en Europe, de l'enrôlement à outrance, sont coupables de tra: son nationale? Car enfin, l'on admet encore, je suppose, que salut de la nation est la loi suprême. Si nos gouvernants cru un seul instant à la possibilité d'une invasion allemande, is n'avaient qu'un devoir, un devoir urgent, absolu : armer 22
1 Discours au banquet d'anniversaire du D roir, publié sous le titre: “Le Devoir et la guerre’
ports du Canada, garnir ses côtes, et surtout l'estuaire du Saint- Laurent, de mines, de torvilleurs, de sous-marins, de destroyers; multiplier les travaux de protection et les batteries de défense, partout où les ne: ,'es ennemis auraient pu approcher; puis, masser autour de ces points stratégiques et des têtes de lignes de chemin de fer toutes les troupes qu'on aurait pu enrôler, armer et discipliner depuis le commencement de la guerre,
Au lieu de cela, qu'a-t-on fait? ° Rien! ou plutôt, oui, on a dégarni les rares postes de défense du pays, on enrôle en masse pour la guerre en Europe, et l'on vide le trésor national sans rien garder pour la défense nationale!
Non, j'aime mieux croire que nos “ sauveurs d'Empire ” ne savent ce qu'ils disent; ou qu’à bout d'arguments, ils ont inventé celui-là sans y croire. Autrement, ils mériteraient de passer en conseil de guerre, en attendant que le tribunal de l'histoire leur inflige l’opprobre le plus infamant: celui de traitres à leur patrie!
Si vous voulez juger de l'aberration produite dans les esprits par l’hérésie impérialiste et l’affolement de la guerre, ce seul trait suffit.
LE CANADA ET LA G UERRE EUROPÉENNE (Suite)
Conséquences de l'intervention : bouleversement économique ; désorganisation sociale ; révolution politique. !
Que l'on æcepte la thèse impérialiste ou qu'on la rejette, une conclusion s'impose à tous les esprits avertis: cette révolution va bouleverser l'assiette économique du Canada, altérer son état social, modifier profondément son régime politique.
Notre seule intervention dans la guerre actuelle a déjà produit de graves perturbations dans l’état intérieur du pays.
Des milliers de Canadiens, partisans exaltés de la guerre ct de l’enrô ement à outrance, — tani que leur peau ou leur bourse ne couraient aucun risque — se prennent à trouver que nous dépassons la mesure, “ The tax-gatherer is q great school master,” a dit un illustre penseur et homme d’Etat anglais?, Nos “ hommes d’affaires ” et nos politiciens pratiques commencent à sentir la férule de ce dur pédagogue. Puisse-t-il leur en cuire assez pour les guérir à jamais de leur snobisme, de leur servilité, de leur faux patriotisme, de leur folle imprévoyance, de leur ignorante présomption. Habitués à solder toutes leurs extravagances avec des capitaux empruntés à Londres, ils s'imaginaient qu'il en serait ainsi de la guerre, Dans leur monstrueux égoïsme, ils avaient espéré de faire porter aux générations futures tout le poids de leur “ dévotion impériale ”, de leur “ amour de la Fronce !” Les lois inexorables de l’économie du monde sont venues leur démontrer, et à tous les Canadiens, que personne ne peut échapper longtemps aux conséquences de ses propres folies — de celles qu’on fait et de celles qu’on laisse faire,
Analysons brièvement quelques-uns des résultats immédiats de la participation du Canada à la guerre européenne. Inutile d’ajouter que ces résultats se prolongeront et s’aggraveront à mesure que notre Participation à la guerre actuelle au g-
1 Conférence du 23 mars 1916.
? Joan Morcey, aujourd'hui Lor Morzey.