LA DESTINEE DE JEAN MORENAS
doter la fausse bouée qui le cachait d'une invraisemblable vitesse.
Une demi-heure s'écoula. A son estime, il devait être près de la passe, lorsque, sur la gauche, il crut entendre un bruit de rames. Il s'arrêta, prêtant l'oreille.
« Oh ! cria-t-on d'un canot, quelles nouvelles?
— Rien de neuf, répondit-on d'une autre embarcation, sur la droite du fugitif.
— Jamais nous ne pourrons le retrouver !
— Mais est-il sûr qu'il se soit évadé par mer ?
— Sans doute! On a repêché ses habits.
— Il fait assez noir pour qu'il nous mène jusqu'aux Grandes Indes !
— Hardi! nageons ferme! »
Les embarcations se séparèrent. Dès qu'elles se furent suffisamment éloignées, Jean hasarda quelques brasses vigoureuses et fila rapidement vers le goulet.
A mesure qu'il en approchait, les cris se multipliaient autour de lui, les embarcations qui sillonnaient la rade concentrant nécessairement en ce point leur surveillance.
Sans se laisser intimider par le nombre de ses ennemis, Jean continuait à nager de toutes ses forces. Il avait décidé en luimême qu'il se noierait plutôt que d'être repris, et que les chasseurs ne l'auraient pas vivant.
Bientôt la Grosse Tour et le Fort de l'Aiguillette se dessinèrent à ses veux.
Des torches couraient sur la digue et sur le rivage; les brigades de gendarmerie étaient déjà sur pied. Le fugitif ralentit sa marche et se laissa pousser par les vagues et le vent d'ouest, qui le drossaient vers la mer.
La lueur d'une torche éclaira tout à coup les flots, et Jean aperçut quatre embarcations qui le cernaient. Il ne bougea plus, le moindre mouvement pouvant le perdre.
« Oh!., du canot! héla-t-on de l'une des embarcations.
— Rien!
— En route! »
Jean respira. Les embarcations allaient s'éloigner. Il était temps. Elles n'étaient pas à dix brasses de lui, et leur proximité l'obligeait à nager perpendiculairement.
« Tiens! qu'y a-t-il là-bas? cria un matelot.
— Quoi? répondit-on.
— Ce point noir qui nage.
— Ce n'est rien. Une bouée en dérive.
■ — Eh bien! rattrapez-la!
Jean se tint prêt à plonger. Mais le sifflet d'un quartier-maitre se fit entendre.
— Nagez, les enfants ! Nous avons autre chose à faire qu'à repécher un bout de madrier... Avant partout!.. »
Les avirons frappèrent l'eau à grand bruit. Le malheureux rej^rit courage. Sa ruse n'était })as découverte. Les forces