‹ Hier et demain, contes et nouvelles;Chapitre 13 sur 19 · LA DESTINEE DE JEAN MORENAS. I · texte numérisé non relu

LA DESTINEE DE JEAN MORENAS. I

lui revinrent avec l'espoir, et il se remit en route vers le Fort de l'Aiguillette dont la masse sombre se dressait devant lui.

Soudain il se trouva dans des ténèbres profondes. Un corps opaque interceptait à ses yeux la vue du Fort. C'était une des embarcations, qui, lancée à toute vitesse, se heurta contre lui. Au choc, un des matelots se pencha par dessus le bord.

« C'est une bouée, dit-il à son tour.

Le canot reprit sa marche. Par malheur, un des avirons, frappant la fausse bouée, la renversa. Avant que l'évadé pût songer à disparaître, sa tête rasée s'était montrée au-dessus de l'eau.

— Nous le tenons ! s'écrièrent les marins. Ilardi-là!.. »

Jean plongea, et, pendant que les sifflets appelaient de toutes parts les embarcations dispersées, il nagea entre deux eaux du côté de la plage du Lazaret. Il s'éloignait ainsi du lieu de rendez-vous, car cette plage est située à droite en entrant dans la grande rade, tandis que le cap Brun s'avançait sur sa gauche. Mais il espérait donner le change à ses ennemis, en se dirigeant du côté le moins propice à son évasion.

L'endroit désigné par le Marseillais devait être atteint cependant. Après quelques brasses faites à l'opposé, Jean Morénas revint sur ses pas. Les embarcations se croisaient autour de lui. A chaque instant, il lui fallait plonger pour ne pas être vu.

Enfin, SCS habiles manœuvres trompèrent les poursuivants, et il réussit à s'éloigner en bonne direction.

N'était-il pas trop tard? Lassé par cette longue lutte contre les hommes et les éléments, Jean se sentait défaillir. Il perdait ses forces. Plusieurs fois ses yeux se fermèrent, et son cerveau s'emplit de tournoiements vertigineux; plusieurs fois ses mains se détendirent, et ses pieds alourdis s'enfoncèrent vers l'abîme...

Par quel miracle atteignit-il la terre?

Il n'eût pu le dire lui-même. Il l'atteignit pourtant. Soudain, il sentit le sol ferme. Il se redressa, fit quelques pas incertains, tourna sur lui-même et retomba évanoui, mais hors de l'atteinte des vagues.

Lorsqu'il reprit ses sens, un homme était penché sur lui et appliquait contre ses lèvres serrées le goulot d'une gourde, d'où coulaient quelques gouttes d'eau-devie.

Le pays situé à l'est de Toulon, hérissé de bois et de montagnes, sillonné de ravins et de cours d'eau, offrait au fugitif de nombreuses chances de salut. Maintenant qu'il avait pris terre, il pouvait espérer reconquérir pleinement sa liberté. Rassuré de ce côté, Jean Morénas sentit renaître la curiosité que lui inspirait son généreux

LA DESTINEE DE JEAN MORKNAS. IDI

protecteur. 11 ne devinait pas son but. Le Marseillais avait -il besoin d'un gaillard entreprenant, décidé à tout, ayant le cœur au bout des bras, qu'il était allé le choisir au bagne? Dans ce cas, il aurait fait un mauvais calcul, Jean Morénas étant fermement décidé à repousser toute proposition suspecte.

« Vous sentez-vous mieux? interrogea M. Bernardon, après avoir laissé au fugitif le temps de se remettre. Avez-vous la force de marcher ?

— Oui, répondit Jean en se relevant.

— Dans ce cas, habillez-vous de ce costume de paysan que j'ai apporté à votre intention. Puis, en route ! Nous n'avons pas une minute à perdre. »

Il était onze heures du soir, lorsque les deux hommes s'aventurèrent dans la campagne, évitant les sentiers battus, se jetant dans les fossés et les taillis dès qu'un bruit de pas ou celui d'une charrette résonnait au milieu du silence. Quoique le déguisement du fugitif rendit celui-ci méconnaissable, ils redoutaient une inspection trop attentive, le costume provençal qu'il avait revêtu pouvant avoir quelque chose d'emprunté.

Outre les brigades de gendarmerie, qui sont sur pied dès le premier coup du canon d'alarme, Jean Morénas avait à redouter n'importe quel passant. Le souci de leur sécurité et aussi l'appât de la prime allouée

par le gouvernement pour la capture d'un forçat évadé accroissent l'acuité des regards des paysans, la rapidité de leurs jambes, la vigueur de leurs bras. Or, tout fugitif risque fort d'être reconnu, soit qu'habitué au poids des fers, il traîne un peu la jambe, soit qu'un trouble délateur lui monte au visage.

Après trois heures de marche, les deux hommes s'arrêtèrent sur un signe de M. Bernardon. Celui-ci tira d'un bissac qu'il portait sur l'épaule quelques victuailles qui furent avidement dévorées à l'abri d'une haie touffue.

« Dormez maintenant, dit le Marseillais, quand ce court repas fut terminé. Vous avez à faire une longue route, et il faut ménager vos forces. »

Jean ne se fit pas répéter l'invitation, et, s'étendant sur le sol, il tomba, comme une masse, dans un sommeil de plonib.

Le jour était levé quand M. Bernardon le réveilla. Tous deux se remirent en marche aussitôt. Il ne s'agissait plus maintenant de filer à travers champs. Ne pas se cacher, en se montrant toutefois le moins possible, ne pas éviter les regards tout en ne se laissant pas examiner de près, suivre ostensiblement les grandes routes, telle devait être désormais la ligne de conduite à adopter.

M. Bernardon et Jean Morénas marchaient depuis longtemps déjà, lorsque ce

LA DESTINÉE DE JEAN MORÉNAS. l53

dernier crut entendre le pas de plusieurs chevaux. Il monta sur un talus pour dominer la route, mais la courbe de celle-ci l'empêcha de rien voir. Cependant, il ne pouvait s'être trompé. Se couchant, l'oreille près de terre, il s'efforça de reconnaître le bruit qui l'avait frappé.

Avant qu'il se fût relevé, M. Bernardon s'était précipité sur lui. En un tour de main, Jean se vit bâillonné et étroitement ligotté.

Au même instant, deux gendarmes à cheval débouchaient sur la route. Ils arrivèrent à la hauteur de M. Bernardon qui maintenait solidement son prisonnier ahuri. L'un d eux interpella le ^larseillais :

« Eh là, l'homme! Que signifie ceci?

— C'est un forçat évadé, gendarme, un forçat évadé que je viens de prendre, répondit M. Bernardon.

— Oh! oh!., fit le gendarme. Celui de cette nuit ?

. — Ça se peut bien. En tout cas, lui ou un autre, je le tiens.

— Une bonne prime pour vous, camarade !

— Ça n'est pas do refus, sans compter que ses habits n'appartiennent pas à la chiourme. On me les donnera par-dessus le marché.

— Avez-vous besoin de nous ? demanda l'un des gendarmes.

■ — Ma foi non ! Il est solidement amarré, et je le mènerai bien tout seul !

1 34 HIER ET DEMA'N.

— Cost au mieux, répondit le gendarme.

Au revoir, et bonne chance ! »

Les gendarmes s'éloignèrent. Quand ils eurent disparu, M. Bernardon s'arrêta dans un taillis en bordure de la route. En un instant, les liens de Jean Morénas tombèrent.

« Vous êtes libre, lui dit son compagnon en lui montrant la direction de l'Ouest. Suivez la route de ce côté. Avec du courage, vous pouvez être cette nuit à Marseille. Cherchez dans le vieux port la Marie- Magdeleine, un trois -mâts barque chargé pour Valparaiso du Chili. Le capitaine est prévenu. Il vous prendra à son bord. Vous vous nommez Jacques Reynaud. Voici des papiers à ce nom. Vous avez de l'or.

Tâchez de vous refaire une vie. Adieu. »

Avant que Jean Morénas ait eu le temps de répondre, M. Bernardon avait disparu sous les arbres. Le fugitif était seul sur le

bord de la route.

Un long moment, Jean Morénas demeura immobile, stupéfait du dénouement de son inexplicable aventure. Pourquoi, après l'avoir aidé dans sa fuite, son protecteur l'abandonnait-il? Pourquoi, surtout, cet inconnu s'était-il intéressé au sort d'un

LA DESTINi.E LE JEAN MORENAS. IDD

condamné que rien ne désignait spécialement à son attention? Comment s'appelait-il seulement? Jean s'aperçut qu'il n'avait même pas pensé à demander le nom de son sauveur.

Si, à cet oubli, il n'était plus de remède, cela, en somme, n'importait guère. L'essentiel était de ne plus traîner les fers qui lui avaient si longtemps meurtri les os. Le reste s'expliquerait plus tard ou jamais. Une chose sûre, en tous cas, c'est qu'il était seul au bord d'une route déserte, de l'or en poche, nanti de papiers réguliers, et aspirant à pleins poumons l'air enivrant de la liberté.

Jean Morénas se mit en marche. On lui avait dit d'aller du côté de Marseille. C'est donc vers Marseille qu'il se dirigea, sans même y penser. Mais ce fut pour s'arrêter dès les premiers pas.

Marseille, la Marie-Magdeleîne, Valparaiso du Chili, se refaire une vie, chansons que tout cela! Etait-ce pour se « refaire une vie » dans des contrées lointaines qu'il avait souhaité si fort la liberté? Non, non ! pendant son long emprisonnement, il n'avait rêvé que d'un seul pays : Sainte-Marie-des- Maures, que d'un seul être au monde : Marguerite. C'était le regret du village et le souvenir dé Marguerite qui avaient fait le bagne si cruel, les chaînes si pesantes. Et maintenant, il partirait sans même essayer de les revoir? Allons donc ! mieux

vaudrait retourner tendre l'échiné au bâton des gardes-chiourmc !

Non, revoir son village, s'agenouiller sur la tombe de sa mère, et surtout, surtout, revoir Marguerite, voilà ce qu'il fallait faire à tout prix. Quand il serait en présence de la jeune fille, il trouverait le courage qui lui avait manqué jadis. Il s'expliquerait, il parlerait, il démontrerait son innocence. Marguerite n'était plus une enfant. Peut-être l'aimerait-elle à présent. Dans ce cas, il la déciderait à le suivre. Quel bel avenir s'ouvrirait alors devant lui ! Si, au contraire, elle ne l'aimait pas, il arriverait ce qui arriverait. Cela n'aurait plus aucune espèce d'importance.

Jean, quittant la grande route, prit le premier sentier qu'il croisa, se dirigeant vers le Nord. Mais bientôt il fit halte de nouveau, ramené à la prudence par le désir même de réussir dans son entreprise. Il connaissait trop le pays qu'il traversait, et qu'il avait si souvent parcouru dans son enfance, pour ignorer que le but qu'il voulait atteindre n'était pas fort éloigné de lui. En deux heures, il pouvait être à Sainte-Marie-des-Maures. Il importait de n'y pas pénétrer avant qu'il fît nuit noire, sous peine d'être arrêté au premier pas.

Jean s'attarda donc dans la campagne et ne se mit sérieusement en route qu'au crépuscule, après un long sommeil et un

LA DESTINÉE DE JEAN MORÉNAS. iSj

repas réconfortant dans une guinguette.

Neuf heures sonnaient, et l'obscurité était profonde quand il atteignit les maisons de Sainte -Marie -des- Maures. Par les ruelles désertes et silencieuses, Jean se glissa, sans être vu de personne, jusqu'à l'auberge de l'oncle Sandre.

Comment s'y introduire? Par la porte?

Assurément non. Savait-il qui se trouvait dans la grande salle, et si, derrière la porte, il n'allait pas se heurter à un ennemi? D'ailleurs, l'auberge appartenait-elle toujours à Marguerite? Pourquoi, depuis tant d'années écoulées, n'aurait-elle pas passé en d'autres mains?

Fort heureusement, il avait un meilleur et plus sur moyen que la porte d'entrer dans la place.

Il n'est pas rare C{ue les mas provençaux possèdent des issues secrètes permettant à leurs habitants d'entrer et de sortir incognito. Ces « trucs », plus ou moins ingénieux selon le cas, ont sans doute été imaginés au cours des guerres de religion qui ont mis cette contrée à feu et à sang. Rien de plus naturel que les contemporains de ces époques troublées aient cherché des procédés pour échapper, le cas échéant, à leurs ennemis.

Le secret de l'auberge de l'oncle Sandre, secret resté bien certainement ignoré du propriétaire, Jean et Marguerite l'avaient découvert au hasard de leurs jeux d'enfants,

l58 HIER ET DEMAIN.

et, fiers d'être seuls à le connaître, ils s'étaient gardés de le révéler à qui que ce fût. Devenus grands, ils l'avaient oublié à leur tour, si bien que Jean pouvait légitimement espérer trouver le mécanisme intact au moment où il avait besoin de l'utiliser.

Le secret consistait dans la mobilité du fond de la cheminée de la grande salle. Comme dans beaucoup de bâtiments de campagne, cette cheminée était immense, assez large et profonde — le foyer minuscule n'en occupant que le centre — pour contenir plusieurs personnes à son abri. Le fond en était fait de deux vastes plaques de fonte parallèles et séparées par un intervalle de quelques décimètres. Ces deux plaques étaient mobiles et pouvaient pivoter légèrement sous l'impulsion d'une poignée manœuvrée d'une manière convenable. Il était donc loisible à tout possesseur du secret, que rien d'ailleurs ne permettait de soupçonner, de s'introduire dans l'espace ménagé entre les deux plaques, puis, ayant refermé celle qui d'abord lui avait livré passage, d'entr'ouvrir la seconde et de passer ainsi du dedans au dehors ou réciproquement.

Jean contourna la maison et, en promenant la main sur la surface du mur, trouva sans trop de peine la plaque extérieure. Quelques minutes de recherche lui firent reconnaître la poignée qu'il sollicita dans

LA DESTINEF. DE JEAN MORENAS. IDQ

le sens nécessaire. Décidément, rien n'avait été changé. La poignée obéit, et la plaque, avec un grondement sourd, s'écarta sous la poussée.

Jean s'introduisit par cet hiatus, puis, l'ayant refermé, reprit haleine.

Il convenait d'agir avec une prudence croissante. Un rayon de lumière filtrait dans la cachette par le pourtour de la plaque intérieure, et un bruit de voix venait de la grande salle. On ne dormait pas encore dans l'auberge. Avant de se montrer, il était nécessaire de savoir à qui on aurait affaire.

Malheureusement, Jean eut beau appliquer son œil tout autour de la plaque, il lui fut impossible de rien apercevoir. De guerre lasse, il se décida à l'entre-bailler à tout risque...

A ce moment précis, un vacarme s'éleva dans la grande salle. Ce fut d'abord un cri déchirant, un cri d'appel et d'agonie, immédiatement suivi d'une sorte de râle, puis il y eut des halètements, pareils à des souffles de forge, comme en pousseraient deux lutteurs aux prises, qu'accompagna le fracas d'un meuble renversé.

Jean, après un court instant d'hésitation, pesa sur la poignée. La plaque pivota, découvrant dans toute son étendue la salle commune de l'auberge.

Au moment de s'y élancer, Jean recula sous la protection de l'ombre emplissant

la cheminée et de la fumée de quelques sarments restés dans Pâtre, terrifié par le spectacle qu'il avait sous les yeux.

A la lourde table occupant le centre de la salle, un homme était assis, qu'un autre homme, debout derrière lui, étranglait, dans un grand effort de tout son être. C'est le premier qui, se sentant saisi par le cou, avait crié d'abord, râlé ensuite. C'est de la poitrine du second que s'échappait ce rauquc souffle d'athlète s'épuisant à vaincre un adversaire. Dans la lutte, une chaise était tombée.

Devant l'homme assis, un encrier, du papier à lettres, montraient qu'il était en train d'écrire quand son ennemi l'avait surpris. A portée de sa main, sur la table, une sacoche entr'ouverte laissait apercevoir les papiers dont elle était pleine.

La scène ne durait que depuis une minute à peine, et elle s'achevait déjà. Déjà l'homme assis avait cessé de se débattre, et l'on ne percevait plus que le halètement du meurtrier. La scène, d'ailleurs, n'aurait pu se prolonger davantage. Le cri de la victime avait été entendu. On s'agitait au dehors. Dans une chambre du premier étage de l'auberge, desservi ]>ar une galerie de bois, à laquelle on accédait pur un escalier pre-

LA DESTINÉE DE JEAN MORENAS. l6l

liant naissance dans la grande salle, Jean entendit deux pieds nus tomber lourdement sur le carreau. Quelqu'un se levait là-haut. Encore un instant, une porte allait s'ouvrir, un témoin survenir.

Le meurtrier comprit le danger. Ses mains relâchèrent leur étreinte et, tandis que la tête de la victime retombait inerte sur la table, plongèrent dans la sacoche, dont elles ressortirent crispées sur une liasse de billets de banque. Puis l'homme bondit en arrière, disparut par une petite porte ouvrant sous l'escalier et qui conduisait à la cave.

Une seconde, son visage apparut ainsi eu pleine lumière. Il n'en fallut pas davantage pour que Jean Morénas, éperdu, affolé, le reconnût.

Cet homme, c'était celui qui venait de faire tomber les fers du galérien innocent, qui lui avait remis de l'or, qui l'avait protégé, guidé à travers la campagne jusqu'à quelques kilomètres de Sainte-Marie-cles- Maures. C'est en vain qu'il avait supprimé la barbe postiche et la perruque avec lesquelles il avait essayé de modifier son visage. Il restait les yeux, le front, le nez, la bouche, la stature, et Jean ne pouvait s'y tromper.

Mais la suppression de la barbe postiche et de la perruque avait une autre conséquence plus surprenante et plus troublante encore. Dans cet homme, auquel

loi HIER l-.r DEMAIN.

était ainsi rendu son aspect naturel, dans cet homme qui venait de se révéler à la fois comme son sauveur et comme un assassin, Jean avait la stupeur de reconnaître son frère, Pierre, jadis disparu et qu'il n'avait pas vu depuis quinze ans!

Pour quelles raisons mystérieuses son frère et son sauveur ne faisaient-ils qu'une seule et même personne? Par quel concours de circonstances Pierre Morénas se trouvait-il précisément ce jour-là dans l'auberge de l'oncle Sandre? A quel titre y était-il? Pourquoi l'avait-il choisi comme théâtre de son crime?

Ces questions se pressaient tumultueusement dans l'esprit de Jean. Les faits y répondirent d'eux-mêmes.

Le meurtrier avait à peine disparu qu'une porte s'ouvrit au premier étage.

Sur la galerie de bois, apparut une jeune femme, auprès de laquelle se pressaient deux enfants en toilette de nuit, et qui tenait dans ses bras un troisième enfant tout petit. Jean, reconnut Marguerite. Marguerite avec ces enfants!.. Les siens de toute évidence!.. Elle avait donc renié, oublié l'innocent qui, loin d'elle, agonisait au bagne? Le malheureux comprit sur-le-champ l'inanité de son espoir.

« Pierre!., mon Pierre!..» appela la jeune femme d'une voix que l'angoisse fai-^ sait tremblante.

Tout à coup elle avisa le corps écroulé

LA DESTINÉK DE JEAN MORÉNAS. l63

sur la table. Elle murmura: « 0 mon Dieu!.-.» et descendit précipitamment, son petit enfant dans les bras, les deux autres se bousculant à sa suite en pleurant.

Elle courut jusqu'à l'homme étranglé, lui souleva la tête et poussa un soupir de soulagement. Elle ne comprenait rien à ce qui était survenu, mais tout valait mieux que ce qu'elle avait craint. L'homme mort n'était pas son mari.

Au même instant, on frappa rudement à la porte extérieure et plusieurs voix se firent entendre au dehors. Redoutant elle ne savait quoi, Marguerite recula vers l'escalier, comme un animal se rapproche de son refuge quand menace le danger, et resta debout sur la première marche, ses deux enfants cramponnés à sa jupe, tenant toujours le troisième dans ses bras.

De sa place, elle ne pouvait apercevoir la porte de la cave. Elle ne vit donc pas cette porte s'entr'ouvrir, et Pierre Morénas insinuer par l'ouverture sa tête que verdissait une peur bestiale. Mais Jean, par contre, découvrait l'ensemble du tableau : l'homme mort, Marguerite et ses enfants battant en retraite, Pierre, son frère — un assassin! — à Taffùt et sentant venir, menaçant, le châtiment suivant de près le crime. Dans son cerveau, les pensées se précipitèrent en tourbillon.

Il comprit.

La présence de Pierre, son forfait d'au-

I (U HILK ET DEMAIN.

jourd'hui, rincomplète accusation de l'oncle Sandre, éclairaient le passé. L'assassin d'aujourd'hui était l'assassin d'autrefois, et c'est pour son frère coupable que l'innocent avait payé. Puis, après que le temps eût apaisé le retentissement du drame, Pierre était revenu, il s'était fait aimer de Marguerite et avait une seconde fois détruit le bonheur du misérable qui se désespérait sous la rude férule des gardeschiourme.

Ah mais! tout cela allait finir!.. Jean n'avait qu'un mot à dire pour renverser cet échafaudage d'infamies et se venger en une fois de toutes les tortures subies. Un mot?.. Même pas. Il n'avait qu'à se taire, à disparaître sans bruit comme il était venu. L'assassin ne pouvait échapper. Il était pris. Bientôt, il connaîtrait le bagne, lui aussi...

Et après?..

Ce mot, Jean l'entendit, comme si un ironique contradicteur l'eût prononcé à son oreille. Oui vraiment, et après?.. Qu'arriverait-il quand Pierre et Jean seraient tous deux revêtus de la livrée des galères? Cela rendrait-il au second son bonheur perdu. Hélas ! Marguerite l'en aimerait-elle davantage, et n'en aurait-elle pas moins aimé cet homme qui tremblait en ce moment de la plus aljjecte terreur? Car elle l'aimait, elle l'aimait de tout son être, la misérable femme. Sa voix, quand elle avait

LA. DESTINEE D!". JFaN MORENAS. i65

appelé Pierre, avait crié son amour. Elle l'exprimait encore maintenant par son attitude, debout, étreignant ses enfants dans ses bras, obstruant l'escalier de son corps, comme si elle eût voulu défendre l'accès du foyer contre un péril inconnu mais pressenti.

Dès lors, à quoi bon?.. La vengeance lui rendrait-elle un impossible bonheur? Cela le sauverait-il du désespoir d'y plonger Marguerite à son tour. N'y avait-il pas mieux à faire : laisser à celle qu'il adorait l'illusion de sa vie heureuse et conserver pour lui la douleur, toute la douleur, dont il avait, hélas! une si longue habitude? A quoi sa triste destinée pourrait-elle être mieux employée? Il n'était plus, ne pouvait plus être jamais rien. La route était barrée devant lui et rien n'existait plus qu'il lui fût permis d'espérer. Quel meilleur emploi de son être inutile que de le donner pour le salut d'un autre, d'un autre être qui déjà possédait son cœur, dont la vie serait sa vie, dont le bonheur serait le sien?..

Cependant, on s'acharnait au dehors. La porte forcée s'ouvrit. Quatre ou cinq hommes entrèrent, coururent à la victime, dont ils soulevèrent le visage.

— Bon Diou! s'écria l'un deux. C'est M" Cliquet!

— Le notaire! s'exclama un autre.

Ils s'empressèrent. M*^ Cliquet fut étendu

sur la table. Sa poitrine se dilata aussitôt et un profond soupir sortit de ses lèvres.

— Dieu garde! dit un paysan, il n'est pas mort !

On aspergea d'eau froide le visage du notaire, qui ne tarda pas à ouvrir les yeux. Jean soupira tristement. Le meurtre n'étant pas complet. La victime ayant survécu, ce ne serait que le bagne pour le meurtrier. Il eût préféré l'échafaud.

— Qui est-ce qui vous a arrangé comme ça. M- Cliquet? demanda un paysan.

Le notaire, qui reprenait péniblement sa respiration, esquissa un geste d'ignorance. Défait, il n'avait pas vu son assaillant.

— Cherchons ! proposa un autre.

En vérité, il ne leur faudrait pas chercher longtemps. Le coupable n'était pas loin et, d'ailleurs, il allait sottement se livrer lui-même.

Comptant, en effet, profiter du premier désordre pour prendre la clef des champs, Pierre avait ouvert plus largement la petite porte qui l'abritait, et déjà il posait un pied sur le carreau de la salle, prêt à prendre son élan. Sans nul doute, il serait happé au passage. Et quand bien même il échapperait à ce danger, il en était un autre qu'il ne pourrait éviter. Nécessairement il lui faudrait passer devant Marguerite, qui n'avait pas quitté sa place, où elle gardait une immobilité de marbre. Celle-ci comprendrait alors.

Page 1