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testable qu'elle en est devenue, par le progrès même des idées, un élément désormais essentiel. En réduisant la religion à une sorte de contemplation mystique, M. Spencer laisse en dehors ces sentiments moraux et ces applications pratiques qui, selon la juste remarque de M. Harrison, sont la principale et véritable sphère de l’activité religieuse. L'évolutionnisme confie à la science le soin de formuler les lois de l'éthique, ou, en termes plus généraux, les principes du vrai, du bien et du beau. Mais la science, qui s'adresse exclusivement ‘à la raison, possède-t-elle une sanction sullisante pour garantir, en toute circonstance, le triomphe de ces lois sur les appétits ou les passions de l'individu, une fois qu'on remplace le commandement d’un divin révélateur ou l'impératif catégorique de la morale kantienne par les simples suggestions de l'intérêt bien entendu? — C’est, croyons-nous, dans le sentiment, comme le proclament Comte et ses disciples, qu'il faut chercher le principal ressort du devoir, du dévouement, de l'esprit de sacrifice, de toutes les vertus qui, peut-être plus encore que le progrès intellectuel, font la grandeur de l'individu et la force des sociétés.
Quel sera ce sentiment qui, pour atteindre complètement son but, doit représenter nos aspirations les plus intenses et les plus profondes? La vénération de l'humanité, nous répond M. Harrison à la suite de Comte. Mais l'humanité ne peut s'isoler de la nature, et la nature elle-même n’est que la manifestation phénoménale de l'énergie suprême : « Rien de semblable à l'humanité, » disait déjà M. Spencer dans ses premières Etudes de Sociologie (éd. anglaise, p. 312), « ne peut écarter, sauf temporairement, l'idée d’un pouvoir dont l'humanité est le faible et fugitif produit, pouvoir qui, sous ses manifestations toujours changeantes, a existé longtemps avant l'humanité et qui continuera à se manifester sous d’autres formes, quand l’humanité ne sera plus. »
Reste à examiner si la contemplation de ce pouvoir peut provoquer en nous des sentiments qui affectent pratiquement notre conduite. La réponse ne peut être qu'aflirmative, si seulement on consent avec Spencer lui-même à envisager comme des modes de l'Inconnaissable les lois que la raison découvre dans le monde moral, aussi bien que dans le monde physique. Comte a défini la religion : « L'état d'unité spirituelle résultant de la conver-
gence de toutes nos pensées et de toutes nos actions vers le service de l’humanité. » Combien cet état « d'unité spirituelle » ne devient-il pas plus fort et plus efficace, si au lieu de s'appuyer exclusivement sur les relations nécessaires des hommes, il se fonde sur l'ensemble de nos rapports avec l'Univers et si, tout en gardant pour but le règne de la justice ou même du bonheur dans la société humaine, il enveloppe cet objet dans une fin plus large : la conformité de notre conduite avec l’action du pouvoir «autre que nous, qui travaille à mettre de l’ordre dans le monde, » comme le définit M. Mathew Arnold dans son heureuse et célèbre formule : The eternal Power, not ourselves, thal makes for righteousness !
Mais n'est-ce pas là attribuer à l'Inconnaissable un but, un dessein, une volonté, c'est-à-dire des attributs absolument incompatibles avec l'inconditionné et l'infini? N'est-ce pas, en un mot, rentrer dans la doctrine des causes finales proscrites par l’évolutionnisme ?
Nous pourrions répondre que, si la science moderne a jeté le discrédit sur le vieux système des causes finales, elle n’interdit nullement, semble-t-il, d’assigner un but certain à l'évolution de l'univers prise dans son ensemble; — que la tendance vers ce but, abstraction faite de savoir si elle est consciente ou non, intelligente ou non, se constate aisément par les innombrables indications d’un progrès graduel dans le développement de la nature, comme de l'humanité; — enfin que cette tendance vers une fin déterminée contredit seulement le mystère de l'évolution, en tant qu’elle serait copiée sur les manifestations de notre activité volitionnelle. Si on soutenait que les notions de but, de fin, de tendance, de prédétermination, sont dérivées de nos expériences subjectives, nous ferions observer, — comme M. Spencer l’a fait pour notre notion de la force, déduite de l'effort musculaire, — que nous sommes contraints de penser à l'énergie externe en termes empruntés à notre conscience de l'énergie interne et que rien ne nous empêche de voir également dans les notions ainsi formées le simple symbole de la réalité. L'essentiel, c'est de ne pas oublier qu'ici encore l'Inconnaissable doit être supérieur et non inférieur à notre conception la plus large des facultés humaines.
Toutefois, nous n'avons pas même besoin de dépasser 1e1 la pensée écrite de M. Spencer. Il affirme, en effet, que les lois de
la nature sont les modes d’action de l'Inconnaissable, et que la principale d’entre elles, la loi même de l'évolution, tend, dans l'univers actuel, à l'équilibre, à l'harmonie, à la coordination ; ce qui, dans le monde moral, se traduit par une soumission plus complète aux injonctions du devoir, par l'introduction de plus de justiee dans les rapports des hommes, en un mot par la réalisation graduelle des conditions nécessaires au progrès constant de l'individu et de la société. Mieux donc l’homme aura conscience de ses relations avec l'Inconnaissable, et mieux il comprendra la solidarité qui relie toutes les parties de l'univers, principalement tous les membres de l'humanité ; mieux il saisira l'importance de son modeste rôle dans le grand drame de l’évolution ; mieux il se sentira enclin à suivre les aspirations élevées de sa nature, envisagées comme l’expression de l’Eternelle énergie qui, si la philosophie de M. Spencer n est pas une vaine illusion, nous entraîne vers un avenir meilleur.
Ainsi la religion de l'Inconnaissable s'assimile un dernier facteur qui se retrouve dans toutes les religions : le désir de s'unir à l'objet du culte ou, du moins, de se conformer aux règles qui en procèdent. M. Spencer semble lui-même avoir compris la nécessité de cette extension, si nous enjugeons par la lettre qu'il adressait, l'an dernier, à un de ses plus ardents disciples des Etats-Unis, le Rév.J. Savage, et où il félicitait ce ministre unitaire d'avoir clairement fait ressortir « les côtés religieux et éthiques des doctrines évolutionnistes!', » D'autre part les ressources
4. Christian Regisler de Boston, 26 mars 1883. Nous avons déjà reproduit ailleurs (Revue de Belgique du 15 juin 1883), cette lettre que nous croyons néanmoins opportun de citer une fois de plus: elle prouve en effet la sincérité des sytmpathies que Spencer porte au sentiment religieux. Il convient d'ajouter qu'elle a été publiée avec son autorisation expresse : « Londres, 9 janvier 1883. — « Cher Monsicur, j'ai lu avec beaucoup d'intérêt votre exposé éloquent et nettement raisonné des côtés religieux et éthiques des doctrines évolutionnistes. Je me réjouis fort que ces aspects soient mis en évidence. Il est grand temps qu'on fasse quelque chose pour montrer aux hommes qu'ils n’en sont pas réduits à une pure négation de leurs précieuses croyances religieuses et morales, comme ils l'avaient supposé et qu'il leur reste, au contraire, des croyances assises comme vous le dites sur un fondement précis. scientifique et inébranlable. J'espère que vos enseignements grouperont un corps défini d’adhérents qui deviendra le germe d'une organisation nouvelle. Voici longtemps que j'aspire au moment où quelque chose de ce genre pourrait être fait, et il me semble que vous êtes l'homme pour le faire. » — Cette lettre est d'autant plus significative qu'aux yeux de M. Savage l'Inconnaissable poursuit une fin prédéterminée, bien qu'on ne puisse la dire prévue ou voulue : il s'exprime nettement à cet égard dans son remarquable ouvrage : Religion of Evolution ( oston, 1876).
que l'esprit religieux trouve dans la doctrine de l'Inconnaissable ont frappé même des coreligionnaires de M. Harrison qui, moins asservis peut-être à la lettre de la tradition positiviste, ont reconnu la nécessité de donner au culte de l'Humanité un support plus large et plus solide : « Le vif sentiment que les positivistes éprouvent à l'égard de l'Humanité, » écrivait en 1882, dans l’Index de Boston, un comtiste américain, M. William Frey, « ne pourra que devenir plus profond et plus fort, s'ils la considèrent comme un médiateur entre les hommes et l'Inconnaissable, parce qu’alors entrera en jeu la corde la plus puissante du sentiment religieux : l'aspiration de l'homme vers l’Infini, »
On ne doit pas s'étonner de l'influence, voire de l'espèce de fascination que la philosophie de Spencer exerce sur une portion croissante du public anglo-saxon. Vraie ou fausse, complète ou à compléter, elle représente sans contredit la synthèse la plus vaste, la plus grandiose, qu'ait produite de longtemps le génie humain. Après avoir successivement embrassé toutes les phases de l’évolution cosmique, tous les degrés du développement organique, émotif, intellectuel et social, on pouvait prévoir que l’'éminent penseur aborderait le domaine des idées religieuses pour y chercher l’application de sa loi générale. Nous avons vu par quelles conclusions, à la fois sympathiques et originales, ses vues, à cet égard, tranchent sur presque tous les systèmes issus du mouvement scientifique contemporain. |
En 1860, M. Laugel l'appelait « le dernier des métaphysiciens anglais. » Probablement M. Spencer n'accepterait pas plus cette dénomination aujourd'hui qu'autrefois. 11 n’en est pas moins vrai que sa doctrine de l'Inconnaissable, commele prétend M. Harrison, est, avant tout, de la théologie, et qu'entre ses mains l’évolution de la Religion devient la religion de l'Evolution. L'avenir seul peut dire le sort réservé à cette conception qui, sans doule, n'est pas neuve en elle-même, mais qui, pour la première fois peut-être, nous est présentée comme le complément logique et indispensable d'un système exclusivement basé sur les méthodes positives.
L'irréligion de l'avenir, étude de sociologie, par M. Guvau. 1 vol. in-8° de xxvir-480 pages. Paris, Alcan, 1887.
Il y a cinq ans, paraissait, sous le tire de Natural Religion un livre qui fit grand bruit dans le public anglais. L'auteur anonyme, — qu'on a su, depuis lors, être M. le professeur J. Seeley, — établissant en quelque sorte le bilan religieux de notre époque, concluait que la religion de l'avenir emprunterait ses matériaux simultanément à la notion du devoir, à l'amour du vrai et au sentiment du beau, c’est-à-dire à la morale, à la science et à l'art. Elle serait une religion de la Culture au sens allemand du mot, une Eglise ouverte à « la vaste communion de tous les esprits inspirés par la culture et par la civilisation de l’époque, » ayant pour clergé « des éducateurs populaires, soumis, non à des conditions de foi, mais seulement à des conditions de mo-ralité et de compétence. »
Voici un ouvrage français où, sous un titre tout opposé, — L'irréligion de l'avenir, — un écrivain bien connu par des travaux de premier ordre sur la psychologie et la morale, M. Guyau, vient de soutenir à peu près la même thèse que M. Seeley. Seulement, tandis que ce dernier déclarait se placer au point de vue « des écoles extrêmes, » et non au sien, afin de rechercher ce qui subsisterait de la religion, si leurs efforts venaient à l’emporter, — M. Guyau nous donne ses conclusions comme l’expression de sa propre pensée, le résultat müûri de son travail mental. De là, dans son ouvrage, un ton de sincérité et une valeur originale qui s’harmonisent avec le caractère personnel du style pour