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Revue de Belgique du 15 Juin et 45 Juillet

nous offrir, malgré la nature abstraite du sujet, une œuvre des plus captivantes. On a beau, d'ailleurs, se prétendre indifférent à la question religieuse : que nous en ayons conscience ou non, elle s'impose à nous, tout comme la question sociale; ou plutôt les deux n’en font qu'une — plus même que ne semble l'admettre

M. Guyau.

L'ouvrage se divise en trois parties. Dans la première, l’auteur étudie la nature et le développement des religions. Dans la seconde, il montre à l’œuvre le travail de dissolution qui s’opère dans tous les cultes actuels. Dans la troisième, il essaye de prévoir quel sera l'avenir du sentiment religieux et de ses principaux éléments.

Je passerai rapidement sur les chapitres qui esquissent le développement du sentiment religieux, depuis sa première apparition observable, sous forme d'un culte rendu aux phénomènes de la nature, aux corps célestes et aux objets personnifiés. L'auteur insiste à juste titre sur la portée sociomorphique de la religion, qui n’est pas seulement, même dans ses manifestations les plus embryonnaires, une affaire de contemplation, de raisonnement ou de sentiment, mais qui implique surtout l'établissement d'une société avec les dieux. Pour établir comment les peuples primitifs ont dû concevoir et réaliser ce lien de société, il recourt, avec toute l'école anthropologique contemporaine, à l'étude des sauvages actuels, chez qui il retrouve les rudiments de ce qui a formé, par une évolution graduelle, les cultes les plus raffinés des nations civilisées. Ce travail de reconstitution historique est aujourd'hui achevé dans ses lignes principales. M. Guyau, cependant, trouve moyen d’en rajeunir les principales déductions, en les confirmant par une série d'arguments où la psychologie tient autant de place que l’ethnographie et l’histoire.

Après avoir insisté sur le caractère progressif de l'évolution qui, non seulement, a fait passer l'humanité du naturisme au polythéisme et de celui-ci au monothéisme, mais qui encore a successivement introduit dans la conception de la divinité la notion de puissance, d'intelligence et enfin de moralité, il montre,

ences termes, comment le progrès s'est accentué au sein des religions supérieures :

« Grâce à l’idée de sanction, entée sur celle de Providence, la religion prend un caractère vraiment systématique; elle vient se rattacher aux fibres mêmes du cœur humain. Devenus les instruments du bien dans l'univers, les dieux, au moins les dieux souverains, servent à rassurer notre moralité ; ils deviennent, en quelque sorte, la morale vivante. Leur existence n'est plus seulement constatée physiquement, elle est justifiée moralement par l'instinct social qui s'y attache comme à sa sauvegarde suprême. »

L'idée d’une intervention divine pour rétablir l'ordre social, pour punir ou récompenser, fut d'abord tout à fait étrangère à l'idée d’une continuation de la vie après la mort. C’est seulement plus tard que s'introduisit la notion d'une rénumération posthume. Quand l’homme eut constaté que le mal n’est pas toujours expié dans la vie actuelle, 1l se tourna vers la vie future pour obtenir la réparation de l'injustice, qu'il ne peut jamais se résigner à voir définitivement triomphante dans le monde.

La sanction religieuse, étant au fond l'extension des rapports sociaux aux rapports avec les dieux, a pris successivement les trois formes de la pénalité humaine. Au début, elle n’est que la vengeance, le mal rendu pour le mal. En se subtilisant, cette idée devient celle d'expiation, qui n’a aucune utilité comme correction ou prévention, mais qui est un simple rétablissement de symétrie pour le plaisir de l'intelligence. Enfin, apparaît l'idée que le châtiment est une leçon.

Il faut noter que le progrès de la religion a été exactement parallèle au progrès des relations sociales, qui, lui-même, a entraîné le progrès de la moralité intérieure, de la conscience. « Les dieux se sont d’abord partagés en deux camps, les bienfaisants et les malfaisants, qui ont fini par être les bons et les méchants; puis ces deux légions se sont absorbées dans leurs chefs respectifs, Ormuzd et Ahriman, dans Dieu et dans Satan, dans un principe de bien et dans un principe de mal. Ainsi, par un dualisme nouveau, on dédoublait les esprits et on les rangeait en deux classes, comme on avait déjà séparé les esprits des corps. Enfin, le principe du bien a subsisté victorieusement sous le nom de Dieu ; il est devenu la personnification de la loi morale

et de la sanction morale, le souverain législateur et le souverain Juge, en un mot, la loi vivante dans la société universelle, comme le roi est la loi vivante dans la société humaine. Aujourd'hui, Dieu tend à devenir la conscience même de l'homme élevée à l'infini, adéquate à l'univers. Pour les derniers et les plus subtils représentants du sentiment religieux, Dieu n'est plus même que le symbole de la moralité et de l'idéal. On peut voir dans cette évolution des idées religieuses le triomphe graduel du sociomorphisme, puisqu'elle est caractérisée par l’extension à l'univers de rapports sociaux qui vont sans cesse se perfectionnant entre les hommes. »

Le culte extérieur et le rite, en se liant à des sentiments élevés, ont pris dans toutes les grandes religions un caractère symbolique et expressif qu'ils n'avaient pas dans les pratiques de la sorcellerie primitive ; par là ils sont devenus esthétiques et c'est ce qui a rendu le culte durable.

Il arrive parfois que le sentiment esthétique finit par s’affaiblir, pour laisser place à une sorte de routine machinale, à mesure que la religion perd la vivacité de ses sentiments originaires. Toutefois, le culte extérieur peut aussi se rafliner sous la forme de culte intérieur: « A l’incantation, à l'offrande matérielle, aux sacrifices des victimes succède le culte intérieur, c’est-à-dire la prière intérieure avec l'offrande tout intérieure de l'amour, avec le sacrifice tout intérieur des passions égoïstes..…. Ainsi le caractère primitivement sociomorphique du culte est allé se subtilisant de plus en plus : la société semi-matérielle avec les dieux est devenue une société toute morale avec le principe même du bien qui continue cependant.d’être représenté comme une personne, comme un maître, comme un père, comme un roi. »

La plus haute forme du culte intérieur est l'amour de Dieu, où sont venus se résumer tous les devoirs de la morale religieuse : « L’adoration ne répond encore qu'au respect des puissances ; l'amour est une union plus intime. L'amour de Dieu est une manifestation partielle du besoin d’aimer qui se produit chez toute créature humaine. Ce besoin est assez grand pour ne pas se trouver toujours satisfait dans le milieu réel au sein duquel nous vivons... Notre cœur se sent par moment plus grand que

le monde et cherche à le dépasser. »

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