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Si l'amour de Dieu n'est souvent qu'une déviation de l'amour humain, il renferme, à côté de l'élément en quelque sorte sentimental, un élément moral qui est allé se détachant de plus en plus avec le progrès des idées : « Dieu étant le principemême du bien, l'idéal moral personnifié, l'amour de Dieu a fini par être l'amour moral proprement dit, vertu à son premier degré, sainteté à son achèvement. L'acte intérieur: de charité est ainsi devenu l'acte religieux par excellence, où s’identifient la moralité et le culte intérieur : les œuvres et le eulte sont la simple traduction au dehors de l’acte moral. En même temps, dans les plus hautes spéculations de la théologie philosophique, la charité a été conçue comme embrassant à la fois tous les êtres dans l'amour divin, par conséquent comme commençant à réaliser une sorte de société parfaite où tous sont en un et un en tous. Le caractère social et moral de la religion atteint ainsi son plus haut degré de perfectionnement, et Dieu apparaît comme une sorte de réalisation mystique de la société universelle sub specie æterni. »
Nous venons de voir que l'évolution religieuse se traduit, au dire de M. Guyau, par une épuration graduelle des sentiments qui sont au fond de toute religion. 11 semblerait donc, à en juger d’après ce qui se passe dans les autres sphères de l’activité humaine, que, sauf événement imprévu, cette évolution doive se poursuivre, en s’accentuant, dans la même direction ; — c'est-à-dire que, d'une part, les éléments essentiels du sentiment religieux iront en se spiritualisant sans cesse davantage, d'autre part, que les théories religieuses les plus conformes à l'esprit du temps gagneront un nombre croissant d’adeptes parmi les sectateurs des différents cultes. Cependant, telle n'est pas la conclusion de M. Guyau. A l'en croire, la religion, à force de se perfectionner, finira par s'anéantir. Voyons comment il s'efforce de le démontrer.
Examinant les nuances actuelles du sentiment religieux, il distingue la foi dogmatique étroite, la foi dogmatique large et la foi bla ou morale.
La foi dogmatique étroite, qui trouve son expression la plus
complète dans le catholicisme, est une véritable renonciation de la pensée qui abdique sa liberté. Suivant la définition même donnée par le concile du Vatican, celui qui a la foi ne croit pas « à cause de la vérité intrinsèque » des choses révélées, mais « à cause de l'autorité divine qui les a révélées. » Cette foi est naturellement en lutte avec la libre-pensée et la science; celles-ci, en effet, ne considèrent jamais une chose comme vraie que jusqu'à nouvel ordre et tant qu'elle n’est sérieusement mise en doute par personne. D'autre part, la foi dogmatique et absolutiste mène à l'intolérance, d’abord théorique, puis pratique: « La tolérance, quand elle paraît, marque l'affaiblissement de la foi : une religion qui en comprend une autre est une religion qui se meurt. » Cet état de choses ne peut disparaître que quand nous cessons de croire en une société très réelle avec nos dieux, quand nous les voyons se fondre en de simples idéaux : « Les idéaux n'ont jamais le caractère exclusif et intolérant des réahtés', »
Par dogmatisme large, l’auteur entend la foi qui abandonne à l'interprétation individuelle du croyant les textes réputés infaillibles dans la lettre; en un mot, le protestantisme orthodoxe. « Le protestantisme, quoique d'un ordre plus élevé dans l'évolution des croyances, demeure pourtant aujourd’hui une marque de faiblesse d'esprit chez ceux qui persistent à s'y arrêter après les premiers pas faits vers la liberté de la pensée : c'est un arrêt à moitié chemin. Au fond, les deux orthodoxies rivales qui, de notre temps, se disputent les nations civilisées étonnent également celui qui a été élevé en dehors d'elles. »
1. Jusqu'à présent, on avait généralement fondé la tolérance sur le respect de la personne et de la volonté. Il faut, disait-on que l’homme soit libre de se tromper et même de mal faire, au besoin. « Rien de plus vrai, écrit M. Guyau; mais il est un fondement encore plus solide de la tolérance qui tend à se faire reconnaître de plus en plus, à mesure que se dissout la foi dogmatique : c'est la défiance à l'égard de la pensée humaine et aussi de la volonté, qui ne sont même pas libres de ne pas se tromper et dont tout article de foi absolue doit être nécessairement aussi un article d'erreur. Aussi dans les sociétés actuelles la tolérance devient non plus seulement une vertu, mais une simple affaire d'intelligence.... Par le seul développement de l'intelligence qui fait entrevoir à chacun l'infinie variété du monde et l'impossibilité de donner une solution unique des problèmes éternels, chaque opinion individuelle prend une valeur à nos yeux; c'est un témoignage, rien de plus ni de moins, dans l'enquête tentée par l'homme sur l'univers, et chaque témoin comprend qu'il ne peut pas à lui seul former un jugement définitif, une conclusion dogmatique et sans appel. »
La foi dogmatique, étroite ou large, peut-elle subsister indéfiniment devant la science moderne ?
Il y a dans la science deux parties : l'une constructive, l'autre destructive. La partie constructive est déjà assez avancée. dans nos sociétés modernes, pour répondre à certains desidérata de l'esprit humain que le dogme se chargeait jadis de satisfaire (par exemple : la genèse du monde, la filiation des espèces, ete.). Mais la science n’a pas moins d'importance par son influence dissolvante et destructive. Les sciences naturelles ont renversé les traditions de presque toutes les religions. Les sciences physiologiques et psychologiques nous expliquent d'une façon naturelle une foule de phénomènes du système nerveux où l'on était forcé jusqu'alors de voir du merveilleux ou de la supercherie, du divin ou du diabolique.
Enfin, les sciences historiques attaquent les religions, non pas seulement dans leur objet, mais en elles-mêmes. « La foi religieuse tend à être remplacée par la curiosité des religions; nous comprenons mieux ce à quoi nous croyons moins et nous nous intéressons davantage à ce qui ne nous effraye plus d'une horreur sacrée. Mais l'explication des religions positives apparaît comme tout le contraire de leur justification : faire leur histoire, c'est faire leur critique. Quand on veut approcher du point d'appui qu'elles semblaient avoir dans la réalité, on voit ce point reculer peu à peu, puis disparaître, comme lorsqu'on s'approche du lieu où paraissait se poser l'arc-en-ciel: on avait cru trouver dans la religion un lien rattachant le ciel à la terre, un gage d'alliance et d'espérance : c’est un jeu de lumière, un effet d'optique que la science corrige en l'expliquant. »
Déjà la croyance aux oracles et aux prédictions a partout disparu. La foi au diable va s’affaiblissant d'une façon incontestable: « Le sort de Jahveh et celui de Lucifer sont liés : anges et diables se tiennent par la main comme dans les rondes fantastiques du moyen âge : le jour où Satan et les siens seraient définitivement vaincus et anéantis dans l'esprit du peuple, les puissances célestes ne leur survivraient guère. »
La foi « symbolique et morale » n’a guère plus d’avenir aux yeux de M. Guvau. Sous cette dénomination, il vise ceux qui prétendent retrouver dans leurs textes sacrés l'ensemble des vé-
rités morales et scientifiques proclamées par notre époque ou même qui, tout en se refusant à voir dans ces textes autre chose que des traditions humaines, en font cependant le chef-d'œuvre religieux de l'humanité. Il est inutile de démontrer à quel point les premiers pèchent contre la réalité historique. Quant au point de vue des seconds, il est séduisant, mais trop étroit. Comme les disciples de Pythagore, d'Epicure et même de Comte, les protestants libéraux de cette catéworie tendent à identifier un homme avec la vérité définitive, en proclamant qu'avant lui personne n'avait vu la vérité, qu'après lui personne ne la verra mieux. Or, « une telle croyance est une négation implicite : 1° de la continuité historique qui fait qu'un homme de génie est toujours plus ou moins l'expression de son siècle et qu'il ne faut pas rapporter à lui seul tout l'honneur de sa propre pensée ; 20 de l'évolution humaine qui fait qu'un homme de génie ne peut pas être l’expression de tous les siècles; que son intelligence sera nécessairement dépassée un jour par la pensée humaine en marche; que la vérité découverte par lui n’est pas la vérité tout entière, mais un simple moyen pour découvrir des vérités nouvelles, un anneau dans une chaîne sans fin. »
La critique historique de l'Allemagne, tout en professant la plus grande admiration pour le fondateur du christianisme, nous entraîne bien loin de l’homme-type que se figurent les néo-chrétiens et de l'homme-dieu qu’adoraient les chrétiens primitifs. Il n'y a plus de raison pour admettre un reste de révélation ou un reste d'autorité sacrée qui appartiendrait aux Evangiles plus qu'aux Védas ou à tout autre livre religieux. Si la foi est symbolique, on peut alors aussi bien prendre pour symboles les mythes de l'Inde que ceux de la Bible: « Les brahmaïstes contemporains, avec leur éclectisme souvent confus et mystique, sont même plus prêts de la vérité que les protestants libéraux qui cherchent encore l’abri unique et le salut dans l'ombre toujours plus diminuée de la
croix. »
Après avoir ainsi exposé la dissolution des dogmes et des symboles religieux, M. Guyau recherche ce que va devenir la mo-
rale religieuse qui s’appuyait sur eux. Il y a, dit-il, parmi les éléments de la morale religieuse une partie durable, une autre caduque, qui se distinguent et s'opposent de plus en plus entre elles par le progrès des sociétés humaines.
Les deux éléments stables de la morale religieuse sont le respect et l'amour. Mais il faut s'entendre sur la signification et la portée de ces termes.
Selon Kant, la loi morale est une loi de « respect, » non d’amour. Kant a raison dans l’ordre social, où la loi ne peut enjoindre d’aimer autrui, mais seulement de respecter le droit. Il en est autrement dans l'ordre moral, où l'amour est supérieur au respect, non parce qu'il le supprime, mais parce qu'il le complète. Les deux grandes religions universalistes, le bouddhisme et le christianisme, ont donc eu raison de placer dans l'amour le principe supérieur de l'éthique. Mais la seconde de ces religion a eu le défaut — défaut qu’on ne retrouve pas dans la première — de concevoirl'amour des hommes comme s’absorbant en dernière analyse dans l’amour de Dieu. Or, la conception d’une société fondée sur l'amour de Dieu contient en germe le gouver nement théocratique avec tous ses abus.
En outre, l'amour de Dieu est, surtout dans le christianisme, mêlé d'un sentiment qui le fausse : la crainte. Il est très vrai qu’en se développant, la crainte de la vengeance divine devient l'idée d'une justice rétributive qui se confond avec l’idée de sanc-. tion. Cette dernière conception a paru Jusqu'ici un élément essentiel de la morale; mais pour M. Guyau, qui préconise, comme on sait, une morale sans sanction ni obligation, les idées de sanction proprement dite et de pénalité divine ont plutôt un caractère immoral et irrationnel: « La seule sanction pour celui qui croit avoir renversé laloi morale doit être de la retrouvertoujours en face de lui, comme Hercule voyaitsans cesse se releversous son étreinte le géant qu'il croyait avoir renversé pour jamais. Etre éternel, voilà, à l'égard de ceux qui le violent, la seule vengeance possible du Bien, personnifié ou non sous la figure d’un Dieu, »
Après avoir exposé comment l’idée de respect se corrompt facilement dans le christianisme, l’auteur recherche ce que devient l’idée d'amour. Le Dieu des chrétiens, tout au moins des chrétiens orthodoxes, implique une notion d'amour absolu qui tend
à se contredire elle-même, en ce que l'amour prétendu absolu se trouve borné de fait, puisqu'il aboutit à un monde misérable où subsiste le mal — mal métaphysique, mal sensible, mal moral. On essaye de remédier à cette contradiction par la théorie de la grâce. Mais la théorie de la grâce ajoute au principe le plus haut de la morale, qui est l'amour, la notion la plus grossière de l’anthropomorphisme, celle de faveur.
Un autre danger de la morale religieuse, c’est la mysticité qui met l'amour divin en opposition avec l'amour humain et qui conduit à l’ascétisme, c’est-à-dire au mépris de la vie et à l’abdication de la personnalité.
Toutefois, si l'amour du Dieu personnel mystiquement conçu tend à s'effacer dans les sociétés modernes, il n’en est pas ainsi de l’amour du Dieu idéal, conçu comme un type pratique d'action : « L'idéal, en effet, ne s'oppose pas au monde, il le dépasse simplement.... En somme, iltend à se faire une substitution dans nos affections. Nous aimerons Dieu dans l’homme, le futur dans le présent, l'idéal dans le réel. L'homme de l'évolution est vraiment l'Homme-Dieu du christianisme, Et alors cet amour de l'idéal, concilié avec celui de l'humanité, au lieu d'être une contemplation vaine et une extase, deviendront un ressort d'action. Nous aimerons d'autant plus Dieu que nous le ferons, pour ainsi dire, »
La morale et le culte sont inséparables dans toutes les religions, et l'acte essentiel du culte intérieur, c’est la prière.
La prière peut être l’accomplissement presque mécanique du rite : à ce titre, elle est méprisable, même au point de vue religieux. Elle peut être une demande égoïste, et sous cet aspect elle reste mesquine. Elle peut être un acte de foi naïve en des croyances plus ou moins populaires et irrationnelles ; à ce compte, elle n'a encore qu'une valeur négligeable. Mais que faut-il penser de la prière, quand elle représente « l'élan désintéressé d'une âme qui croit servir autrui, agir sur le monde par sa foi? »Onatenté, dans ces conditions, de justifier la prière par des raisons purement subjectives, sous prétexte qu'elle s’exauçait elle-même en réconfortant l'âme. Mais la prière risque précisément de perdre le pouvoir pratique qu'elle a sur l'âme, quand on ne croit plus à son efficacité comme demande. « Si personne ne nous entend, qui continuera à demander, uniquement pour se soulager? »
La prière par amour et charité, dont on ne peut méconnaître la beauté morale, deviendra de plus en plus action. On pourrait même trouver de ce fait une vérification dans l’histoire : « Autrefois, en un moment de détresse, une femme païenne eût tenté d’apaiser les dieux irrités par un sacrifice sanglant, par le meurtre de quelque être innocent de la grande nature ; au moyen âge, elle eût fait un vœu, bâti une chapelle; de nos jours, elle songera plutôt, si elle à quelque élévation d'esprit, à répandre des aumônes, à fonder un établissement pour l'instruction des pauvres ou le soulagement des infirmes.
Reste un dernier aspect sous lequel on peut considérer la prière : elle peut être regardée comme une élévation vers l’être infini, une communion vers l’univers ou avec Dieu. Mais ce n’est plus là de la prière, c'est de la méditation et particulièrement de la méditation philosophique, qu'il ne faut pas confondre avec l'extase religieuse : « Pour les esprits vraiment élevés, elles resteront fécondes, ces heures consacrées à former et à faire vivre intérieurement leur idéal, ces heures de recueillement, de méditation, non seulement sur ce qu’on sait et ce qu'on ne sait pas, mais encore sur ce qu'on espère, sur ce qu'on tentera, sur l’idée qui veut être par vous, qui s'appuie sur votre cœur à le briser. La manière la plus haute de prier, ce sera encore de penser... Toute ouverture sur l'infini nous donne cette impression rude et pourtant rafraichissante de l'air du large dans lequel la poitrine se dilate. Nos tristesses se fondent dans l'immensité comme les eaux venues de la terre se fondent dans l’eau bleue des mers où elles viennent se pénétrer de ciel. Quant à ceux qui ne se sentent pas de taille à penser par eux-mêmes, il sera toujours bon de repenser les pensées d'autrui qui leur paraissent les plus hautes et les plus nobles. Sous ce rapport, la coutume protestante de lire et de méditer la Bible est excellente en son principe; le livre seul est mal choisi. Mais il est bon qu'un certain nombre de fois par jour ou par semaine l’homme s'habitue à lire ou à relire autre chose qu'un journal ou un roman, qu'il puisse se tourner vers quelque pensée sérieuse et s'y complaire. Peut-être un jour viendra où chacun se fera à lui-même sa Bible, recueillera parmi les penseurs de l'humanité les passages qui lui paraîtront les plus profonds, les plus beaux, et les relira, se les assimilera.
Lire un livre sérieux et élevé, c'est retourner en soi-même les grandes pensées humaines. Admirer, cela aussi est prier, et c'est une prière à la portée de tous. »
ENV
La foi est donc condamnée sans appel. Mais sera-ce pour faire place à l'indifférence morale, philosophique et religieuse ? M. Guyau croit qu'il n’en sera rien. À l’entendre, l'évanouissement des religions positives ne fera, au contraire, que donner plus d’essor à la libre spéculation, métaphysique aussi bien que scientifique.
Là, en effet, où cesse la science positive, il y a place encore pour cette autre science, dite métaphysique, qui se propose d’évaluer les probabilités comparatives des hypothèses : « L'instinct de la spéculation libre répond d’abord à un sentiment indestructible, celuides bornes de la connaissance positive : il est comme la résonnance en nous de l'immortel mystère des choses. Il répond, en outre, à une autre tendance invincible de l'esprit, le besoin de l'idéal, le besoin de dépasser la nature visible et tangible non seulement par l'intelligence, mais par le cœur. »
Si la suppression du dogme n'aboutit pas au scepticisme, sa première conséquence n'en est pas moins le doute, c'est-à-dire l'absence de toute affirmation catégorique et finale dans l'ordre des faits qui dépassent la sphère de la démonstration scientifique. « Au fond, le doute n'est pas aussi opposé qu'on pourrait le croire au sentiment religieux le plus élevé : c'est une évolution de ce sentiment même. Le doute, en effet, n'est que la conscience que notre pensée n’est pas l'absolu et ne peut le saisir, ni directement, ni indirectement: à ce point de vue, le doute est le plus religieux des actes de la pensée humaine... D'ailleurs, la constante recherche que le doute provoque n'exclut pas nécessairement l'autel au dieu inconnu, mais elle exclut toute religion déterminée, tout autel qui porte un nom, tout culte qui a ses rites. »
Le régime religieux de l'avenir, ce sera donc une anomie relgieuse. M. Guyau avait déjà qualifié d'anomie morale l'absence
de règles obligatoires, fixes, universelles, qui, d'après lui, doit caractériser un jour la morale humaine, dépouillée désormais d'obligation et de sanction. Par l'extension de ce terme à la sphère du sentiment religieux, il entend la substitution des hypothèses au dogme, c’est-à-dire un état mental où chacun se fera à soi-même sa religion ou plutôt sa métaphysique.
Cet individualisme religieux n’exclura pas cependant une certaine nature d'association. L'idée d'association est la plus durable qu'on trouve au fond de l'esprit religieux : « Ce qui subsistera des diverses religions dans l'irréligion future, c'est cette idée que le système idéal de l'humanité et même de la nature consiste dans l'établissement de rapports sociaux toujours plus étroits entre les êtres. » Les religions ont eu raison de s'appeler des associations et des Eglises, c'est-à-dire des assemblées. Le christianisme a même abouti, dans l’ordre moral et social, à la notion d'Eglise universelle; seulement, par une étrange aberration, on a présenté la catholicité comme réalisée dans unensemble de dogmes qu'il n'y avait plus qu'à faire connaître et au besoin à imposer. « La seule chose universelle doit être précisément l'entière liberté donnée aux individus de présenter à leur manière l’éternelle énigme et de s'associer avec ceux qui partagent les mêmes conceptions hypothétiques.... L'avenir est à l'association, pourvu que cesoient des libertés qui s'associent, et pour augmenter leur liberté, non pour en rien sacrifier. »
Passant aux applications particulières de ce principe, l’auteur esquisse trois formes essentielles de libre association qui devront survivre aux Eglises : celle des intelligences, celle des volontés, celle des sensibilités.
I. — L'association des intelligences. — Les hommes se plairont toujours à mettre en commun et à partager leurs idées, « comme les disciples de Socrate apportaient ensemble et partageaient leurs repas dans la petite maison remplie parl’amitié, » Un jour, sans doute, les plus hautes associations religieuses ne seront que des associations d’éfudes religieuses ou métaphysiques. Mais, tandis que les esprits distingués s’associeront ainsi pour mettre en commun leurs travaux et leurs spéculations, les hommes dont la vie est tournée plutôt du côté du travail manuel s'associeront aussi pour mettre en commun leurs croyances plus ou moins vagues,
plus ou moins irréfléchies, mais d’où le surnaturel sera exclu toujours davantage. « Les associations offriront les types les plus divers, selon les opinions mêmes qui auront présidé à leur formation ; elles se ressembleront pourtant par ce trait commun qu'elles excluront progressivement tout dogme, toute révélation. »
Il. — L'association des volontés et le prosélytisme moral. — Un deuxième élément survivra aux religions ; comme les intelligences affranchies du dogme, les volontés continueront à s'associer librement, en vue des souffrances humaines à soulager, des vices et des erreurs à guérir, des idées morales à répandre. Cette association, comme celle des intelligences, aura son principe dans la conscience de la fraternité humaine, bien plus, de la solidarité universelle : « Le vrai philosophe ne doit pas dire seulement : rien de ce qui est humain ne m'est étranger; mais : rien de ce qui vit, souffre et pense ne m'est étranger. »
Comme le sentiment artistique, le plus haut sentiment religieux doit être fécond : il doit porter à l’action. Ainsi s’efface l'antique opposition de la foi et des œuvres. L'esprit de prosélytisme, qui semble si particulier aux religions, ne disparaîtra en aucune manière avec elles ; il ne fera que changer d'objet, en prenant pour but de communiquer à autrui l'enthousiasme du bien et du vrai. On dit que l’enseignement de la morale est stérile, voire dangereux, si on y supprime l'idée de sanction. Mais il reste à invoquer « le sentiment de générosité par lequel, quand on va au fond de soi, on y retrouve l'humanité et l'univers. » L'enseignement moral le plus pratique est celui qui s'adresse aux sentiments les plus généreux : « Tout dépend du talent de celui qui répand ces sentiments et ces idées : le génie de Jésus et des évangélistes a fait plus, pour propager la moralité sur la terre, en exprimant sous une forme populaire et sublime tout ensemble les plus hautes idées morales, qu'en menaçant les hommes de la vengeance divine et des flammes de la géhenne. »
III. — L'association des sensibilités. — Culte de l'art et de la nature. — La troisième idée qui survivra aux religions, c’est la
libre association des sensibilités en vue d’éprouver en commun une émotion esthétique d’un genre élevé et moralisateur. La science, la métaphysique, la morale, chacune par son côté, abou-
tissent à la poésie et, par cela même, à quelque chose d'analogue au sentiment religieux : « L'hypothèse métaphysique produit un sentiment qui n'est pas l'assurance naïve de la foi, mais qui est la transformation du monde réel sous l'influence de la pensée concevant l'idéal... La métaphysique est une sorte de poésie de l'esprit, comme la poésie est une sorte de métaphysique des sens et du cœur... Le dernier mot de l’art des poètes comme celui des penseurs, ce serait d'arriver à saisir, sous le flot mouvant et les ondulations des choses, le secret de la nature, qui est aussi le secret de l'esprit. »
Le côté faible de l'esthétique religieuse, c’est qu’elle ne connaît qu'un nombre restreint de drames ou de mystères qu’elle répète, sans se lasser, pendant des siècles : « Le rite est inconciliableavec le double but que l’art se propose : variété et progrès dans l’expression des sentiments, variété et progrès dans les sentiments eux-mêmes. Il faudra donc tôt ou tard que l'art rudimentaire du rituel fasse place à des arts véritables et progressifs, par la même loi qui à fait que l’architecture instinctive et éternellement la même des oiseaux ou des insectes est devenue chez l’homme une architecture infiniment variée, qui a produit et produit encore les chefs-d'œuvre les plus divers, depuis Notre-Dame de Paris jusqu'à l’Alhambra. »
En général, les hommes se réunissent pour écouter. La con/férence et le sermon, les chants, telle est la partie qui semble devoir subsister la dernière dans le culte religieux ‘.
Un point prendra une importance croissante dans toute parole adressée au peuple : c’est le côté instructif; on ne doit parler au peuple que pour lui apprendre quelque chose. Ce qu'il y a de plus intéressant dans beaucoup de sermons ou de conférences, ce sont les textes et les citations apportés par les prédicateurs. « Le
1. Il est assez curieux que telle soit également, à un autre point de vue, la conclusion d'Herbert Spencer : « Bien que toutes les pratiques impliquant une idée de propitiation, dit-il, soient sans doute destinées à tomber, il ne s'en suit pas qu'on verra tomber aussi celles qui visent à réveiller la conscience de nos rapports avec la cause inconnue ou à exprimer les sentiments résultant de cette notion. Il restera un besoin de rehausser la forme de vie trop prosaïque qu’engendre notre absorption dans les occupations quotidiennes et il y aura toujours place pour les gens capables de communiquer à leurs auditeurs le légitime sentiment de mystère qui enveloppe l’origine et la signification de l'univers. On peut prévoir aussi que l'expression de ce sentiment par la musique non seule
choix de ces textes, la manière dont ils sont expliqués, mis à la portée de la foule, c'est là ce qui fait la valeur du sermon; en d’autres termes, ce dernier est d'autant meilleur, qu'il est plus simplement la lecture sentie et expliquée d’une des belles pages des bibles humaines. Déjà en Allemagne, en Angleterre, aux Indes, les prédicateurs de certaines sectes très libérales prennent indifféremment le texte de leurs sermons dans tous les livres sacrés de l'humanité. On peut concevoir une époque, plus libérale encore, où ces textes seront empruntés, non seulement aux poètes des anciens âges, mais aux génies incontestés de tous les temps: il se trouvera des lecteurs et des commentateurs populaires pour toutes les grandes œuvres humaines. La plus complète expression du sentiment dit religieux, en dehors des vastes épopées hindoues et juives, se rencontre, après tout, dans les chefs-d’œuvre profanes, depuis Platon et Marc-Aurèle jusqu'à l'hymne au devoir de Kant, depuis les drames d'Eschyle jusqu'à l'ÆJamlet de Shakespeare, au Polyeucte de Corneille ou aux Contemplations de Victor Hugo. »
Les cérémonies proprement dites sont destinées à se simplifier toujours davantage dans les associations religieuses ou morales. « Un jour viendra sans doute où elles n'auront lieu que pour célébrer les trois grands événements de la vie humaine : la naissance, le mariage et la mort; peut-être même disparaîtront-elles tout à fait, l'émotion devenant trop profonde et trop intérieure pour être traduite d'une manière extérieure par le moindre rite, par le moindre culte convenu et réglé d'avance. »
Le sentiment de la nature fut à l'origine un des éléments importants du sentiment religieux. Aujourd'hui, ces deux sentiments se sont disassociés. Mais le développement de la culture esthétique amènera un sentiment toujours plus vif de la nature,
ment survivra dans le culte, mais encore prendra un nouvel essor... En même temps, la prédication, dont le rôle a été grandissant dans les institutions religieuses, assumera une prédominance marquée et élargira la sphère de ses sujets. La conduite de la vie, qui forme déjà en partie le texte de nombreux sermons, sera probablement embrassée dans son ensemble. Tout ce qui concerne le bien de l'individu et de la société sera traité tour à tour, et désormais la principale fonction de celui qui occupera la chaire du prédicateur consistera moins à insister sur les principes déjà acceptés qu’à développer les idées et les jugements dans ces questions délicates qui naissent de la complexité croissante de la vie humaine » (Ecelesiastical Instilutions. Londres, 1885, p. 655).
et c'est surtout « dans la contemplation du cosmos que pourront pleinement coïncider le sentiment esthétique et le sentiment religieux épuré. » — La nature est le vrai temple de l'avenir.
La dernière partie de l’ouvrage est consacrée à la recherche et à l'examen des principales hypothèses métaphysiques qui remplaceront les dogmes dans l” « irréligion de l'avenir. » M. Guyau pense que, parmi ces hypothèses, il se fera de plus en plus un triage : « Un progrès constant s’accomplit dans notre représentation de l’inconnaissable, à mesure que s’éclaire pour nous la sphère du connaissable.... Par le progrès de la pensée humaine, on en viendra à mieux connaître les directions dans lesquelles il faut aller pour se rapprocher de la vérité. Nous regardons comme certain, par exemple, qu'on renoncera bientôt, si on ne l’a déjà fait, à concevoir l'idéal sous le type du Dieu jaloux et méchant de la Bible. »
D'autre part, les hypothèses métaphysiques : animisme, théisme, panthéisme, etc., seront de plus en plus dominées par ce qu'il appelle le moralisme, c'est-à-dire par la croyance que la vraie force est de nature mentale et morale : « L'histoire future des religions se résume dans cette loi que les dogmes religieux, transformés d’abord en simples conjectures métaphysiques, réduits plus tard à un certain nombre d'hypothèses définies entre lesquelles chaque individu fera un choix toujours plus raisonné, en viendront enfin à porter principalement sur le problème moral : la métaphysique religieuse finira par être surtout une morale transcendante, une sociologie embrassant tous les êtres qui constituent l'univers. »
Tel est le point de vue où se place l’auteur pour passer successivement en revue les principaux systèmes qui prétendent nous donner aujourd'hui l'explication du monde : le théisme, le panthéismeoptimiste et pessimiste, le naturalisme idéaliste, matérialiste et moniste.
Cette partie de l'ouvrage est peut-être la plus attrayante et la plus originale, en ce qu’elle nous offre une vue d'ensemble claire, impartiale et complète sur l'état et la direction des spéculations métaphysiques à la fin du x1x° siècle. Mais nous ne pourrions y suivre l’auteur sans élargir outre mesure les limites de ce travail.
Force sera donc de nous restreindre à un aperçu de ses propres vues sur la destinée de l’homme et de l'univers.
Il semblerait que M. Guyau se montrat assez disposé à accepter, soit le théisme, à condition d'abandonner l’idée de création et d'échanger l'hypothèse d'une providence contre celle d’un idéal devenu « idée-force » au sens de M. Fouillée et travaillant à se réaliser par l'homme, — soitle panthéisme, à condition dereconnaitre une tendance morale dansle développement de l'êtreuniversel, — soit le naturalisme idéaliste, à condition de concevoirile principe ultime des choses non pas seulement sous forme de pensée, mais encore de sentiment et de volonté, surtout de « bonne volonté, » c'est-à-dire de volonté tendant au bien, — soit le naturalisme matérialiste, à condition d'y faire entrer non seulement la notion de l'infini, mais encore le germe de la vie et de la conscience, — soit enfin le monisme, à condition d'y insister sur l'identité de nature et de devenir, plutôt que sur l’unité de substance. — A ses yeux, le secret de l'univers semble être dans la vie, se manifestant comme une ascension graduelle vers des formes de plus en plus perfectionnées, confondant son progrès avec celui de la conscience, où elle se saisit comme sensation et comme pensée, enfin se répandant au dehors par l’action, particulièrement par « l’action sous ces deux formes, qui se ramènent plus ou moins l’une à l’autre : l’action morale et l’action métaphysique, c’est-àdire l’acte de pensée reliant l'individu à l'univers. »
Dans toute cette partie, et notamment dans le chapitre consacré à la destinée de l'homme et au problème de la mort, l’auteur montre par lui-même comment « l'attitude du doute métaphysique, » c’est-à-dire l'absence de confiance absolue dans la validité de n'importe quelle solution métaphysique, peut se concilier avec une extrême hardiesse d'hypothèses et même d'espérances. C’est ainsi que nous le voyons tour à tour spéculer sur l'existence, en d’autres mondes, d'êtres pensants, supérieurs à l’homme, — sur les chances d’arrêter l’œuvre de la dissolution qui a toujours passé partout pour la contre-partie de l'évolution, — sur l'élargissement de la conscience, dépassant la sphère de l'individualité pour devenir universelle et même « intercosmique, » — enfin sur la possibilité de vainere la mort en assurant à l’homme la survivance indéfinie, sinon l'immortalité.
Ce sont là des rêves, dira-t-on. Mais il est bon quelquefois de rêver, surtout quand ces rêves ne peuvent être ni démentis ni coniredits par la science et qu'ils ont pour but de donner satisfaction aux aspirations les plus élevées du cœur humain. Hypotheses fingo, s'écrie l'auteur lui-même; il pourrait ajouter que les hypothèses de cet ordre séduiront toujours l'esprit humain, car, dans la sphère limitée où nous enferme la rigueur croissante de la recherche scientifique, elles ne sont rien moins, comme M. Guyau le dit ailleurs, que des « ouvertures sur l'infini. »
Dans les paragraphes qui précèdent, j'ai fait de mon mieux, non seulement pour suivre la pensée de M. Guyau à travers une volumineuse étude de plus de cinq cents pages, mais encore pour faire ressortir, par quelques citations caractéristiques, la manière d’un écrivain qui occupe une place à part dans l'élite de la philosophie française.
Cependant, quels que soient la richesse d'imagination, la profondeur de pensée, le ton de sincérité et l'originalité d'impressions qui donnent tant de charme à son œuvre, ces mérites ne peuvent faire méconnaître certaines contradictions entre les divers points de vue où il se place successivement pour juger, soit le sentiment religieux, soit ses principales manifestations.
Ces contradictions sont-elles réelles ou seulement apparentes”? N'existent-elles que dans les mots, ou résident-elles dans la pensée même? C'est ce que nous allons examiner en les exposant.
Ainsi, nous voyons l'auteur proclamer sans cesse que toutes les religions deviennent de plus en plus antiscientifiques, antiphilosophiques, antimorales, et cependant (page xv) il n hésite pas à prétendre qu’ « elles se dépouillent peu à peu, sauf le catholicisme et le mahométisme, de leur caractère sacré, de leurs affirmations antiscientifiques : elles renoncent enfin à l'oppression qu'elles exerçaient sur la conscience individuelle » ; il va jusqu à écrire : « Le sentiment religieux ne s'oppose pas au sentiment scientifique ; il le complète ou plutôt il lui est au fond identique.
La science dit aux êtres : pénétrez-vous les uns les autres; la religion dit aux êtres : unissez-vous les uns aux autres: ces deux préceptes n'en font qu'un » (p. 170).
Il nie que le sentiment religieux soit inné chez l'homme et invoque, à ce propos, les observations de MM. Lubbock et Baker, comme ayant établi que nombre de sauvages n'ont aucune idée de la divinité (p. 187); ce qui ne l'empêche pas d'écrire ailleurs : « Après les travaux de M. Roscoff, de M. Réville, de M. Girard de Rialle, il est impossible de soutenir qu'il existe aujourd'hui sur la surface de la terre des peuples absolument dépourvus de religion ou de superstition, ce qui revient au même quand il s'agit de non-civilisés » (p. 2).
Il soutient que la religion n'est indispensable à personne, même comme garantie de moralité. Et pourtant il combat (p. 229) l'idée de supprimer le budget des cultes en France, afin « de ne pas laisser des millions d'hommes sans direction morale, » et il va jusqu’à réclamer une augmentation de traitement pour les ministres des cultes qui seraient porteurs de certains diplômes laïques de l’enseignement supérieur, comme si la possession d'un bagage scientifique pouvait rendre leurs dogmes moinsirrationnels et leurs prétentions moins dangereuses !
« [1 y a — invoque-t-il à cet égard — une mesure à garder et des transilions nécessaires. » — Or, lui-même prend à partie MM. Quinet, Michelet, de Laveleye, Renouvier, Pillon et ceux qui, à la suite de ces penseurs, ont préconisé le développementdu protestantisme parmi les populations catholiques. 11 est vrai qu'il conteste au protestantisme d’être une transition nécessaire. Cependant, voici comment, dans une de ses pages les plus vivantes et les plus significatives, il nous expose la façon dont une personne de son entourage intime a franchi l'étape du catholicisme à la libre-pensée : — il s'agit d’une catholique qui est devenue la femme d’un libre-penseur, chacun des époux gardant l'espoir de convertir l’autre. — Le mari, ayant vainement entrepris d'attaquer de front les croyances de sa compagne, lui demanda, à titre de service littéraire, un résumé de la Vie de Jésus par M. Renan, ainsi que de l’histoire de la Divinité de Jésus-Christ par M. Albert Réville : « Chaque jour, — raconte l’amie de M. Guyau en païlant de ses impressions au cours de ce travail, — je me sentais