‹ Hiérosophie problèmes du temps présentChapitre 14 sur 66 · IL · texte numérisé non relu

IL

perdre pied, et la foi tranquille d'autrefois se transformait peu à peu en une curiosité anxieuse de connaître, en l'espoir de me raffermir par une science plus complète. »

Le mari lui proposa de lire la Bible d’un bout à l'autre : « Avec bonheur, j'acceptai; je n'en étais plus à avoir besoin d'une autorisation ; il me semblait que la lecture de la Bible était le commencement de ce profond savoir que j avais rêvé de dérober aux théologiens. Là pourtant était la vérité, la raison de notre vie, l'avenir! Mais, en avançant dans le livre, l'immoralité de certaines pages m'apparut si évidente que je me révoltai de toutes les forces de mon cœur. Devant ces monstruosités morales, les incrédules ont souvent raillé et plaisanté; moi, qui avait cru, jene pouvais éprouver que de l'indignation, et je fermai avec dégoût le livre regardé jadis avec tant de respect.

« Oui, mais que conclure, que croire? Alors les paroles d'amour et de charité infinie que contient l'Evangile me revinrent en foule. Si Dieu était quelque part, il devait être là, et de nouveau je rouvris le livre saint, ce livre qui a été si souvent une tentation pour l'humanité... Je relus tous les évangiles d'un bout à l’autre. Même dans saint Jean, je ne retrouvai plus l’homme-type et sans reproche, le Dieu incarné, le Verbe divin; au milieu de sublimes beautés, je constatais moi-même les contradictions sans nombre, les naïvetés, les superstilions, les défaillances morales. »

Cette confession sincère et touchante ne nous montre-t-elle pas précisément une même personne, — une individualité douée d'aptitudes supérieures à la moyenne — traversant tour à tour, dans son for intérieur, les étapes de la pensée religieuse respectivement représentées, dans l’histoire, par le catholicisme, le protestantisme orthodoxe, le protestantisme libéral, le pur rationalisme ?

Il y a des Eglises qui, dès aujourd'hui, se rapprochent de l'état décrit par M. Guyau comme le couronnement de toute l'évolution religieuse. Les droits du libre examen y sont pleinement reconnus, les conclusions de l’exégèse la plus avancée acceptées sans réserve, les fondements de l'association religieuse cherchés dans l'identité de sentiment plutôt que dans la conformité de croyances. Les seules doctrines qu’on y professe en commun sont la foi à l'existence de Dieu et a l'immortalitéde l'âme; encore Dieu y

est-1l conçu comme la personnification ou le symbole de l’ordre cosmique et de la loi morale, voire comme « la conseience même de l'homme, élevée à l'infini, adéquate à l'univers. » L'immortalité elle-même y est donnée comme une grande espérance plutôt que comme une affirmation. On y proclame du haut de la chaire que tous les cultes sont un mélange de vrai et de faux dans des proportions diverses, qu'ils ont {ous un caractère naturel, humain, et qu'ils sont soumis, comme toutes choses, à la loi du progrès ; que le premier devoir de l’homme est de renoncer aux croyances condamnées par sa raison ou sa conscience, par conséquent à tout l'échafaudage des dogmes qui impliquent une intervention surnaturelle ou reposent sur une prétendue révélation divine, directe ou indirecte. Quelques-unes de ces associations empruntent leurs textes, comme le demande M. Guyau, à tous les livres sacrés des grandes religions historiques, voire à tous les grands penseurs du présent et du passé.

M. Guyau n’ignore pas ces tentatives, quise sont produites surtout en Angleterre, en Allemagne, aux Etats-Unis, même dans l'Inde, pour mettre la religion d'accord avec les exigences de la pensée moderne. Mais il suffit qu'elles se recommandent de la religion pour qu’il leur refuse toute raison d’être.

Les unes, à l'entendre, ont Le tort de se fonder sur une communauté de croyances, alors même que ces croyances se restreindraient à la sphère des questions extra-scientifiques. Cependant lui-même n'admet-il point, d'une part, que, dans l’anomie religieuse de l'avenir, le théisme gardera une place importante (p. 337 et suiv.); d'autre part, qu'il existera toujours des associations religieuses fondées sur la communauté des croyances (p. 343)?

Certaines associations, parmi celles qui repoussent toute confession de foi et qui traitent par les mêmes procédés toutes les religions de la terre, ont cependant gardé le titre historique de chrétiennes — comme ailleurs de juives, de bouddhistes, de brahmaïstes, suivant le milieu respectif où elles se sont formées. — M. Guyau leur reproche « d’avoir relâché le sens des termes au point de considérer comme chrétiens tous ceux qui ont été formés par la civilisation chrétienne, tous ceux qui ne sont pas totalement étrangers au mouvement d'idées suscité dans l'Occident par Jésus et Paul » (p. 143)! — N'est-ce pas là un repro-

che étrange sous la plume d’un philosophe qui nous recommande sans cesse de ne pas nous arrêter aux mots et qui proclame partout le grand principe de la continuité dans le développement moral et intellectuel! ?

Il en est, enfin, qui ont conservé ou même inventé un certain cérémonial, en vue soit de donner satisfaction aux éléments esthétiques du sentiment religieux, soit de favoriser le développement des pensées et des émotions religieuses. Vainement leurs rites, si riles il y a, ne reçoivent aucune portée surhumaine, n'emportent en rien l’idée de propitiation. Pour M. Guyau, tout rituel est une superfétation, « une habitude presque superstitieuse conservée mécaniquement et destinée à disparaître. » Vainement leurs symboles ne se donnent que pour des signes représentatifs, qui servent en quelque sorte à matérialiser la pensée abstraite, comme il s'en rencontre dans les autres sphères de l’activité esthétique et morale. Pour M. Guyau, tout symbolisme religieux a fait son temps : « Nous aimons mieux, dit-il, voir la vérité toute pure qu'habillée de vêtements multicolores ; la vêtir, c'est la dégrader » (p. 153). Et cependant il fait lui-même ressortir l'importance de l’art pour nous donner des impressions élevées et moralisatrices, c’est-à-dire véritablement religieuses. Tout ce qu'il dit réclamer sous ce rapport, c'est que la part de l'art propre aux religions devienne « indépendante de toute tradition, de tout symbolisme pris frop au sérieux » (p. 359 el suiv.).

Parmi les nombreuses communautés libres qui se sont fondées aux Etats-Unis sur les principes qu'il préconise, 1l en est une surtout qui devrait mériter toute son approbation, non seulement parce qu'elle se propose pour unique objet la régénération morale

1. Je citerai aux États-Unis, la décision prise, le 13 mai 1886, par la Conférence des Unitaires de l'Ouest, où siègent les représentants de presque toutes les Eglises unitaires des Elats de l'Ouest. Des membres lui avaient demandé d’adopter la formule suivante : « Le premier objet de cette associalion est de répandre la connaissance et de soutenir la cause du pur christianisme. Bien qu'opposée à tout credo ou à toute limilation de croyances, elle déclare que son objet, en tant qu'association, est de propager une religion d'amour envers Dieu ainsi que l'amour entre les hommes. » — La conférence rejeta cette proposition et adopta, au contraire, à une forte majorité, la formule suivante : « La conférence unitaire de l'Ouest ne subordonne la qualité de membre à aucune profession de foi dogmatique, mais elle est heureuse de s’ouvrir à quiconque désire l'aider à établir dans le monde la vérité, la justice et l'amour. »

de la société, mais encore parce qu'elle borne son cérémonial à des conférences morales accompagnées de musique. C’est l’Associalion pour la culture éthique, qui possède aujourd’hui des branches à New-York, à Boston, à Chicago et à Philadelphie, Or, il veut bien reconnaître que cette religion « à l'américaine, » « toute pratique, » est « un des types possibles entre lesquels se partagera et se dispersera un jour la religion; » seulement, admirez l’inconséquence, il lui reproche aussitôt « d'avoir un caractère un peu trop « positif et terre à terre » (p. 316)!

M. Guyau admet-il au moins les termes de l'accord qu Herbert Spencer a essayé d'établir entre la religion et la science? Le fondateur de l’évolutionnisme a exposé comment les progrès de l'esprit humain ont graduellement désanthropomorplhisé la notion de Dieu, pour ne laisser finalement debout que l'idée d'une Réalité inconnaissable, se manifestant comme force dans la conscience et dans la nature. La conclusion naturelle qu'il en tire, c'est que la religion reste dans sa sphère légitime, quand elle se représente l'inconnaissable par des symboles, sous cette réserve que ces symboles ne soient pas tenus pour l'équivalent de la réalité.

M. Guyau attaque cette thèse à plusieurs points de vue.

D'abord, pour ce qui en concerne le fond même, 1l se demande s'il existe de l'inconnaissable et non pas seulement de l'inconnu : « Peut-être, écrit-il, la sphère de notre savoir est-elle, comme notre globe terrestre, enveloppée seulement d'une bande assez étroite de nuages, d'obscurité et d'ignorance » (p. 333). — Peutêtre un jour, dit-il encore, « au ciel de la pensée indéfiniment élargi, la science entreverra-t-elle le foyer primitif et lointain, le noyau central d'où sort toute lumière et dont nous ne saisissons encore que des rayons brisés sur des surfaces, des reflets renvoyés par les objets les plus proches de nous, des scintillements fuyants sur un miroir qui tremble » (p. 373).

Voilà qui est admirablement écrit : mais l’enchantement de ses propres paroles n’a-t-il pas entraîné l’auteur au delà de sa pensée? On est véritablement abasourdi de trouver cette négation de l'in-

cognoscible chez un psychologue de la trempe de M. Guyau. Autour de l'inconnu que nous pouvons espérer connaître tôt ou tard, n'y a-t-il pas un domaine qui échappera toujours à la connaissance, en vertu même de notre constitution mentale : la nature de la substance, de l'absolu, de l'infini, comme de la force et la conscience? Finitum non est capax infiniti, comme dit le vieil adage. Le plus curieux, c’est que M. Guyau lui-même le proclame dans un autre passage : « En dehors de nous il reste l'infini, qui, pour notre intelligence, ne peut jamais être que l'informe, car il est l'illimité et nous ne pouvons le dessiner, Jui fixer des contours » (p.401). Bien plus, il reproche, dans les termes suivants, aux systèmes matérialistes de ne pas admettre cette notion d'infini : « Sous la matière que la pensée conçoit et sous la pensée qui se conçoit, il y a un infini qui les déborde toutes les deux et qui semble le plus profond de la matière même... Le maté-

rialisme nous laisse ainsi, comme les autres systèmes, en présence

de ce mystère dernier que toutes les religions ont symbolisé dans leurs mythes, que la métaphysique sera toujours obligée de reconnaître et la poésie d'exprimer par des images!. » (p. 435). — Spencer n’a jamais dit autre chose

En second lieu, cette réalité inconnaissable est-elle une? M. Guyau va jusqu’à soutenir que l'homme, quand il unifie l'infini, cède encore au besoin d'anthropomorphiser (p. 15). Ailleurs, il dit même : « Le savant admet plutôt une infinité d'énergies qu'une énergie infinie, ce qui substitueraitau monisme une sorte d’atomisme mécanique, une division à l'infini de la force » (p. 334). — Mais comment alors reconnaît-il plus loin que « toutes les doctrines tendent aujourd'hui vers le monisme » (p. 436)? Comment arrive-t-il à nous dire : « Le Tat twam asi (tu es cela) des Hindous tend à devenir une vérité scientifique. L'unité subslanlielle du monde et la solidarité de tous les êtres arriveront sans doute à une démonstration de plus en plus évidente » (p. 379)?

Ailleurs, à la vérité, il oppose au panthéisme que l'unité panthéistique pourrait bien être une idée de notre esprit plutôt que

4. Voir aussi, dans les passages consacrés à la notion de la survivance, p. 474 : « On ne pourra jamais répondre entièrement à ces deux questions : qu'est-ce

que l'être, qu'est-ce que la conscience? ni par cela même à cette troisième ques-

lion, qui présupposerait la solution des deux autres : la conscience sera-t-elle ? »

le fond réel des choses : « Le caractère un et défini que nous offre l'univers lui vient peut-être seulement de notre cerveau où il se projette » (p. 401). — Mais on peut objecter à cette argumentation ce qu'il oppose lui-même aux matérialistes, quand ceuxci mient l'infini : « Si le matérialisme, qui se dit purement scientifique, n'admet pas que la nature fournisse autant que la pensée conçoit, s’il nie le parallélisme de la pensée et de la nature, il nie par cela même la rationalité de la nature qui est précisément le principe sur lequel repose toute philosophie ayant la prétention d'être purement scientifique » (page 435).

Toutefois, le grand grief que M. Guyau semble nourrir contre M. Spencer, c'est surtout « l'abus de langage » par lequel celuiei confond la religion avec « les spéculations sur l'inconnaissable » et arrive ainsi à déduire l’éternelle durée de la religion. C’est là, dit notre auteur, confondre la religion avec la philosophie et la métaphysique. Mais Spencer montre clairement qu’il fait consister la religion, non pas seulement dans la proclamation d'un inconnaissable, vérité appartenant également à la philosophie, mais encore dans les sentiments engendrés par cette croyance !.

On pourrait soutenir, à la vérité, que ces sentiments seront assez maigres et qu'ils ne devront guère conduire à des résultats pratiques. « La religion, fait observer M. Guyau, ne saurait se borner à affirmer l'existence d'une énergie ou même d’une infinité d'énergies éternelles. Elle a besoin d'admettre un rapport quelconque entre ces énergies et la moralité humaine, entre la direction de ces énergies et la tendance qui nous porte à faire le bien » (p. 334). C'est là, en effet, le point faible du système proposé par le fondateur de l'évolutionnisme, en tant qu'il s'efforce d’offrir une base au sentiment religieux. M. Guyau va-t-il donc appuyer les disciples de Spencer qui, à l'instar de MM. Fiske, Savage, Graham, ete., se sont elforcés de compléter sous ce rapport, la théorie du maître, en faisant de l'inconnaissable une force qui tend à mettre de l’ordre dans le monde, ou, en d’autres termes, en assignant une fin morale à l'univers ?

Cette hypothèse a évidemment les préférences de M. Guyau;

4. Voir, plus haut : Harrison contre Spencer sur la valeur religieuse de l'Inconnaissable (pp. 73 suiv.).

il y revient sans cesse comme à l'expression la plus haute de ses espérances et de ses aspirations, soit quand il cherche dans les lois de l'univers la justification de l'instinct social, soit quand il affirme la réalisation progressive de l’idéal dans le monde : « La pensée, écrit-il, ne peut être en avant sur la réalité que jusqu'à un certain point; la conception d’un idéal en présuppose la réalisation plus ou moins ébauchée » (p. 444). Cependant, dans d'autres passages, il conclut contre toute hypothèse de finalité morale : « Loin d'offrir un caractère de certitude, les hypothèses de ce genre offriraient plutôt, au point de vue de la science pure, un caractère d'improbabilité..…. La science ne nous montre point un univers qui travaillerait spontanément à la réalisation de ce que nous appelons le bien : pour réaliser ce bien, c'est nous qui devrons plier le monde à notre volonté » (p. 335).

On pourrait demander ce que c’est que : nous. Ne sommes-nous donc point produit et partie de l'univers? N'est-ce pas Lui qui agit en nous et par nous ? Et ce qui est en nous, n'est-il pas en Lui? C'est encore M. Guyau en personne qui se charge de nous le rappeler dans les meilleurs termes : « Pour que réellement l'esprit humain enfante quelque chose, il faut que tout l'universsoit comme lui en travail... L'activité inconnue qui est au fond de la nature même, en étant venue à produire dans l’homme la conscience et le désir réfléchi du mieux, il y a là un motif d'espérer, un motif de croire que le mot de l'énigme des choses n’est pas, au point de vue métaphysique et moral : il n'y a rien. »

Bien plus, ne va-t-il pas jusqu'à nous présenter, comme « bien hardie, mais pourtant dans la direction des hypothèses scientifiques, » l'idée que l'évolution peut aboutir à des êtres capables de se donner un but et d’aller vers ce but, en entrainant après eux la nature? « L'évolution, ajoute-t-il, a pu et dû produire des espèces, des types supérieurs à notre humanité : il n'est pas probable que nous soyons le dernier échelon de la vie, de la pensée et de l'amour. Qui sait même si l'évolution ne pourra ou n’a pu déjà faire ce que les anciens appelaient des dieux » (p. 439) ?

M. Guyau s'appuie même sur cette nouvelle hypothèse pour rechercher s'il n'y aurait pas moyen de soustraire le monde au rythme de l'évolution et de la dissolution alternatives qui semble la conclusion fatale de la philosophie évolutionniste. Il est

certain que si toute évolution doit être suivie tôt ou tard d’une dissolution équivalente, le désir de progrès perd son ressort le plus énergique, la souffrance humaine sa plus haute consolation, et le pessimisme a raison de regarder l’anéantissement comme le bien suprême. M. Guyau fait valoir contre cette prétendue fatalité les arguments suivants :

1° Il est impossible d’affirmer ni de démontrer scientifiquement que la dissolution soit essentiellement et éternellement liée à l’évolution par la loi même de l’être : « Les êtres qui sauraient, dans l'infinie complication des mouvements du monde, distinguer ceux qui favorisent son évolution de ceux qui tendent à le dissoudre, de tels êtres seraient peut-être capables de s'opposer aux mouvements de dissolution, et le salut définitif de certaines combinaisons supérieures serait assuré » (p. 442).

2 Le demi-avortement de l'effort universel qui n’a pu aboutir encore qu'à ce monde n’est pas la preuve que la nature ne puisse arriver à des combinaisons supérieures. Il faut tenir compte, en effet, de ce que toutes les combinaisons sont possibles, étant données l'infinité des nombres et l'éternité du temps : « Même en supposant l'avortement complet de l'œuvre humaine et de l'œuvre que poursuivent sans doute avec nous une infinité de frères extra-terrestres, il restera toujours mathématiquement à l'univers au moins une chance sur deux de réussir : c’est assez pour que le pessimisme ne puisse jamais triompher dans l'esprit humain... Supposez une fleur épanouie à un point quelconque de l’espace infini, une fleur sacrée, celle de la pensée. Depuis l'éternité, des mains cherchent en tout sens dans l'espace obscur à saisir la fleur divine. Quelques-unes y ont touché par hasard, puis se sont égarées de nouveau, perdues dans la nuit. La fleur divine sera-t-elle jamais cueillie? Pourquoi non? » (p. 443)

3° Déjà aujourd'hui, notre idéal peut être réalisé quelque part dans l'univers, sans que nous en sachions rien. Car il faut compter également avec l'immensité des espaces. Mais, dans ce cas, rien ne prouve que nous resterons indéfiniment à l'écart : « Dans nos organismes inférieurs, la conscience ne paraît se propager d'une molécule vivante à une autre que lorsqu'il y a contiguité de cellules dans l’espace ; néanmoins, d’après les plus récentes découvertes sur le système nerveux et sur la propagalion de la pensée

par suggestion mentale à d'assez grandes distances, il n’est pas contraire aux faits de supposer la possibilité d'une sorte de rayonnement de la conscience à travers l’étendue, au moyen d’ondu: lations d’une subtilité encore inconnue de nous. Alors nous pourrions concevoir, non plus des sociétés de consciences enfermées en un petit coin de l'espace, dans un organisme étroit qui est une prison, mais la victoire d'une conscience sociale sur l’espace ; victoire par laquelle l'idéal de sociabilité universelle qui fait le fond de l'instinct religieux finirait par devenir une réalité de fait » (p. #48).

Voilà certes des réflexions rassurantes devant les progrès du pessimisme qui tend à nous envahir par toutes les avenues de la pensée. Aussi combien la partie reconstructive de l'ouvrage, quelque hypothétique qu'elle soit, semble supérieure à sa partie critique et négative! M. Guyau est, en réalité, un mystique qui s'ignore, et son mysticisme a d'autant plus de charme qu'il nous entraîne à travers les espaces infinis sans jamais perdre la terre de vue. Là, au contraire, où il dissèque les systèmes des autres, il paraît s'être imposé de les réfuter à tout prix, et cette préoccupation l'amène, sans qu'il se doute de la contradiction, à présenter comme vraies ou du moins comme vraisemblables des objections, puisées un peu partout, qu'il rejette ou même réfute tout au long pour son propre compte.

Au fond, il y a peut-être moins de différence entre M. Spencer et M. Guyau que ne le ferait croire le langage de ce dernier. Tous deux, en elfet, déduisent également des enseignements de l’histoire qu'on verra disparaître peu à peu les idées de miracle et de révélation, les pratiques propitiatoires et conjuratoires, voire toutes les notions anthropomorphiques de la Divinité. Mas, tandis que le philosophe anglais tient largement compte des obstacles qui entravent ce nouveau développement de l’évolution religieuse, M. Guyau croit son idéal à la veille de se réaliser, si ce n'est déjà fait, Ici, — malheureusement, — il y a de nombreuses réserves à formuler, Ceux qui, à l'instar de notre

auteur, se sont fait eux-mêmes des convictions raisonnées, ou qui se sont habitués à respirer librement dans une atmosphère de rationalisme, ont quelque peine à se rendre compte de l’influence instinctive et même réfléchie que les vieilles formes de la religiosité conservent non seulement sur les masses, mais encore sur une partie des classes éclairées.

M. Guyau s'attache longuement à établir que le peuple, la femme, l'enfant, peuvent se passer de religion. Mais la question est de savoir s'ils s’en passeront. Lui-même nous dit incidemment (p. xviu) qu « après un certain nombre de siècles, » la forme républicaine fédérative sera probablement le gouvernement de toutes les nations civilisées. Or, s'il faut des siècles pour accomplir une évolution qui se résume aujourd'hui en un pur changement de forme gouvernementale, que sera-ce quand il s'agira de modifier des sentiments qui tiennent au plus profond de nos habitudes intellectuelles, affectives, sociales!

En attendant, quoi?

Les anciens cultes, de plus en plus dépassés par les aspirations de l'esprit moderne, comme le constate M. Guyau, vontils indéfiniment entraver toute production nouvelle du génie religieux, et l'état de lutte mentale où nous vivons va-tl se prolonger pendant les siècles qui nous séparent encore de l'époque où l'humanité sera müre pour le rationalisme universel? Ou bien verrons-nous, comme il est arrivé plus d'une fois dans l'histoire, l'intensité même de la crise que nous traversons favoriser une rénovation religieuse qui rétablira momentanément l'accord de la foi avec la conscience et la raison ?

M. Guyau fait observer qu'une rénovation religieuse ne pourrait se faire que par l'unification des religions existantes ou par la propagation d'une religion nouvelle. Or, dit-il, aucune de nos religions n’est plus en état de conquérir et d’absorber les autres ; d'autre part, la création d'une religion quelconque est rendue désormais impossible par le développement de l'esprit scientifique, qui tue le merveilleux, et par l’épuisement de toutes les idées qui pourraient servir de base à une foi nouvelle.

La première partie de cette thèse semble de toute évidence. Lorsque, de nos jours, un hindou, un bouddhiste, un mahométan, un disciple de Zoroastre ou de Confucius en viennent à répudier

le surnaturel de leurs propres traditions, ce n’est pas généralement pour admettre les miracles de la Bible ou l'autorité du pape. M. Guyau semble surtout attribuer cet affaiblissement général du prosélytisme à ce que les principales religions en sont venues à posséder « une valeur approximativement égale comme symboles de l'inconnaissable, » Mais cette explication, qui est très juste, ne mène-t-elle pas à concevoir l'unification des religions sous un point de vue qui n'aurait plus rien de contraire aux tendances de notre époque?

Là où l’absorption est un rêve, l'alliance reste possible sous

certaines conditions. — Quelque étrange, quelque choquante même que l’idée en puisse paraître à certaines âmes, — si les

adeptes où même simplement les esprits dirigeants des prineipales religions consentaient à les regarder toutes comme des expressions symboliques de nos rapports avec une réalité inconnassable, voire comme des efforts imparfaits pour réaliser l'idéal ou du moins pour nous en rapprocher le plus possible, rien ne s’opposerait plus à ce qu'elles s'entendissent au même titre que les différentes liturgies d'un même culte. Ce culte unique aurait pour théodicée la croyance en un être transcendant aont les manifestations sont infinies, mais dont l'essence reste impénétrable, — pour règles de conduite, les principes de la morale et les révélations de la science, vivifiés par le sentiment de la justice et de l’amour, — pour rites, enfin, un ensemble de symboles, de cérémonies et de traditions qui pouraient varier avec les milieux historiques.

Il est clair qu’une pareille conception, si elle venait à prévaloir, ferait disparaitre les deux grands défauts des religions positives : la prétention qu'a chacune de posséder la vérité finale, ce qui implique une négation du progrès scientifique et la prétention d'être seule à posséder cette vérité, ce qui implique une négation de la tolérance religieuse. Mais ce serait aussi, on ne doit pas se le dissimuler, la négation du surnaturel et de la révélation, — ce qui ferait rentrer la religion, ainsi unifiée, dans les formes d'Cirréligion » esquissées par M. Guyau.

Examinons maintenant de plus près les affirmations de l’auteur, en ce qui concerne l'impossibilité d’une religion nouvelle. -

A ceux qui s'appuient sur l'exemple du passé et notamment

sur l1 façon dont s’est formé le christianisme, M. Guyau objecte que, depuis dix-huit cents ans, une chose nouvelle s’est produite dans l’histoire de l'humanité : la science; en outre, qu un élément essentiel de la fécondité religieuse, le génie poétique et métaphysique, se relire aussi de la religion; enfin, qu'un culte nouveau, pour réussir, devrait être réellement nouveau et apporter une idée à l’esprit humain.

« Si humbles, dit-il, qu’aient été les commencements du christanisme, il ne faut pas se laisser duper par des illusions historiques ni croire qu'il ait dû son triomphe à de simples coïncidences d'événements heureux ; que le monde, par exemple, selon une hypothèse de M. Renan, eût pu très facilement devenir mithriaste. Les disciples d'un certain Chrestus, mentionnés pour la première fois par Suétone, avaient, pour étayer leurs croyances encore vagues, deux épopées incomparables au point de vue poétique : la Bible et l'Evangile; ils apportaient au monde une morale admirable jusque dans ses erreurs; ils lui apportaient en outre, une grande idée métaphysique, celle de la résurrection, qui, combinée avec les idées des philosophes, devait nécessairement donner naissance à la doctrine de l’immortalité personnelle. »

Loin de moi la prétention de contester le mérite littéraire ou la valeur morale des Evangiles qui ont trouvé un défenseur aussi éloquent et aussi impartial. Mais si aucune œuvre du même genre ne s’est produite dans la suite, est-ce une raison suffisant? pour fermer l'avenir aux créations analogues du génie religieuxe Après l'immense effort du christianisme et du bouddhisme, écrit M. Guyau, la métaphysique et la morale religieuses sont réduites désormais à la stérilité ou à la répétition. N'est-il pas étrange de rencontrer ici, sous la plume de l’auteur, l'affirmation — dont il dénonçait plus haut l’inconséquence chez les protestants libéraux — que, dans certaines formes de religion connues, « l'imagination métaphysique de l'humanité a réalisé pour toujours son chef-d'œuvre, comme l'imagination plastique a réalisé le sien dans la statuaire grecque » (p. 309)? Comment soutenir, d'ailleurs, l'impossibilité de trouver rien de nouveau dans ce domaine, quand lui-même nous apporte, au cours de son ouvrage, assez d'hypothèses métaphysiques pour servir de noyau de cristallisation à une demi-douzaine de religions nouvelles? Que ne

pourraient tirer certains réformateurs religieux de spéculations, comme les siennes, sur les moyens de vaincre définitivement la dissolution et la mort; sur la possibilité d'êtres supérieurs à l'homme, capables d’entraîner la nature entière vers un but final; particulièrement sur cette perspective sublime d'une société idéale se réalisant à travers l'espace cosmique par le rayonnement de la pensée et de l'amour ?... De même, en éthique, il s'en faut que tout ait été dit, — témoin le système de morale sans obligation ni sanction, formulé par M. Guyau.

D'ailleurs, faut-il absolument, pour fonder une religion, l'apport d'une nouvelle conception métaphysique? Les religions sont moins des philosophies que des théories de la vie, des systèmes sociomorphiques, pour employer le mot de l’auteur. Bien avant le bouddhisme, on professait dans les écoles de philosophie brahmane que l’existence est un mal; que les réincarnations futures sont déterminées par les désirs et les actes; enfin, que le renoncement absolu fournissait le vrai moyen d'échapper à l’enchainement des renaissances. Mais Bouddha enseigna qu'il y avait quelque chose au-dessus de la préoccupation du salut personnel : c'était de travailler au salut des autres, et c'est pourquoi le bouddhisme est devenu une religion. De même, il n’a pas été difficile de retrouver toutes les doctrines métaphysiques et morales des Evangiles — y compris la doctrine de l’immortalité personnelle — dans les écrits antérieurs des réformateurs et des . philosophes. Mais les fondateurs du christianisme n’en ont pas moins donné au monde une religion nouvelle, en cimentant ces préceptes dans un système approprié aux aspirations de l'époque et en leur communiquant cette influence sur les cœurs qui étend l’action de la pensée religieuse bien au delà de la sphère ouverte à la propagande philosophique.

M. Guyau soutient que si même une religion parvenait à se fonder de nos jours, elle ne pourrait se développer que dans les couches inférieures de la société et elle serait infailliblement arrêtée au passage, lorsqu'il lui faudrait franchir la ligne de démarcation entre les ignorants et les savants.

En effet, la science, dit-il, « n’est plus compatible avec les révélations surnaturelles et avec les miracles qui fondent les religions. »

D'abord, les « miracles » sont-ils aussi indispensables qu'il veut bien le dire à la fondation d’une religion? Lui-même nous cite l'islamisme comme s’en étant passé à l’origine. On pourrait peutêtre en dire autant du bouddhisme à ses débuts. IL y a un passage des Soutras qui prête à Bouddha ces paroles : « J'enseigne la loi à mes auditeurs en leur disant, non pas : allez et faites des miracles; mais bien : vivez en cachant vos bonnes œuvres et en montrant vos péchés. » Plus d’une grande religion historique a identifié l'action divine avec le règne de l’ordre dans la nature, notamment les religions de l'Egypte et de la Chine. Dans l'Inde même, un rishi ne s'est-il pas écrié, plus de dix siècles avant l’Ecclésiaste, plus de trente avant Kant : « Le soleil et la lune se meuvent en succession régulière, afin que nous puissions croire, Ô Indra ! » { Rig Veda, I, 102, 2)?

Il sufit, pour créer une religion, de trouver une formule qui réponde, mieux que les précédentes, d’une part, au sentiment de nos relations avec le monde extérieur, de l’autre, à ce que M. Guyau nomme « la résonance en nous de l'éternel mystère des choses. » Le recours à l'intervention directe du surnaturel n'est ici qu'une superfétation. Aussi ne puis-je comprendre pourquoi le développement des sciences, qui ruine de plus en plus les vieilles conceptions religieuses, serait un obstacle insurmontable à l'avènement d’une religion qui nous offrirait une théorie de l'univers conforme aux données de la philosophie scientifique et un code de morale approprié aux besoins de la société contemporaine. J'ajoute que si cette religion rationnelle devait nous débarrasser des autres, nous ne pourrions que lui souhaiter la bienvenue, aussi longtemps qu’à son tour elle ne deviendrait pas un obstacle au progrès des esprits.

Malheureusement, il y a plus! Je ne puis même pas partager l'optimisme de M. Guyau, quand il pense que la science a définitivement vaincu la superstition parmi les classes dirigeantes. Si illogique que paraisse désormais la croyance à un renversement possible des lois naturelles, il reste, tout au moins parmi les adeptes des Eglises, un nombre considérable d’esprits distingués, même de savants, qui croient encore de bonne foi à l'existence des miracles. Il n'est pas jusqu'au spiritisme, si discrédité qu'il soit, qui ne puisse se prévaloir de quelques-noms avanta-

geusement connus dans les diverses branches des sciences posi- Lives. Or, si cette anomalie, de quelque façon qu’on l'explique, est indéniable en pleine période d'épanouissement scientifique, que sera-ce le jour où l'accumulation de nos découvertes subira un ralentissement ou un arrêt?

On peut dire des civilisations ce que M. Guyau dit des peuples : « Lorsqu'une nation a brillé pendant un certain nombre d'années ou de siècles, lorsqu'elle a produit de grands artistes ou de grands savants, il vient nécessairement une période où elle s’arrête épuisée. » Or, l'étude des dépressions analogues qu'on peut constater dans l'histoire de l'esprit humain nous permet d'affirmer que toute société, momentanément réduite à vivre sur son fonds intellectuel, lors même qu'elle garderait intacts les résultats acquis, perd l'esprit de la méthode scientifique et reporte son activité sur les manifestations de ses facultés émotionnelles. Ge n'est pas, comme on l’a parfois soutenu, le retour de la foi qui met un terme aux progrès de la science; c’est l'arrêt de la raison qui laisse le champ libre au développement exagéré de la foi.

Assurément cette perspective n’est pas plus faite pour me plaire qu'a M. Guyau ; mais ce n'est pas une raison pour aflirmer que si la science tient aujourd'hui le haut du pavé, ce ne sera pas, dans un avenir quelconque, le tour de la religion et même de la religion sous des formes inférieures.

Supposons un instant que les hommes de science soient d'accord pour opposer à tout développement d'une religion nouvelle un front imperturbable, Mais la science, quoi qu’en pense l'auteur, n'est pas le seul facteur à l'œuvre dansles mouvements qui tendent à transformer les sociétés. Les questions d'intérêt et de sentiment sont encore toutes-puissantes sur les masses qui n'entendent pas abdiquer leur rôle dans l'élaboration de l'avenir et qui ne se gènent pas pour jeter la science par-dessus bord, quand la passion les entraîne. Or, les conclusions de la science sont de moins en moins favorables aux aspirations de la démocratie : « Le socialisme, dit M. Guyau, a son remède dans la science, alors même que l'instruction contribuerait pour un temps à répandre le socialisme. Le conflit des intérêts, une fois apaisé par le compromis des intelligences, se terminera par l'union progressive des volontés. » Mais qu'a fait Jusqu'ici la science pour amener ce

compromis el cette union? Ses conclusions sur la concurrence vitale et la sélection naturelle ne tendent à rien moins, prises à la lettre, qu'à asseoir le progrès sur l'écrasement des faibles et sur le régime des castes héréditaires. Le magnifique mouvement industriel qu’elle a suscité par ses découvertes n'a abouti qu'à l'essor simultané du paupérisme et du luxe. Que peut-elle jusqu'ici pour contrebalancer le développement numérique des nombreuses pépulations dont la croissance dépasse les ressources, pour mettre un terme à la rivalité d'armements qui est en train de mener à la banqueroute tous les Etats de l'Europe, pour vider les enfers de Londres, pour assurer la subsistance des milliers de mineurs qui s’acharnent sur les veines appauvries des charbonnages belges?

En ce moment, se n’est pas encore la science qu'on accuse, c'est la liberté, et l'on se retourne vers l'Etat, cette providence spéciale des théories qui sont démenties par les faits et des peuples qui désespèrent d'eux-mêmes. Mais l'Etat ne peut changer les lois de la nature. Comme le dit M. Guyau : « L'Etat qui, séduit par quelque belle théorie socialiste, serait, par impossible, entraîné à la réaliser, se ruinerait nécessairement. » — Quand donc l'illusion du protectionnisme se sera de nouveau envolée, que feront les masses ? Elles iront inévitablement aux illuminés qui leur promettront le salut — c'est-à-dire le bonheur parfait — soit dans ce monde, soit dans l’autre. Elles commenceront, sans doute, — et elles commencent déjà — par écouter ceux qui leur offriront la première alternative; mais quand ceux-ci n'auront abouti qu’à l'échec de tous les millénaires, elles n'hésiteront pas, ne fût-ce que par esprit de résignation, à se jeter dans les bras de ceux qui leur rouvriront quelque échappée sur les réparations d’une autre vie. C’est M. Guyau qui le constate en ces termes : « Tous les faibles, tous les déshérités, tous les souffrants, tous ceux à qui le malheur ne laisse même pas la force nécessaire pour s'indigner, n’ont qu'un recours : l'humilité douce et consolante de l’amour divin. Quiconque sur terre n'aime pas assez et n’est pas assez aimé cherchera toujours à se tourner vers le ciel : cela est régulier comme le parallélogramme des forces » (p. 99).

Qu'arrivera-t-1l si les hommes de science s'opposent à l'entraînement religieux des masses? Eh bien! ce sera tant pis pour

la science et ses hommes! Ils seront traités par la foi nouvelle comme les derniers représentants de la philosophie antique l'ont été par le christianisme victorieux ; surtout si la rénovation religieuse coïncide avec une transformation sociale qui marque à son tour un nouveau recul de l'esprit humain. Et tout sera à recommencer.

On trouvera peut-être que c'est là une conclusion bien pessimiste. Aussi n'est-elle nullement définitive. Cette éventualité est possible; voilà tout ce que j'ai voulu établir contre M. Guyau. Mais il dépend plus ou moins des générations actuelles que la société s'engage dans une autre voie. Pour cela, il faut absolument cultiver et propager la science ; néanmoins, il ne faut pas oublier qu'à côté de nos besoins mentaux, la nature humaine a des exigences affectives, morales, esthétiques, religieuses dans le sens large du mot. Non seulement celles-ci réclament également des satisfactions, mais encore il est fort heureux qu’elles interviennent pour corriger-ce que les déductions de la science ont parfois de trop logique et de trop brutal dans l'application.

Sans doute, la science pourra considérablement atténuer les maux de l'humanité, — sans jamais arriver à la suppression de la misère, pas plus que de la maladie ou de la souffrance ; — mais ce sera à condition de ne pas se cantonner dans des formules trop rigoureuses, et surtout de faire une place au sentiment sur le terrain sociologique. Faut-il craindre d'aboutir par là à la reconstitution d’une Eglise qui devienne encore une fois un obstacle à la liberté de la pensée et à l'avancement de l'esprit humain? C'est pour écarter ce péril qu'il faut s’habituer et surtout tâcher d'habituer les autres à penser et à agir par soi-même, au lieu d'abdiquer entre les mains d’une autorité étrangère, fût-ce celle de l'Etat.

L'histoire nous apprend que l'autonomie de l'individu dans le domaine de la pensée est en rapport exact avec le développement de sa personnalité dans les autres sphères de l'activité humaine. Quand Herbert Spencer a achevé d'exposer, dans ses Æcclesiastical Institutions, avec la lumineuse précision qui caractérise toute les parties de son œuvre, les progrès amenés par l’évolution dans la conception de la Divinité et dans l’organisation des cultes, il ajoute ces réflexions qui sont à la fois une prophétie et un aver-

tissement : « Au lieu de disparaître, les nuances d'opinions deviendront de plus en plus nombreuses au sein des religions et et des églises. En même temps, le caractère sacerdotal s’effacera entièrement chez ceux qui rempliront le rôle de ministres. Ces conclusions, toutefois, ont été basées sur la présomption que la décentralisation (industrial type) continuera à progresser comme elle l’a fait dans des temps récents. Or, il est très possible, et même probable que cette condition ne sera pas remplie dans l'époque où nous entrons. La recrudescence de centralisation (0f militancy), si elle devait continuer comme elle s’est affirmée en dernier lieu, ramènera les idées, les sentiments et les institutions qui sont propres à ce type de société, impliquant des changements en sens inverse de ceux que nous avons décrits plus haut. Ou bien si, au lieu de progresser sous ce système de coopération volontaire qui constitue le type industriel proprement dit, on renforçait le système de production et de distribution sous le contrôle de l'Etat, constituant ainsi une nouvelle forme de coopération forcée et aboutissant à un nouveau type de gouvernement coercitif, les changementsdécrits plus haut, déterminés qu'ils sont par l'invidualisme, s'arrêteraient probablement et feraient place à des modifications en sens contraire!. »

On demandait à Schiller pourquoi il ne pratiquait aucune religion. « Par religion , » fut sa réponse. De même par « irréligion, » M. Guyau paraît n'avoir en vue qu'une forme épurée, un « degré supérieur » du sentiment religieux, et le tableau qu’il nous offre de son anomie religieuse fait certainement une place aux éléments les plus élevés de toute religion. Lui-même, du reste, nous laisse entendre que son titre un peu paradoxal aurait bien pu être inspiré par l’agacement où le jetaient les spéculations de philosophes, comme Hartmann, Spencer, Renan, sans compter les pro-

1. Ecclesiastical Institutions, dans le vol. IV des Principes de sociologie. Londres, 4885, p. 824. — Voir aussi le judicieux essai du même auteur sur L’individu contre l'Etat (Traduit en français par M. Gershel. Paris, Alcan, 1 vol. in-12, 1885).

phètes minores, s'ingéniant à invoquer et même à décrire la « religion de l'avenir. »

Dans ces conditions, n’y aurait-il entre nous qu'une question de mots? L'objectif qu'il poursuit en matière de religion est aussi le mien. On pourrait le définir, — d'une façon négative : la disparition du principe d'autorité en matière de croyances; — d'une façon positive : la réalisation la plus large et la plus féconde de nos rapports avec l’universalité des êtres, non seulement des êtres réels et vivants, mais encore des êtres « possibles et idéaux. » D'autre part, je ne tiens pas plus au terme de religion qu à celui de Dieu, d'âme et autres vocables abstraits; tout dépend du sens qu'on y attache. Ici, néanmoins, comme:il arrive souvent, le mot, une fois lancé, a réagi sur le développement de l'idée, et, pour arriver à établir que l’ « irréligion » était le dernier terme du progrès, l’auteur a été amené non seulement à nier que la religion peut se séparer de la superstition, mais encore à soutenir que plus une Eglise est arriérée, plus elle est essentiellement religieuse.

Aïnsi, le protestantisme orthodoxe nous est présenté comme plus religieux que le christianisme libéral, le catholicisme plus que le protestantisme ! M. Guyau a bien dit quelque part : « Le protestantisme à son insu renferme en germe la négation de toute religion positive qui ne s'adresse pas exclusivement à la conscience personnelle, à la conscience morale » (p. 154). Il n'en déclarera pas moins que « le vraitype du prêtre,quoi qu'en puissent dire les protestants, c'est l'homme solitaire, missionnaire icibas et se donnant tout à Dieu » (p. 168), et ailleurs, que « les dogmes essentiels au vrai protestantisme sont : le péché originel, conçu comme plus radical encore que dans le catholicisme et comme destructeur du libre arbitre; la rédemption par laquelle il a fallu la mort de Dieu le Fils pour racheter l'homme des vindictes de Dieu le Père; la prédestination dans toute sa rigueur; la grâce et l'élection sous leur forme la plus fataliste et la plus mystique; enfin et surtout l'éternité des peines sans purgatoire » (p* 149)

À ce compte-là, il est facile d'avoir raison de la religion. Mais n'est-ce pas le cas de rappeler le proverbe : « Quand on veut tuer son chien... »

Il faut remarquer que ce système ne tend rien moins qu'à con-

tredire l'existence et même la possibilité du progrès religieux ; il est en contradiction directe avec le tableau magistral que, dans la première partie de l'ouvrage, l'auteur nous trace lui-même de toute l'évolution religieuse à travers l’histoire. IL m'est impossible, par exemple, de concilier, d'une part, la démonstration que : « De nos jours, l'échange est devenu de plus en plus symbolique, le don n'est plus de la part de l'homme qu'un hommage moral et n'attend plus de retour immédiat » (p. 90), d'autre part la déclaration que néanmoins : «le principe du culte est toujours le même : on croit à une action directe de l’homme sur la volonté de Dieu » et que « la foi en une providence distribuant miraculeusement les biens et les maux est ce qu'il y a de plus nécessaire à la religion » (p. 61).

M. Guyau prévoit, dans son /nfroduction, qu'on lui reprochera peut-être « d’être un peu trop de son pays, d'apporter dans les solutions la logique de l'esprit français, de cet esprit qui ne seplie pas aux demi-mesures, veut tout ou rien. » Le reproche, en tant qu'il soit encouru, n'aurait rien que de flatteur, et ce n'est pas moi qui ferais à n'importe quel penseur un grief de mettre dans ses vues trop de logique et de netteté. Toutefois, ce qu'on pourrait demander à M. Guyau, c’est si, malgré son désir sincère d'éviter tout parti pris, il s'est suffisamment soustrait à l'influence, je ne dis pas française — mais catholique — de son milieu. L'influence du catholicisme peut être négative aussi bien que positive, en ce sens que ses adversaires, tout comme ses partisans, sont trop souvent portés à confondre le sentiment religieux avec la théologie et même avec une théologie déterminée, celle de l'Eglise ou tout au moins du christianisme orthodoxe. Cette confusion, en effet, ne se retrouve-t-elle pas dans ladéfinition même que l’auteur nous donne de la religion quand il prétend nécessairement la ramener aux éléments suivants : {0 une explication mythique et non scientifique des phénomènes naturels ou des faits historiques; 2° un système de dogmes, c'est-à-dire d'idées symboliques, de croyances imposées à la foi comme des vérités absolues ; 3° un culte et un système de rites, c'est-à-dire de pratiques plus ou moins immuables, regardées comme ayant une efficacité merveilleuse sur la marche des choses (p. xin) ?

Combien n'est-il pas plus simple et plus rationnel d'appliquer

le mot de religion, tout en lui laissant sa valeur sociomorphique, à Ja façon dont l'homme réalise ses rapports avec la puissance transcendante dont il croit dépendre, sans qu'il y ait lieu de distinguer s’il regarde cette puissance comme unique ou multiple, personnelle ou impersonnelle, réelle ou idéale? En ce sens, la religion n'offre pas seulement, comme disait Auguste Comte, «le mieux composé, peut-être, des termes humains; » mais, — en même temps qu'elle s'applique à toutes les manifestations de l’évolution religieuse depuis les grossières superstitions du naturisme jusqu à l'identification du divin avec l’ordre physique et moral de l'univers — elle se confond encore avec la poursuite de nos aspirations les plus hautes, les plus compréhensives et les plus fécondes. Nous ne sommes plus forcés de nier la continuité indéfinie du progrès dans la religion, alors que nous l’admettons dans les autres domaines de l'esprit humain, Enfin, nous pouvons maintenir le titre de religieux aux groupes qui, tout en proclamant certaines croyances compatibles avec l’état actuel de la science, ou tout en se rattachant par leur dénomination à l'une ou à l'autre des religions historiques, reconnaissent cependant de la façon la plus absolue les droits du libre examen et réalisent, à tous autres égards, l'idéal « irréligieux » esquissé par M. Guyau.

Lui-même, du reste, en prétendant accabler la religion sous l'insuffisance des religions, n'arrive qu'à insister en ces termes sur le caractère universel, permanent et nécessaire du sentiment religieux pris dans son essence :

« Non, un idéal social complet ne peut consister ni dans la moralité nue, ni dans le simple bien-être économique, ni dans l'art seul, ni dans la science seule : il faut tout cela réuni, et l'idéal le plus haut sera le plus large, le plus universel... Il faut pousser en avant, non une des facultés humaines, mais l’homme tout entier, et une seule religion en estincapable. Il faut que chacun de nous se fasse la sienne. Il n’est point mauvais que celui qui veut se composer une vie semblable à celle du prêtre soit chrétien et même quaker; il n'est point mauvais que l'artiste soit païen. Ce qui est certain, c'est que pas une des divinités créées successivement par l'esprit humain ne peut lui suflire aujourd'hui; ia besoin de toutes à la fois et encore de quelque chose par delà, car sa pensée a devancé les dieux... La vraie « parole sacrée » n’est

pas une parole solitaire; c'est la symphonie de toutes les voix résonnant ensemble sous la voûte du ciel ».

Dans plus d’un culte et à plus d'une époque, il s’est trouvé des esprits larges et éclairés pour formuler, en termes analogues, la thèse que toutes les religions renferment une part de vérité, mais seulement une part, et qu'à ce point de vue, elles se complètent les unes les autres, sans cependant épuiser, même dans leur ensemble, l'idéal dont elles ont pour mission de nous rapprocher sans cesse. Cette thèse — qui est au fond celle de M. Guyau — à trouvé de nos jours, dans les recherches de la psychologie et de l'histoire, une confirmation trop éclatante pour qu’elle n'ait pas le droit de s'affirmer comme la conclusion de toute l’évolution religieuse. C’est ma conviction personnelle qu'un syncrétisme de ce genre, s il n’est appelé à fournir la forme définitive de la religion, entrera du moins pour une large part dans la « religion » de l'avenir. — Mais je suis tout prêt à dire dans « l'irréligion, » si par là je. puis éviter de me brouiller avec un philosophe qui m'a fait passer en sa compagnie des heures si intéressantes et si suggestives.

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