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Revue de Belgique du 15 Avril

que ceux-ci cherchaient un prétexte pour justifier une intervention arrêtée d'avance et dictée par la raison d'Etat.

Notre siècle a vu, pour la première fois, des religions différentes se faire ou se laisser représenter par leurs principaux chefs dans des assemblées qui poursuivaient un but de philanthropie ou de moralisation générale : ligues de la paix et de la tempépérance, associations de réforme sociale, congrès de moralité publique, organisation de souscriptions pour soulager quelque grande infortune, etc. Sans doute, ces objets n'intéressent qu'indirectement la théologie courante. Mais c'était déjà beaucoup d'amener à se concerter, en vue d’une action commune, des hommes qui, jusque-là, avaient borné leurs relations à se dénoncer et à s anathématiser les uns les autres.

Il était réservé aux Américains de faire un pas de plus, en prenant l'initiative d'un congrès où sont invités tous les cultes, toutes les Eglises, toutes les sectes, voire tous les esprits sympathiques au progrès religieux, non point pour plaider la supériorité de leur théologie respective, mais pour rechercher et exposer les principes communs à toutes les religions.

On ne pourrait assez insister sur la portée d'une pareille tentative. Elle implique, tout d’abord, — en opposition avec les points de vue sectaires qui identifient la religion et les doctrines de tel ou tel culte — : 1° que le sentiment religieux possède des formes générales et même une sphère d'action indépendante de toute théologie particulière; 2° que des hommes, appartenant aux Eglises les plus diverses, peuvent et doivent s'entendre pour réaliser ce programme commun des religions.

L'initiative du projet est due aux organisateurs des congrès particuliers que les différentes sectes des Etats-Unis se proposaient de tenir à Chicago pendant l'exposition universelle. La direction centrale de l'exposition avait convoqué simultanément, pour s'entendre sur l'organisation matérielle de leurs assemblées respectives, des baptistes, des catholiques romains, des congrégationalistes, des épiscopaux, des juifs, des luthériens, des méthodistes, des quakers, des swedenborgiens, des unitaires et des universalistes. De cette réunion, constituée en comité permanent sous la présidence d’un ministre presbytérien, le révérend John Henry Barrows, sortit l'idée de réunir, à côté des

assemblées confessionnelles, une conférence œcuménique des religions, renfermant les représentants de toutes les grandes religions historiques, « en vue de faire ressortir l'harmonie et l'unité religieuses de l'humanité, ainsi que les facteurs moraux et spirituels du progrès humain. »

Le comité, entré immédiatement en campagne, s'adjoignit, pour former un comité consultatif (advisory Committee), un grand nombre de membres indifféremment choisis parmi toutes les religions des Etats-Unis et de l'ancien monde, en même temps qu'il adressait à toutes les organisations religieuses une circulaire où il exposait la nature et le but de son projet : « Aujourd'hui que les peuples, y écrivait-il, ont noué entre eux des rapports plus étroits et plus amicaux, il semble que les temps soient mûrs pour de nouvelles manifestations et de nouveaux développements de la fraternité religieuse. L’humanité, bien que séparée par les océans, les langues et l'extrême variété des formes religieuses, n'en est pas moins une dans ses besoins, sinon entièrement dans ses espérances... Il s’agit de favoriser l’action des forces qui amèneront l'unité de notre espèce dans le culte de Dieu et le service de l’homme. Que des représentants venus de tous les points du globe se demandent et se révèlent mutuellement quelles œuvres ils ont à produire ou à suggérer pour l’amélioration du monde, quelle lumière la religion peut projeter sur les problèmes du travail, sur les questions d'éducation et les conditions perplexes de la société moderne, enfin quels éclaireissements elle peut apporter dans les sujets d'intérêt vital qui seront traités par les autres congrès de 1893. »

Il est intéressant de constater que, parmi les signataires de ce document, se trouvent, à côté de juifs et d'unitaires, non seulement des protestants orthodoxes, mais encore des catholiques romains, — catholiques romains d'Amérique, à la vérité, — notamment l'archevêque P.-H. Feehan, qui a accepté sans scrupule de siéger dans ce comité éclectique, sous la présidence d'un pasteur presbytérien et sous la vice-présidence d’un évêque anglican. Bien plus, parmi les premières adhésions qui parvinrent

1. Preliminary Address, par le révérend John Henri Barrows, chairman, Worlds’ Congress Head quarters, Chicago.

aux organisateurs, se trouvait celle du cardinal américain Gibbons, suivie de près par celle d'un musulman bien connu dans l'Inde, Ameer-Ali, de Calcutta. Plusieurs bouddhistes du Japon ont également promis leur concours, voire leur présence, achevant ainsi de donner son véritable caractère de mosaïque interconfessionnelle à cette tentative sans précédent de syncrétisme religieux !.

Le président du comité organisateur a déjà publié son premier rapport sur les travaux préparatoires de ce congrès, « Nous nous attendons, y dit-il, à ce que le Parlement des religions devienne l'événement le plus considérable, le plus important, le plus influent de l'exposition de Chicago, comme il en est déjà le plus extraordinaire. L'esprit de fraternité est en hausse parmi les nations, surtout au sein des Eglises chrétiennes. Si, en 1893, non seulement les catholiques, les protestants, les grecs et les juifs, mais encore les bouddhistes, les brahmanes, les confucéens, les parsis et les mahométans s'associent pour traiter dans un esprit sincère et amical les principaux problèmes de leur commune vie morale et spirituelle, ce seul fait donnera à l'exposition de Chicago une célébrité et une portée immense. » Il donne ensuite des extraits des principales lettres d'adhésion ou de sympathie qu'il a reçues, en quelques semaines, signées, pour la plupart, de noms connus en Amérique, en Angleterre, en Allemagne, en Belgique, en France, en Italie, en Suisse, en Turquie, dans l'Inde et au Japon. En tête figure M. Gladstone, les poètes Whittier, Tennyson et Edwin Arnold. — Voici un passage de la lettre envoyée par le cardinal Gibbons : « Je crois votre entreprise digne de tous les encouragements et de tous les éloges... Je me réjouis d'apprendre que ce projet de congrès religieux a déjà conquis les sympathies et obtenu la coopération active d'hommes qui figurent au premier rang de la pensée et du progrès, même dans d'autres pays que le nôtre. S'il est dirigé dans un esprit de modération et de bonne volonté, il peut conduire, avec la béné-

1. Je regretterai seulement que, avec une emphase un peu locale, on ait substitué le mot parlement à celui de congrès. Le premier terme implique un théâtre où l’on se dispute pour imposer des décisions à coups de majorilé ; le second évoque l’idée d'une assemblée où l'on s'efforce de trouver un terrain d'entente par le concours de toutes les bonnes volontés,

diction de la divine Providence, à des résultats plus bienfaisants et plus étendus que ne peuvent le prévoir les espérances les plus audacieuses. » De son côté, Ameer-Ali, après avoir exprimé l'espoir qu’il pourra se rendre à Chicago, afin de participer « à la plus grande entreprise du siècle, » ajoute : « Vous avez mes cordiales sympathies dans vos efforts pour réunir sur une même plate-forme humanitaire les représentants des principaux cultes moralisateurs. Je regarde votre projet comme destiné à faire époque dans l'histoire du développement religieux. »

« Je m'associe à votre idée, écrit le président du collège angloaméricain de Constantinople, et je n'ai aucun doute qu'un pareil congrès ne fasse sentir au monde l'existence, dans les religions, d'une unité plus grande et plus large qu'on ne le soupçonne généralement. À mesure que j'entre davantage en contact avee tant de cultes différents, je me trouve de plus en plus frappé de l’idée qu'il existe un seul Dieu envers qui nous sommes responsables de nos actions ; qu'agir avec justice, aimer son prochain et marcher avec humilité devant Dieu, tel est le fondement essentiel de toute religion. » — « Une pareille réunion, écrit M. F. Sewart, le fondateur de la Fraternité des chrétiens unis, aurait été impossible avant ce jour, et elle ouvre une époque nouvelle dans l'évolution de notre espèce. » — L'évêque méthodiste John-H. Vincent voudrait qu'après avoir simultanément siégé, pendant deux heures, dans des locaux séparés, les membres des diverses Eglises se réunissent pour aflirmer leurs relations générales avec l'humanité. « Ce serait, ajoute-t-il, le plus magnifique spectacle auquel ait jamais assisté le monde chrétien. » — « Je ne doute pas, écrit le professeur D.-W. Simon, d'Edimbourg, que l'idée du congrès ne favorise grandement cette fraternité internationale à laquelle aspirent et travaillent les meilleurs représentants de l'humanité. Assis, l'an dernier, sur les bords de votre lac merveilleux, je rêvais du jour où une fédération unirait toutes les branches de la race anglo-saxonne. Votre rêve contient le mien: il le dépasse. Puisse-t-il être plus qu'un rêve, et cela bientôt. » — Même langage du Rév. W. Gannett, pasteur d’une importante congrégation appartenant à l’unitarisme avancé : « Votre projet tend à la réunion d’un concile le plus véritablement œcuménique que le monde ait jamais vu ou rêvé. Quiconque se soucie

du principe : Liberté, fraternité et moralité en religion, doit vous souhaiter le succès et s’efforcer d’y concourir. » — « Rien ne me frappe davantage parmi les traits caractéristiques du siècle, écrit le Rév. Estlin Carpenter, professeur au Manchester New College d'Oxford, que l'intérêt grandissant des races anglosaxonnes pour la religion... Nouer des rapports amicaux entre toutes ces activités religieuses et leur imprimer un nouvel élan pour le service de l'humanité dans le commun amour de Dieu, c'est là certainement un noble but, et je me réjouis de toute mon âme que ce vaste plan ait rencontré lant d’adhésions parmi les Eglises. »

Parmi les universités des Etats-Unis qui ont envoyé des réponses sympathiques, il faut compter celles du Minnesota, du Michigan, de Washington, de Lake-Forest, etc. Suivant le professeur Peabody, de l’université de Harvard, rien n’est plus capable de faire honneur à la religion et même de restaurer l'influence bienfaisante du christianisme que « la bonne entente de ceux qui, sous n'importe quelle dénomination, croient à la paternité de Dieu et à la fraternité de l'homme. »

Le président de l'Université de Lake-Forest, M. W.-C. Roberts, fait valoir combien ce congrès fournira de riches matériaux à ceux qui s'occupent actuellement d'élaborer la philosophie des religions, et le président de l'Université Howard, à Washington, M. J.-E. Rankin, s’écrie avec enthousiasme : « C’est comme si la Babel des langues allait se remettre à parler le dialecte unique du ciel. La conception est digne du siècle où nous vivons, du continent qu'a découvert Colomb et, mieux encore, de Celui qui voulait attirer à lui tous les hommes. » — Enfin, le Rév. Francis-E. Clark annonce qu’il s'apprête à entreprendre le tour du monde, pour exposer en Europe, en Asie et en Australie, le programme du Parlement des religions.

Je puis me borner à ces extraits des lettres reproduites dans le Rapport. Toutes, du reste, se ressemblent, en ce que leurs signataires insistent sur la nouveauté et l'importance du Congrès; qu'ils y voient la manifestation d’une sympathie croissante entre les cultes et qu'ils formulent l'espoir d'en faire sortir un rapprochement plus intime des esprits religieux au profit de la justice et de la moralité.

Il y a bien à concéder, dans quelques-unes de ces réponses, la part du lyrisme américain. Mais l'accord des sentiments qu'on y trouve n’en est pas moins un symptôme remarquable et significatif.

Sans doute, le plus diflicile reste à faire et l'heure critique du projet est encore à sonner. Autre chose est d'obtenir à ce plan grandiose l’adhésion d'hommes généreux appartenant aux cultes les plus divers; autre chose sera d'amener ces mêmes personnages à discuter, sans se froisser mutuellement, les problèmes délicats de la foi et surtout à trouver un terrain d’entente pratique où l’action religieuse puisse s'exercer en dehors de toutes les divergences confessionnelles. Cependant, le fait même que l'idée a pu surgir dans une occasion semblable, recevoir un commencement d'organisation et conquérir un aussi grand nombre de sympathies avouées au sein des Eglises les plus diverses, suflira, quoi qu'il advienne, pour faire de cette tentative, comme l'ont très bien exprimé ses promoteurs, un signe des temps et un point de départ nouveau dans le développement de lPévolution religieuse.

Les adhésions que je viens de signaler sont un fait acquis. Or, consciemment ou inconsciemment, elles renferment certaines conséquences grosses d'avenir pour la nature et le rôle de la religion.

Si un congrès de la religion est jugé possible, à côté et audessus des congrès confessionnels qui doivent se réunir à Chicago, il faut bien admettre que les matières dont s'occupera Île premier ont, par elles-mêmes, une existence propre, distincte, voire supérieure aux objets que traiteront les seconds. Il y a done une religion qui est la religion par excellence et qui est supérieure aux religions particulières, quelles qu'elles soient. Cette religion universelle comprend les croyances communes à toutes les Eglises : la foi à Dieu, aux rémunérations morales, au caractère impératif du devoir ; son culte est dans l'amour envers Dieu et envers les hommes, dans la pratique de la moralité, dans la collaboration aux efforts pour perfectionner les individus et améliorer leurs rapports sociaux. Toutes les religions connues tendent à se fondre dans cette vaste synthèse, à la fois divine et humaine; elles ne sont plus que les sectes, les rites,

les formes locales et transitoires de l'Eglise universelle, et leur valeur respective, comme le disait récemment un des chefs les plus estimés d’une confession orthodoxe, se mesure à la façon dont elles favorisent le progrès de l'humanité.

Sans doute, les promoteurs du congrès déclarent en toute bonne foi, dans leur circulaire, que leur objet « n'est pas de développer l'indifférentisme en ce qui concerne les principaux caractères distinctifs des religions, mais plutôt de réunir, dans des entretiens sincères et amicaux, les hommes de conviction forte les plus éminents des différents cultes, afin qu'ils s’efforcent de découvrir et d'exposer quelles sont les vérités suprêmes et quelle lumière la religion peut projeter sur les problèmes du siècle, »

Toutefois, l’aflirmation qu'il existe en religion des vérités « suprèmes » et que ces vérités peuvent se dégager d’une entente entre tous les cultes, implique que les autres vérités — celles qui sont exclusives à certaines Eglises — ne sont pas « suprêmes » ou du moins qu'elles comportent une importance secondaire à côté des premières. Il est, en outre, évident que la religion dont peuvent se réclamer à la fois les chrétiens, les juifs, les mahométans, les bouddhistes, les parsis, les confucéens, — une fois qu'on admet son existence, — doit être envisagée comme l’emportant sur les doctrines en vertu desquelles ces divers groupes religieux non seulement se contredisent, mais encore trop souvent se proscrivent les uns les autres. J’ajouterai que cette religion commune, seule universelle de fait, est, par cela même, la plus conforme aux exigences de la fraternité humaine et il ne serait pas difficile de montrer qu’elle est aussi la moins opposée aux prétentions de la science; ce qui tend à lui assurer un immense avantage dans notre époque et notre milieu social.

On commence seulement à se rendre compte de la crise où nous a précipités le divorce entre la religion et la science, tout au moins sur le continent européen. Forcé de se développer en antagonisme avec le dogme, l'esprit scientifique, une fois soustrait aux liens dans lesquels l'Eglise avait espéré l'emprisonner, a affecté de mépriser et tâché de déraciner le sentiment religieux qui lui apparaissait exclusivement sous les traits d’un

CCS

fanatisme étroit et irrationnel. Mais le sentiment religieux qui, au fond, est l'universelle aspiration vers l'idéal, a pris sa revanche, comme un ressort trop comprimé, en déchainant la réaction mystique dont l'irrésistible poussée commence à se faire sentir autour de nous dans l'art, la littérature, le théâtre, la politique, la philosophie, aussi bien que dans la religion. Cette réaction cherche encore sa voie, là où elle n’a point pris la forme d'un retour pur et simple aux anciennes formes de culte. Il dépend de nous, dans une certaine mesure, qu'elle devienne, en même temps qu'un instrument de rénovation esthétique, morale et religieuse, une force nouvelle mise au service du progrès humanitaire et de la pacification sociale. A cet effet, nous devons faciliter aux religions l'accès de la voie où les promoteurs du congrès n'ont pas hésité à s'engager, et c’est pourquoi j'estime que ces pionniers d’une nouvelle Réformation ont droit à toutes nos sympathies comme à tous nos encouragements. Pendant qu’ailleurs on croise les bras ou l’on ferme les yeux, ils se sont mis résolument à l’œuvre avec l’esprit pratique de l'Américain. Or, qu'on ne s’y trompe point : entre les deux grands problèmes qui renferment dans leurs flancs le maintien ou la décadence de notre civilisation, — la question sociale et la question religieuse, — les rapports sont plus étroits que ne se l’imaginént nos écononistes à courte vue et même nos socialistes d'Etat. Il n’est plus possible de nous soustraire à cette double énigme; ou nous la résoudrons rationnellement, ou le sphynx nous dévorera.

Il n'y a que deux façons d'expliquer l'existence des phénomènes religieux : ou bien la religion a débuté par ses manifestations supérieures, et alors il faut qu'elle soit le fait d'une communication extérieure, d'une impulsion venue du dehors; ou bien elle est le produit normal d’une évolution qui a sa source dans les origines obscures et modestes de l'évolution humaine. Dire qu'elle a été engendrée par une faculté spéciale à l’homme, ce n’est que déplacer le problème, car alors surgit la question : d’où provient cette faculté elle-même ?

La théorie qui cherche la première forme des phénomènes religieux dans un état psychologique assez analogue, peut-être même inférieur, à celui des sauvages actuels, est certainement la plus conforme au principe de continuité qui représente le postulat fondamental de la science contemporaine.

Toutefois, ce n’est là qu'une hypothèse, et, quelque logique qu'elle puisse être, nous n'avons le droit de la maintenir que si elle n'est pas contredite par les faits.

C'est donc à l’histoire des religions que nous devons nous adresser, pour savoir si les manifestations les plus basses de la religiosité sont l'écho dégénéré d'une révélation primitive ou si, au contraire, ses manifestations les plus hautes sont le résultat d'un lent et graduel perfectionnement.

Même ceux qui réclament pour certaines idées religieuses le caractère de vérités révélées ou d'idées innées, consentent, en

1. Leçon d'ouverture du cours sur les principes généraux de l'évolution religieuse, donnée en 1893-1894 à l'école des sciences sociales annexée à l’université de Bruxelles.

général, à reconnaître la possibilité d’un progrès, tant dans les cultes rudimentaires des sauvages que dans les grandes religions historiques ; mais ils hésitent à admettre que celles-ei aient pu sortir de ceux-là.

Je voudrais, après avoir esquissé les tendances les plus avancées du mouvement religieux contemporain, montrer que la direction dans laquelle il se développe est la suite et en quelque sorte le complément d’une évolution commencée dans les bas-fonds de l'humanité, quand l’homme n'avait pas encore dépassé le niveau des sauvages d'aujourd'hui — quitte à revenir ensuite sur mes pas pour étudier les étapes intermédiaires.

Il est aisé de suivre la gradation d'idées par laquelle certaines confessions chrétiennes en sont venues à rejeter successivement les dogmes les plus opposés aux conclusions de la philosophie et de l'éthique modernes. Ce mouvement, commencé à la Réforme, a abouti, dans quelques communautés protestantes, à une théologie exclusivement formée de la croyance à l'existence de Dieu, au caractère impératif du devoir et aux rémunérations de la vie future. Quelques-uns de ces groupes ont gardé le titre de chrétiens — par exemple les unitaires et les protestants libéraux. — D'autres ont vu dans ce qualificatif historique une entrave à leur libre extension et ont rompu tout lien, même nominal, avec le christianisme, pour se placer sur le terrain d’un monothéisme analogue à celui que les théophilantropes essayèrent d'organiser pendant la Révolution française et qui fut un moment le culte ofliciel de la République.

Ainsi réduit à un minimum théologique et dégagé de toute attache avec la tradition, le culte, c'est-à-dire l'organisation des rapports avec la Divinité, pouvait difficilement susciter la ferveur nécessaire au maintien de l’association religieuse. Aussi presque toutes les tentatives de ce genre ont-elles échoué, sauf quand l'accent religieux a été placé non sur l'identité des croyances, mais sur la communauté du sentiment spirituel et de l’activité morale.

Déjà, au commencement de ce siècle, Channing, le fondateur de l’unitarisme américain, soutenait que le vrai christianisme consiste avant tout dans la pratique des vertus enseignées par le Christ. Ce mouvement amena un nombre croissant de communautés protestantes à placer ouvertement leur raison d'être dans la pratique de la morale; ce qui leur permettait à la fois de garder leur ancienne liturgie sans blesser leurs membres les plus avancés et de s'ouvrir à des hommes de toute confession, sous la seule réserve que ceux-ci acceptassent le nom de chréüens. Un des esprits religieux les plus distingués et les plus indépendants, sorti de l'Eglise anglicane, comme son frère le cardinal Newman, mais par des voies bien différentes, le Rév. Francis Newman, disait en 1875 à l'Eglise chrétienne libre de Croydon : « De même que nous devons refuser de croire que Dieu, à l'instar d'un homme faible et vain, se montre jaloux de son prestige, nous devons nous garder de l’idée qu’il se ressent de notre indifférence ou qu'il exige de la gratitude. Les sentiments religieux ne gisent pas dans le service de Dieu; ils s’'expriment principalement par la rectitude de la conduite envers les hommes!, »

Développant cette donnée, certains groupes ont rejeté toute formule de croyances, même spiritualistes, pour faire appel sur le terrain de la morale pratique non seulement aux hommes de n'importe quelle religion, mais encore aux homme sans religion, aux agnostiques, voire aux athées.

Vous n'êtes pas sans connaître la tentative d'Auguste Comte pour fonder la religion de l’humanité. Mais cette religion, qui a son culte minutieusement organisé, renferme aussi une partie doctrinale qui est une sorte de théologie sans Dieu. Ainsi encore le bouddhisme, même dans ses formes supérieures, malgré sa large conception de l'idéal religieux, et bien qu'il rejette l'idée d’un dieu personnel, reste lié à certaines théories sur la nature et la destinée de l’être psychique. Il en est autrement des associations auxquelles je fais allusion et qui représentent certainement, en matière d'organisation religieuse, le dernier mot de la tolérance.

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