The service of God, a lecture. Croydon, Th. Scott
Telles sont notamment les « Associations pour la culture éthique, » qui, fondées à New-York en 1876, par un Jeune homme d’origine juive, M. Félix Adler, ont pris un certain développement aux Etats-Unis, en Angleterre et en Allemagne. Un écrivain d'initiative et de talent, M. Paul Desjardins, essaie en ce moment de les acclimater en France. Leur but est de « perfectionner le caractère et la conduite, » c'est-à-dire de propager et d'appliquer les principes de la morale pratique dans toutes les sphères de l'activité humaine, indépendamment des divergences sur les questions religieuses et métaphysiques. Elles visent également à devenir un centre de groupement pour les œuvres philanthropiques ou réformatrices qui favorisent la régénération de la société en s'adressant à l'initiative individuelle, Il faut noter qu'elles ont gardé de leur milieu originaire l'habitude de célébrer, chaque dimanche, une sorte d'office avec chant, musique et conférence ; le ministre y est remplacé par un conférencier permanent (lec{urer) qui préside les réunions de la société!.
Vous me demanderez peut-être : est-ce encore là de la religion? Guyau aurait assurément répondu que c’est de l'irréligion, «l'irréligion de l'avenir. » Pour ma part, je n'aime pas à disputer sur les mots, et, s'il est entendu que la religion a pour but de relier les hommes dans la poursuite de l'idéal, en favorisant le développement spontané des sentiments altruistes, je suis prêt à dire que les Sociétés de culture éthique poursuivent incontestablement un but religieux. Je ferai cependant observer qu'elles-mêmes ne s’assignent pas pour objet de remplacer les religions, mais D de les transformer, et c'est à ce titre que je m'en occupe ici. « Nous ne sommes pas une Eglise, — disait, en 1889, le fones de la branche anglaise, M. Stanton Coit, — nous accueillons les membres de toutes les sectes. Mais nous espérons que, sous notre influence, ces membres arriveront à faire de leurs
1. Ceux qui s'intéressent à ce mouvement liront avec profit le petit volume que lui a consacré M. Hoffman, professeur à l’université de Gand, sous le litre de : La religion basée sur la morale (Gand, 1891). — J'ai moi-même décrit les tentatives d'émancipation religieuse qui ont abouti à la formation des Sociétés éthiques, à une époque où elles commençaient seulement leur propagande et où, du reste, le caractère social du mouvement religieux était loin d’offrir son intensité actuelle. (Cf. l'Evolution religieuse contemporaine chez les Anglais, les Américains el les IHindous (1 vol., Paris 1884.)
Eglises respectives des associations poursuivant un but analogue au nôtre, c'est-à-dire mettant le lien religieux dans le désir de réaliser le bien de l'humanité. »
Il est certain que la conception religieuse dont les Sociétés éthiques représentent la forme la plus logique, agit comme un levain jusque parmi les Eglises chrétiennes les plus attachées à la tradition.
Voyez, par exemple, l’ardeur avec laquelle le clergé catholique s'est jeté dans le mouvement des réformes sociales et mettez en regard son attitude d'il y a quinze ans, quand il consacrait toute son activité et son éloquence à combattre les libertés modernes. S'il n'avait opéré ce changement de front que dans notre pays, au moment où nous venons de démocratiser notre droit de suffrage, nous pourrions croire à une simple préoccupation électorale. Mais c'est dans le monde entier qu'il fait aujourd’hui concurrence aux réformateurs sociaux les plus hardis, et c’est peut-être parmi les nations en majorité hérétiques qu'il y met le plus d’empressement. Un phénomène analogue s'est, du reste, produit chez les sectes protestantes, et il en est naturellement résulté un rapprochement des diverses Eglises dans le domaine de la charité entendue au sens le plus large de ce mot.
Je me rappelle encore l'étonnement, j'allais dire le scandale, qui se produisit en 1867, aux premières assemblées tenues par la Ligue française des Amis de la paix, quand on vit des prédicateurs catholiques, des pasteurs réformés et des rabbins se coudoyer sur les mêmes plates-formes et y prendre alternativement la parole, pour flétrir, en termes à peu près identiques, l'usage de la guerre parmi les nations. Aujourd'hui, il ne serait même plus possible d'énumérer les œuvres d'intérêt général où les ministres des différents cultes siègent dans le même comité et collaborent à la tâche commune. N'a-t-on pas vu, il y a peu d'années, à Londres, un cardinal rédiger, en commun avec des évêques anglicans et les principaux représentants des communions dissidentes, une protestation contre les persécutions infligées en Russie... aux juifs! — D'où l'admission, du moins en théorie, de cette première conséquence, que la philanthropie ou plutôt la fraternité humaine ne doit plus connaître de barrières religieuses.
Or, une fois admis que les progrès de l'humanité dans cette voie constituent un but important des religions, n’en faut-il pas déduire que toutes les religions sont bonnes dans la mesure où elles favorisent chez l'individu le développement des sentiments altruistes, — ce qui est précisément le point de vue où se placent les Sociétés pour la culture éthique?
En 1888, la branche de ces sociétés établie à Londres invita les représentants des principaux cultes à venir lui exposer, à tour de rôle, l'histoire ainsi que les doctrines de leurs confessions respectives, — « surtout, portait la circulaire, par rapport à la conduite de la vie. » — L'appel fut entendu, et, pendant tout un hiver, on vit se succéder à la tribune de la Société, dans une ancienne chapelle unitaire de South-Place, des interprètes autorisés de presque toutes les opinions religieuses représentées dans la capitale de la Grande-Bretagne : des anglicans, des méthodistes, des baptistes, des congrégationalistes, des quakers, des unitaires, des swédenborgiens, des guèbres, des juifs, des théosophes, des néo-bouddhistes et même des catholiques romains. Chez tous les orateurs, la note dominante fut que l'essence de la religion se trouve dans la conduite!.
Il n’est pas jusqu'au secrétaire de l'Union catholique romaine de la Grande-Bretagne, M. William Lily, qui ne soit venu, dans cette assemblée hétérodoxe, reconnaître une valeur aux religions, même les plus grossières, « dans la mesure où elles tendent . à élever leurs membres au-dessus de la vie des sens et à leur inculquer le sentiment de l'idéal. »
Cette largeurde vues n’est passans précédents dans l’histoire religieuse. Voici quelque vingt-quatre siècles qu’on peut lire sur les rochers de l'Inde, gravés d'après les ordres du saint roi Asoka, les préceptes de la tolérance bouddhique, enseignant à honorer toutes les formes de croyances et à mettre l'essence de la religion dans la véracité, la pureté de la vie, ainsi que dans la charité envers tous les êtres. Voici peut-être plus longtemps encore que le prophète Isaïe a prêté ces paroles au Dieu d'Israël : « Qu'’ai-je affaire de la multitude de vos sacrifices! Vos cérémonies me font hor-
4. Voir, plus haut, p. 136 : Une applicalion du syncrétisme religieux en Angleterre.
reur.... Apprenez à bien faire, recherchez la droiture; protégez celui qui est opprimé. » — Des protestations analogues contre la prédominance des tendances dogmatiques ou ritualistes dans le culte ont été souvent émises, depuis lors, par des esprits dont on ne peut suspecter la sincère religiosité, et elles se sont surtout multipliées de nos jours. Mais ce qui fait l'originalité et, dans une certaine mesure, la valeur des conférences organisées à la chapelle de South-Place, c'est le groupement de ces appels à la fraternité religieuse, venant se concentrer, des camps les plus divers, à la tribune d'une association qui se donne un but religieux tout en faisant profession de n'appartenir à aucune religion.
Une fois déjà, dans l'Inde du xvr° siècle, sous l’empereur Akbar, on avait vu des oulémas, des brahmanes, des rabbins, des dastours parsis et des jésuites portugais se succéder, chaque semaine, devant le Grand Mogol pour lui exposer les doctrines et les traditions de leurs cultes respectifs. Mais, seul, Akbar semble être sorti de ces entretiens avec la conviction que tous les cultes avaient droit à un même respect, en ce qu'ils répondent à la même aspiration.
Il est probable que le succès des conférences organisées par la Société éthique de Londres a été pour beaucoup dans la conception d’une tentative analogue, mais plus vaste, où l'initiative, cette fois, a été prise par les religions elles-mêmes ou, du moins, par quelques-uns de leurs représentants attitrés. Il s’agit du « Parlement des Religions » qui s’est tenu, l'automne dernier, à Chicago.
La genèse de cette assemblée est assez significative. Il n'est guère de confessions, aux Etats-Unis, qui n'aient l'habitude de réunir, pendant l'automne dans une ville ou l’autre, un congrès de leurs ministres et de leurs adhérents les plus actifs. Cette année, Chicago était naturellement désignée pour servir de centre à ces conventions. Les délégués des principales Eglises furent donc invités à s’aboucher avec la commission organisatrice de l'Exposition, et de cet échange de vues surgit l’idée non seulement de
tenir toutes les conventions religieuses à la même époque, mais
4. Voy. Ct F. A. Vox Non. L'empereur Akbar, trad. par J. Bonet-Maury Leide, 2 vol., 1883-1887.
encore de réunir, à côté et au-dessus de ces assemblées particulières, un congrès général où seraient invités les représentants de toutes les religions connues. Le comité, formé pour mettre le projet à exécution, comprenait des protestants orthodoxes, des unitaires, un rabbin, un évêque de l'église épiscopale et un archevêque catholique, sous la présidence d'un ministre presbytérien, le Rév. John-Henry Barrows!.
Un double objet était assigné au Congrès : mettre en lumière les principes communs à toutes les religions et rechercher comment elles pouvaient coopérer le plus efficacement au progrès du genre humain.
Il s'ouvrit le 11 septembre dernier, en présence d’un auditoire évalué à plus de quatre mille personnes. Il y avait là officiellement des représentants de vingt-six sectes chrétiennes ; parmi eux, un cardinal et plusieurs archevêques catholiques, des évêques de l'Eglise épiscopale et de l'Eglise méthodiste, un archevêque du rite grec et un archimandrite du rite syriaque, enfin d'innombrables ministres protestants — parmi lesquels sept dames qui exercent des fonctions pastorales ou ont conquis le diplôme de docteur en théologie*. — On y voyait aussi une dizaine de rabbins. Les cultes de l’Asie, cette mère des religions, n'étaient pas restés en arrière. Des juifs, des brahmanes, des mahométans, des guèbres et des jaines de l’Inde, des théosophes, des bouddhistes, des shintoïstes japonais, des confucéens et des taoistes de la Chine avaient traversé les continents et les mers pour assister à ce vrai concile œcuménique où ils se sont fait remarquer non seulement par l'éclat et l'originalité de leur costume, mais encore par une précision de paroles et une élévation de vues qui donnent à réfléchir sur l'état religieux de l'Asie contemporaine. Enfin, il faut signaler aussi la présence
1. Pour les préliminaires du Congrès, voy. plus haut, p. 152: Le Parlement universel des religions à Chicago. — Le compte rendu officiel du Congrès, publié par M.J.-H. Barrows, a paru à Chicago, sous le titre de The Wortid's Parliament of Religions, 2 volumes de 700 pages, 1893. — La séance d'ouverture à été reproduite in exlenso par le Chicago Herald du 12 septembre 1893, et les communications faites au Congrès se trouvent résumées dans un volume de M. Bonet-Maury, Le Congrès des Religions à Chicago, Paris, 1895.
2. J'ajouterai, pour faire plaisir aux partisans du mouvement féministe, que ces « révérendes » et d’autres dames encore ont pris une part active et intéressante aux travaux du Congrès.
de professeurs et d'écrivains appartenant tant à l'Europe qu'à l'Amérique, et spécialement invités à raison de leur participation aux études d'histoire religieuse.
I1 m'est impossible de vous exposer ici les travaux du Congrès. Comme les promoteurs avaient pris la sage précaution d'interdire tout vote et même toute controverse, le débat n'a guère produit, en dehors de quelques travaux d'une portée générale sur la nature et le rôle de la religion, qu'une succession d’exposés doctrinaux, formulés au nom de chaque confession, et, si suggestives qu'aient été la plupart de ces communications, il ne pouvait s'en dégager aucune conclusion pratique d’un caractère immédiat.
Mais le fait important, c'est d’abord que le programme du Congrès ait été accepté par des confessions aussi diverses et aussi nombreuses ; c’est ensuite que celles-ci aient été amenées à se rencontrer sur un pied d'égalité et même à jeter les bases d'une entente réciproque, voire d’une action commune, Sans doute, cette communauté de vues n'implique, chez aucun des participants, la renonciation à la croyance dans la supériorité de sa propre foi. Mais, implicitement, elle entraîne l’aveu que la partie supérieure et essentielle des religions réside dans les principes qui leur sont communs.
Telle est, du reste, la conclusion qu'ont formellement exprimée la plupart des orateurs.
« Pourquoi, disait le révérend Barrows dans son discours d'ouverture, les chrétiens ne seraient-ils pas heureux d'apprendre ce que Dieu a accompli par l'entremise de Bouddha et de Socrate, de Confucius, des prophètes hindous et de Mahomet? » — Bouddha et Mahomet proclamés interprètes de Dieu par un ministre du protestantisme orthodoxe ; — nous sommes loin du temps où Luther déclarait désespérer du salut de Zwingle, parce que celui-ci, dans la confession de foi adressée peu de temps avant sa mort à François I, avait souhaité à ce prince de retrouver au paradis « l’assemblée de tous les hommes héroïques et vertueux, ayant vécu depuis le commencement, y compris : Hercule, Thésée, Socrate, Aristide, Antigonus, Numa, Camille, les Catons, les Scipions, » et où Bossuet, de son côté, endossant cette fois l'opinion de Luther, écrivait que, pour tomber dans un aussi
« prodigieux égarement » et enseigner « de pareilles extravagances, » il fallait « n'avoir aucune idée de la justice chrétienne!. »
Parmi les orateurs de cette première séance, je citerai l'archevêque catholique Feehan, qui conclut ainsi son discours :
« Peu importe comment nous pouvons différer dans notre foi et dans notre culte, il y a une chose qui nous est commune à tous, c'est notre commune humanité. » — Un de ses collègues de nos antipodes, l'archevêque de la Nouvelle-Zélande, Mgr Redwood, est plus explicite encore : « En ce xix° siècle, dit-il, nous devons écarter les barrières de haine qui empêchent les hommes d’écouter les vérités contenues dans toutes les religions... Je ne prétends pas, en tant que catholique, posséder la vérité entière ou être capable de résoudre tous les problèmes de l'esprit humain... L'homme n’est pas seulement un être moral, il est un être social. Or, la condition de son développement, de sa prospérité, c'est qu'il soit libre, non seulement en matière politique, mais aussi en matière religieuse. Aussi j'appelle de tous mes vœux le jour où sera partout extirpée cette idée fausse, qu'on doit opprimer l’homme pour cause de religion. » — Est-il besoin d'ajouter que ces généreuses paroles soulevèrent les acclamations de l’assemblée ?
« L'amour ne connaît pas de limites, » proclame, de son côté, le cardinal Gibbons — qu'on prétend avoir quelques chances de succéder à Léon XIII. — « Nous ne pouvons refaire les miracles du Christ... Mais il y a d’autres miracles, bien plus utiles pour nous, que tous nous pouvons accomplir au cours de la vie; ce sont les miracles de la charité, de la piété, de l’amour pour autrui. »
Je cite particulièrement ces prélats, parce que, entre toutes les déclarations produites au Congrès, leur langage est peutêtre le mieux fait pour nous surprendre profondément. Mais les représentants des autres confessions religieuses ne sont pas demeurés en reste de sympathie et d'enthousiasme. Je me bornerai à quelques extraits des discours prononcés à la séance d'ouverture par des Asiatiques.