‹ Hiérosophie problèmes du temps présentChapitre 20 sur 66 · In natale Domini (éd. Migne}, t. V, I" partie, p · texte numérisé non relu

In natale Domini (éd. Migne}, t. V, I" partie, p

capables de mettre en mouvement l’action divine. Parmi nos Eglises historiques, il n’en est aucune qui n'ait conservé, sous forme de sacrements ou d'actes propitiatoires, la croyance à la vertu de certaines formules ou de certaines cérémonies pour s'assurer mécaniquement des avantages spirituels, sinon matériels. Il n'en est surtout aucune qui ne proclame la nécessité d'actes cérémoniels pour plaire à la Divinité et mériter ses faveurs. Le baptême, l'ordination, l’extrême-onction, la communion telle que l'entendent toutes les confessions qui la pratiquent, en un mot tous les sacrements et d'autres rites encore du christianisme ont leur équivalent exact dans les grandes religions de l’antiquité; il n’est même pas difficile d'en découvrir l'idée première parmi les usages des peuples non civilisés. Au sein des Eglises modernes, ce sont des survivances à la seconde puissance.

Quant aux dogmes, dans la plupart des Eglises à base traditionnelle, ils ne font que reproduire des déductions de la mythologie primitive, raflinées, il est vrai, par les progrès du raisonnement métaphysique et du sentiment moral, mais encore reconnaissables Jusque dans les expressions du langage théologique.

Sans doute, le christianisme a directement reçu de la philosophie judéo-alexandrine la majeure partie de sa dogmatique. Mais MM. Max Muller et James Darmesteter ont montré — le premier, en appliquant les ressources de la philologie indo-européenne à l'histoire des mots employés par les écoles d'Alexandrie pour exprimer leurs notions les plus abstraites, telles que le Logos; le second, en comparant les théories cosmologiques des peuples aryens relatives à la création du monde et à ses rapports avec la divinité —— que les conceptions métaphysiques de la philosophie grecque, comme, au reste, de la philosophie hindoue, sont issues graduellement et en quelque sorte mécaniquement des images nalura:istes où l'imagination de la race avait d'abord cherché une explication transcendante de l’origine des choses, à l'époque où la langue pouvait seulement exprimer des phénomènes concrets et des actes matériels",

Cette sublimation des vieilles formules peut offrir certains

41. Voyez les Gifford Leclures, de Max Muller (notamment le volume V, Theo-

sophical Religion, Londres, 1893, lectures XII et XIII), et les Cosmologies aryennes dans les Essais orientaux, de M. J. Darmesteter (Paris, 1883). « La phi-

CT

avantages spirituels et moraux. Au point de vue rationnel, elle ne fait que rendre plus sensible l’antagonisme de la cosmogonie religieuse avec les progrès de la science. Aussi, la plupart des religions sont-elles forcées de présenter leurs dogmes comme des mystères devant lesquels doit s’incliner la raison, alors qu'au contraire ils s'expliquent parfaitement, quand nous les rencontrons sous leur forme originaire et dans leur milieu primitif.

IT

Ainsi, l'on peut distinguer dans les religions deux groupes distincts de facteurs : l’un formé d'éléments rationnels et sociaux, l'autre d'éléments mythiques et ritualistes, — les premiers, qui apparaissent déjà dans les cultes les plus infimes; les autres qui persistent encore dans les cultes les plus élevés.

Où donc est la différence? Tout simplement dans la proportion entre ces deux ordres de facteurs, ou, si l’on veut, dans leur degré respectif de développement. Mais c’est cette différence qui fournit à la fois la preuve et la mesure du progrès dans les religions, c'est-à-dire de leur adaptibilité aux exigences progressives du milieu social. Ce qui prouve une fois de plus que le progrès, en toute matière, se fait par superposition plutôt que par substitution; qu'il est une croissance, non une création eæ nihilo.

Cette évolution doit-elle forcément aboutir à l'absorption de la religion dans l'éthique et à latransformation radicale des Eglises actuelles en associations de morale pratique? La réponse dépend du rôle qu'on prêtera aux influences de la culture moderne dans la théodicée, dans la liturgie et dans la morale, ces éléments constitutifs de tous les cultes contemporains.

Le mouvement des esprits — dans toutes les religions actuelles où il y a mouvement — assume trois formes que je qualifierai respectivement de tendance rationaliste, de tendance libérale et de tendance éthique.

losophie, y écrit ce dernier, construit ses premiers systèmes autour de vieilles formules incomprises, qu'elle croil avoir créées et qui sont nées non de syllogismes, mais de sensations, non de la réflexion logique, mais de ce groupement d'images qui fait les mythes. »

La tendance rationaliste, qui réside dans un effort plus ou moins heureux pour réconcilier la théologie avec la raison, ne peut jamais amener entre les deux rivales qu'une trêve momentanée, à moins de se réfugier d'emblée dans la sphère de l’inconnaissable. Où en est de nos jours ce qu’on appelait, à la fin du siècle dernier, le rationalisme chrétien? Même la profession de foi du vicaire savoyard est aujourd’hui quelque peu démodée. Le transcendantalisme qui, fondé sous l'inspiration de l'idéalisme allemand, semblait naguère en Amérique à la veille de fonder une foi nouvelle, est désormais singulièrement délaissé, et qui oserait dire que les formules actuellement en faveur parmi les sectes rationalistes, même les plus avancées, représentent le dernier mot de l’alliance entre la religion et la science?

Aussi, en pareille matière, le progrès se révèle-t-1l moins dans les tentatives toujours boiteuses pour forcer le sens historique des vieilles définitions que dans une élimination graduelle des dogmes, en commençant par les plus contraires au bon sens et à l'instinct moral. C'est ainsi que, dans les confessions protestantes, nous voyons graduellement reléguées au second plan, puis ensevelies dans l’oubli, les assertions les plus choquantes de la théologie calviniste, tels que la damnation des enfants morts sans baptême, l'existence de peines éternelles, la personnalité du diable, l'inspiration littérale des livres saints, ete. Cependant rien n'interdit aux confessions religieuses plus qu'aux écoles phi= losophiques de garder chacune une façon particulière d'envisager la nature de l'univers et la destinée de l’homme, pourvu qu'elles ne prétendent pas se placer, dans leurs hypothèses, au-dessus des lois de la raison. Actuellement, le dernier terme du courant rationaliste en religion semble être dans l’aflirmation d'un pouvoir supérieur qui ne peut être représenté, sauf par des symboles, mais qui, suivant la belle définition de Mathew Arnold «travaille pour la droiture; » — ce qui nous ramène à la tendance éthique.

La tendance libérale, qui consiste dans une propension croissante à abaisser les barrières confessionnelles, se manifeste à la fois dans la théologie et dans la liturgie.

C'est elle, qui, en théologie, amène les représentants des différentes religions à chercher ce qui les unit, de préférence à ce

qui les divise. A l’intérieur même des Eglises, elle mine sourdement l'intolérance dogmatique qui est la clef de voûte des orthodoxies. Jusqu'ici, toutefois, elle n’a obtenu sa complète réalisation que dans les quelques sectes où l’on se refuse à mesurer la rectitude des idées religieuses d’après un critérium fourni par la tradition ou même par l’assentiment de la majorité.

Dans la liturgie, en même temps qu'elle tend à faire du prêtre un simple fonctionnaire de la communauté, elle se traduit par une diminution de la croyance à l'efficacité exclusive des rites qui forment le cérémonial particulier de chaque Eglise. S'en suit-il que tout ce cérémonial soit destiné à disparaître? Le progrès, sur ce point, me semble tendre moins à supprimer ou même à renouveler les anciens rites qu'à les faire passer indistinctement de la catégorie des actes sacramentaires et propitiatoires dans celle des actes purement symboliques. Le symbolisme, en effet, offre ce double avantage qu’il permet de combiner le maintien des formes traditionnelles avec les exigences d’un esprit nouveau et la diversité des croyances individuelles avec la participation à un même culte. Dans ces conditions, rien n'empêche une Eglise de maintenir ses anciens rites, sous réserve d'accorder explicitement à ses membres le droit de les interpréter à leur guise. Telle est presque, aux Etats-Unis, la situation de l'Eglise épiscopale, qui, ayant conservé à peu près toute la liturgie anglicane, renferme côte à côte, jusque parmi ses ministres, des évolutionistes disciples d'Herbert Spencer et des ritualistes voisins du catholicisme.

En tout cas, le sentiment religieux n’a aucun motif pour répudier le concours des arts qui ont de tout temps rehaussé l'éclat de ses manifestations extérieures. Nous avons vu que même les Sociétés de culture éthique avaient fait intervenir dans leurs réunions la musique, le chant et sans doute les arts décoratifs. Le Brahma Samaj de l'Inde est allé plus loin dans les voies du syncrétisme, en ce qu'il emprunte indistinctement ses rites aux liturgies de tous les cultes connus, suivant l'idée religieuse qu'il veut exprimer, mais sans y attacher d'autre valeur que celle d’une cérémonie symbolique.

Isolées, les trois tendances que je viens de définir ne peuvent qu'imparfaitement assurer le progrès de la religion. Le rationa-

lisme religieux ne touche que la raison; il est parfaitement compatible, comme le libre examen lui-même, avec une certaine intolérance, quand il n'est pas complété par la notion de la relativité de nos connaissances et par le sentiment d'un lien supérieur à toutes les dissidences d'opinion. Le libéralisme religieux a peut être plus d'importance, en ce qu'il tend à détruire ce qui a fait depuis des siècles le fléau des religions : l'esprit de secte. Comme l'a dit à juste titre un libre-penseur célèbre : « Mieux vaut la superstition que le fanatisme’. » Cependant, il faut un fondement à l'association religieuse, comme à toutes les associations et, quand on déclare chercher uniquement cette base dans la communauté de sentiment religieux, on risque de se payer de mots, si on ne détermine en même temps quel sera l’objet de ce sentiment.

Cet objet, le rationalisme ne peut le fournir à lui seul. Son Dieu — Etre absolu, Pouvoir suprême, Energie incessante et infinie — reste trop abstrait pour donner un aliment aux élans de dévouement et aux besoins de sympathie qui se condensent dans le sentiment religieux. Ici intervient la tendance éthique, et, en réalité, on ne pourrait trouver de but supérieur à celui dont elle dote la religion. Mais, de son côté, elle ne suffit pas pour assurer le progrès interne des Eglises.

Ce n’est pas seulement qu'elle se prive d'un auxiliaire précieux, en négligeant l'appui qu'elle pourrait trouver dans la constatation de son accord avec le principe de l'ordre universel, — une. fois admis qu'en travaillant à réaliser la justice dans le monde, nous accomplissons la destinée pour laquelle nous avons été produits par le pouvoir suprême et nous collaborons à son œuvre dans le monde, — Un des plus grands dangers qui menacent l'avenir de la religion et de la société elle-même, c'est que des Eglises à base autoritaire ne favorisent le mouvement actuel de transformation sociale, en le dirigeant dans un sens conforme aux aspirations humanitaires de l’époque, mais contraire aux intérêts de la liberté en matière religieuse aussi bien que sociale. Ce qui se passe sous nos yeux, dans notre propre pays, prouve que cette crainte n’est pas absolument chimérique.

L'accord de la religion avec le niveau général de la civilisation

Page 1