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Ernest Renan, au banquet celtique de Quimper

contemporaine ne peut donc être obtenu que par le développement parallèle des trois tendances à l'œuvre dans la genèse du progrès religieux. S'il fallait donner un nom à la conception qui marque leur point de convergence, je la définirais volontiers comme ur syncrétisme symbolique, universaliste et moral, où les Eglises peuvent conserver leur existence séparée, mais à condition de se regarder les unes les autres comme des branches, des subdivisions, des rites particuliers de l'Eglise universelle constituée par tous les gens de bien. Le courant actuel, en effet, va moins au remplacement des religions contemporaines par quelque nouveau culte, qu'à la formation spontanée d'une synthèse supérieure qui les embrasserait toutes, — de même que, dans notre organisation internationale, le remplacement de l’anarchie actuelle par un ordre meilleur semble devoir être amené, moins par la fusion des divers peuples en un seul Etat que par le développement graduel d'institutions juridiques résultant d’un accord volontaire entre nations indépendantes.

On peut relever trois étapes sur la route qui mène à cette synthèse des religions. C’est l'admission, d’abord, que le service de l'humanité est un devoir envers la Divinité, — en second lieu, qu'il est le devoir religieux par excellence et, par conséquent, que toutes les religions sont bonnes dans la mesure où elles favorisent ce devoir; — enfin, qu'on peut faire son salut dans toutes les Eglises et même en dehors, pourvu qu'on croie avec sincérité, qu'on pratique la justice et qu'on se dévoue à autrui.

De ces trois degrés, le premier a été franchi depuis longtemps par toutes les religions contemporaines. S'il faut en juger par le Congrès de Chicago, elles sont bien près d'atteindre le second. Iront-elles, un jour, jusqu'au dernier ? C'est une question que je n'ai pas à résoudre dans un cours d'histoire. Des déviations et des réactions sont toujours possibles, surtout dans l'état d'anarchie intellectuelle et morale où s’achève notre siècle. Tout ce que je puis dire, c’est que, à juger l'avenir d’après le passé, si l'évolution générale de la culture humaine n’est pas arrêtée dans sa marche logique à quelque prochain tournant de l'histoire, les religions actuelles devront achever de se mettre en harmonie avec les exigences croissantes du milieu social, ou bien elles disparaïitront comme ont disparu leurs devancières, sans que leur ruine entraîne

la disparition de la religion elle-même. — Bien entendu, il s'agit de la religion telle que la comprenait Frédéric Harrisson, quand, à la tribune de South-Place, ce chef respecté du comtisme anglais se disait « en sympathie avec toutes les Eglises, car toutes ont le même but, » ou, mieux encore, telle que la définissait Ernest Renan, lorsqu'il écrivait dans la préface de son Efude sur Spinoza : « La religion est éternelle. Elle répond au besoin le plus impérieux de l’homme primitif comme de l'homme cultivé; elle ne pourrait disparaître qu'avec l'humanité elle-même, ou plutôt sa disparition serait la preuve que l'humanité dégénérée s'apprête à rentrer dans l'animalité d’où elle est sortie. Et cependant aucun dogme, aucun culte, aucune formule ne sauraient, de nos jours, épuiser le sentiment religieux. »

Le 1% janvier dernier, la Revue des Deux-Mondes publiait un , F article de son directeur, M. F. Brunetière, intitulé : £n revenant du Vatican, qui a fait grand bruit, plus encore par ses tendances que par ses conclusions. L'auteur, tout pénétré de sa visite au Souverain Pontife, y examinait longuement si la science, après s'être targuée de remplacer la religion, n'a pas fait banqueroute à ses promesses. Des écrivains compétents, tels que le directeur de la Revue scientifique, M. Ch. Richet, et un membre bien connu de l'Académie des sciences, M. Berthelot, ont immédiatement ) 7 relevé le gant?. D’autres, interrogés à ce sujet, ont dédaigné l’attaque. M. Ribot, notamment, le savant directeur de la Aevue philosophique, a répondu : « Le sujet me paraît creux, byzantin, assom- ’ } Ca” ;

mant. Libre à d’autres de le discuter, s’il leur plaît; pour moi, je n’en ai pas le courage. »

Cette fin de non-recevoir se comprend au point de vue scientifique pur. Mais l’article de la Revue des Deux-Mondes ne s'adresse pas qu'au monde savant. Il est dû à un écrivain dont le nom fait justement autorité dans la critique littéraire. Il vise plus haut et plus loin qu’une simple dissertation académique sur les services et les défaillances de la science. Enfin, il répond incontestablement, comme le soutient son auteur, à un mouvement sérieux et, j'ajouterai, inquiétant, de l'opinion. C’est plus qu'il n’en faut pour Jus-

1. Conférence donnée en février 1895 à la Société des étudiants libéraux de l'Université de Bruxelles.

2. Voy. la Revue scientifique du 22 janvier 1895 et la Revue de Paris du 1°* février 4895. — Voir aussi, dans le sens de la thèse soutenue par M. Brunetière un article de M. Denis Cochin dans la Vouvelle Revue au 1° février 1895.

üfier les analyses et les ripostes qu'il a provoquées. Je voudrais résumer ici cette polémique, en y ajoutant à mon tour quelques considérations.

M. Brunetière reconnaît que les sciences naturelles, prises isolément, — l'astronomie, la physique,la chimie,etc., —entantqu'elles sont restées dans la sphère des faits observables, ont tenu leurs promesses et même au delà. Mais la science avait proclamé qu'elle allait livrer le secret de l'univers et renouveler la face du monde; c'est là qu'il lui impute d'avoir fait faillite. On pourrait répondre que la science n’a pas pris d'engagements à terme et qu'elle n'a aucune velléité de déposer son bilan. M. Berthelot n'hésite pas, sous ce rapport, à endosser les prétentions que M. Brunetière reproche à Condorcet et à Renan. Il affirme carrément que « le triomphe universel de la science arrivera à assurer aux hommes le maximum de bonheur et de moralité. » Plus modeste, M. Ch. Richet distingue de la science les engagements que des savants ont pu contracter en son nom, etil n’hésite pas à reconnaître qu'elle a certaines limites infranchissables : « Même si des télescopes, écrit-il, nous permettaient de voir mille fois plus loin, ce ne seraient jamais qu’apparence et formes. Ce n’est pas là le pourquoi de la matière et de la vie. Pour découvrir des lois, des faits, des phénomènes, nous n’en sommes pas plus avancés quant à l'essence des choses. » Mais, aussitôt, il prend l'offensive en rappelant que si désormais les limitations de la science sont nettement établies, ce n'est pas aux théologiens, c'est à la science elle-même et à la science seule qu'on le doit.

Si la discussion était restée dans ces généralités, il n’y aurait guère à y ajouter. Mais M. Brunetière a entendu serrer la question de plus près, en mettant sur la sellette tour à tour les sciences naturelles, les sciences philologiques et historiques, les sciences morales et sociales. Toutes, il les accuse de faillites au moins partielles, et cela précisément sur les points où leurs prétentions les ont mises en conflit avec la religion.

Ainsi, les sciences physiques ou naturelles avaient promis d'éliminer partout le mystère et elles n'ont fait que le rendre plus

profond. Elles sont aujourd'hui convaincues d’impuissance à résoudre ou même à poser convenablement « les seules questions qui importent » : celles qui touchent à l'origine de l'homme, à la loi de sa conduite et à sa destinée future. Quelle est l’origine du langage, quelle est celle de la société, quelle est celle de la moralité? « Quiconque, dans ce siècle, a tenté de le dire, y a échoué misérablement et y échouera toujours. » D'où l'auteur conclut que la religion a désormais le champ libre pour nous fournir dans ces problèmes les solutions qu’elle préfère. ”

M. Brunetière, dans son énumération, perd de vue une disinction fort importante : celle de l'inconnaissable, où la science est la première à proclamer son impuissance, et de l'inconnu connaissable, où rien n'interdit d'ambitionner toutes les conquêtes, M. Richet ne manque pas d'y insister : « J’avouerai peut-être, écrit-il, que l'essence de la matière restera toujours inconnue à l'homme. Mais je n’avouerai pas que toute hypothèse sur l'origine du langage, fondée sur des observations, des expériences et des analogies, sera fatalement un misérable échec. Au contraire, il me semble que c’est là une question résolue ou tout au moins en voie d’être résolue. » La même observation ne s’applique-t-elle pas aux recherches, pour élucider l'origine de la société et de l'homme, problèmes où les travaux accumulés des anthropologistes, des voyageurs, des géographes, des sociologues, nous rapprochent certainement d'une solution? « D'ailleurs, continue M. Richet, si la réponse dela science n'est pasencoreindiscutable, si elle comporte des lacunes graves et des doutes légitimes, qui donc pourra nous en donner une solution? Lareligion, dites-vous. Mais quelle rehigion?... S'il fallait poser la question sur ce point précis : Quelle est l'origine de l'homme? et comparer la solution qu on trouve dans le premier chapitre de la Genèse avec l'hypothèse qui se dégage des recherches scientifiques, quelle est la solution la plus vraisemblable, et qui a perdu la partie? »

Passant aux sciences philosophiques et historiques, M. Brunetière accuse les hellénistes de s'être engagés à montrer le christianisme tout entier dans la philosophie de la Grèce et de Rome : « Ils n’ont oublié qu'un point, c'est de nous dire pourquoi, si le christianisme était déjà tout entier dans l'hellénisme, il n’en est pas sorti... Après comme avant les travaux des hellénistes, il demeure

dans le christianisme quelque chose d'inexplicable par l’hellénisme, une vertu singulière, une puissance unique de propagation et de vie, et c'est ce que confirment les travaux des hébraïsants. »

Les hébraïsants, de leur côté, n’avaient-ils pas promis de dissiper ce qu'il y a d’irrationnel et de merveilleux dans l’histoire des origines du christianisme ou de celles du « peuple de Dieu? » Ne devaient-ils pas nous montrer dans la Bible un livre comme un autre? Et n'est-ce pas surtout à propos de la Bible que leurs systèmes se sont heurtés et contredits? «Il n y pas moins de six ou sept opinions sur l’auteur du Pentateuque, et s l nous plait d'en dater la composition du temps de Josué, par exemple, ou de Saül, ou de David, ou de Salomon, ou de Josias, ou de la captivité de Babylone, ou d'Esdras, ou de Néhémiah, ou des premiers Ptolémées, ou des Macchabées même, on le peut, et les maitres de la philologie moderne en fourniront les raisons qu'on voudra... Quoi qu'il en soit, il y a dans l’histoire du peuple de Dieu quelque chose qui ne se retrouve dans aucune autre... Ce qu'il faut dire, c’est que, bien loin d’avoir expulsé de l'histoire du christianisme l'irrationnelet le merveilleux, la science les y a réintégrés, puisque, dans l'histoire même du bouddhisme, les analogies d'évolution qu'elle croyait avoir découvertes n ‘ont pas tenu devant un examen plus attentif et plus consciencieux..….. Autre promesse

encore à laquelle ont manqué les orientalistes à leur tour. Les,

quelques ressemblances qu'on a signalées entre le bouddhisme et :

le christianisme, pour être infiniment curieuses, ne sauraient, en effet, masquerla différence intime quiles sépare ou qui les oppose. »

Nous répondrons que c'est confondre les hellénistes avec cer- {ains hellénistes et l'orientalisme avec deux ou trois orientalistes. Sans doute, l'échec le plus lamentable a accueilli les tentatives soit pour faire du bouddhisme la contre-partie du christianisme, soit pour chercher dans les traditions bouddhiques la source des doctrines et des cérémonies chrétiennes. Mais en quoi cet échec réintègre-t-il l'irrationnel et le merveilleux dans l’histoire du Christ, plus que dans celle du Bouddha? Deux lignes plus bas, par une singulière contradiction, M. Brunetière semble reprocher aux orientalistes d'y avoir mis trop de réserve : « Si quelques-uns de nos orientalistes — écrit-il dans un langage, quelque peu sibyllin, où l'on sent passer comme un écho des prédications ésotériques

— avaient eu plus d'ouverture ou de largeur d'esprit, s'ils ne s'étaient pas confinés dans de minutieuses études de texte, c’est eux, assurément, qui auraient été les plus dangereux adversaires du christianisme. Peut-être le seront-ils un jour. »

C’est le cas de dire que nos orientalistes ne méritent

Ni cet excès d'honneur, ni cette indignité.

Is ne donneront jamais — et pour cause — Ja clef du christianisme; mais, par la minutieuse étude des textes et des monuments, ils nous montreront de plus en plus qu'en Orient, comme ailleurs, le développement de la pensée religieuse s’est poursuivi conformément aux lois générales de l'esprit humain.

En ce qui concerne les rapports de la philosophie grecque avec le christianisme, des savants d’une haute valeur ont pu soutenir que celui-ci était le fruit naturel de celle-là. Assurément, ils ont eu le tort d'omettre, dans la genèse du christianisme, la part qui revient à la tradition juive, particulièrement à l'esprit de prophéüisme, et ils ont commis l'erreur, peut-être plus grave encore, d'oublier qu'une religion diffère d'une philosophie par ses origines, son but et son mode de propagation. Mais s’ensuit-il forcément qu'on doive constater dans cette genèse quelque chose d'inexplicable, même pour qui veut tenir compte des antécédents et des milieux d'oùest sortie la religion du Christ? De même, dans l'histoire du « peuple de Dieu, » on peut se complaire à opposer les unes aux autres les opinions des exégètes qui ont cherché à fixer la date de la composition du Pentateuque. Mais en supposant que toutes leurs hypothèses aient une valeur égale, ce qui serait absolument erroné, il resterait de tout ce travail collectif un certun nombre de principes qui peuvent être regardés comme définitivement acquis à la science. Parmi ceux-ci, en première ligne, figure la certitude que le Pentateuque, tel qu'il nous est parvenu, a été l’objet de profondsremaniements ; qu'il ne nous indique pas ses véritables sources; enfin, qu'il se compose d'écrits de plusieurs auteurs et même de plusieurs âges. Sans doute, ce sont là des constatations purement négatives; mais, àelles seules, elles sufliraient pour nous apprendre que la Bible, quoi qu'en dise M. Brunetière, est « un livre comme un autre » ou du moins qu'il faut

la traiter par les procédés usuels de la critique. Tout le monde admettra qu'il y a dans l'histoire du peuple juif « quelque chose qui ne se trouve dans aucune autre. » Mais il n'y a pas un peuple doué de quelque supériorité sociale dont on ne puisse en dire autant, et la question est de savoir si ces caractères originaux ne peuvent s'expliquer par des causes naturelles. C'est à ceux qui affirment le miracle de le prouver.

L'éminent directeur de la Revue des Deux-Mondes prend à partie les sciences historiques à la fois pour ce qu’elles font et pour ce qu'elles ne font pas. Encore un peu et il leur refuserait le titre de sciences : « La grande question, écrit-il, est ici de savoir s’il existe une loi del'histoire, et dans quelle mesure nous y sommes asservis. Cependant, c'est justement ce que nous ignorons, et Je crains qu'on ne doiveajouter : ce que nous ignorerons toujours... Nous acheminons-nous vers quelque but apparent? Ou l'histoire n'est-elle, pour ainsi parler, que le lieu du désordre et de l'incohérence ? »

Il est certain que, malgré tout l'élargissement de nos horizons historiques, et quelle que soit la fascination exercée, dans ces derniers temps, par certaines grandioses tentatives de synthèse, on n'est pas encore parvenu à dégager, avec un degré de certitude scientifique, la loi générale de l’histoire humaine. Toutefois, même les défenseurs les plus intransigeants du libre arbitre admettront

qu'il existe dans la suite des événements une certaine fatalité,

tout au moins une tendance des faits à se développer suivant certaines lois. C’est à la découvertede ces lois que s'attache l'histoire avec ses sciences connexes. Lui dénier cette fonction ou prétendre qu’elle y a fait banqueroute, c'est renverser par la base toute la constitution de nos sciences politiques et économiques. Peut-être qu'un jour la multiplication et la coordination de ces lois partielles nous livreront le secret du mouvement quiemporte l'humanité vers des destinées encore mystérieuses. En attendant, la question de savoir si le genre humain marche vers un but, quel est ce but ets'il nous est imposé par une force supérieure, relève moins des sciences historiques que de la philosophie, et, ajouteraije, de la philosophie transcendante. C’est donc à celle-ci que nous devons nous en prendre, si jusqu'ici nous n'avons pas obtenu de réponses satisfaisantes. Mais 1l faut du moins lui rendre celte jus-

tice que, dans ses spéculations, la philosophie cherche, le plus souvent, à tirer ses hypothèses des faits; alors que la religion, ou plutôt les religions, quand elles prétendent nous tracer la loi de l’histoire, ne nous donnent généralement que de la mythologie, comme parexemple lorsqu'elles mettent à l'origine dessociétés un âge d’or en contradiction avec les découvertes les mieux assises de l'archéologie préhistorique.

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Avec la morale, M. Brunetière a plus beau jeu, en tant qu'il prend à partie les tentatives d'asseoir la moralité sur les données de la science pure. Il insiste, notamment, sur ce que les efforts pour « souder » la morale aux sciences naturelles ont abouti à un recul plutôt qu’à un progrès : « Si nous demandions au darwinisme des leçons de conduite, il ne nous en donnerait que d'abominables. » — En appellera-t-on à un darwinisme mieuxentendu, à une physiologie plus éclairée? « La vertu n’est que la victoire de la volonté sur la nature, ce qui revient à dire sans métaphore que la volonté ne se délermine qu'en se dégageant dela nature. » Ainsi s'expliquent l'échec de tous les systèmes qui ont pour eflet « de placer la moralité sous la dépendance du savoir. » Dès lors, c’est la religion, non la science, qui peut donner à la morale toute sa valeur et {toute son efficacité.

M. Brunetière parait confondre ici deux ordres d'idées : la théorie morale et sa réalisation; celle-ci qui dépend surtout du sentiment et de la volonté, celle-là de l'intelligence. Les transformations intellectuelles, religieuses, sociales, dont notre époque est témoin, en ébranlant nos vieilles notions sur l’homme, la nature el l'univers, ont bien pu jeter les esprits dans une anarchie mentale dont le contrecoup devait forcément s'étendre à la conception de nos devoirs. Mais rien n interdit de croire qu’une science mieux entendue arrivera à établir sur des données de plus en plus évidentes comment les individus et les sociétés devraient se comporter pour que l'humanité réalise le plus haut degré de justice et de bonheur; dût même cette recherche laisser de côté, comme

le propose l'école dite de la Culture éthique, les questions rela- HI. — 13

ves à l'origine de la morale. Déjà, actuellement, au point de vue pragmatique — qui est, en somme, le plus important — on peut affirmer que les notions généralement admises denos devoirs envers nos semblables sont en progrès sur celles du passé. Or, ce progrès, comme le font très bien ressortir MM. Richet et Berthelot, est dû, en grande partie, à l'avancement de notre civilisation, par conséquent aux progrès de la science, — non point de telle ou telle science isolée, — mais de l’ensemble du développement réalisé par les connaissances humaines.

Malheureusement, le divorce est grand entre la théorie et la pratique. C’est de notre temps surtout qu'on peut dire : Meliora video, deteriora sequor. Où M. Richet, à son tour, commence, dans ses conclusions, à dépasser ses prémisses, c'est quand il affirme que science, civilisation et moralité sont des termes parallèles : « Il est impossible, écrit-il, de concevoir des progrès de la morale, sans que ces progrès entraînent ceux de la civilisation et réciproquement, » C'est oublier que jamais la civilisation classique ne brilla d’un plus vif éclat qu'à l'époque des Césars, alors que jamais plus épouvantable corruption morale ne prépara la chute d'une société. Aujourd’hui même, si on se borne à enwvisager la mise en pratique des devoirs que l’homme se reconnaît envers ses semblables, on ne peut soutenir que la moralité proprement dite ait progressé dans la mesure du développement des découvertes scientifiques. On pourrait plutôt, à cet égard, constater un véritable recul, et, en dépit d’un certain sentimentalisme littéraire, les classes éclairées n’y ont pas échappé plus que les autres; bien au contraire. Si ces phénomènes de décomposition devaient se prolonger et s'accentuer, tous les progrès dela science ne préserveraient pas notre société d’une dissolution finale.

Un écrivain, dont les thèses originales et profondes ne semblent pas avoir obtenu l'attention qu'elles méritent, peut-être parce qu'il n'appartient à aucune des écoles contemporaines et qu'il se met en opposilion avec certaines conclusions de toutes, M. Gustave Le Bon, dans son récent volume : Les Lois psychologiques de l’Evolution des Peuples, montre que l’évolution des races historiques est déterminée, non par leur intelligence, mais par leur caractère, c'est-à-dire par leurs qualités de persévérance et d'énergie, par leur aptitude à se dominer et surtout par la moralité, enten-

due dans le sens du respect héréditaire des règles sur lequel la société repose.

M. Berthelot fait observer que quiconque prétend s'appuyer sur l'absolu ne s'appuie scientifiquement sur rien. M. Le Bon a prévu l'argument : « Assurément, dit-il, nous ne pouvons connaître du monde réel que des apparences, des simples états de conscience, dont la valeur est évidemment relative. Mais, quand nous nous plaçons au point de vue social et pour une société donnée, il y a des lois morales, des institutions, qui ont une valeur absolue, puisque cette société ne saurait subsister sans elles. Dès que leur valeur est contestée et que le doute se répand dans les esprits, la société est condamnée à périr. »

Parmiles notions dont l’ébranlement met notre société en péril, je signalerai en premier ordre l’idée qu'il existe du bien et du mal, abstraction faite de notre plaisir et de notre souffrance individuels ; que nous devons faire le bien et éviter le mal, même quand l'intérêt ou la passion nous sollicitent en sens contraire : enfin, que nous sommes responsables et coupables, ne fût-ce que vis-à-vis de nous-mêmes, quand nous manquons à notre devoir. Or, cette idée d'obligation et de responsabilité, les sciences proprement dites, qui ne peuventsortir du relatif, peuvent-elles nous la fournir ? Il ne s'agit pas de savoir si elles ont réussi à constater sa présence et à expliquer son origine dans la conscience, mais si elles peuvent suffisamment la justifier pour enlever tout fondement aux révoltes individuelles. MM. Richet et Berthelot se prononcent pour l'afirmative : Le premier, après avoir montré que la science contemporaine a développé un idéal de morale humanitaire, ajoute qu'elle a assis cet idéal sur le principe de liberté et de responsabilité; bien plus, qu'elle nous impose l’abnégation comme « un impéralif catégorique auquel nul n’a le droit de se soustraire. » — Le second, après avoir admis que la morale, comme la science, aune double source : l'observation externe, qui nous fait connaitre les lois de l'univers auxquelles nous devons nous soumettre, et

1. 1 vol. Paris, Alcan, 1894. Prix : 2 fr. 50 ce. — M. Ribot a formulé une proposilion analogue à propos des individus : « L'intelligence n'est qu'une forme accessoire de l'évolution mentale. Le type fondamental est le caractère. L'intelligence a plutôt pour effet de le détruire, quand elle est trop développée. » — Conclusion terrible, si elle doit s'appliquer aux sociétés.

l'observation interne, qui nous révèle les faits de conscience, place parmi ces faits fondamentaux la notion du devoir vis-à-vis de soi-même et des autres hommes : « L'homme de notre Llemps, écrit-il, trouve au fond de sa conscience la notion du bien et du mal et le sentiment ineffaçable du devoir, c'est-à-dire l'impératif catégorique dont parle Kant, » Cependant, plus loin, M. Berthelot expose que celinstinct moral est l'instinct social des animaux supérieurs devenu, par des perfectionnements héréditaires, inhérent à la constitution cérébrale et physiologique de l'homme, Ceci nous explique parfaitement comment s’est développée la moralité, mais ne nous dit point pourquoi nous devons nous y conformer, ni pourquoi nous sommes coupables, si, sachant qu'elle représente un instinct héréditaire, nous préférons suivre la loi de notre plaisir ou de notre intérêt. L'impératif n’est catégorique que s'il est absolu. Reconnaître que les sciences posilives ne peuvent nous le fournir, ce n'est pas plus une faillite que l’aveu de leur impuissance à découvrir l'essence, l’origine et la fin de l'univers.

C'est ce qu'ont bien compris M. Gustave Le Bon et avant lui Ernest Renan, l'un quandil affirme la nécessité de regarder comme absolus certains principes dont la science proclame la relativité, l'autre quand d’une façon plus concise il présente le devoir comme une illusion nécessaire. C'est ce qu'ont compris également Auguste Comte et Herbert Spencer, le premier quand avec l’école socialiste il cherche à asseoir la moralité sur un développement artificiel des sentiments altruistes, le second quand avec l'école individualiste il s'en remet au libre jeu des lois naturelles pour assurer l'adaptation de l'individu au milieu social. Spencer est aujourd'hui fortement revenu de son optimisme premier ; il n’est que juste de reconnaitre qu'il rejette sur les tendances abusives des pouvoirs publics à contrarier l'aclion des causes naturelles les symptômes morbides dont il est contraint de constater l'essor.

Où donc puiser le principe de l'obligation morale? Kant l'avait demandé à des conceptions métaphysiques indépendantes de toute forme religieuse. Il est resté de son système la démonstralion que la loi du devoir est la plus impérieuse nécessité de la société humaine, Cependant, on ne peut dire que les spéculations, où l'école kantienne a cru trouver la conciliation de la raison pratique avec la raison pure, soient suMsamment acceptées

aujourd’hui pour garantir à notre généralion une prompte reconstitution de sa discipline morale. Peut-être qu'un jour -- et c’est notre ultime espoir — les sciences philosophiques, en prenant ce

dernier terme au sens le plus large, nous fourniront un motif

suflisant pour légitimer aux yeux de la raison pure les prétentions de l'impératif catégorique, Mais en attendant?

C'est ici que M. Brunetière fait intervenir la religion, Cette religion, ce sera naturellement le christianisme, non seulement parce qu'il est la seule que nous ayons sous la main, mais encore parce que « depuis tantôt 2.000 ans tout ce qu'on a fait d'efforts pour laïciser la morale n'a jamais été qu'une déformation, une altération ou un déguisement de quelque idée chrétienne. » Et parmi les diverses communions chrétiennes, quelle sera la plus apte à ce rôle? « Pour tous ceux qui ne pensent pas qu'une démocratie puisse se désintéresser de la morale, écrit-il, il ne s'agit plus que de choisir entre les diverses formes de christianisme celle qu'ils pourront le mieux utiliser à la régénération de la morale, et je n'hésite pas à dire que c'est le catholicisme. »

En effet, nous explique l'auteur de : £n revenant du Vatican, « le catholicisme est un gouvernement; le protestantisme une absence du gouvernement. Étant un gouvernement, le catholicisme est aussi une doctrine et une tradition... Le protestantisme a sans doute la raison pour lui, mais une religion n’est pas une philosophie, et il faut reconnaître que le catholicisme a pour lui la logique. Enfin, il a l'avantage de n'étre pas seulement une théologie, ou une psychologie, mais une sociologie et, sachons-le bien, c'est là, à l'heure où nous sommes, son principal avantage. Essayez, en effet, d'atteindre et de définir l'essence du protestantisme : c'est le salut individuel... Mais dans le catholicisme les mérites des uns s'appliquent au salut des autres... Il s'établit ainsi dans la société catholique idéale une circulation de perpétuelle charité, »

Je n'ai pas l'intention de refaire ici l’admirable parallèle que Emile de Laveleye a tracéentre le protestantisme et le catholicisme dans leurs rapports avec la liberté et la prospérité des peuples', Je me bornerai à renvoyer aux passages où il démontre que si

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