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Revue de Belgique du 15 janvier

l’action du catholicisme sur les âmes est plus puissante, la moralité qu'inspire le protestantisme est plus haute, et, en somme, plus durable, parce qu’elle repose sur l'appel à la conscience individuelle, non sur un commandement imposé du dehors; aussi survitelle même à la foi. L'intervention de la raison, qu'on dénonceici comme une cause de faiblesse, tend, au contraire, à mieux éclairer le fidèle sur la nature et la portée de ses obligations morales.

* Cependant, ce n’est pas tout d'admettre l'utilité, voire la nécessité de revenir à la doctrine de l'Eglise catholique. Il fautencore être à même d'y croire; or, « nous ne le pourrons, écrit M. Brunetière lui-même, que dans la mesure où nous aurons la foi, qui est la chose du monde qu'on ne se donne point. » Il est vrai qu'à l'entendre, — et son but principal est de nous faire partager cette conviction, — les doctrines catholiques n'ont rien qui puisse offusquer les savants. En effet, le pape, dans ses récentes encyrcliques, s’est borné à réclamer la séparation des sciences morales et des sciences naturelles, en laissant à celles-ci toute latitude de se développer dans leur sphère légitime. Il a formellement condamné, à l'exemple de la philosophie évolutionniste, les théories qui substituent le dogme de la bonté naturelle de l'homme à sa perversité foncière. Enfin, il a affirmé que la question sociale n’est qu'une question morale, c'est-à-dire qu'il n'y aura jamais de moyens scientifiques de détruire l'inégalité des conditions, mais qu'il y aura toujours des moyens d’alténuer «ce que les conséquences de cette inégalité ont de plus troublant encore pour l’esprit que de douloureux pour le cœur. »

Dès lors, que reste-t-il pour maintenir l'antagonisme de la science vis-à-vis de l'Eglise? « Lorsque, conclut M. Brunetière, on est tombé d'accord sur trois ou quatre points de cette importance, il n’y a pas même besoin de discuter les conditions ou les termes d'une entente; elle est faite. Siles bonnes volontés conjurées et continuées de plusieurs générations d'hommes ne suffisaient certainement pas pour mettre ces trois ou quatre points hors de doute, ce serait une espèce de crime, et, en tout cas, la plus impar-

donnable sottise que d'essayer de diviser ces bonnes volontés contre elles-mêmes ou de les dissocier pour des raisons d'exégèse et de géologie. »

En réalité, ces raisons « d’exégèse et de géologie, » comme je crois l'avoir montré, portent sur des points où la science ne peut admettre qu’elle ait fait faillite. Il ne s'agit pas de savoir si l'Eglise est disposée à laisser les chimistes à leurs cornues, les astronomes à leur télescope et les physiologistes à leur scalpel, ni si elle entend permettre aux ethnographes de recueillir les croyances des peuples sauvages, aux orientalistes des’absorber dans l'étude du bouddhisme, aux historiens de reconstituer les campagnes d'Alexandre ou les révolutions de Babylone. Il s'agit de savoir — pour rester dans le cadre des questions touchées par l'auteur — si elle entend laisser à ses savants le droit de traiter ses livres sacrés par les mêmes procédés que les Ecritures des autres races et des autres religions, si elle leur permettra de faire rentrer l'histoire du judaïsme et même du christianisme dans le plan général de l’évolution religieuse, tel qu'il pourra nous être révélé par l'observation, si elle ne leur interdira pas d'expliquer autrement que par le péché d'Adam la présence de la souffrance et de la misère dans le monde, si, enfin, elle ne les forcera à admettre aucun dogme en contradiction avec leur conviction de la faible place que la terre et l’homme occupent dans l'univers.

Ensuite il y a La notion — qui est à la base même de la science — que tout dans le monde se réalise suivant des lois. M. Brunetière va jusqu à écrire que « la physique ne peut rien contre le miracle même, puisqu'il se définit par une dérogation de la nature à ses lois. » Les théologiens les plus avisés en sont venus à expliquer le miracle, non comme une dérogation aux règles de la nature, mais comme la résultante de forces supérieures, la mise en action par la Divinité de lois encore inconnues à l'homme. Ils ont compris, en effet, qu'admettre la possibilité d’une infraction aux lois naturelles sur un point donné, c’est toute notre confiance dans l’ordre cosmique qui s'écroule; c'est la notion même de cet ordre qui disparait pour laisser place au chaos : l'explication de M. Brunetière nous ramène au niveau des peuples pour qui tout dans la nature est constamment remis en question par l'intervention de volontés arbitraires,

On voit si une alliance franche et sincère est possible entre la science et l’orthodoxie sur le terrain où se place M. Brunetière. Celui-ci termine par ces paroles d'une exceptionnelle gravité : « Supposez, d'ailleurs. que le progrès moral fût au prix d'un sacrifice passager qui ne coûterait rien à notre indépendance non plus qu'à notre dignité, mais seulement quelque chose à notre vanité, l'hésitation ne serait pas permise. IL faut vivre d'abord, et la vie n'est pas contemplation, ni spéculation, mais action. Le malade se moque des règles, pourvu qu'il guérisse. Lorsque la maison brûle, il n'est question pour tous ceux qui l'habitent que d'éteindre le feu. Ou, si l'on veut encore quelque comparaison plus noble à la fois et peut-être plus vraie, ce n'est ni le temps, ni le lieu d'opposer le caprice de l'individu aux droits de la communauté quand on est sur le champ de bataille. »

M. Brunetière a tort de croire que seul notre orgueil est engagé; il y a là une question de conscience. En effet — malgré toutes les précautions oratoires qu'aceumule le talent de l'auteur — son langage revient à dire : « Si vos convictions sont en désaccord avec la doctrine de l'Eglise, eh bien, sacrifiez-les, par un effort de volonté, aux nécessités sociales qui exigent la restauration des influences religieuses. »

Une fois déjà dans l'histoire, le monde a entendu ce langage et 1l l’a écouté.

Il y a dix-huit siècles, le paganisme romain était en pleine dissolution. Les classes populaires n'avaient guère qu'hostilité ou indifférence pour des sacerdoces qu'elles avaient appris à regarder comme un instrument de domination aux mains des patriciens; le peuple, suivant Tite-Live, ne croyait même plus aux présages. Les classes supérieures s'étaient laissé gagner au scepticisme par la philosophie d'Epicure, que Lucrèce mettait en vers immortels. Ennius avait popularisé les vues d'Evhémère et d'Épicharme, qui faisaient des dieux, l'un, des héros déifiés, l'autre, des phénomènes personnifiés. La comédie, imitée des Grecs, tournait en dérision les traditions de la mythologie. Déjà Varron émettait la crainte que la religion ne périt bientôt, non par l'attaque de quelque ennemi, mais par la négligence des fidèles. À la fin de la république, le recrutement du sacerdoce était arrêté; Properce constate que les toiles d’araignée et les

herbes sauvages envahissaient les sanctuaires ; on s'appropriait sans vergogne les biens des temples. César, souverain pontife, osait, en plein Sénat, nier la vie future ; les augures ne pouvaient plus se regarder sans rire et Cicéron, après avoir éludié en rationaliste les croyances de l'époque, disait en souriant à ses lecteurs : « Ne croyez pas qu'une divinité puisse nous tomber du ciel, comme dans les fables, pour fréquenter les réunions humaines, errer sur la terre et converser avec les mortels. »

Mais, en même temps que les croyances, les mœurs étaient profondément atteintes. L'ancienne constitution sociale avait disparu. Les privilèges de la richesse avaient remplacé ceux de la naissance, et la plèbe n'avait rien gagné au change. En haut, l'oubli du devoir civique, le luxe démesuré, la corruption morale; en bas, le mépris du travail, les insurrections serviles, la démagogie militaire, semblaient rapidement conduire l'Etat à l'anarchie. Aux agitalions des Gracques avaient succédé les proscriptions de Marius et de Sylla; à la conjuration de Catilina, les usurpations de César et des triumvirs.

C'est alors qu'un homme habile, porté au pouvoir par les hasards des révolutions, entreprit de ramener la paix et l’ordre dans la société par la restauration du vieux culte. Auguste répara les temples, en bâtit de nouveaux, remit en honneur les anciens rites et réorganisa le sacerdoce en se plaçant lui-même à sa tête. En même temps, il exhortait les poètes et les philosophes à faire sur l'autel de la conservation sociale le sacrifice de ce que M. Brunetière aurait appelé leur « vanité. » Le mot d'ordre est formulé par Mécène : « Honorez les dieux suivant les usages nationaux et forcez les autres à les honorer comme vous. » Virgile rend la vie aux légendes mythiques, en les associant aux traditions de Rome. Ovide, à son‘propre étonnement, contraint sa muse de chanter les dieux. Horace, « renonçant aux conseils d'une fausse sagesse »

Insanientis dum sapientiæ Consultus erro,

célèbre lui-même « sa palinodie » comme s'intitule son retour dans la foi de ses pères, ajoutant, ailleurs, à l'adresse du peuple romain : « Bien qu innocent, tu expieras les crimes de tes pères

jusqu'à ce que tu aies relevé les temples des dieux. » Le mouvement philosophique continue, mais l’épicurisme est tombé en mauvaise odeur; le stoïcisme, strictement surveillé, doit respecter la religion nationale.

Les railleries de Lucien prouvent que la soumission ne fut pas immédiate. Mais, au bout de deux siècles, elle était complète : la société antique, suivant l'expression de M. Gaston Boissier, avait repassé de l’incrédulité à la dévotion. Qu'y gagna-t-elle? Ses vieilles mœurs ne refleurirent point avec les vieilles croyances, et bientôt l’envahissement des superstitions orientales acheva la décomposition de la civilisation romaine. Seul, le pouvoir absolu en profita. La restauration du sacerdoce aboutit à l'apothéose des Césars, les folies religieuses d’un Héliogabal purent impunément alterner avec les débordements sanguinaires d'un Commode et d'un Caracalla; puis ce fut l'avènement des barbares et la chute du monde antique.

Il y a là un enseignement dont nous pouvons tirer profit, aujourd'hui que la civilisation se trouve, une fois de plus, à un de ces tournants de l'histoire où, suivant la tragique expression de Lucrèce, chacun cherche en tâtonnant le chemin de la vie.

Sans doute, le christianisme possède des ressources morales qui manquaient à la religion romaine. Je n'ai nulle intention de contester que même le catholicisme n'ait considérablement modifié son orientation depuis une quinzaine d'années. Nous sommes loin aujourd’hui dela lutte contre l’ultramontanisme qui marqua les dernières années de Pie IX. Sous l'impulsion d'un pape à tendances plus larges et plus pratiques, l'Eglise romaine a donné une nouvelle preuve de son étonnante souplesse, en entrant dans le mouvement de réformes sociales qui est devenu la principale préoccupation des générations contemporaines. Tous ceux qui poursuivent un but de régénération individuelle et de paix sociale doivent admettre que dans cette sphère elle peut leur apporter un concours précieux. Comme le dit très bien M. Brunetière, la question sociale est avant tout une question morale et, ici, le sentiment religieux, dans quelque Eglise qu'il s’incarne, exerce une influence qu'il est puéril de nier. Une alliance est done pos- | sible et même désirable entre toutes les « bonnes volontés » que préoccupe la rénovation de notre société, qu’elles que puissent

être leurs divergences sur les limites respectives de la foi et du savoir. C'est une entente de ce genre qui s’est ébauchée, entre les religions elles-mêmes, il y a deux ans, au « Parlement » de Chicago, cette assemblée mémorable où l’on a vu des représentants de tous les cultes connus, y compris le catholicisme romain, siéger côte à côte, sur un pied d'égalité, pour rechercher si les religions avaient des points communs et de quelle façon elles pouvaient coopérer le plus efficacement à la solution des principaux problèmes moraux et sociaux. « Peu importe, rappelait à cette occasion l'archevêque Feehan, comment nous pouvons différer dans notre foi et dans notre culte; il y a une chose qui nous est commune, c'est notre commune humanité. »

Déjà cette coopération existe, en fait, dans de nombreuses œuvres de philantropie et de moralisation où catholiques, protestants, juifs, libres-penseurs travaillent en commun au relèvement des masses. Il n'y a pas de motifs pour que de semblables coalitions — au bon sens de ce mot — ne se nouent pas entre la religion et la morale, la science, la philosophie, l'art, la politique même, dans tous les domaines où il est urgent de s'entendre pour amener le raffermissement de notre ordre social. Mais c'est à condition que, de part et d'autre, on respecte l'indépendance et la dignité des contractants. Alliance ne veut pas nécessairement dire fusion, encore moins abdication, et c’est une abdication que nous propose M. Brunetière. Or, nous voulons bien aller à Chicago; nous n'irons pas à Canossa.

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