IV
Le procès qu'on fait à la science est le même qu'on intente à la liberté. Au fond, c’est surtout celle-ci qu'on vise, puisqu'on veut l’atteindre dans une de ses manifestations les plus essentelles, le libre examen. Toutefois, ce n'est pas seulement souscette forme qu'elle est aujourd’hui mise en cause; c’est son principe même qu'on discrédite dans toutes ses applications à la vie moderne. On allègue que la liberté, plus encore que lascience, avait promis l’âge d'or. Or, depuis un siècle, elle n'a pas su résoudre et elle a même aggravé les problèmes qu'elle devait trancher en
un tour de main : la question internationale, la question religieuse, la question politique, la question sociale; elle n'a abouti qu'à nous léguer, avec une effrayante déperdition des forces individuelles et collectives, le développement du paupérisme, la gêne universelle, le militarisme à outrance, l'antagonisme des classes, la décadence des mœurs et l'anarchie des idées. Ainsi raisonnent non seulement les partisans ou les alliés d'une réaction religieuse, mais encore quiconque se pique de sacrifier aux idoles du jour, füt-ce sous une forme bénigne de socialisme d’Etat. Bien plus, des penseurs libéraux qui repousseraient avec indignation des compromis comme ceux que conseille M. Brunetière n'hésitent pas à sonner le glas de cette liberté, qu'ils sentent intimement liée au sort de notre société,
C'est Ernest Renan, nous exhortant à profiter des heures qui nous restent pour le libre développement de notre pensée, parce que les temps du despotisme sont proches. C’est Emile de Laveleye, prédisant, quelques jours avant de mourir, que le « despotisme renaiîtra sous la forme théocratique chez nous, sous la forme du césarisme ailleurs'. » C'est Herbert Spencer prophétisant : « J’ai la conviction que le socialisme est inévitable; ce sera le plus grand désastre que le monde ait connu; il aboutira au despotisme militaire?. » C’est M. Gustave Le Bon, terminant par ces mots la synthèse hardie que j'ai citée plus haut : « Done, et par le fait seul de la constitution mentale qu'un long passé leur a créé, les peuples de l'Europe vont être obligés de subir la redoutable phase du socialisme. Il marquera une des dernières étapes de la décadence... Régime trop oppressif pour pouvoir durer, il fera regretter l’âge de Tibère et de Caligula, et ramènera cet âge. L'histoire tourne toujours dans le même cercle. »
Ces pronostics sont d'autant plus terrifiants qu'ils émanent d'écrivains appartenant à des écoles diverses, quoique tous favorables au principe même de la liberté. Et pourtant, nous aurians tort de désespérer. C'est le propre des doctrines libérales que, tout en admettant l'intervention des influences héréditaires et l'action des facteurs externes, elles attribuent à l'homme la
1. Annuaire de l'Académie royale de Belgique. Bruxelles, 1895, p. 163.