‹ Hiérosophie problèmes du temps présentChapitre 28 sur 66 · Revue de Belgique, 15 mai · texte numérisé non relu

Revue de Belgique, 15 mai

C'est ici que se présente le protestantisme libéral. Son premier principe, c'est que la religion consiste non dans l'adhésion à un ensemble de doctrines métaphysiques, mais dans les manifestations d'une disposition religieuse de l’âme : ainsi se trouve écartée la possibilité d’un conflit, sur le terrain théologique, avec les données de la science et même de la philosophie. Son second principe consiste à proclamer l'autorité exclusive de la raison et de la conscience dans la vie religieuse et morale. Son troisième principe, par lequel ilse relie au christianisme, c'est l'importance spéciale qu'il attribue à la Bible comme source d'édification, — bien entendu à la Bible « librement étudiée avec les ressources de la science et en dehors de tout parti pris confessionnel. »

M. Jean Réville s'est souvenu que si ses traditions de famille, ses attaches avec la théologie protestante et ses préférences personnelles le rattachent aux formes les plus avancées du christianisme contemporain, il est surtout un historien des religions, c'est-à-dire un critique capable de tracer « un tableau désintéressé et loyal » de n'importe quelles conceptions religieuses, aussi bien les siennes que celles des autres. Au fur et à mesure qu'il expose les principes du protestantisme libéral, il s'efforce d'établir pour quelles raisons historiques et à la suite de quelle évolution rationnelle ses coreligionnaires ont abouti à ces solutions. Après avoir exposé ainsi comment le protestantisme libéral est l'aboutissement logique, en même temps que l'expression moderne la plus exacte de la religion chrétienne, il fait ressortir qu'on y trouve également la conclusion de l'expérience morale et de l'expérience sociale de notre temps.

L'auteur araison de soutenir que l'adhésion à une religion sans dogmes, indépendante même de la croyance au surnaturel, peut garantir à chacun le libre exercice de sa raison en même temps que lui assurer son plein développement spirituel. Elle est de nature à faire disparaître l'anarchie morale qui est la plaie grandissante de nos foyers. Dans bien des cas, ce serait l'unique moyen de rompre le câble qui ramène si fréquemment sous le joug de l'Eglise les familles des libres-penseurs. Comment donc se fait-il que les progrès du protestantisme libéral ne soient pas plus considérables et plus rapides ?

Ne serait-ce point, chez les protestants, parce que la tendance,

dont il est l'expression la plus complète, mine partout l’orthodoxie des églises réformées et que chez elles les esprits libéraux se sentent de plusen plus à l'aise, sans devoir recourir à la rupture de leurs anciens liens confessionnels? M. Réville répondra peutêtre que cette tolérance ne suffit point et que l'association religieuse doit tout au moins offrir une certaine unité de point de vue. C'est exact, mais on doit compter avec la force d'inertie qui maintient les corps à l’état de repos, tant qu'une pression externe ne les incite pas au déplacement. D'un autre côté, chez les catholiques, quand ceux-ci se sentent amenés par leur évolution personnelle aux principes dont s'inspire le protestantisme libéral, ne s’y joint-il pas d'ordinaire une certaine répugnance à rentrer ou même à s'arrêter dans le christianisme, c’est-à-dire dans une forme historique qu'ils en sont venus à considérer comme dépassée par l’évolution de la pensée et même de la conscience contemporaine ? Voyez la plupart des prêtres qui s'évadent de Rome; ils repoussent désormais toute forme de culte. Sans doute il y a là une réaction forcée contre leur ancienne conception de l'Eglise. Leur attitude n’en traduit pas moins le sentiment qui, neuf fois sur dix, domine chez le catholique émancipé. Il ny a guère d'exception que dans les familles où la mère a conservé des besoins religieux tout en partageant l'évolution intellectuelle de son mari; mais il est plus aisé de s'entendre dans l’abstention que dans l’action.

M. Jean Réville trace un tableau à la fois séduisant et exact de l'Eglise, telle que la conçoit et la réalise le protestantisme libéral. Nul ne peut contester que, ainsi conçue, l'organisation ecclésiastique possède, entre autres mérites, celui de rendre impossible les incessants conflits entre l'Eglise et l'Etat. Cependant l’auteur ne se fait-il pas quelque illusion, quand il préconise le type des églises nationales « constituées conformément aux traditions laïques du protestantisme et associant dans une même éducation morale l'amour de la patrie et l'amour de l'idéal religieux? » En écrivant ces lignes, il a songé sans doute aux églises nationales de quelques cantons suisses, qui lui sont familières. Mais ce sont là des créations historiques, absolument exceptionnelles, produites et conservées par des circonstances qui ne se retrouvent pas ailleurs. La conception d'une associa-

tion religieuse comprenant tous les citoyens, quelles que puissent être leurs convictions particulières — représentant les intérêts religieux de la collectivité, comme l'instruction publique en représente les intérêts scientifiques ; le pouvoir judiciaire, les intérêts juridiques; l'armée, les intérêts militaires, etc., répondre à un idéal supérieur de catholicité véritable ; elle semble absolument irréalisable dans l’état actuel de nos mœurs. Tout en la respectant, là où il y a cette chance de la rencontrer, le protestantisme libéral me semble avoir bien plus à gagner dans la généralisation d’un régime comme celui qui prévaut aux États-Unis. La séparation absolue de l'Etat et des Eglises, en plaçant indistinctement ces dernières dans les mêmes conditions d'indépendance et d'autonomie, favorise, en effet, ces grands principes de liberté et d'égalité religieuses, dont le triomphe intéresse particulièrement les formes du christianisme les plus en concordance avec les aspirations de la société moderne. « Le nombre des communautés ecclésiastiques sur lesquelles flotte l’étendard du protestantisme libéral est restreint, écrit judicieusement M. Jean Réville dans sa conclusion. Le diocèse où souffle son esprit couvre le monde, »

a beau

Lorsque Je visitai l'Amérique pour la première fois, en 1880 Je m'attachai spécialement à étudier la question religieuse parmi les sectes les plus avancées? Dans une vue d'ensemble — que Jétendis d’ailleurs à tous les peuples anglo-saxons, — je n'hésitai pas à conclure de la sorte : « On pourrait être tenté de voir dans ces systèmes le dernier souffle d’une religiosité qui s'éteint. Quiconque les a étudiés de près ne manquera pas d'y reconnaître plutôt les premiers symptômes d’une foi qui se renouvelle, S'il est une conclusion qui doive ressortir du présent ouvrage, c'est que la religion n’est ni morte ni mourante chez les Anglo-Saxons; qu’au contraire, elle n’a jamais été plus vivace, plus féconde, peut-être plus proche d’une rénovation intégrale *, »

La prédiction s'est réalisée jusqu'à un certain point, bien que pas tout à fait dans le sens où je l'entendais. Je m'imaginais que le progrès religieux se ferait par l’extension graduelle d’une théologie rationaliste. Il s'est opéré plutôt par la subordination de la dogmatique à l’action, de la foi aux œuvres, de l’unité doctrinale à l’unité morale.

Les Eglises américaines ont eu, de tout temps, une tendance à placer le lien religieux moins dans l'identité des croyances que dans la pratique de la vertu, de la charité et de la solidarité,

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