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LA
brillant état-major qui se groupait naguère auiour d'Emerson et qui a longtemps résumé les aspirations les plus élevées de la libre-pensée religieuse aux Etats-Unis : le colonel Thomas Wentworth Higginson, tour à {our pasteur et soldat, un des vétérans de la guerre anti-esclavagiste, toujours jeune d'enthousiasme et de dévouement pour toutes les nobles causes ; Moncure D. Conway, le sympathique défenseur du rationalisme religieux sur les deux rives anglo-saxonnes de l'Atlantique ; B.-J. Underwood qui fut longtemps le directeur de l'?ndex, un des journaux libres-penseurs les mieux faits et les plus sérieux des deux continents; Edwin D. Mead, William Salter, Félix Adler, Minot Savage, Mmes Ednah Cheney et Julia Ward Howe; — tous noms que j'avais déjà trouvés vingt-six ans plus tôt au premier rang de la vaillante légion qui combattait pour l'émancipation du sentiment religieux.
Sociétés pour la Culture éthique.
Dans le même courant d'idées, bien que cette fois au delà de l'unitarisme, il faut mentionner les « Sociétés pour la culture éthique » (Societies for ethical culture), dont la première fut fondée en 1876 par M. Félix Adler, fils d’un rabbin de New-York, en vue de concentrer le sentiment religieux sur la réalisation de. la vie morale. « Les hommes, allègue M. Félix Adler, se sont si longtemps disputés sur l’auteur de la loi morale qu'ils l'ont ellemême laissée dans l'ombre... Alors que la divergence des croyances tend à s'accentuer, il semble nécessaire de placer la loi morale, là où elle ne peut être controversée — dans la pratique. » Ces associations s'occupent surtout d'agir par l'éducation et par l'exemple. Elles ne demandent à leurs membres que de conformer à leur conduite à ce qu’elles regardent comme l'élément essentiel des religions, c'est-à-dire l’idée du devoir.
« Mettez-vous bien dans l'esprit — disait M. Adler en 1904 — que notre société est une société religieuse dans le sens essentiel du mot. C’est une association vouée à l’effort moral. Nous nous accordons sur ce point que le seul objet qui rende la vie digne d’être vécue, c'est la tentative pour réaliser nos justes relations,
pour nous conformer à la droiture, pour nous rapprocher d’un idéal de sainteté. Et c'est au nom de cet idéal que nous exerçons toutes les fonctions de la religion. C’est en son nom que nous consacrons le mariage, en insistant sur la sublimité intrinsèque de ce lien, à part toute considération de bénédiction ou de sancüfication. C’est en son nom que nous enterrons les morts, en choisissant comme texte, sur le seuil de la tombe, le caractère sacré de la vie humaine et les fins éternelles auxquelles elle est vouée. De par ce même idéal, nous consolons les aflligés en les exhortant à tirer parti de leurs propres souffrances pour leur perfectionnement moral. Enfin, c'est encore cet idéal que nous nous efforçons d'inculper aux enfants dans nos écoles du dimanche et nos écoles quotidiennes. »
Les Sociétés éthiques se déclarent ouvertes aux adhérents de n'importe quelle Eglise, aussi bien qu'aux agnostiques et aux athées : « Notre attitude, dit encore M. Adler, n'est pas de l'antagonisme. Notre objet est de construire, non pas de détruire. Notre seul but est de favoriser le progrès moral. Nous n'avons d'autres adversaires que ceux qui le combattent. La question a été soulevée, s'il était possible de concilier l'adhésion à la société éthique avec la foi dans les croyances de certaines Eglises. Cela dépend, devons-nous répondre, de l'esprit dans lequel ces croyances sont acceptées, si c'est dans un esprit dogmatique ou dans un esprit éthique. Le croyant « éthique » sera d’accord avec nous pour placer le devoir au-dessus de toute autre considération, sauf à regarder la loi du devoir comme exprimant en même temps la volonté de son dieu et l’accomplissement du devoir comme constituant un acte du culte. Le croyant « dogmatique » n'est pas exclu de notre société ; il s’en exclut lui-même, quand il affirme l’existenee de quelque chose plus important que de vivre en homme de bien. Vis-à-vis de ce croyant, notre mouvement a une mission : cest de le convertir au point de vue éthique. »
La Société éthique de New-York n'a cessé de grandir en importance ; elle a déjà dû, à plusieurs reprises, élargir le local où elle tient ses réunions qui comportent de la musique, des lec-
1. The aims of the Ethical Society. Ethical pamphlels, n° 3. New-York, 1904.
tures et une conférence dominicale: elle a multiplié ses écoles et ses associations auxiliaires; elle a fondé des filiales à Chicago, Philadelphie, Saint-Louis, sans compter les tentatives pour implanter le mouvement à l'étranger, particulièrement en Allemagne et en Angleterre. Elle inspire aussi plusieurs journaux consacrés à l'étude des questions morales'. — Je encore, l'influence sociale dépasse de beaucoup le chiffre des
adhérents.
Confessions protestantes orthodoxes.
Si maintenant nous considérons les Eglises qui se rattachent davantage à l'orthodoxie, nous y retrouvons des tendances analogues, greffées, il est vrai, sur une base dogmatique. Cependant, là même, les confessions de foi tendent tellement à tomber en désuétude qu'on ne se donne même plus la peine de les reviser. Un ministre presbytérien disait de ses collègues : « Deux tiers n’acceptent pas la Confession, l'autre tiers en a oublié les dogmes®?. » Quelques-uns soutiennent même que plus une confession est surannée, moins on est contraint de la prendre à la lettre.
Il règne aux Etats-Unis une opinion que nous avons peine à concevoir dans nos pays à démarcations nettes, où l'intolérance doctrinale n’est pas seulement le privilège de l'Eglise. Les Américains s'imaginent que, quand un ministre « élargit » ses idées, il ne doit pas pour cela rompre avec sa dénomination, mais quil doit, au contraire, employer plus que jamais son influence à propager ses nouvelles interprétations parmi ses ouailles et parmi ses collègues. M. Schurman, le président de l'Université Cornell, n'hésite pas à proclamer : « Si un vrai chrétien découvre que la croyance de son Eglise n’est plus défendable, son devoir est de ne pas quitter l'Eglise, mais de faire luire au dehors la clarté qui est en lui... Le christianisme à mis de côté la religion dogmatique et s'élève maintenant à la religion spirituelle, à laquelle on ne peut être fidèle, si on fait de la croyance la con-
1. Pencivas Causes, The Origin and Growth of the Ethical Movement. Ethical pamphlet n° 4.
2, BanGy, Religion aux Elals-Unis, p. 118.
dition ou la pierre de touche de l'adhésion à une Eglise. Bientôt il semblera aussi absurde de quitter une Eglise, parce qu'on est en désaccord avec les détails de sa doctrine, qu'il le semblerait aujourd'hui de la quitter, parce qu'on ne croit pas entièrement parfait son système de gouvernement. »
Ce sont les méthodistes qui constituent actuellement aux Etats-Unis la secte la plus nombreuse et la plus populaire. Or, comme leur nom l'indique, la religion représente pour eux une méthode plutôt qu'une doctrine; elle est avant tout la conformité de la vie aux règles de la piété et de la morale. Ils ont hérité de l'ancien esprit puritain, mais seulement pour ce qui concerne les mœurs. Par l'intervention constante de leurs missionnaires dans les agglomérations les plus adonnées à l'ivrognerie, au jeu, à la débauche et à la violence sous toutes ses formes, ils ont, peutêtre tout autant que les comités de vigilance et par des moyens moins sommaires, contribué à assainir et à discipliner les jeunes communautés sauvages du Far-West dont Bret Harte nous a laissé de si dramatiques récits, dans l’âge héroïque de la colonisation. On peut aussi porter à leur crédit les missions qu'ils ont établies dans les principales villes des Etats-Unis, non seulement pour propager leurs vues religieuses, mais encore pour développer l'éducation professionnelle et morale par des jardins d’enfants, des écoles de cuisine (kitchengardens), des écoles du soir, des salles de lecture pour jeunes filles, des écoles d’apprentissage, etc. Cependant leur action sociale reste {out indirecte, et ils tiennent à bien le marquer : « Les questions sociales, disait un de leurs représentants au Congrès de Chicago, sont des questions de classe; elles sont donc essentiellement étrangères au iméthodisme (un-methodistic). Le méthodisme prêche son évangile pour les individus; il ne peut s'occuper des plans pour améliorer le monde, en entrant dans les questions de classes et de masses... Comme méthodistes, notre place est parmi les âmes individuelles et, s'il plaît à Dieu, nous y resterons, pour veiller sur le mécanisme moral qui fait mouvoir tous les autres mécanismes du monde?. »