III. — DÉISME, — LES « FREE THEISTS » DE M. MONCURE CONWAY
La simple croyance en Dieu est encore un dogme, pour peu qu'on définisse les attributs de l’être divin et qu'on fasse de cette définition le credo d'une église quelconque. Or, si l'on admet que le culte est une pure affaire de sentiment, non de raison nide foi, 1l faudra le dégager de toute formule positive, si simple qu’elle puisse être. Partant de ce principe, un Américain de talent, M. Moncure Conway, a fondé, il y a une dizaine d’années, une église ouverte à tous ceux qui veulent satisfaire leurs aspirations religieuses sans distinction de croyances théologiques ou métaphysiques, — à cette seule condition qu'ils n’érigent pas en dogme la non-existence de Dieu. — Une pareille conception embrasse non seulement les théistes de toutes les écoles, mais encore les
UNE VISITE AUX ÉGLISES RATIONALISTÉS DE LONDRES 11ÿ4
panthéistes, les positivistes à la façon de John Stuart Mill, et tous les sceptiques qui refusent de se prononcer sur la réalité d'un être supérieur. Nous n'oserions affirmer que même des matérialistes ne sauraient y trouver place, car il n’y a d’exclus que les athées proprement dits.
M. Conway, qui ne prend le titre ni de révérend ni même de docteur, est un gentleman entre deux âges, grand, maigre, d'aspect robuste, à la barbe grisonnante, à l'œil vif et mobile, décelant son origine américaine par l’ensemble de sa physionomie,
comme peut-être aussi par la persistance d’un léger accent. Il
appartient à une de ces familles méthodistes qui chaque printemps se réunissent pour former les camps religieux si bien décrits par Bret Harte dans ses récits du far-west. Lui-même d’ailleurs nous retrace dans un de ses sermons récemment imprimés, Revivalism, un tableau émouvant des scènes religieuses qui environnèrent son enfance et des efforts inutiles qu’il tenta pour partager la surexcitation spirituelle de son premier entourage. C'est en 1864 quil a succédé au fameux prédicateur théiste J.-W. Fox, dans la chapelle de South-Place, à Finsbury square, et depuis l'an dernier il dirige une seconde congrégation dans une chapelle de Saint-Paul's road, à Camden-Town.
La chapelle de South-Place à laquelle M. Conway consacre sa matinée est située en plein centre de Londres, à quelques minutes de Moorgate station, que je gagnai un beau dimanche d'avril par le chemin de fer souterrain. Comme un grand nombre de temples dissidents, elle s’annonce par un fronton de style grec. L'intérieur, dont l'aisance faisait plaisir à voir, consistait en une salle capable de contenir quatre cents ou cinq cents personnes, avec un orgue au-dessus de l'entrée. Aux deux côtés, l'inévitable galerie soutenue par des piliers fluets ; dans le fond, une large estrade avec une sorte de tribune ornée de deux candélabres à gaz. Partout des bancs garnis de livres et ornés de coussins rouges. Quand j'entrais, un peu avant onze heures et un quart, la chapelle était presque vide, mais à peine la vieille femme qui faisait l'office de sacristain m'eut-elle assigné un siège dans un des bas côtés que e vis les bancs se remplir comme par enchantement : beaucoup de femmes, quelques-unes élégantes et fort jolies, diversifiaient
agréablement cet auditoire d'aspect intelligent et sérieux. J'appris III. — 2
dans la suite que cette congrégation se recrutait surtout dans le monde des savants et des professeurs, dans les carrières libérales, enfin parmi quelques riches familles de la cité. M. Conway m'a nommé entre autres un alderman, un ancien lord-maire, des médecins, des gradués d'Oxford, le président actuel de la Société royale de philologie, etc. Je ferai cependant observer que, par ses tendances, le public de M. D. Conway représente l'extrême gauche des dissenters en politique aussi bien qu’en religion. Cette alliance d’un élément religieux avec la petite école des radicaux extrêmes, qui se rapprochent du socialisme français, conduit même parfois à des résultats assez bizarres. Ainsi j'ai moi-même entendu recommander au prône de cette chapelle théiste une prochaine conférence de M. Bradiaugh, lequel non seulement figure en Angleterre un des rares apôtres du républicanisme rouge, mais encore, trouvant le terme d’athéisme trop modéré, s'est posé sur le terrain religieux comme le champion de l’antithéisme. L’unitarisme au contraire, et même la congrégation de Sænt- Georges’s hall sont, sous le rapport politique, d'une orthodoxie tout à fait fashionable; ainsi la liturgie de M. Voysey, comme celle de M. Martineau, ont conservé les prières de l’église anglicane pour la reine, le prince de Galles, les deux chambres du parlement, etc.
Peu après l'entrée de la congrégation, M. Moncure Conway, en costume de ville, monta sur son estrade, tourna bourgeoisement le robinet de ses candélabres pour activer le gaz, bien qu'il fit grand jour, et, ayant ouvert un gros livre, désigna par un numéro d'ordre l'hymne qui allait commencer le service. La liturgie de M. Conway ne renferme que des hymnes recueillis au nombre de cinq cent cinquante dans un petit livre, Hymns and Anthems, élégamment imprimé. Les cent cinquante premiers ont été compilés par Fox, les autres par M. Conway lui-même. On conçoit qu'il n'y ait pas de prayer book dans un culte qui repousse la prière. M. Conway a remplacé ce dernier élément par des « méditations, » sorte d’allocutions morales ou religieuses, qui tendent à élever l'âme sans faire d'appel direct à la Divinité. Le reste de son service consiste dans une alternance d’hymnes — chantés sans intervention des fidèles, par un chœur qui me parut fort bien composé, — avec des lectures choisies par l'officiant dans un de
ses ouvrages, Sacred Anthology, où il a réuni avec beaucoup de sagacité plus de sept cents passages tirés d'auteurs anciens et modernes, sacrés et profanes : la Bible y figure à côté du Coran et des Védas; Confucius y donne la main à saint Paul et à M. Renan. Cette anthologie, m'a dit M. Conway lui-même, est admise dans dix congrégations d'Angleterre, — probablement des unitaires arrivés aux confins du théisme.
Quand M. Moncure Conway eut terminé sa seconde « méditation, » l'orgue joua quelque temps en sourdine pour laisser aux fidèles le temps de rentrer en eux-mêmes et de réfléchir aux paroles de leur ministre; puis le chœur éclata tout à coup dans un antemne fort bien exécuté sur la musique de je ne sais plus quel maestro. Alors vint le tour du sermon ou plutôt du discourse. M. Conway avait choisi ce jour-là un texte des plus laïques, la santé publique (public health); cependant, tout en restant sur le terrain pratique, il sut habilement développer les rapports qui unissent la santé du corps à la sainteté de l'âme, conformément au dicton protestant que cleanliness is next Lo godliness (propreté est voisine de divinité). C'est d’ailleurs un de ses principes fondamentaux que faire de la science, c'est faire de la religion, et l'on doit reconnaître qu'il s'y prend lui-même de manière à justifier cette prétention.
M. Conway prête quelquefois sa chaire à des prédicateurs étrangers. Parmi les personnages qui s’y sont fait entendre dans les derniers temps, nous citerons un colonel américain, M. Wentworth Higginson, un pasteur unitaire de Manchester, le révérend S. Farrington, et un théiste indien, actuellement membre du conseil royal dans l'ile de Ceylan. — Tous les jeudis soir les membres de la congrégation se réunissent dans la chapelle, transformée en salle de discussions, pour y traiter quelque question morale ou politique, comme dans la plupart des congrégations dissidentes qui se recrutent parmi les mêmes catégories de la société. Ajoutons que les fidèles de M. Conway organisent périodiquement entre eux des soirées de conversation et de musique, des parties de campagne, des promenades sur la Tamise, etc. Ainsi la congrégation devient un centre de ralliement, non seulement pour les manifestations religieuses, mais encore pour les relations sociales de ses membres. Généralement ces fêtes sont
annoncées au prône, et les cartes d'admission se vendent dans la sacristie.
La congrégation de Saint-Paul's road, où M. Moncure Conway célèbre l'office du soir, est installée, non loin de la Free christian church, dans une petite chapelle de fer qui, par la simplicité de son architecture m'a rappelé les églises en bois de la péninsule scandinave. Gette congrégation est une ancienne colonie de free christians qui avaient émigré de Clarence-Road à la suite d’un désaccord sur le choix du ministre. Depuis lors M. Conway, qu'ils appelèrent à la direction de leur nouveau temple, est si bien parvenu à les pénétrer graduellement de ses propres vues, qu'aujourd'hui ils pratiquent uniquement le culte de South- Place chapel, et qu'ils ont même renoncé à leur dénomination de «chrétiens libres. » Il y a là un exemple frappant des facilités qu'offre le protestantisme pour passer, par une transition graduelle et presque insensible, à des formes de culte plus en harmonie avec le développement continu de la raison individuelle. L'église romaine a des limites nettement circonserites, et l'on n’en sort qu’au prix d'un brusque et souvent pénible déchirement, pour atteindre du coup aux dernières limites de l'incrédulité ou tout au moins de l'indifférence religieuse; mais hors du catholicisme les églises d'aujourd'hui, malgré les bornes dogmatiques où elles essaient parfois d’enfermer la variation de leurs doctrines, ne sont plus que des points de repère destinés à marquer les élapes de la pensée religieuse dans son évolution vers un idéal plus large et plus libre. De là pour chacun la possibilité de s'arrêter aux points précis de cette évolution qui correspondent à son propre degré de culture intellectuelle et morale.
J'ai assisté à deux offices dans la chapelle de Saint-Paul's road. La cérémonie y est exactement conduite de la même façon qu'à l'autre chapelle de M. Conway, sauf l’absence d'orgue et partant la suppression de l’antemne. Le chœur m'y a paru moins remarquable, mais en revanche la congrégation entière entonnait à haute voix les versets de l'hymne. Chaque fois je me trouvais devant une assistance de deux cents à deux cent cinquante personnes, qui, d’après leur mise, me parurent recrutés dans des rangs moins élevés, quoique appartenant encore à la classe moyenne. En revanche elles me semblèrent participer à la céré-
monie avec plus d'intérêt et même de ferveur qu'à South-Place chapel. Ainsi presque toutes avaient leur rituel en main, et personne ne restait assis pendant la récitation des hymnes. Cette différence tient sans doute, ici encore, à ce que la congrégation de Sant-Paul's road est sortie tout entière d’une église régulière et traditionnelle, devenue trop étroite pour ses vues religieuses, tandis que la congrégation de South-Place chapel m'a paru se composer surtout de dilettanti religieux, pratiquant par raison, plus encore que par conviction — le culte le moins compliqué et le moins exigeant qu'ils aient pu trouver.
Un des sermons que j'ai entendus dans la chapelle de Camden- Town ferait dresser les cheveux sur la tête à toute l’école de Manchester. Sous prétexte d'enseigner l'art de faire son testament, how to make a will, M. Moncure Conway fit un véritable procès à l'épargne, en ce sens qu’il recommandait à ses auditeurs de dépenser de leur vivant, — bien entendu d'une façon raisonnable et utile, — tout ce qu ils seraient en état d'acquérir : « Fort souvent les richesses accumulées par un père deviennent pour ses fils un fléau plutôt qu'une bénédiction (more a curse than a bliss), et si l’on veut consacrer son argent à des œuvres fécondes, il faut songer qu'on est soi-même le meilleur exécuteur de ses volontés. » — Je dois avouer que ce petit cours de socialisme pratique parut fort goûté des assistants ; 1l répondait du reste à une tendance nationale des Anglais, qui, surtout dans les classes moyennes, dépensent généralement la totalité de leurs revenus, et qui se contentent de fournir à leurs enfants les moyens de se créer euxmêmes une situation indépendante, — L'autre sermon me parut toutefois plus intéressant en ce qu'il caractérisait mieux les vues religieuses de l'orateur. C'était à l’occasion du premier mai, quiest encore célébré dans les campagnes anglaises par certaines pratiques traditionnelles. M. Conway exposa l'antique mythe solaire, dont ces traditions semblent être le dernier écho, etil fit ressortir à ce sujet que toute religion est intimement liée à une certaine cosmogonie. Il montra ensuite que chaque modification des idées courantes sur le système de l'univers a provoqué une révolution parallèle dans les théories religieuses de l'humanité. « Ainsi aux conceptions astronomiques formées dans la vallée du Nil correspondaient les mythes sur la renaissance périodique du soleil,
qui jouent un si grand rôle dans le paganisme, Ainsi encore le développement du christianisme a suivi le remplacement de la cosmogonie païenne par les lois de Ptolémée et par la théorie des cycles; mais depuis Copernic et Galilée on a reconnu que la terre n’est pas le centre du monde et qu'à côté du mouvement cireulaire la ramenant sans cesse vers son point de départ, une seconde impulsion l’entraîne continuellement, avec son orbite, vers un point plus avancé de l'espace. De là la théorie de l'épicycle, ou plutôt du progrès indéfini, qui, en religion comme en astronomie, doit remplacer les anciennes conceptions fondées sur l'immutabilité du monde physique et moral. C’est à ce but qu'il faut travailler en enseignant une religion fondée sur les données de la science moderne, la religion du progrès et de l'avenir! »
M. Moncure Conway, autant que nous avons pu saisir ses doctrines, part de ce fait, qu'un instinct nous force à rendre hommage au principe supérieur généralement compris dans la notion de Dieu; mais il croit en même temps qu'on ne doit pas définir cette notion, ni lui prêter des attributs déterminés, par peur de l’enfermer dans quelque formule demain peut-être en désaccord avec les nouvelles constatations de la science. Il repousse également la prière, d'abord parce qu'il y voit une invitation illogique à changer le cours des lois naturelles: en second lieu, parce qu'en invoquant la Divinité, on semble lui attribuer des organes ou tout au moins des sentiments analogues aux nôtres. Aussi, dans ses méditations s'il parle souvent de Dieu, jamais il ne l'interpelle directement pour l'adorer ou le bénir, et, parmi les Hymnes et Antiennes qui forment tout son rituel, il m'a déclaré lui-même choisir de préférence les compositions qui évitent de mettre en scène un Dieu personnel et conscient.
1 semble qu'il y ait là des scrupules exagérés. M. Conway confond la personnalité avec l’individualité divine. Qui done ira s'imaginer Dieu pourvu d'yeux et d'oreilles, d’un cerveau et d'un cœur, en un mot d'une organisation taillée sur lanôtre, parce que, dans un élan d'émotion religieuse, on aurait fait appel à la souveraine intelligence ou à la suprême bonté de l’Etre divin? Le révérend Charles Voysey ne peut être suspect sous ce rapport, car 1l m'a aflirmé à moi-même qu'il cesserait de prier, s'il croyait Dieu capable de se rendre à ses prières. Cependant M. Voysey,
comme le docteur Perfitt, commeles unitaires etles FreeChristians, a maintenu la prière dans sa liturgie, parce qu'il y voit une satisfaction donnée à une inspiration instinctive et partant rationnelle de l’Ââme, une sorte de communion intime entre la nature divine et la nature humaine. Comme le dit un des plus fidèles disciples de ce Krause qu’on a pourtant accusé de panthéisme, M. J. Tiberghien, dans sa Psychologie expérimentale : « à quelque système philosophique qu'on s'arrête, il faut reconnaître avec les théologiens de tous les temps que le sentiment religieux s'adresse non à une vague substance, mais à un être doué de la conscience et du sentiment de soi. Si l'on fait abstraction de la personnalité divine, l'amour de Dieu est sans objet. » Aussi peut-on se demander si, en supprimant la prière de sa liturgie, M. Conway, malgré la vague religiosité de ses hymnés et de ses méditations, ne franchit pas la dernière barrière qui sépare d'une société de conférences ou d'une école de morale un culte rationnel réduit à sa plus simple expression.
Et cependant, si vague et si large que soit la théodicée de M. Moncure D. Conway, on ne peut contester que sa prédication ne réponde au sentiment religieux de ses nombreux auditeurs; mais ce succès tient peut-être plus à la forme qu'au fond de sa PR N'était l'absence de toute invocation à la Divinité, nous aurions même trouvé dans ses pratiques, s’il faut le dire, encore plus de chaleur et de vie, non seulement que dans la petite église hbre du docteur Perfitt, mais même que dans le déisme formaliste du révérend Charles VOS sey. C'est que, fidèle à son principe, M. Conway, au lieu de s'adresser au raisonnement pour provoquer l'émotion religieuse, se contente de faire vibrer ces cordes lyriques du cœur humain qui sont les plus puissants auxiliaires, sinon les sources principales du sentiment religieux. Ajoutons que, comme orateur, M. Conway, sans viser à l'éloquence, possède une voix fort claire et surtout fort onctueuse. Il excelle principalement dans le choix des images comme des apologues qu'il sème à travers ses discours, et si sa pensée se dérobe parfois sous les voiles d'un naturalisme nuageux, il sait faire jaillir de cette obscurité même un certain reflet de mystère et de grandeur qui satisfait les élans religieux de son auditoire, du reste facile à satisfaire,
JV. — LES COMTISTES. — LES HUMANITAIRES.
On pourrait croire que les « théistes libres » de M. Moncure D. Conway ont atteint le dernier terme d'une religion fondée sur l'élimination progressive du surnaturel; au delà, il semblerait qu'il n'y a plus de culte possible, puisqu'il n’y a plus de place que pour l'athéisme, c’est-à-dire pour la négation dogmatique de Dieu. Cependant Londres possède encore une église, si église il y a, qui mérite d'être signalée ici. Je veux parler du positivisme ou plutôt du comtisme, qui prétend substituer au culte de Dieu la religion de l'humanité. On connaît la scission qui éclata dans le positivisme, du vivant même de son fondateur. L'école qui à prévalu en France rejette complètement les vues politiques et religieuses d'Auguste Comte, pour s’en tenir à son système philosophique; mais en Angleterre, un petit groupe, constitué par des hommes de réputation et de talent, a accepté dans son ensemble la doctrine du maître. Leurs réunions se tiennent non loin du British Museum, dans une salle de Chapel street, rehaussée par les bustes en plâtre des treize grands hommes que Comte a donnés pour patrons aux mois de son fameux calendrier. Les adeptes sont longtemps restés en petit nombre, d'autant plus que les comtistes se sont toujours défendus de faire de la propagande populaire. Il y a quelques années, on raconte qu’un membre fort connu de la broad church avait voulu assister à une de leurs réunions; comme à son retour un unitaire de ses amis lui demandait en plaisantant s’il y avait vu un Dieu en trois personnes, il répondit sur le même ton qu'il y avait vu trois personnes et pas de Dieu. — Aujourd'hui, d’après un de leurs membres les plus distingués, M. le professeur Beesly, qui a bien voulu me renseigner personnellement, leur congrégation compterait dans Londres une centaine de membres actifs. Chaque dimanche, ils se réunissent pour écouter une address débitée par leur « directeur, » le docteur Congreve. Jusqu'à présent, ils n'ont guère appliqué les minutieux détails du rituel comtiste que dans la célébration des mariages et dans la « présentation » des enfants; mais, — toujours d'après M. Beesly, — ils n’attendent, pour organiser
complètement leur culte, qu'une augmentation spontanée dans le nombre de leurs adhérents. Ajoutons ce détail, qu’ils ont organisé une instruction primaire conforme à leur système, et qu’à l'instar des cléricaux, ils proclament l’incompétence absolue de l'Etat en matière d'enseignement.
Le comtisme n'est pas la seule religion qui, enfantée par un cerveau français, ait jeté racine sur l’autre rive de la Manche. J'avais lu le dernier samedi d'avril dans les annonces du Daily Nerws que la umanilarian Society devait donner le lendemain, dans son local de Claremont hall, une conférence sur la religion de Dieu. Je n’y attachais pas grande importance, croyant avoir affaire à une de ces sociétés radicales qui s’efforcent de répandre leurs négations politiques et religieuses au moyen de meetings et de conférences spécialement données le dimanche. Ce fut seulement un mois après comme je gravissais la pente de Pentonville avec l'intention de visiter à Islington la charmante chapelle néo-gothique d’Unity church, que l'idée me vint de faire un détour par Penton street pour jeter au moins un coup d'œil sur le public de la Société humanitaire. Une affiche placardée à la porte de Claremont hall m'apprit qu’un des sociétaires devait traiter ce soir-là de « la condition sociale des aveugles. » A côté se trouvait la liste des autres conférenciers qui avaient parlé dans le courant du mois ; } y remarquai trois ou quatre noms qui dénotaient évidemment des origines slaves ou germaniques. M'engageant dans un couloir obscur à la suite de deux jeunes gens qui conversaient en allemand, je finis par trouver un escalier qui débouchait sur une large salle remplie de bancs, où une vingtaine de personnes se trouvaient assises fort à l’aise. A côté de l'estrade destinée à l’orateur se voyait un piano quifrémissait déjà sous les doigts agiles d’une jeune personne vêtue de noir. Un second air succéda au premier, puis un troisième, sans que rien décelât l'approche du conférencier. En ce moment passait entre les bancs un respectable vieillard qui tenait en main un volumineux paquet de brochures ; sitôt qu'il m'aperçut, il devina sans doute un profane et s'élança vers moi, non pour m'expulser, mais pour me tendre un exemplaire, que je pris avec gratitude. Le titre me fit voir immédiatement que je n'étais pas tombé sur une variété de la National Sunday League ; par malheur, il faisait tellement sombre dans la
salle que je pus à peine lire ces en-têtes alléchants : « L'âge de la lumière, — le Dieu de la nature, — les mariages humanitaires, — quinze points de la religion de Dieu. » Cependant, comme la jeune pianiste venait de commencer son quatrième morceau, Je perdis patience et résolus de battre en retraite avec mon butin, sans chercher davantage à savoir quelle était, au point de vue « humanitaire, » la condition sociale des aveugles. J'emportai au reste de quoi m'éclairer suflisamment sur le but et les travaux dela Humanitarian Society ; mais quel ne fut pas mon étonnemunt en retrouvant, sous les théories prêchées dans ce music hall de Pentonville, le système de Pierre Leroux, qui, comme on sait, prétendait dégager de la philosophie païenne et même chrétienne la croyance à unetransmigration des âmes dans les limites de l'humanité terrestre! Les humanitaires touchent peut-être davantage au panthéisme, en ce qu'ils définissent Dieu un « être éternel et indivisible, dont l'essence pénètre tout l'univers sous la double forme de matière et d'esprit ; » mais leur théorie sur l'âme reproduit exactement les hypothèses du réformateur français.
Outre l'exposé de la « religion de Dieu, » la brochure contenait des dissertations et des controverses assez curieuses, — une profession de foi qu'il suflisait de signer « consciencieusement, » pour acquérir « le titre et les droits d'humanitaire, » — quelques parole de gratitude envers le « Dieu de la nature, » intitulées la. Prière des Humanilaires, — des extraits de lectures en plein air, « surpassant et remplaçant les quatre premiers chapitres du Nouveau Testament, ainsi que le «Sermon sur la montagne, » — enfin des rites pour la « solennisation humanitaire du mariage. » IL paraît que ces rites ont été appliqués pour la première fois, il y a deux ans, à l'union de M. Kaspary, le principal apôtre, sinon le fondateur de l'humanitarisme, avec la fille d’un de ses coreligionnaires. Seulement, comme la législation civile, qui n'est pas encore « humanitarisée, » ne reconnaît pas les mariages célébrés dans le temple musical de Claremont hall, force fut aux conjoints d'emprunter pour la circonstance la chapelle déiste de Finsbury square, où M. Moncure D. Conway a su se mettre en règle avec la loi.
Le phénomène le plus étrange, ce n'est pas qu'un individu
invente ou formule des systèmes hypothétiques comme l'humanitarisme, mais qu'il trouve des gens pour le croire, le suivre et le seconder. La société humanitaire ne se borne même pas à ses conférences hebdomadaires « précédées et suivies de musique, » comme disent les annonces; mais chaque dimanche elle envoie encore de vrais missionnaires prêcher ses doctrines sous l'arche du Midland railway et au pont de Chelsea, Jusqu'ici, à vrai dire, — sauf pour le mariage des adeptes, — cette prédication a constitué l'unique manifestation de sa foi; mais nul doute qu’à l'instar du comtisme elle ne développe son rituel à mesure que le besoin s’en fera sentir. On ne peut nier que nous n'assistions là au véritable enfantement d'une religion nouvelle. Si elle ne succombe pas dans cette période embryonnaire qu'on pourrait appeler sa phase métaphysique, on peut même prévoir, d’après sa tendance à dogmatiser, qu'elle ne tardera pas à se transformer en un culte positif, avec un cortège obligatoire de pratiques spontanées ou réfléchies, sinon avec toute une théologie basée sur quelque prétendue révélation. En attendant toutefois, l'humanitarisme constitue une doctrine assez inoffensive, parfaitement morale dans ses préceptes comme dans ses conséquences, et complètement renfermée dans cette sphère suprasensible où toutes les spéculations religieuses sont permises, en tant qu'elles sont de bonne foi, par cela même que les procédés de la méthode scientifique ne sauraient en démontrer ni la rectitude, ni la fausseté. C’est pourquoi nous n'avons pas hésité à le comprendre parmi les écoles religieuses de la métropole britannique qui, sans avoir leur place et leur rôle dans l'émancipation graduée de la pensée religieuse, méritent cependant le titre de rationalistes, en ce sens que, dans le domaine du raisonnement, elles respectent l'autorité de la raison.
C'est presque uniquement comme distraction que j'avais commencé cette course à travers certaines églises de Londres. Sans doute je me heurtai, chemin faisant, à plus d'une inconséquence, à plus d'une excentricité, mais le sourire qui pouvait me rester aux lèvres s'effaça bien vite sous une impression générale de respect et de sympathie pour les efforts des esprits sérieux et sincères qui ont entrepris de concilier la liberté intellectuelle et
le sentiment religieux, ces deux éléments nécessaires de toute civilisation harmonique. Je leur dois notamment d'avoir compris pour la première fois toute la portée de la grande réforme, qui, inaugurée par Luther, est encore inachevée aujourd’hui. L'impossibilité d'enfermer dans des bornes dogmatiques une croyance religieuse qui a pour fondement une protestation contre l'autorité du dogme, — l'extrême flexibilité de ce christianisme protestant qui va du sacerdotalisme ritualiste au théisme des unitaires avancés, — la difficulté de tracer une démarcation, sur le terrain des doctrines, entre les nuances les plus rapprochées des églises les plus voisines, — ces trois faits, qui m'ont surtout frappé, ne sont-ils pas d’heureux augure pour ceux qui rêvent la paix religieuse en ce monde?
Le jour où la société comprendra que l'unité religieuse doit se chercher non dansune chimérique uniformité de dogmes, mais dans l'union des sentiments provoqués chez les hommes par leur perception individuelle de l'infini et de l’idéal, ce jour-là il pourra y encore avoir des controverses théologiques,des différences d'écoles, des congrégations variées dans leurs pratiques comme dans leur dénomination; mais il n'y aura plus de sectes, il n’y aura plus d'églises,ou, pour mieux dire, il n’y en aura plus qu’une : lacommunauté des fidèles groupés dans leurs temples respectifs pour adorer Dieu suivant des formules diverses. Déjà aujourd’hui ne voyonsnous point par ce tableau même des églises rationalistes ‘que la tolérance dans les dogmes n'exclut pas la variété dans les rites? Les unes, comme l’unitarisme, tiennent plus compte de la tradition ; les autres, comme le théisme du révérend Charles Voysey, se fondent davantage sur le raisonnement; d’autres enfin, comme le déisme de M. Moncure D. Conway, tâchent de ne se baser que sur le sentiment, — et ainsi chacune répond à une face particulière de notre nature religieuse; mais toutes se trouvent reliées par cette conviction commune, d’abord qu’en cas de conflit entre la raison et la foi, c'est la première qu'on peut et qu'on doit suivre, — ensuite que l’homme est moralement tenu, suivant la définition des Free christians, « non de posséder la vérité religieuse, mais simplement de la chercher avec conscience. » C'est seulement à la condition de prendre ces deux principes pour point de départ qu'on pourra utilement travailler à la
solution de ce qu'un savant, peu suspect de partialité spiritualiste, M. le professeur J. Tyndall, appelait « ce problème des problèmes, la satisfaction rationnelle des sentiments religieux. »
Tout laisse prévoir que, parmi les nations du vieux continent, l'Angleterre sera la première à approcher de ce but. Sans doute les congrégations dont nous avons esquissé le tableau ne comptent encore qu un nombre restreint de fidèles ; mais on ne peut méconnaître qu'elles représentent une tendance de plus en plus répandue dans la société anglaise, chez les hommes de science, comme chez les hommes de religion : le désir sincère et réciproque de trouver les conditions d'une entente définitive entre la religion et la science. Même l'église établie n'échappe pas à ce mouvement : comme le démontrait naguère M. Albert Réville, entre les ritualistes et les revivalistes, qui, dans des voies différentes, personmifient une suprême réaction de l'esprit théologique contre les envahissements du rationalisme, on voit grossir chaque jour ce part de la broad church qui, aux théories rivales de la justification, soit par la foi, soit par les pratiques, prétend substituer la doctrine plus élevée du salut par la sincérité des croyances et par la valeur des œuvres. Mais c’est surtout chez les sectes dissidentes comme les méthodistes, les preshbytériens, les indépendants, qu'on peut observer l’affaiblissement des anciens dogmes, là même où l’on a conservé la liturgie primitive. Ainsi que naguère dans l'église réformée de France, ce sont en général les ministres eux-mêmes, qui, gagnés par l'esprit du siècle, font graduellement l'éducation rationaliste de leur entourage. Chez quelques congrégations, la transformation est complète; chez d'autres, on peut en quelque sorte la prendre sur le fait. Ainsi l’on m'a cité une congrégation presbytérienne de Notting-Hill où chaque dimanche le ministre célèbre l'office du soir d’après le rituel presbytérien, et l'office du matin d’après la liturgie unitaire du révérend J. Martineau. « Nous ne faisons pas beaucoup de prosélytes, me disait un unitaire que j'interrogeais sur la situalion de son Église, mais, ce qui est plus important encore, nous voyons nos idées conquérir peu à peu les autres communions du pays. »
C’est ainsi que procèdera sans doute la rénovation religieuse de notre société, — non par la création d'une foi nouvelle, ni
même par un mouvement général de conversion aux doctrines des églises rationalistes, mais par une sorte de transfusion qui fera pénétrer la sève des idées modernes dans les veines des églises à la fois assez vigoureuses et assez flexibles pour subir impunément une pareille métamorphose. Assurément les vieilles conceptions théologiques ne disparaîtront pas du jour au lendemain; elles resteront longtemps encore le lot des intelligences incapables d'atteindre à une perception plus générale des vérités religieuses; mais l'essentiel ce n'est pas tant d’inculquer cette perception aux esprits satisfaits d’une foi moins large que de leur fournir les moyens de s'émanciper, — au jour où ils en sentiront le besoin, — sans rompre la continuité de leur développement religieux. Toutefois, pour réaliser cette organisation supérieure d'une église ouverte et progressive, susceptible de donner entière satisfaction aux besoins moraux et intellectuels de notre nature et seule capable d'introduire dans les mœurs la tolérance inscrite dans les lois, une grande partie de la société moderne aura à se débarrasser des écoles religieuses qui non seulement refusent aux autres églises toute part de vérité, mais qui contestent encorejusqu’à leur droit à l'existence.
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C'est une profonde erreur de croire que les progrès de la science puissent jamais être en contradiction avec le sentiment religieux, si l'on prend ce dernier terme dans son acception la plus large et la plus élevée, abstraction faite des formules et des dogmes où l’enferment nos différents cultes. La science a pour domaine exclusif les lois qui président au fonctionnement de l'univers. Au delà, commence la sphère du sentiment religieux — l'idéal, l'infini, l'absolu — les questions de finalité et de causalité. Pour éviter tout conflit entre ces deux parties constituantes de notre organisme social, il suflit d'une part que la science se contente de nous dire par quelles lois l'univers est gouverné, sans prendre les lois physiques pour le seul élément qui détermine notre destinée, d'autre part, que la religion ne tente pas de nous donner, sur les conditions de la vie terrestre, des idées contraires aux notions de la science sur les lois de la nature. Dans ces termes, rien n'empêche de maintenir perpétuellement entre le sentiment religieux et le progrès scientifique un accord également souhaitable dans l'intérêt de la conscience et de la raison.
Mais peu d’esprits s'élèvent à la conceplion de ce qu'on à nommé la religion naturelle. Pour les masses, le sentiment religieux s'incarne actuellement dans des cultes positifs qui reposent sur des traditions déterminées et qui prétendent expliquer le développement de l'univers par les révélations d’une cosmogonie théologique. Or, ces cosmogonies, conformes aux