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Revue de Belgique du 15 septembre

et le centre catholique; en Italie et en Espagne, les manifestations anticléricales ; en Russie, l'hostilité de l’orthodoxie autocratique contre le libéralisme ; dans tout l'Orient, des conflits de races qui se traduisent le plus souvent par des conflits d'Eglises; en Extrême-Orient, la victoire remportée par la civilisation japonaise sur une nation chrétienne.

En présence de cette situation, il nous a semblé qu'il serait d’un haut intérêt de réunir, pour les publier dans le Mercure de France, les opinions de nos contemporains les plus autorisés sur la question suivante :

Assislons-nous à une dissolution ou à une évolulion de l'idée religieuse et du sentiment religieux?

Les réponses, qui ont atteint le chiffre de 141, occupent en tout près de 200 pages du Mercure dans cinq livraisons suecessives (du 15 avril au 1*% juillet dernier‘). Comme elles ont été publiées sans ordre apparent, j'ai pensé qu'il serail intéressant d'en présenter ici une analvse méthodique, en extrayant de chacune ce qu'elle renferme de plus caractéristique.

Classés par nationalité, les correspondants du Mercure comprennent, d’après mon relevé : 59 Français, 14 Italiens, 9 Hollandais, 8 Russes, 8 Anglais, 7 Suisses, 6 Allemands, 5 Belges, 4 Espagnols, 2 Autrichiens, 2 Hongrois, 2 Roumains, 2 Danois, 1 Suédois, 1 Norvégien, 1 Portugais, 1 Américain du Nord et 1 Américain du Sud. Au point de vue des professions, nous trouvons 54 hommes de lettres, publicistes et journalistes, 51 universitaires, académiciens et professeurs, 12 hommes politiques, dont 5 anciens ministres, 11 prêtres, pasteurs ou rabbins et 8 artistes (peintres ou musiciens).

Ces chiffres attestent le caractère limité qui s'attache à toute enquête poursuivie dans de semblables conditions. Lors même que le choix des déposants est fait avec autant de discernement que d’impartialité, ce qui est ici le cas, il ne peut jamais atteindre qu'une faible partie des individus les mieux à même de formuler sur la question des conclusions autorisées et originales. D'autre part, tous les coups de sonde ne portent pas, et ce ne sont pas

1. Ces réponses ont été réunies par M. Fr. Charpin en un volume intitulé La Question religieuse, enquête internationale, Paris, 1908, 1 vol. in-12 de 355 pages.

toujours les plus compétents qui sont les plus empressés à répondre. Ainsi l'on ne retrouve pas, au bas des réponses publiées par le Mercure, un grand nombre des signatures qu'on se serait attendu à y rencontrer.

On y voit tout au plus trois ou quatre des noms qui figurent soit dans les comptes rendus du Parlement des religions tenu à Chicago en 1893; soit dans les annales des Congrès internationaux qui se réunissent périodiquement, depuis quelques années, pour étudier la question religieuse en dehors de toute préoccupation confessionnelle; soit même dans la fable de ses vingt-cinq premières années, récemment publiée par la Revue de l'histoire des religions. De plus, on y rencontre bien un certain nombre de théologiens et quelques professeurs de philosophie, mais seulement deux des titulaires (a Rome et à Bruxelles) qui occupent les chaires d'histoire générale des religions introduites de nos jours dans les principales universités de l'ancien et du nouveau continent. D'autre part, alors que l'Italie fournit quatorze dépositions et la Hollande neuf, les Etats-Unis n’en apportent qu'une seule, — celle de M. Mc Gee, directeur du Musée de Saint- Louis. — L'Angleterre est un peu mieux partagée ; mais la plupart de ses représentants en l'occurrence, quelle que puisse être leur valeur littéraire, ne peuvent guère passer pour les interprètes les plus autorisés de sa culture religieuse.

Dans ces conditions, les réponses ne peuvent avoir qu'une portée individuelle; cependant, même alors, elles offrent une importance considérable, non seulement à raison de l'autorité personnelle de ceux qui les ont formulées, mais encore comme exprimant dans leur ensemble une moyenne d'opinions et niême une tendance propre à certains milieux, surtout en ce qu'elles proviennent d’esprits plus indépendants et plus avancés. À cet égard, on peut dire que la consultation du Mercure a le mérite de continuer et de compléter les conclusions formulées à des points de vue divers dans les publications ou dans les réunions spécialement consacrées aux problèmes religieux de notre temps.

D'ailleurs, ce n’est pas là une question de majorité. Le suffrage universel a sa raison d’être sur le terrain politique; encore convient-il d'y prendre des garanties pour assurer le droit des mino-

rités. Mais il n’a que faire dans le domaine intellectuel et moral où toutes les opinions doivent être pesées plutôt que comptées.

Laissant de côté'les signataires qui déclinent de se prononcer, soit « parce que la vie d'un chrétien est trop courte pour répondre à d’aussi vaines questions » (M. Léon Bloy); soit parce qu'ils ne croient pas à la possibilité de préciser l'avenir (MM. Guillaume Ferrero, de Vogué, Levy Bruhl, L. Dimier et l'abbé Buonaiïuti), — l'ensemble des réponses peut se subdiviser en trois groupes : 1° ni dissolution n1 évolution ; 2° dissolution ; 3° évolution. Mais, à cet égard, nous devons constater une fois de plus combien il est tout ensemble nécessaire et difficile de se mettre d'accord sur le sens des mots. Tel qui prédit la dissolution de toute idée religieuse vise exclusivement le dogme ou le culte. Tel autre proclame la pérennité du sentiment religieux, mais réduit celui-ci à la curiosité scientifique ou à l'instinct d'altruisme. Certains, qui affirment l’évolution de la religion, reconnaissent que cette évolution, telle qu'ils la conçoivent, équivaut à une véritable destruction. Tels autres s'imaginent décrire la dissolution progressive de la religion, alors qu'ils montrent à l'œuvre les éléments d’une véritable reconstruction religieuse. — Mêmes malentendus sur la distinction entre l'idée et le sentiment religieux. — Il n'est point jusqu'au terme d'évolution qui ne varie dans sa signification, les uns le prenant pour le synonyme de progrès et de rénovation, ou du moins de développement logique; les autres y voyant toute espèce de changement ou d'adaptation; sans compter le sens plus spécial que lui assigne le système d'Herbert Spencer. Nous aurons donc à tenir compte, dans toute classification basée sur ces termes, des idées plus que des mots.

Ï. — NI DISSOLUTION NI ÉVOLUTION A. — Parce que la religion aurait alteint sa forme finale.

Ceux qui contestent la possibilité d'une évolution religieuse proviennent de deux camps opposés : les uns qui estiment la

religion parfaite et définitive sous la forme où ils la professent ; les autres qui la jugent trop imparfaite en elle-même ou trop absurde pour se prêter à aucun progrès.

La première idée se retrouve surtout chez les écrivains catholiques. M. François Coppée écrit :

Credo in sanctam Ecclesiam catholicam. Ce seul mot : Credo sera, s'il vous plaît, ma réponse à l'enquête du Mercure de France.

La même foi de charbonnier — et de poète — se retrouve dans les réponses de M. Vincent d’Indy qui proclame, en revanche, « la dissolution de cette vaine science : la philosophie; » de M. Francis Jamme qui déclare que « nous assistons à la dissolution de tout ce qui n’est pas le catholicisme ; » de M. René Bazin et de M. le professeur G. Dumesnil, de dom J. Besse, de M. Maurice Denis, de l’abbé Lemire, et de l'abbé Wetterlé, ancien député alsacien.

M. Charles Woeste, ancien ministre belge, formule la thèse avec une netteté qui ne laisse rien à désirer :

L'idée religieuse implique l'existence d'une vérité religieuse; or s’il y à une vérité religieuse, celle-ci n'est pas susceptible d'évoluer; elle est ou elle n’est pas; si elle variait, elle ne serait plus la vérité.

Cependant, ce ne sont pas seulement des catholiques, mais encore des protestants qui se placent sur le même terrain :

M. Kuyper, le Woeste calviniste des Pays-Bas, ne conteste pas que l’état des esprits ne soit « pour le moment défavorable au développement de la réceptivité religieuse, » mais il ajoute aussitôt :

Après ce temps de défaillance suivra une période de réceptivité religieuse renouvelée, qui surpassera en intensité la réceptivité religieuse du passé. À

De Genève, le vénérable M. Ernest Naville proteste contre l'abus du terme : évolution. Il admet que les esprits religieux tendent à s'occuper davantage de réaliser, dans ce monde même, la volonté du Père céleste; mais, s'il veut bien du christianisme social, c’est « à condition que l'adjectif ne dévore pas le substantif! »

M. Wildeboer, professeur de théologie à l'Université de Groningue, déclare que nous n’avons pas besoin d'évolution religieuse.

M. Siegfried Wagner, l'héritier d'un grand nom, se borne à affirmer que « la vérité de l'Evangile est éternelle; » il s'excuse de n'en pas dire plus long, « étant sur le point de partir pour le

Midi. »

B. — Parce que la religion repose sur des habitudes ou des illusions indéracinables.

À un tout autre point de vue, M. Maurice Vernes, après avoir constaté que « les hommes de science travaillent et enseignent aujourd'hui en dehors du système dogmatique chrétien, » ajoute :

Il ne peut pas être question présentement d’une dissolution de l’idée du sentiment religieux; d'évolution, pas le moindre symptôme. Le rationalisme qui triomphe en matière d'études historiques et scientifiques n’est au fond qu'une méthode de travail. destinée à renouveler successivement les divers domaines de la recherche; y voir la catapulte qui va du Jour au lendemain culbuter la religion, c'est se faire une grande illusion ou se payer de mots.

Avertissement analogue de M. Félix Le Dantec :

La régression du sentiment religieux est certaine chez tous, quoique moins avancée chez quelques-uns; mais elle n’a pas abouti à une dissise n 3 A » . .

parition complète de l'organe, même chez les athées... Il serait illusoire de vouloir réveiller le sentiment religieux au profit d'une religion en décadence; c’est une religion neuve et vivace qui profiterait de la

restauration. Aujourd’hui, la science tient la corde. Où nous mènerat-elle ?

M. Urbain Gohier répond ironiquement à cette dernière question :

L'idée religieuse, le sentiment religieux ne disparaîtront pas; leur évolution consistera, comme nos évolutions poliliques, dans un changement d'épithètes. Déjà les curés rouges remplacent les curés noirs: il y a des pontifes, des évangiles, des catéchismes, des conciles, des excommunications maçonniques ou socialistes; des baptêmes laïques, des communions humanitaires, des Pâques et des Noëls civiques, des

banquets du vendredi saint; des processions de saint Etienne Dolet au lieu des neuvaines de saint Etienne du Mont; un culte de saint Zola au lieu du culte de saint Labre.

Même note chez MM. Paul Adam, Georges Brandès et Maurice Barrès, ce dernier estimant que « la meilleure religion c'est encore celle qu'on a; » également, quoiqu'en termes plus mesurés, chez MM. Jules Soury ; Jules Sageret ; Arno Holz, de Berlin ; G. Sergi, professeur d'anthropologie à l'Université de Rome; César Lombroso. Celui-ci admet que toutes les religions s'adaptent par fragments à la culture des peuples qui les professent. Mais il ajoute mélancoliquement :

S'il se peut qu'une institution sortie d’une erreur puisse évoluer, elle finit toujours par tomber dans une autre erreur.

Citons enfin un des exécuteurs testamentaires d’Auguste Comte, M. Antoine Baumann, qui, fidèle à la doctrine du Maître, estime que le catholicisme, héritier des religions antérieures, peut encore être appelé à Jouer un rôle considérable « sous de nouvelles formes d'ailleurs impossibles à préciser. »

Il. — pissozurioN

Parmi ceux qui affirment la dissolution plus ou moins prochaine du sentiment religieux ou de l'idée religieuse, la plupart prennent exclusivement la religion dans le sens de l'anthropomorphisme (M. Emile Verhaeren); de la révélation (M. Domela Nieuwenhuis) ; du dogme, du rite et de la prédication (M. Yves Guyot); de la croyance en des êtres spirituels (M. Plekhanolf) ; du cléricalisme banal (M. Théophile Braga, de Lisbonne); de la vénération d'un Dieu séparé de l'univers (M. André Niemojewski, de Varsovie); de la piété entendue dans l’acception traditionnelle (M. Edmond Gosse, de Londres).

M. Leopoldo Lugones, inspecteur général de l'Université dans la République Argentine, formule cet aphorisme :

Notre société est constituée depuis les Grecs sous le concept d'obéissance au principe d'autorité, dont les deux supports sont la religion

pour l'âme et le gouvernement pour le corps... Aujourd'hui, c’est la désobéissance qui règne.

M. E. Humperdinck, compositeur à Berlin, se contente modestement de traiter la question au point de vue musical :

On peut conclure de la dissolution notoire de l'esprit religieux dans la musique de nos jours que l'idée religieuse de notre temps est arrivée à une totale improductivité et qu'il est vain d'essayer une renaissance artificielle, aussi longtemps que n’agiront d'une façon féconde de nouvelles idées transcendantales.

Envisageant le problème d’une façon plus intégrale, un sociologue italien, M. Francesco Cosentini, soutient que, des deux bases de la religion, le dogine est ruiné par la science, et l'éthique tend à se détacher complètement de toute enveloppe religieuse. i

Ici, je place, non sans quelque hésitation, le groupe de ceux qui, tout en insistant sur la permanence et l’évolution du sentiment religieux, conçoivent la religion comme un lien purement humanitaire, en dehors de toute notion collective ou individuelle de relations avec un pouvoir transcendant. Comme le reconnait, dans sa déposition, M. Israël Zangwill, de Londres, il vient un point où « la transformation est si grande qu'elle peut également s'appeler une destruction. »

M. Eugène de Roberty :

En somme, n’en déplaise aux matérialistes de l'histoire, la question religieuse sernble destinée à rester longtemps la question sociale par excellence. Car sous le problème, que je crois passager, de la divinité, se cache le problème, que je crois éternel, de l'humanité,

M. Max Gorki :

La dissolution de l’idée d'un Dieu personnel me parait inévitable aussi bien dans les milieux intellectuels que dans les masses... Je crois que nous assistons à la formation d'un nouveau type psychologique. Pour que cet être puisse se former, un commerce libre et large est obligatoire entre des hommes dont la situation est égale, et ce problème est résolu par le socialisme. Le sentiment religieux, tel que je le conçois, doit donc exister, se développer et rendre l'homme parfait,

td.

M. Lucien Descaves croit à l'avenir d'un socialisme mystique.

Un peintre français, M. E. Grasset, est convaincu que « le christianisme dure et durera longtemps encore dans son principe et dans sa nouvelle forme : le socialisme. »

M. Is. Querido, homme de lettres hollandais, nous prédit la création d'une société socialiste d’abord, puis anarchiste :

Mais pour atteindre à la perfection morale, il faut le soutien psychique d’une croyance : ce sera la confluence des meilleures affections de l'esprit, laquelle remplacera, pour l'humanité future, en force et en profondeur, ce qu'est à présent la foi en Dieu pour les dévots.

Opinions analogues de deux autres publicistes du même pays : MM. Albert Verwey et Nico van Suchtelen. Pour le premier, « il n y a qu un culte : vivre. » Pour le second, toute religion, tout fétichisme sont actuellement vaincus au profit de « la foi en la puissance de l'intelligence. »

M. P. Schiel, homme de lettres à Londres, pense que la morale est destinée à remplacer la religion. M. Michel Revon n'est pas éloigné de partager cette opinion, du moins en ce qui concerne le Japon, dont 1l a particulièrement étudié la situation religieuse.

Le sociologue russe, M. Novicow, écrit :

Au point de vue des dogmes, il me semble que les religions subissent une dissolution incontestable. Il en est autrement du culte... Le culte est nécessairement allié au dogme, mais d’une façon assez lâche. Un jour viendra, sans doute, où le dogme religieux rejettera entièrement toute souillure païenne, toute croyance à une divinité quelconque. L'homme pratiquera alors la vraie religion sans Dieu. Cette religion pourra évoluer éternellement, sans Jamais se dissoudre, si elle trouve dans son culte des procédés de plus en plus parfaits pour donner aux hommes le sentiment de l'infini et pour les élever dans les régions de la pureté et de l’idéalisme.

M. Novicow, en rejetant l’idée de Dieu, laisse-t-il subsister celle du divin? Dans l’affirmative, sa thèse mériterait de figurer plutôt dans la troisième catégorie, à côté de la réponse de M. Hébert et d’autres encore.

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