C. — En dehors de toute limite confessionnelle
Parmi les collaborateurs qui envisagent la question d’une façon exclusivement objective, qu'ils appartiennent ou non à une confession ou à une école déterminée, un grand nombre affirme nettement sa croyance dans une évolution progressive du sentiment religieux, mais sans prétendre décider quelle sera la religion de l'avenir.
M. H. Bergson :
On ne dissout que ce qui est composé. Or dans ce qui en fait l'essence, le sentiment religieux est chose simple, sut generis et qui ne ressemble à aucune autre émotion de l'âme... L’approfondissement de l'idée pourra donc éclairer le sentiment de plus en plus, mais non pas
le modifier dans ce qu'il a d’essentiel, encore moins le faire disparaitre.
M. Gabriel Monod :
Depuis deux siècles, le catholicisme traditionnel, aussi bien que le protestantisme traditionnel, sont en voie de dissolution. Ce n'est qu'une évolution de la religion. Tant que les hommes ignoreront d'où ils viennent et où ils vont, le pourquoi de la vie et du monde; tant qu'ils jetteront vers l'infini qui les environne et les engloutit, des regards de curiosité, de crainte et d'espérance, c’est-à-dire tant qu'il y aura des hommes, la religion renaîtra d'âge en âge dans leurs cœurs sous des formes sans cesse renouvelées.
M. Emile Vandervelde, le chef du socialisme parlementaire en Belgique :
Dans la société socialiste, comme dans la société bourgeoise, les problèmes de la mort et de la vie, le mystère de nos destinées et de nos origines continueront à engendrer des hypothèses métaphysiques où, si l'on préfère, des croyances religieuses. Mais ce ne seront plus que des hypothèses. Nul ne songera plus, au nom d’une prétendue révélation, à les imposer comme des vérités absolues. Il y aura encore, selon toute vraisemblance, des associations religieuses; mais il n'y aura plus, sinon comme d’archaïques survivances, des églises autoritaires, intolérantes, despotiques.
Ces idées se retrouvent, à des degrés divers, dans les réponses formulées par MM. Camille Flammarion : « Religions et religion sont deux... Les premières périront; celle-ci restera; » — E. Menegoz : « Le fondement indestructible de la religion est le sentiment de la responsabilité morale; » — Charles Morice : « Quand l'Esprit aura profondément possédé la Nature, les dieux renaîtront ; » — sir Charles Dilke : « L'idée religieuse est indépendante des Eglises ; » — Salomon Reinach : « L'élément magique tend à s'évaporer. L'opinion que les religions vont à leur fin a fait son temps. La religion qui, sous ses formes primitives, est identique à la civilisation humaine, peut et doit se transformer sans cesse ; » — Edmond Picard : « Aussi longtemps que les hommes n’auront pu pénétrer le mystère de la mort, de la vie future, de l’immortalité de l'âme, de la force qui préside à la
morphologie universelle, il y aura des religions résolvant puérilement ou convenablement ces inquiétants problèmes: » — Camille Lemonnier : « L'idée religieuse se déplace et se modifie,
mais ne s'éteint pas; » — G. Wells : « L'idée religieuse et le sentiment religieux font partie intégrale du processus intellectuel et moral de l'humanité ; » — Napoleone Colajanni : « La religion
ne meurt pas ; les religions se transforment ; » — Paul Sabatier : « Bien loin d'aller à une dissolution religieuse, nous allons à une glorieuse rénovation; » — Havelock Ellis : « Les Eglises n'ont qu'une existence temporaire; l'instinct religieux est un élément de la nature humaine presque autant que l'instinct sexuel ; » — MM. A. Mézières, Frédéric Mistral, Richard Dehmel, Miguel de Unamuno, recteur de l’Université de Salamanque ; A. D. Xénopol, recteur de l'Université de Jassy; Louis Gumplowicz, professeur à l'Université de Gratz; Béla Füldès, professeur à l’Université de Budapest ; R. Mocsary et le marquis Pietro Misciattelli expriment une opinion analogue.
Viennent, en dernier lieu, ceux qui s'efforcent plus ou moins
de préciser en quoi consistera l’évolution.
M. Alfred Fouillée :
Dissolution (extrêmement lente et discontinue) des religions positives. Evolution (combien lente et avec combien de détours!) dans le sens de la philosophie et de la morale... Ce qui est certain, c’est que la science positive ne suffira jamais à l'humanité qui a d’autres besoins vitaux que des besoins matériels.
Toutefois la majorité des réponses s'avance un peu plus loin dans ses tentatives pour soulever le voile de l’avenir religieux. M. Charles Wagner, pasteur de l’église évangélique libérale :
Plus je regarde ce temps en travail, plus aussi je vois se dégager des ombres une religion qui est celle de demain : c'est la piété humaine dans sa simplicité puissante, c'est le respect sacré de la vie, de la douleur, du travail, de tout ce qui constitue l'humanité.
M. Sully-Prudhomme :
L'idée religieuse, soumise à une critique de plus en plus éclairée par à : 14: à ps ? " LU 1 le progrès des sciences positives, tend à exclure l’anthropomorphisme
de l'essence divine et par suite à se transformer; mais le sentiment religieux étant inextinguible en tant que besoin moral, cette transformation n’aboutira jamais à l’anéantissement de l'idée de la divinité.
M. Marcel Hébert, qui s’en réfère à la thèse qu'il a récemment soutenue dans son ouvrage sur le Divin :
Une fois passée la période de luttes, le problème religieux reparaîtra avec le problème moral auquel il est inhérent.
Le docteur J. Grasset, professeur à l'Université de Montpellier :
L'idée religieuse procède : 4° du besoin de connaître au delà de ce que la science peut nous apprendre; 2 du besoin de justice pleine et entière que la vie actuelle ne réalise pas... La phase actuelle de l’évolution religieuse est caractérisée par l'émancipation respective de la religion et de la science.
M. Giuseppe Rensi, rédacteur en chef du Cœnobium :
L'esprit religieux détruira encore une fois la religion et en constituera une autre. Mais le conflit se renouvellera et il continuera jusqu’à ce que toute construction religieuse soit transformée, sans laisser de résidus, en connaissance métaphysique.
M. Bjærnstjerne Bjærnson :
Des dogmes désormais insoutenables tombent et du même coup diminue la distance qui sépare les religions de la réalité. Cette transformation s'opère lentement, mais elle ne cessera avant que toutes les religions et toutes les sectes religieuses, renonçant à peu près à tout ce qui les distingue, se rapprochent en une commune adoration pour une puissance éternelle et secourable,
M. le rabbin Louis Germain Lévy :
Une idée religieuse s’élabore qui élimine l'irrationnel, le miracle, la révélation extérieure, la petite dévotion d’apeurement et de calcul.
M. Vilfredo Pareto, professeur à l'Université de Lausanne : .
Dans un milieu imbu de principes autoritaires, une religion de libre examen peut être utile; dans un milieu tendant à l'anarchie, une
religion autoritaire est indispensable pour empêcher la dissolution de la société... Une nouvelle forme religieuse pourrait nous être donnée par le syndicalisme qui, en dépit de son apparence anarchiste, est, au fond, grâce à son culte pour la force, une religion autoritaire... Un mouvement de reflux peut se produire pour les anciennes religions... D'autre part, il est loin d'être démontré, par exemple, que le rôle du catholicisme soit fini dans le monde.
Pour M. Istrati, ancien ministre roumain, la religion de l'avenir, basée comme la science sur l'observation et l'expérimentation, sera le spiritisme. Ainsi « la science et la foi seront à jamais réunies. »
Pour M. Minsky, publiciste russe, cette religion sera le méonisme (de yn 6v, non existant; illusion?) où l'on conçoit Dieu comme « l'Unité absolue qui, par amour pour le monde multiple, meurt volontairement, se sacrifie continuellement pour l’univers et ressuscite dans l'aspiration de l'univers vers l'Unité absolue. » Cependant, jusqu'ici, reconnaît l’auteur, cette conception « forme le patrimoine de peu de gens. »
Un autre publiciste russe, M. Dmitry Merejkowski, annonce la religion de l'Esprit, qui sera la religion de Dieu dans l'humanité.
Un troisième publiciste de la même race, M. Nicolas Berdaieff, pense que :
L'histoire s’achemine par une route mystérieuse vers une église universelle renfermant l'entière vérité non seulement sur le divin et céleste, mais également sur ce qui est humain et terrestre; vers une église s'érigeant au-dessus de l’orthodoxie, du catholicisme et du protestantisme, — une théocratie libre.
Aux yeux de M. Auguste Strindberg, homme de lettres à Stockholm, l’évolution religieuse marche vers son but, qui est : « Une confession moniste sans dogmes, ni théologie. »
M. Gian Pietro Lucini, homme de lettres italien, dit que « le mouvement actuel est une manifestation anticléricale, non pour la dissolution de l'idée religieuse, mais pour l'intégration d’un dogme scientifico-religieux. »
M. Scipio Sighele, sociologue italien, croit que « la religion
unique de l'avenir ne sera rien autre chose qu'une philosophie, c'est-à-dire une branche de la science qui, en confessant son impuissance à expliquer le mystère qui nous enveloppe, permettra d'appeler du nom de Dieu ce que Spencer nommait l’Inconnaissable. »
Plus réservé dans ses conjectures, M. Emile Durkheim, professeur de sociologie à l'Université de Paris, conclut en ces termes :
Tout ce qu’on peut présumer, c’est que les formes religieuses de l'avenir seront encore plus pénétrées de rationalité que les religions même les plus rationnelles d'aujourd'hui, et que le sens social qui a toujours été l’âme des religions s’y affirmera plus directement et plus
expressément que par le passé, sans se voiler de mythes et de symboles.
Enfin, s'il m'est permis de me citer moi-même, j'ai exprimé dans le Mercure l’idée que la crise prendra fin, quand les conceptions nouvelles de l’univers et de l’homme se seront suffisamment imposées au sentiment religieux et surtout, d'autre part, quand un penseur génial aura trouvé le moyen de concilier les deux principes antinomiques de la philosophie actuelle : ici, la notion de continuité et par suite de fatalité qui domine la loi de l'évolution dans le domaine scientifique; là, la liberté et la spontanéité de la conscience, sans laquelle il ne peut y avoir ni sentiment de responsabilité morale, ni champ ouvert à l’activité religieuse.
Pour quiconque a suivi depuis un demi-siècle le mouvement des esprits dans les questions religieuses, une première impression se dégage de l'enquête que je viens de résumer : c’est qu'il y a quelque chose de changé dans la direction du courant. Je ne parle pas de la réaction qui rejette les hautes classes, par peur du socialisme, dans les bras des confessions les plus conservatrices ; je fais allusion à l'attitude des lettrés, des savants, des sociologues, parfois même des hommes politiques, qui parlent aujourd’hui de l’idée et du sentiment religieux, comme certainement ils ne l’auraient pas fait, il y a trente ou quarante ans. A
l'hostilité et surtout au dédain de la génération précédente pour tout ce qui relevait de la religion, ont succédé non seulement un mélange de tolérance, de curiosité et de respect pour les manifestations sincères et spontanées de l'instinct religieux, mais encore une tendance à rechercher et même à favoriser ce que cet instinct peut produire de juste et de fécond.
La conviction se propage de plus en plus que les religions ne sont pas des créations artificielles et arbitraires; qu'elles ont leur source dans les profondeurs de la nature humaine; qu’elles possèdent des caractères communs; qu'elles sont susceptibles de progrès; que leur élément essentiel et leur domaine pratique, c’est la diffusion de l’altruisme reliée à leur conception du divin; enfin qu’il leur reste, sous ce rapport, un rôle important à jouer dans l’évolution sociale. Ce courant d'opinion apparaïitrait avec plus de netteté encore, si l'enquête n'avait laissé à l'écart une partie notable des milieux où prédomine le protestantisme, notamment les Etats-Unis, où le livre récent de M. Henri Bargy sur la Religion dans la société aux Etats-Unis, montre à quel point et avec quelle rapidité les églises peuvent se transformer en instruments de réformes humanitaires, laissant à l’arrière-plan leurs divergences théologiques.
A quelles causes attribuer ce revirement?
D'abord la science, en acquérant plus d'expérience, a acquis plus de modestie. Maïtresse incontestée de son vrai domaine, qui est la totalité des phénomènes observables, elle à reconnu son impuissance à nous fournir l'explication des mystères auxquels nous nous heurtons, quand nous prétendons franchir les limites du contingent et du transitoire. Ses généralisateurs les plus hardis admettent que leur théorie de l’univers repose sur un acte de foi : l'affirmation indémontrable que rien ne se crée ni ne se perd, et voici que ce principe fondamental se trouve lui-même attaqué avec une vigueur croissante par une révolte de physiciens qui, à la suite de M. Gustave Le Bon, proclament la dissipation de l'énergie dans l’éther. La vieille conception réaliste de la matière est partout abandonnée; même la thèse de l'atome indestructible est peut-être en péril d'aller rejoindre celle qui, naguère encore, représentait la pensée comme une sécrétion du cerveau. Devant
de pareilles leçons, quel savant n’hésiterait désormais à dogmatiser ?
En second lieu, la philosophie — ainsi qu'il lui est arrivé déjà plus d’une fois — après avoir fait table rase des constructions surannées qui encombraient sa route, a repris, sur des données nouvelles, les problèmes qui, depuis l’origine de la civilisation, ont tourmenté l'esprit humain et dans lesquels les religions ont de tout temps puisé leurs solutions traditionnelles. Un fait curieux qui ressort des réponses fournies au Mercure par quelques-uns des collaborateurs les plus dégagés de toute attache confessionnelle, c'est la réhabilitation de la métaphysique. L'influence de Comte et même de Littré semble faire place, un peu partout, à celle d'Herbert Spencer et de Guyau. Il y a une trentaine d’années, on ne pouvait prononcer le mot de métaphysique dans un débat entre libres-penseurs, sans provoquer un sourire ironique et déclinatoire. Voici que des écrivains, tels que MM. Novicow, Lucien Descaves, Emile Vandervelde, Edmond Picard, Scipio Sighele, Louis Gumplowicz, Pompeyo Gener, Virgile Rossel, G. Rensi, Léopold Lugones, Van den Bergh, etc., recrutés un peu au hasard dans les régions les plus avancées de la philosophie et de la sociologie, se joignent à Spencer, Guyau et Fouillée pour proclamer la persistance probable et légitime des hypothèses métaphysiques, — avec cette double réserve nettement formulée, la première par le fondateur de l’évolutionisme, la seconde par l’auteur de l'/rréligion de l'avenir : — que nos représentations transcendantes peuvent seulement nous donner un symbole de la réalité et que nos conceptions métaphysiques doivent rester des hypothèses individuelles. — Mais rien ne pourra empêcher ceux qui professent des idées communes sur ces hypothèses de s’associer pour les répandre, et nous revenons ainsi au maintien de l'association religieuse.
En troisième lieu, la sociologie tend à démontrer que si la raison est souveraine pour formuler le code de nos droits et de nos devoirs, elle est insuflisante pour le faire respecter, quand on se trouve aux prises avec les intérêts et les passions. C’est done au sentiment qu'il faut faire appel pour assurer le dernier mot à la morale, Or quel sentiment plus puissant à cet égard que le
sentiment religieux, dégagé, si possible, de ses préoccupations dogmatiques et ramené au désir de concourir à l’œuvre du pouvoir transcendant « qui travaille pour la droiture? »
Enfin, l’histoire des religions, en faisant connaître celles-ci telles qu'elles sont, a non seulement placé le problème religieux au-dessus des conflits irritants du cléricalisme et de l’anticléricalisme, mais elle a encore propagé la distinction entre religion et religions, qui se révèle dans la majeure partie des réponses à l'enquête du Mercure; avec ce corollaire inévitable que, si les cultes doivent modifier leur dogmatique pour se mettre d'accord avec les progrès intellectuels, cependant la religion n'a rien à redouter de la science, non plus que la science de la religion. — Nous devons également à cette branche nouvelle des sciences historiques la démonstration que toutes les religions sans exception rentrent dans les cadres de l’évolution humaine et que, si elles subissent forcément l'influence de leur milieu, elles peuvent à leur tour réagir sur ce milieu pour activer, aussi bien que pour entraver, le progrès social. Ainsi les grands savants qui, au siècle dernier, ont fondé l’hiérographie, les Max Muller, les Ernest Renan, les Albert Réville, les Cornélius Tiele, n’ont pas seulement servi la cause de l’histoire, mais encore celle de la tolérance et de la paix religieuses entre les hommes de bonne volonté.
Ce sont tous ces facteurs réunis qui ont amené un revirement dans lequel on aurait tort de chercher soit une abjuration du libre examen, soit un caprice de l'opinion. On fera peut-être observer que ce changement de front est confiné dans une élite intellectuelle et qu'il a pour contre-partie, ainsi que le constatait M. l'abbé Brémond, le progrès de l'irréligion parmi les classes non instruites ou à demi instruites. Ce phénomène n'a rien qui doive nous surprendre et encore moins nous dérouter.
Les modifications qui se succèdent dans la culture intellectuelle et morale des sociétés commencent généralement par en haut et ne se propagent de couche en couche qu'avec une certaine lenteur. On peut les comparer aux ondes concentriques produites dans une eau paisible par des objets qu'on y jetterait tour à tour : les premières ont à peine atteint, en s’élargissant, les bords du bassin, que déjà s’affirment au centre celles qui sont destinées à
les remplacer. L'irréligion grandissante de la foule est le prolongement d'une philosophie qui avait conquis l’avant-garde intellectuelle à une époque où les masses acceptaient encore sans raisonner la foi des générations précédentes. N'est-il pas admissible que cet interrègne prendra fin, le jour où les classes inférieures se trouveront atteintes à leur tour par le nouvel idéal qui s ‘élabore, Hs les NF CÈL supérieures & la pensée contempo= .
bte réconcilié avec les découvertes de la science et ] exigences de l'histoire?
Les recherches les plus récentes en psychologie s’attachent à faire ressortir l'importance de l’activité émotive qui constitue l’arrière-plan, le fond, le support de nos idées et de nos perceptions conscientes. C'est dans cette région profonde, obscure, « liminale » entre les phénomènes de la pleine conscience et ceux de l'inconscience, que les psychologues de l'école si brillamment représentée aux Etats-Unis par M. William James, tendent actuellement à placer la principale source du sentiment religieux. Un de ses adeptes, M. J.-B. Pratt?, professeur assistant de Philosophie au Williams College, vient de publier sous le titre Psychology of Religious Belief un volume intéressant et suggestif, où, recourant à l’anthropologie et à l'histoire des religions non moins qu’à la psychologie, il cherche à établir quelles sont les vraies bases de la croyance au divin.
Après avoir exposé de quelle façon les phénomènes qui se passent dans la « frange » de la vie consciente représentent « la forme primaire de la conscience, » il fait ressortir l'existence de trois types de croyance, qu'il dénomme respectivement : religion de crédulité, religion de sentiment et religion de raison, en ajoutant que ces trois formes passent l’une dans l’autre et même coexistent en proportions diverses, au cours du développement religieux chez les nations et même les individus. C’est, du reste, ce qu'il s'efforce de confirmer par des exemples empruntés aux
1. Revue des Etudes Ethnographiques et Sociologiques, n° 1, janvier 1908. 2. James Biserr Prarr. The Psychology of Religious Belief. — Un vol. in-12 de 1x-327 pages. New-York, Macmillan, 1907.
croyances des non-civilisés, aux religions respectives des hindous, des juifs et des chrétiens, enfin à la psychologie religieuse de l'enfant et de l'adulte dans la société actuelle. A voir la façon dont il s'est acquitté de cette partie de sa tâche, on doit regretter qu'il n'ait pas étendu son analyse aux autres religions qui présentent certainement des phases analogues, telles que les religions de l'Egypte, de la Mésopotamie, de la Perse, de la Chine, de la Grèce.
En d’autres termes, la croyance religieuse se présente comme :
1° Une crédulité primitive qui tient pour vrai ce qui lui est donné comme tel, soit par la tradition, soit par une première impression des sens. — Telle est la croyance du jeune enfant qui néanmoins transforme nécessairement les matériaux transmis par l'adulte. — Telle est également la caractéristique des peuples sauvages, qui tiennent pour réelles non seulement leurs traditions tribales, maisencore les visions du sommeil. — Onlaretrouve dans les mythes de l'Inde védique et, bien que déjà moins accentuée, dans les traditions du peuple juif. — Elle domine chez nous pendant les premiers siècles du moyen âge; elle tend à disparaître de nos jours.
20 Un assentiment raisonné, qui cherche des motifs pour donner aux objets un caractère de réalité. — Ce type de croyance n'implique pas seulement les théories religieuses qu'on formule ou qu’on admet à la suite d'une argumentation, mais encore les . conclusions du raisonnement qui conduit à accepter les enseignements d'une autorité extérieure tenue pour plus compétente ou mieux informée. Déjà, chez les non-civilisés, le raisonnement pénètre dans la croyance avec la répartition des esprits, ensuite avec la création de dieux abstraits ou de divinités créatrices. — Dans l'Inde, nous voyons le doute susciter les arguments, dès l’époque du Rig-Veda; et, de raisonnement en raisonnement, l'esprit hindou aboutit au monisme des Oupanishads. — Chez les Juifs, l'expérience historique de la nation engendre une philosophie de l’histoire, qui conduisit également vers l’unité divine; seulement, les Juifs n'étaient pas, comme les” brahmanes, un peuple de logiciens et de rationalistes par excellence:; ils avaient l’orgueil racial très développé; enfin ils attachaient plus d'importance à la conception morale qu'à la
conception métaphysique de la Divinité. C’est pourquoi leur théologie prit la forme monothéiste, plutôt que panthéiste, — Dans le christianisme, bien que de bonne heure quelques esprits cultivés aient cherché à justifier la croyance par des raisonnements, c'est surtout au xvin‘ siècle que l'usage exclusif des méthodes rationnelles a prévalu tant chez les défenseurs de l’orthodoxie que chez leurs adversaires de l’école déiste. — De nos jours, on a observé que l'enfant commence à raisonner ses croyances vers l'âge de 10 ans (ou même plus tôt, paraît-t-il, au Nouveau Monde). De 15 à 18, il s’occupe de toutes autres choses. Mais alors s’ouvre une seconde période de scepticisme, plus raisonnée cette fois, qui, chez les uns, se prolonge jusqu'à la vieillesse, et, chez les autres, fait place, vers 30 ans, à un travail de reconstruction.
3° Une aspiration de l'organisme ou le résultat d’une intuition. — Chez les non-civilisés, la « religion de sentiment » assume en général une forme extravagante, presque pathologique. Ce sont les phénomènes de possession, les manifestations désordonnées des excitations artificielles, toutes les pratiques du shamanisme. Ce type inférieur se retrouve chez les Yogis de l'Inde et même chez les nabis d'Israël, ces ancêtres des prophètes. On le constate encore dans les danses orgiaques des mystères grecs, les superstitions démoniaques du moyen âge, les rites frénétiques de certaines sectes médiévales et même contemporaines, voire dans certaines scènes des revivals anglo-saxons. Mais, à côté de ces manifestations violentes et anormales, la religion de sentiment revêt fréquemment une forme subjective plus sobre et plus profonde : c’est le désir ardent de communion mystique, le sentiment de l'identité avec l'Eternel. Encore absente chez les peuples primitifs, cette forme supérieure se révèle dans les passages les plus élevés des Oupanishads; dans les discours des prophètes juifs de la grande période; dans les effusions des mystiques occidentaux, depuis François d'Assise et Thérèse d'Ahumada jusque, en dehors du christianisme révélé, Emerson et Maeterlinck.
On serait tenté de croire que cet état psychique constitue de nos jours un phénomène exceptionnel. Cependant telle n’est pas la conclusion de l'enquête que M. Pratt a poursuivie dans son entourage et qu'il serait intéressant de rapprocher de la consul-
tation analogue organisée, cette année même, par le Mercure de France dans le public lettré d'Europe‘. L'enquête de M. Pratt a le mérite d'être à la fois plus localisée et plus précise. Les questions qu’il y posait étaient au nombre de dix, sans compter leurs subdivisions. En voici les principales : « Qu’entendez-vous personnellement par religion? — Qu’entendez-vous par Dieu? — Qu'est-ce qui vous fait croire en Dieu? — Priez-vous et pourquoi ? Croyez-vous à l’immortalité personnelle? — Acceptez-vous la Bible à titre d'autorité? » Sur 550 circulaires envoyées M. Pratt obtint 83 réponses : 57 provenant de personnes réalisant « le type ordinaire des gens qui vont à l’église (churchgoers); » 26 transmises par des Intellectuels (gradués, savants, professeurs, etc.). — Je me bornerai ici à relever deux détails qui jettent un certain jour sur l'état actuel de la religion aux Etats-Unis: 10 Il paraît que 39 (y compris presque tous les Intellectuels) rejettent la Bible à titre d'autorité. D'autre part, 56 déclarent avoir plus ou moins éprouvé les sentiments d’aspiration et de communion mystiques que l'auteur assigne comme bases à la religion ; 40 fondent même exclusivement sur ce fait la justification de leur religiosité. M. Pratt fait observer à juste titre : « Que 56 personnes sur 83 croient fermement avoir été en communication avec Dieu; c’est un fait profond. » — Je l’admets volontiers, tout en ajoutant qu'il faut tenir compte des 467 qui n'ont pas envoyé de réponse, en grande partie sans doute parce
qu'ils n'avaient rien à dire. — En outre, il ne faut pas mécon-
naître qu'il s’agit là d'un milieu protestant, américain, et que le résultat eût été probablement tout autre dans les pays catholiques du vieux monde. Ce mysticisme était, du reste, fort gradué. Il évoluait d’une émotion esthétique analogue à celle que provoquent les beautés de la nature jusqu’à la conversation courante avec un Etre personnel et mystérieux, dont l'influence agissait à la fois comme un réconfortant et un stimulant moral.
L'auteur estime que ces intuitions constituent « la seule source d’où la religion peut tirer sa vie en ces jours de naturalisme et d’agnosticisme, d'indifférence ou d'hostilité. » C’est que, à ses yeux, les vieux arguments classiques à l'appui de l’exis-