Revue de Belgique, février
tant surtout de la Franc-Maçonnerie au point de vue historique, — le pelit volume de M. Tempels, édité par la maison Lebègue sous le titre de : Les Francs-Maçons', se plaçant plutôt au point de vue doctrinal, — On aurait tort d'y chercher un panégyrique ou une défense; ce sont des simples exposés de faits que tout le monde peut contrôler, mais qui n’en sont pas moins instructifs pour apprécier la Franc-Maçonnerie au point de vue de ses origines, de son organisation et de son but.
Dans les articles de M. Nys, la Franc-Maçonnerie se montre nettement dégagée des légendes qui entouraient son berceau et dont les Francs-Maçons se sont longtemps contentés. Quand elle apparut sous son nom en Allemagne au xur° siècle de notre ère, elle n'était autre que la corporation des métiers voués à l’art de bâtir: maçons, tailleurs de pierre, sculpteurs, architectes, etc. Frane, dans le langage de l'époque, ne signifiait pas « libre, » mais plutôt « privilégié, » « qui a reçu des franchises. » De Cologne (1239) ou même de Magdebourg (1211), où elle paraît s’être constituée en premier lieu, elle ne tarda pas à se répandre, en Allemagne, dans les Pays-Bas, en France, en Angleterre, établissant ses Loges, Ateliers ou Chantiers, partout où il y avait à construire des édifices religieux ou civils. Née, pour ainsi dire, avec l’art | gothique et ses formules complexes, elle entra en décadence, quand l'architecture de la Renaissance eut remis en honneur les traditions de l'art classique. Ses privilèges corporatifs n'en subsistèrent pas moins, à l’état de survivances, jusqu à la Révolution française dont l’action directe ou indirecte abolit le régime corporatif sur tout le continent. Mais déja en Angleterre elle s'était profondément transformée par l'introduction d'un élément qui en avait fait une institution toute différente et toute nouvelle.
Il n’est plus possible aujourd’hui de contester que la Franc- Maçonnerie, telle que nous la voyons fonctionner sous nos yeux, ne soit sortie des quatre Loges professionnelles qui s’unirent à
1. 4 vol. in-8 de 102 pages. Bruxelles, Office de Publicité, 1908.
Londres en 1717, le jour de la Saint-Jean d'été, à la Taverne de l'Oie et du Gril, pour fonder une Grande Loge, c’est-à-dire une autorité régulatrice, chargée d'élaborer des statuts généraux et seule apte à autoriser la création d’Ateliers nouveaux. Cette Grande Loge ne tarda pas à dégager la Franc-Maçonnerie de ses attaches professionnelles, en plaçant le fondement et le but de l'association sur le terrain purement moral et spéculatif.
C'est de là que sont issues, par filiation régulière, à quelques rares exceptions près, les milliers de Loges actuellement répandues sur la surface du globe. L'essaimage dans les colonies britanniques et sur le continent commença dès 1721. M. Nys en retrace les rapides développements dans les Pays-Bas, en France, en Allemagne, en Italie et dans les autres pays d'Europe. Des Anglais fondaient à l'étranger, en compagnie d'éléments indigènes initiés pour la circonstance, une première Loge qui recevait de Londres, avec sa charte d'investiture, le titre de Grande Loge provinciale ainsi que le droit de créer à son tour des Loges dans sa juridiction propre. Quand les Ateliers ainsi fondés devenaient suffisamment nombreux, la Grande Loge provinciale s'érigeait généralement en Grande Loge indépendante ou en Grand Orient et poursuivait désormais une existence autonome dans les limites des principes généraux de l'Ordre".
Ce fut surtout l'élite intellectuelle de la société européenne qui se trouva attirée de bonne heure vers la nouvelle association. Aussi peut-on se demander avec M. Nys jusqu'à quel point la présence, dans ses rangs, d'hommes tels que James Anderson, Desaguliers, John Toland en Angleterre; Lessing, Herder, Gœthe, Fichte, Krause, Mozart en Allemagne; Montesquieu, Voltaire, Condorcet, Mirabeau, La Fayette en France, a contribué à façonner l'idéal maçonnique et, d’autre part, dans quelles limites cet idéal, à son tour, a joué un rôle dans la formation mentale des personnages qui ont dirigé l’évolution philosophique, religieuse et morale du xvin® siècle. — M. Nys ne résout pas le problème, mais il montre suffisamment qu'il a dû se produire là des actions et des réactions réciproques.
4. Voir R. F. Govn. Histoire de la Franc-Maçonnerte, traduite de lPanglais par L. Lartigue. Bruxelles, 1 vol. Ofice de publicité, 1911.
Peut-être l’auteur est-il enclin, de même que certains historiens, les uns partisans, les autres adversaires de la Franc-Maçonnerie, à exagérer la part que prit celle-ci dans la Révolution française. Il est très exact que les principaux acteurs de la Constituante s'étaient formés dans les Loges et que la Franc-Maçonnerie, appliquant à l’intérieur de ses Temples la célèbre devise : « Liberté, égalité, fraternité » devait suggérer à ses membres de réaliser celle-ci dans l'Etat. Mais il n’y a pas de preuves qu’elle ait cherché à intervenir directement dans la préparation ou la direction des événements politiques. M. Nys, d'ailleurs, reconnaît lui-même que « la Franc-Maçonnerie ne dictait point de dogmes à ses affiliés ; elle se contentait de formuler un idéal qu'ils devaient s'attacher à réaliser ; il se résumait en quelques mots : fraternité, égalité, liberté, tolérance et bienfaisance. » — Ce qui est vrai, c'est que la Franc-Maçonnerie agissait puissamment pour élargir et émanciper l'esprit de ses membres; c’est par le perfectionnement des individus qu’elle a préparé celui de la société.
Un des passages les plus intéressants de cet essai est celui où l'auteur, avec sa compétence spéciale en la matière, recherche de quelle façon la Franc-Maçonnerie a influencé le droit international. Il fait sien, en quelque sorte, le jugement ainsi formulé par Schauberg en 1861 : « Le droit des gens et la Franc-Maçonnerie ont la même histoire. » Ce n’est pas seulement que la Franc-Maçonnerie a contribué à développer partout des tendances pacifiques, en établissant entre ses propres membres des liens supérieurs aux distinctions de nationalité aussi bien que de rang, de parti et de religion; mais elle a encore puissamment favorisé, par ses principes mêmes, les mouvements tendant à établir entre les nations des rapports équitables et juridiques. Il n’est point jusqu’à la fondation de Loges militaires, qui, tout en respectant les devoirs de la discipline, n’ont eu pour résultat d'atténuer les maux et d'adoucir les souffrances de la guerre.
Quand on constate ainsi le caractère universaliste et idéaliste de la Franc-Maçonnerie, on est naturellement amené à se demander ce qui a déterminé cette transformation d’une association d'abord exclusivement pratique et professionnelle. L'auteur, se ralliant à des théories récentes, rappelle que, dès les premiers
temps du régime corporatif, en Allemagne, en France, en Belgique, en Angleterre, on vit, à côté ou à l'intérieur des corps de métier, se conslituer des Fraternités (Brüderschaften, Brotherhoods, Confréries), qui comprenaient, outre les apprentis, les compagnons et les maîtres, un certain nombre de membres protecteurs choisis parmi les personnages en état de rendre des services à la corporation par leur richesse ou leur position. Dans certains pays, ces fraternités, dont les maîtres s'étaient désintéressés, devinrent des sociétés d'assistance mutuelle et même de résistance aux mains des seuls compagnons ; ce furent les compagnonnages de France et de Belgique. Dans la Grande-Bretagne au contraire, on vit, notamment parmi les Franes-Maçons, les Fraternités ou Fellowships comprendre, sous Je nom générique de compagnons (Fellows), non seulement les différents membres de la hiérarchie professionnelle, mais encore un nombre considérable de Maçons « acceptés, » c'est-à-dire de membres honoraires. Pendant la première moitié du xvi° siècle, ces Maçons « acceptés » étaient presque exclusivement des grands seigneurs, des riches propriétaires, des hauts fonctionnaires, des ofliciers, des clergymen. Mais à partir du milieu de ce siècle, on voit pénétrer dans les Loges ou plutôt dans les Fraternités qui y étaient annexées des gens de lettres et de sciences, des professeurs, des médecins, des’philosophes, et, parmi eux, des personnages notoirement connus pour avoir appartenu à la Confrérie des Rose- Croix.
C'est sans aucun doute sous l'influence croissante de cet élément que se prépara et se développa la révolution maçonnique de 1717. On peut en conclure que si la vieille corporation des Francs-Maçons et des Tailleurs de pierre a fourni à la Franc- Maçonnerie actuelle son cadre historique, c’est ailleurs qu'il faut chercher la source de l'esprit qui l'anime et de l'idéal qu'elle poursuit. Dans cette nouvelle direction, nous rencontrons tout d'abord la mystérieuse confraternité des Rose-Croix, chez laquelle on constate, au xvi et xvir® siècles, les antécédents incontestables des principes formulés par la Franc-Maçonnerie en 1717. On pourrait même aller plus loin et retrouver chez les Rose-Croix l'aboutissement de ce courant à la fois libéral, rationaliste et mystique qui anime certaines sectes du moyen âge, concourt à la
révolution religieuse du xvi° siècle et se rattache peut-être par ses origines lointaines aux mystères religieux et aux écoles philosophiques du paganisme expirant'. Nous dépassons quelque peu sur ce dernier point les prudentes conclusions de M. Nys; mais nous pourrons faire observer que notre hypothèse concilie les deux théories généralement opposées sur la provenance de la Franc-Maçonnerie, suivant qu'on veut en faire exclusivement la descendante des corporations ouvrières du moyen âge ou l’héritière des mystères de l'antiquité à travers les sectes gnostiques du moyen âge.
M. Nys nous a dit comment s’est développé la Franc-Maçonnerie contemporaine. M. Tempels va nous dire ce qu'elle est. Il la définit d'abord par ses caractères négatifs. Contrairement au préjugé vulgaire, elle n’est ni un parti politique ou social, ni une religion, ni une philosophie, pas même un système éclectique. Ce n’est pas davantage une association de courte échelle, et ceux qui viennent y chercher des moyens de parvenir ne tardent pas à être amèrement déçus. Mais alors, se demande l'auteur, à quoi donc sert cette société ? Ici, répond-il, apparaît la portée sociale de la Franc-Maçonnerie, Elle dit à ses adeptes : « Mon principe est au-dessus de toutes les vérités relatives, au-dessus de toutes les choses temporaires. Je m’adapte à tous les temps, à tous les peuples et m’accommode de {outes les circonstances transitoires. Je ne suis pas une des évolutions humaines; je suis la chaîne qui les réunit toutes. Les systèmes philosophiques, religieux et politiques sont des échelons; je suis l'échelle et la force qui fait monter d'un échelon à l’autre. Je ne suis qu’une discipline et une méthode, mais cette méthode est la clef du développement humain.
M. Tempels aura quelque peine à persuader le publie que la
. Louis Keller, dans un passage que cite M. Nys, s'est efforcé de prouver que tous les esprits dirigeants du xvr° siècle ont appartenu à des sociétés secrètes : « Plus que n'importe quel Etat ou quelle Eglise, ajoute-t-il, ces académies et ces sociétés ont préparé l’admirable mouvement des temps modernes; elles ont été le soutien de la pensée philosophique; elles ont fait triompher la notion de la tolérance (Comenius und die Akademien des Nalurphilosophen. 1905. Préface).
Franc-Maçonnerie ne fait pas de politique. L'opinion contraire s'affirme tous les jours dans la presse, les réunions publiques et même au Parlement. Mais il faut avant tout s'entendre sur les mots.
Laissons de côté les pays — et ce sont les plus nombreux — où l'institution elle-même interdit à ses membres de s'occuper de politique ou de religion en Loge. Même au sein des juridictions maçonniques qui ont fait disparaître cette interdiction, le droit qu'ont les membres de traiter en séance n'importe quel sujet politique n'implique nullement que la Loge doive — ou même puisse — prendre parti entre les opinions, pour formuler ellemême un programme de réformes obligatoire. La Franc-Maçonnerie ne pourrait s'engager dans cette voie — bien qu'elle y ait été parfois entraînée — sans devenir la servante ou l'inspiratrice d’un parti, c’est-à-dire une organisation absolument étrangère à l'esprit maçonnique. M. Tempels va jusqu'à soutenir que l'homme possédé de la passion politique est incapable de comprendre la Maçonnerie. « S'il s'y fourvoie, il faut entendre l’amertume de ses désillusions, son dédain pour les formes, pour les traditions, pour les anciens; son embarras comique, quand on lui représente que la Franc-Maçonnerie, son organisation et son but, appartiennent à l’universalité de ses membres ; qu'elle ne peut être modifiée par un seul groupe; que son usurpation est un abus de confiance et que l’abus de confiance ne saurait même profiter à ses auteurs, parce que l'instrument détourné est mauvais à l'usage qu'ils en font. »
Un autre préjugé consiste à faire de la Franc-Maçonnerie une sorte de catholicisme retourné, dont la principale préoccupation est de combattre l'Eglise, sinon la religion en elle-même, Nous reconnaissons que, devant les attaques haineuses et calomniatrices, on peut même dire devant les persécutions auxquelles les Francs-Maçons sont partout exposés de la part de l'Eglise, il est difficile à l’association maçonnique de ne pas sympathiser étroitement avec ceux qui, au dehors, combattent la domination cléricale sur tous les terrains. Cependant, ici encore, il est impossible de méconnaître le caractère de neutralité inhérent à la Franc- Maçonnerie dans le domaine des questions religieuses. Déjà la Constitution maçonnique attribuée au prince Edwin en l'an 926
et qui date vraisemblablement de la fin du xvnf siècle porte en son article 3 : « Vous serez serviable envers tous les hommes: vous leur témoignerez, autant que vous le pourrez, une amitié fidèle, sans vous soucier de ce qu'ils auraient une autre religion que vous. » De leur côté, les spéculatifs qui transformèrent la Franc-Maçonnerie au commencement du xvi® siècle s'empressèrent d'inscrire dans leurs Constitutions de 1723 : « Aux temps anciens, les Maçons étaient obligés, dans chaque pays, de professer la religion de leur patrie ou nation, quelle qu'elle fût. Mais aujourd'hui, leur laissant leurs opinions particulières, on trouve plus convenable de les obliger seulement à suivre la religion sur
laquelle tous les hommes sont d'accord. Elle consiste à être bons,
sincères, modestes et gens d'honneur, par quelque dénomination ou croyance qu'on puisse se distinguer. D'où il s'ensuit que la Franc-Maçonnerie devient un centre d'union et un moyen d'établir une sincère amitié entre des gens qui autrement auraient été à jamais séparés. »
Tel est encore aujourd'hui le langage des Statuts généraux qui régissent l'Ordre maçonnique en Belgique comme ailleurs. Il n’en faut pas davantage pour justifier l'indignation et les anathèmes de l'Eglise catholique. Cependant, en réalité, on voit que la Franc-Maçonnerie n'est pas plus irréligieuse que religieuse. Elle dit à ses adeptes (c'est M. Tempels qui parle) : « Tu seras ici le seul maître de ta conscience; ta conduite en matière religieuse t’'appartiendra. Tu auras ici le droit d'être dans l'erreur, le droit d'être seul de ton avis. Si tu manques de logique ou de courage, les enseignements t’éclaireront peut-être, mais librement. Subir un contrôle sur tes actes serait un amoindrissement. » Et l’auteur ajoute : « Telle est la suprême logique de la liberté de conscience. »
Il constate, à la vérité, que cet idéal est difficile à atteindre, même pour les Francs-Maçons. Dans quelques pays protestants, on exige l'adhésion au christianisme; dans d’autres l'affirmation de la croyance à un Dieu personnel. Les Allemands excluent les juifs et les Américains excluent les nègres. Dans une des deux juridictions maçonniques qui se partagent un pays voisin, il faut répudier toute espèce de culte. Mais ces déviations ne sont pas inscrites dans les statuts; on n'oserait pas les proclamer comme
la loi d'une association universaliste; elles représentent la part faite aux faiblesses de ceux qui se prononcent sur l'admission des recrues.
On a parfois objecté que, permettre d'examiner scientifiquement les questions religieuses dans les Loges, ‘c'est déjà prendre attitude contre les cultes qui se basent sur des dogmes indiscutables. « Celui qui fait cette objection, répond M. Tempels, montre quil n’a pas la disposition d'esprit voulant l’étude et non pas la dispute, cherchant la science et respectant la règle qui lui interdit d’en faire des applications personnelles. » A quoi l’on pourrait ajouter que la tolérance de la Maçonnerie ne va pas jusqu à lui interdire d'encourager ses membres à penser par euxmêmes. En ce sens — mais en ce sens seulement — elle peut être appelée par excellence une institution de libre examen, — à la différence des associations qui confondent la libre-pensée avec l'admission de certaines doctrines positives ou négatives. Mais nous la définissons plus volontiers comme une association de libres-consciences. — Le droit de tout dire a pour corollaire l'obligation de tout entendre, sans que la Loge ait à décider entre les opinions en présence; ce dernier principe n’est pas seulement un corollaire de la tolérance, mais encore de l'égalité que chaque membre a le droit de réclamer pour ses opinions comme pour sa personne.
« Voilà donc, ajoute l’auteur, une société purement intellectuelle sans rapport avec les intérêts matériels, venue on ne sait d’où, sans fondateur et-sans apôtres, sans argent, sans miracles et sans boniment d'aucune sorte; on la trouve répandue sur la terre entière; elle n'est pas une société savante : cependant elle captive des savants ; elle n’a pas d'industrie, de commerce ni de Bourse : cependant les hommes de travail sont le fond de son personnel; elle n’a pas les attraits des sociétés d'agrément, ni l'appel aux vanités, ni les plaisirs ordinaires des gens du monde : cependant les hommes du monde, les nobles, les riches y sont nombreux. Quelle est donc l'attraction d’une association si extraordinaire? Une idée, une seule : unir les hommes malgré leurs divergences. » — C’est le troisième membre de la trilogie : liberté, égalité, fraternité. Cette fraternité se manifeste d’abord par les rapports amicaux qui font de la Franc-Maçonnerie une
famille agrandie, ensuite par la contribution de chacun à l’instructon ou à l'agrément de tous, de la manière la plus en rapport avec ses moyens et ses spécialités. Le savant, le littérateur, l'homme politique offriront des conférences; le musicien apportera le concours de son talent, le peintre et le sculpteur concoureront à l’ornementation de la Loge. — M. Tempels cite l'exemple de Mozart : « Il n’y eut jamais, rapporte-t-il, de plus fervent ni de plus complet Maçon. Le mystère et les symboles devaient séduire un esprit aussi disposé à la fantaisie et à toutes les formes de l'art. Il écrivit pour la Maçonnerie un grand nombre de compositions, notamment la Flûte enchantée qu'il voulait y rattacher non seulement par son texte, mais même par son style musical, en combinant une idéalité austère avec les charmes d'une aimable jovialité. On possède une lettre que Mozart écrivit à son père peu de temps avant sa mort et dans laquelle il lui explique avec une saisissante élévation comment un Maçon envisage la mort. »
La bienfaisance, surtout sous la forme mutualiste, représente une autre application de la solidarité maçonnique. Il s’en faut toutefois qu'elle se borne aux seuls Francs-Maçons. M. Tempels fait observer cette différence entre le clergé romain et les Franes- Maçons, que le premier amasse l'argent de toute la population pour des œuvres sur lesquelles il place son étiquette, tandis que les seconds versent leur argent personnel avec les cotisations des profanes, pour le faire servir à des œuvres — sans doute conformes à leurs tendances — mais sans nom d'auteur; témoins à Bruxelles les Cuisines économiques, l'OEuvre des Pauvres honteux, celle des Vieux vêtements, l'Hospice des Aveugles, les Ecoles professionnelles, les Ateliers réunis, l'Université de Bruxelles, les Crèches, le Denier des Ecoles, la Ligue de
l'Enseignement, l'Ecole modèle, etc., — œuvres qui presque toutes sont des conceptions de Loges ou de groupes de Maçons.
M. Tempels ne néglige pas non plus de signaler les applications de la sociabilité qui se traduisent, suivant nos vieilles traditions nationales, par des fêtes et des banquets : « Les Maçons disent que si le grand apparat de leurs banquets plaît à l'imagination, le cœur s’y complaît plus encore dans l'amitié... Une Loge composée d’honnèêtes gens qui se sont choisis parce qu'ils se con-
viennent et qui vivent longtemps ensemble, prend les allures d'une famille. Les hommes de valeur y sont honorés:; mais la valeur de l'homme ne se mesure pas seulement à sa science ou à ses talents. Les membres les plus aimés dans une famille ne le doivent souvent qu'à leur caractère. S'il fallait indiquer des types de Maçons parfaits, c'est dans les hommes sans notoriété qu'on les trouverait. »
Plus loin il nous dit encore : « Ils sont nombreux dans la Franc-Maçonnerie ceux dont la vie appartient au travail, à leurs études ou à leurs affaires et qui n'en déposent le fardeau qu'au seuil de la Loge; ceux à qui les réalités de la vie ne laissent pas d'autre occasion ou d'autre loisir pour les choses de l'ordre intellectuel et moral : hommes au jugement clair et au cœur ferme, plus soucieux de leurs intérêts sérieux et de leurs devoirs certains que de ceux qu'enseignent les tribuns, distinguant d’ailleurs très bien dans la politique ce qui importe à la prospérité publique et regardant passer le reste comme les chevaux d’une course où l’on n'a pas d'enjeu. Ceux-làa sont les vrais descendants des anciens Maçons. Pour eux sont les jouissances d’un enseignement élevé, d'une philosophie où leur bon sens est à l’aise et le bien-être de vieilles amitiés. Ils savent ce qu'une heure de france rire réserve de forces au labeur du lendemain, »
On peut se demander si l’auteur n'oublie pas quelques ombres du tableau, comme partout où il faut compter avec les imperfections humaines. Toutefois, il reconnaît lui-même que l'institution a parfois « à lutter dans son propre sein contre l'ignorance, l'indolence el la passion. » On ne doit pas non plus s'imaginer qu'il veuille à tout prix lui amener des recrues. Dans le chapitre intitulé : Faut-il entrer dans la Maçonnerie ? il conseille aux aspirants de ne pas s'y engager à la légère, sans l’avoir étudiée chez des historiens fidèles et surtout sans s'être demandé s'ils avaient des dispositions nécessaires pour en partager les tendances. Les pages où il énumère les divers cas où l’on ferait bien de s'abstenir, seront lues avec intérêt et profit par ceux qui veulent s'épargner des désillusions.
Un dernier chapitre est consacré à l’Avenir de la Franc-Maçonnerie. L'auteur estime qu’elle est à peine sortie de ses premières évolutions. Elle sera dans sa maturité, quand on verra se ren-
contrer dans les Loges des hommes d'élite réellement opposés d'opinion, maäis unis dans une pensée maçonnique. Il fait observer que la Maçonnerie porte en elle deux germes d’une inépuisable fécondité : « L’idée de liberté et l’idée d’un enseignement non dogmatique; » enfin, il pense, lui aussi, comme M. Nys, qu’elle aura de plus en plus l’occasion de manifester son action dans le rapprochement des nations sur le terrain du droit internaüonal. « Heureux, dit-il en terminant, les peuples qui seront gouvernés, non pas par les Francs-Maçons, pas plus faits que les philosophes pour gouverner personne, mais selon la noble et féconde pensée qui les inspire... La Franc-Maçonnerie a mis des siècles à établir ses fondements; elle est dans l’humanité, elle n’en sorüra plus. »
Ce qui est certain, c’est que loin de présenter des symptômes de déclin, la Franc-Maçonnerie s'étend au contraire de jour en jour, particulièrement chez les nations germaniques et anglosaxonnes.
Cardinal Newman and his Influence on Life and Thought, by Cnanres SAROLEA, D. Ph. D. Litt. — Edimburg T, et T. Clark 1908.— 1 vol. in-12 de 174 pages.
On sait que l’histoire de la littérature française est enseignée à l'Université d'Edimbourg par un jeune Belge, agrégé à la Faculté de philosophie et lettres de l'Université de Bruxelles, M. Charles Sarolea. C'est un des rares écrivains qui manie avecune égale élégance le français et l'anglais; aussi s'est-il fait remarquer des deux côtés de la Manche par des articles et des essais qui témoignent d’une grande variété de connaissances, non moins que d'une réelle originalité d'esprit. Il vient de publier — dans la collection éditée par M. Oliphant Sweaton sous le titre de : The World's Epoch Makers « Ceux qui font l’histoire, » — un petit volume où il décrit, avec une impartialité qui n'exclut pas la sympathie pour la personnalité de son héros, la vie et l’œuvre de ce John-Henri Newman qui a joué un rôle si marqué dans la culture religieuse de l’Angleterre contemporaine.
Le sujet n'est pas neuf, et il fallait à l'écrivain belge une certaine audace pour l’aborder. Depuis la mort de Newman en 1891, on ne compte pas moins d’une douzaine de biographies qui lui ont été consacrées, tant par des protestants que par des catholiques, quelques-unes signées de noms de premier ordre, et, phénomène caractéristique, presque toutes aboutissent à des conclusions différentes, parfois contradictoires, dans leurs jugements sur le caractère complexe du personnage. Pour les uns il