‹ Hiérosophie problèmes du temps présentChapitre 6 sur 66 · Revue de Belgique du 15 novembre · texte numérisé non relu

Revue de Belgique du 15 novembre

connaissances de l’époque où elles surgissent, ne tardent pas à se trouver en opposition sensible avec les découvertes d'une science qui progresse sans relâche. De là provient alors une situation fort difficile pour les esprits qui veulent concilier leur foi et leur raison.

Il est aisé de voir qu'il y a deux moyens d'obtenir cette conciliation : l’un tend à étouffer la voix de la science, quand elle proclame des faits opposés aux doctrines de la révélation. L'autre, au contraire, consiste à modifier l’acception primitive de ces doctrines en les interprétant, tant bien que mal, dans un sens conforme aux nouvelles données de la science.

La première méthode était celle de l’Inquisition, forçant Galilée à renier la rotation de la terre; elle est encore en vigueur dans presque tous nos établissements religieux d'instruction, et elle perce chaque jour dans les attaques dirigées par des écrivains catholiques contre toutes les théories, dont les conelusions semblent contrarier les affirmations de leur Eglise. Il y a quelques semaines, un de nos organes ultramontains. La Croix, s'en expliquait même en ces termes significatifs : « Le droit de l'Eglise s'étend non seulement sur l'ordre moral et religieux, mais 1l embrasse le domaine entier de la science, il comprend l'immixtion dans la discipline des écoles, dans le régime des études, dans la collation des grades, dans le choix ou l’approba- ‘tion des maîtres. » Ajoutons que la Croix fait un devoir à l'Etat de favoriser et même d'imposer ce beau système d’enseignement, à l'exclusion de toute méthode comportant « la liberté de l'erreur. »

Le second moyen de conciliation prévaut surtout dans les pays protestants, bien que, à vrai dire, le premier n’y soit pas inconnu, s'il faut en juger par l'intolérance de certains prédicateurs et théologiens orthodoxes. Mais il ne faut pas oublier que le protestantisme, s’il n’est pas forcément une religion individuelle, mène plus ou moins, dans ses conséquences logiques, à l'interprétation individuelle de la tradition religieuse, tandis que le catholicisme, religion essentiellement sacerdotale, devient de plus en plus, entre les mains des ultramontains, une religion autoritaire et absolutiste. De là résulte naturellement que le protestantisme, plus élastique de sa nature, se prête davantage à

modifier, dans le sens des découvertes modernes, le fonds traditionnel de ses croyances. Déjà ses sectes les plus avancées prêtent à la Bible le caractère d’un livre inspiré, plutôt que révélé, et partant faillible dans ses expressions, comme toutes les conceptions, même les plus sublimes, passées au creuset de l'esprit humain. Enfin, même l'Eglise établie d'Angleterre s'est récemment choisi une commission chargée de reviser la version officielle de la Bible, pour mettre l'interprétation du livre sacré en harmonie avec les connaissances de l’époque. !

On conçoit dès lors que les publications tendant à concilier la Genèse et la science soient peu fréquentes et peu sérieuses en France, comme, au reste, dans les autres pays catholiques, alors que dans les pays protestants, et notamment en Angleterre, — ainsi que le constate M. Pozzy, dans un livre récent! — il ya toute une littérature du sujet. Sans doute, la France n’en est pas au premier traité écrit dans ce but; mais les auteurs français qui ont entrepris de concilier la révélation et la science se sont généralement laissé dominer dans leurs opinions scientifiques par leurs préoccupations religieuses, outre que, par le {on scolastique de leur argumentation, ils rappellent le théologien plutôt que le savant et le critique. Le grand mérite de M. Pozzy, c'est d'abord qu'en exposant l'état de nos connaissances sur les origines de la terre et de ses habitants, il ne paraît nullement s'inquiéter des conséquences que ses théories scientifiques pourraient avoir sur ses croyances religieuses; c'est ensuite que, par la clarté de son style et de son raisonnement, il nous a donné une œuvre de vulgarisation scientifique, en même temps que de critique religieuse.

L'ouvrage est divisé en trois parties; dans la première, l’auteur examine et résume, au point de vue purement scientifique, les théories qui nous expliquent la formation de l'écorce terrestre et le développement de la vie sur le globe. Dans la seconde, il reproduit la version de la Genèse, en rectifiant les erreurs qu'il croit s'être glissées dans les traductions antérieures du récit sacré. Enfin, dans la troisième, il montre que la tradition

1. La Terre et le récit biblique de la Créalion, par B. Pozzx, membre de la Société d'anthropologie de Paris, ouvrage illustré de 150 fig. sur bois. 4 vol. Paris, Ch. Meyruels. 1874.

biblique, ainsi reclifiée, concorde jusque dans les moindres détails, avec les découvertes de la géologie.

Il est incontestable que la Genèse interprétée dans un sens spiritualiste possède sur la plupart des autres cosmogonies religieuses l'avantage de ne pas contredire, dans ses grandes lignes, l'histoire géologique des formations terrestres. On peut même dire que le récit biblique les confirme pleinement, quand on le relit à travers l'interprétation de M. Pozzy. Maintenant, jusqu’à quel point cette interprétation est-elle conforme, nous ne dirons pas à la version orthodoxe, mais même à la signification exacte des termes bibliques? Un exemple fera comprendre, mieux que toutes les analyses, la façon dont procède l'auteur, ainsi que le plan et la portée de son œuvre :

M. Pozzy a établi dans sa première partie, conformément à l'état de la science, qu'aux débuts de la vie sur le globe, avant l’'émergement des premières terres, quand les rayons solaires ne perçaient pas encore la couche des vapeurs qui épaississaient l'atmosphère, les premiers êtres furent des plantes et des animaux sous-marins d'ordre inférieur. — Dans la seconde partie de l'ouvrage, après avoir traduit les versets de la Bible où se trouvent chronologiquement exposées la création de la végétation sousmarine (premier jour), l'épuration de l'atmosphère (second jour), la séparation des mers et des terres (éroisième jour) et l'apparition du soleil, ainsi que de la lune et des étoiles (quatrième jour), il arrive au (cinquième jour), « pierre d’achoppement contre laquelle sont allés se heurter la plupart des écrivains qui ont tenté de mettre d'accord Moïse et la géologie. » Jusqu'à présent, on avait placé dans cette cinquième période la naissance : 1° des animaux qui se meuvent ; 2° des poissons ; 3° des oiseaux. M. B. Pozzy, au contraire traduit les expressions hébraïques qui servent à désigner ces êtres respectifs par : i°les êtres rampants qui ont respiration de vie; 2° les monstres marins; 3° les êtres ailés, comprenant non seulement les oiseaux, mais encore tout être ayant des ailes et capables de voler. Quant aux poissons proprement dits et à la faune sous-marine, leur origine remonte évidemment au premier jour, c'est du moins ce que l’auteur infère du silence de la Bible à cet égard.

On comprend dès lors que M. B. Pozzy n’a plus aucune diffi-

culté, dans sa troisième partie, à faire concorder le cinquième Jour de la Genèse avec la période correspondante de notre histoire géologique. « La difficulté de concilier cette portion du récit de Moïse avec les données de la science provient surtout du fait que les poissons, dans l’opinion commune, ont été créés le cinquième jour, c'est-à-dire deux jours après la création des plantes, tandis que la géologie nous montre les animaux marins associés aux plantes dès les strates les plus anciennes des terrains fossilifères.….. Or, nous l'avons dit, si nos versions éveillent à l'esprit l'idée que les poissons, et généralement les animaux aquatiques, furent créés le cinquième jour, en réalité, dans le texte, il n’est pas question de poissons... Le mot dagim, traduit partout ailleurs par poissons, le seul, du reste, que possède la langue hébraïque pour cette idée, on ne le trouve pas dans la description mosaïque de l’œuvre du cinquième jour. Et pourtant, Moïse le connaissait, puisqu'il s'en sert, quelques lignes plus bas, aux versets 26 et 28 du même chapitre... Ainsi, d'après la Genèse, voici quel fut l'ordre de création : les créatures sous-marines d'abord, puis les plantes terrestres, puis les reptiles. N'est-ce pas le même ordre que nous révèle la géologie? »

M. Pozzy pousse même le rapprochement plus loin. Ses « grands monstres marins, » ce sont les ichtyosaures, les plésiosaures et les autres sauriens de mer à respiration aérienne, Ses « êtres rampants ayant respiration de vie, » ce sont les gigantesques sauriens de terre représentés par le mégalosaure et l'iguanodon. Enfin, les « êtres ailés » se personnifient dans ces étranges ptérodactyles et ramphorinchus qui achèvent de caractériser l'âge des reptiles dans la période secondaire. « Tous ces reptiles sauriens, ajoute M. Pozzy, ont ceci de commun avec les oiseaux introduits en même temps qu eux sur la scène de la vie, qu'ils se propagent par des œufs : ils sont ovipares. En les groupant ensemble, Moïse a sur ce point, comme sur bien d'autres, devancé de plusieurs siècles les classifications de la science. Mais il est encore un autre trait qu'il vaut la peine de faire ressortir. Ce qui a surtout étonné les géologues, c'est, d’une part, l'abondance, d'autre part, les dimensions colossales des reptiles et des êtres ailés de cette étonnante époque... Eh bien, Moïse a soin de nous dire des reptiles, qu'ils furent produits avec abondance et que c'étaient de grands monstres marins.

Quelle peinture plus exacte et plus frappante pouvait-il nous donner de cette époque ? »

Laissons de côté l'hypothèse que Moïse, initié de bonne heure aux mystères de la science égyptienne, aurait pu posséder des notions exactes sur l’histoire géologique du globe. Il est assez étrange, M. Pozzy le reconnait lui-même, qu'on ait attendu les découvertes de la science moderne pour trouver le sens « exact » des textes bibliques. M. Pozzy s’en tire — d'abord en répondant que « si les vérités-mères de la révélation ont apparu de tout temps à ceux qui l'ont étudiée avec droiture et sincérité de cœur, il s’en faut que toutes les vérités subsidiaires en ont été dégagées du premier coup, » — puis en affirmant qu'il a interrogé le récit de Moïse avec une complète indépendance d'esprit, sans se préoccuper de son accord ou de son désaccord avec les données de la science. Nous ne mettons pas en doute la sincérité de M. Pozzy, quand il déclare s'être demandé, « sans autre guide que la grammaire et le dictionnaire, ce que l'auteur sacré a voulu dire, ce qu'il a dit réellement. » Mais est-il possible d'assister à des interprétations comme nous venons d'en reproduire, sans penser que M. Pozzy s’est laissé influencer, même à son insu, par les inflexibles vérités scientifiques qui lui hantaient le cerveau ? Quand on réfléchit à tout ce que des commentateurs ont su trouver dans certains textes classiques, peut-on être surpris de voir quelques phrases, d'un style imagé, poétique et primitif, se prêter aux interprétations Les plus élastiques, surtout dans une langue bien plus éloignée de la nôtre que le latin ou le grec?

En un mot, l'ouvrage de M. Pozzy ne nous a pas encore convaincu que, pour accorder la science et la révélation, il ne faille pas quelque peu modeler l'une sur l’autre. L'essentiel, c'est que la partie sacrifiée ne soit pas la science. Au fond, il importe très peu à la foi que le mot fannin signifie « poissons » ou « monstres marins. » Mais il importe beaucoup à la science qu'on ne la force pas à se boucher les yeux pour ne pas voir l’antériorité géologique de la faune sous-marine sur la faune et la flore terrestre. Le jour où ce fait serait compris par les hommes de religion, il l'est par M. B. Pozzy, un grand pas serait franchi dans l’histoire morale de

notre sociélé, car nous entrerions définitivement dans l'ère des religions progressives

Il est toutefois un point où l'on est en droit de reprocher à M. Pozzy de sacrifier la science à la lettre de la révélation; c'est quand il prétend restreindre l’âge de l’humanité aux six mille ans de l’Ancien Testament. Cette opinion qui n’est plus même discutable aujourd'hui est d'autant plus extraordinaire chez M. B. Pozzy, qu'après avoir reconnu, dans sa première partie, la contemporanéité de l'homme avec le mammouth et l'ours des cavernes, 1l déclare, dans la troisième, que si plus tard des nouelles découvertes l’obligent à modifier ses convictions sur l’époque rapprochée de notre apparition, « la chronologie biblique sur ce point n'est pas tellement précise que notre foi dût en être ébranlée ou troublée. » On voit que la foi de M. Pozzy est toute prête à transporter des siècles, sinon des montagnes.

Une autre particularité, quelque peu suspecte, c’est l’ardeur que M. Pozzy consacre à attaquer les doctrines du transformisme. Ici toutefois la question n'est pas aussi tranchée, et la controverse reste ouverte sur le terrain scientifique. D'ailleurs, si M. Pozzy, qui prend parti pour la perpétuité de l’espèceet, par conséquent, pour la création spontanée de l'homme, trouve naturellement dans la Genèse la conformation de ses théories, un abbé français!, M. R.-F. Choyer, dans un ouvrage sur la Théorie géogénique de la science des anciens, n’accommode-t-il pas, non moins uaturellement, le récit de Moïse aux hypothèses les plus audacieuses du transformisme? Nous pouvons donc parfaitement admettre que même sur ce point, M. B. Pozzy, tout en se trompant, est resté fidèle à l'indépendance ordinaire de ses recherches scientifiques.

Nous ne nous dissimulons pas que M. Pozzy rencontrera des critiques plus sévères, non seulement du côté des ultramontans, mais encore parmi leurs adversaires — pour ne rien dire des gens qui l’attendent sur le terrain de la linguistique. — A quoi bon, diront certains esprits parfaitement intentionnés, ces essais de conciliation entre deux choses inconciliables, entre le passé et l'avenir, entre les anachronismes de la religion et les progrès de la science? Le catholicisme proscrit la science! Eh bien, tant pis pour le catholicisme! Partout nos savants ont

4. Voir, dans la Revue de Belgique du 15 juillet 1874, Le présent et l'avenir de la psychologie, par J. Delbœuf.

secoué le joug des traditions religieuses, et quant à notre public, ou bien il est ultramontain, et alors il laisse à l’Eglise romaine le soin de lui fournir des explications toutes faites; ou bien ilest sceptique, et alors que lui importe l'orthodoxie de ses opinions en matière scientifique? — Ce raisonnement, tout logique qu'il paraît, méconnaît qu'en fait l'Eglise domine la grande majorité de nos populations, nos enfants, nos femmes, nos paysans. Or, quand l'Eglise érige en dogmes de fausses notions scientifiques, est-ce qu'elle n’entrave pas les progrès plus ou moins considérables que ses croyants auraient pu faire dans le domaine des sciences? Bien plus, est-ce qu’elle ne frappe pas de stérilité nombre de jeunes intelligences qui auraient pu puissamment contribuer au développement scientifique de leur époque, si on leur avait inculqué les vrais principes de la méthode et le bagage complet des vérités acquises”? Si l’on en veut une preuve convaincante, on n’a qu'à comparer, comme l’a fait M. de Candolle dans son Histoire des savants, la production scientifique des pays catholiques et des pays protestants.

Quant à l'indifférence générale de nos populations à l'égard des questions théologiques, nous ne pourrions nous en applaudir. Comme le démontrait M. Ern. Renan dans un récent article de la Revue des Deux-Mondes sur la Crise religieuse en Europe, si le monstrueux dogme de l’infaillibilité papale n’a point provoqué au sein de l'Eglise catholique — en Belgique comme en France, — un schisme qui eût été pour notre libéralisme politique une diversion si puissante et si opportune, c'est que chez nous « l’extrème ignorance du laïque rend tout possible; » tandis qu'en Allemagne et en Suisse, partout où s’est développé le vieux catholicisme, le catholique un peu cultivé possède, grâce à la concurrence du protestantisme, « des habitudes presque protestantes; il sait sa religion, la raisonne, admet ceci, n’admet pas cela. »

En somme, nous n'irons pas conseiller à nos savants de se lancer dans la théologie. Mais lorsqu'un homme de science vient offrir à la religion un traité de paix, sinon d'alliance, en y inscrivant comme première condition l'intégrité de son indépendance scientifique, il nous paraît mériter mieux que la‘haine des uns et l'indifférence des autres, surtout quand il accom-

plit sa tâche d'une façon aussi ingénieuse que M. B. Pozzy. L'impassibilité de notre public, en matière de théologie, nous semble trop générale et trop enracinée pour que cet ouvrage puisse être appelé à un grand retentissement; mais il n’en reste pas moins une tentative qu'il convenait de ne pas laisser inaperçue.

IT

La faveur du siècle n’est guère à la métaphysique. Séduits par les immenses progrès quela méthode expérimentale nous a fait réaliser dans la connaissance de la nature, des esprits de plus en plus nombreux ont prétendu résoudre les problèmes de notre destinée par les seuls procédés en vigueur dans les sciences exactes. Allant plus loin encore, ils n’ont voulu voir dans les phénomènes de l'ordre moral que l’équivalent, ou pour mieux dire, le prolongement des forces à l’œuvre dans l’ordre physique, et ils en sont arrivés ainsi à faire de la philosophie entière une simple branche des sciences naturelles. La métaphysique, de son côté, fidèle à ses vieux arguments, les oreilles fermées à la marche du monde, ne ressemble pas mal à un survivant du moyen âge qui partirait en guerre avec l’armure des preux contre les engins perfectionnés de la stratégie moderne. Sans doute la vérité n’a pas d'âge, et il est des arguments qui sont toujours neufs, parce qu'ils sont toujours bons. Mais est-il possible de s’en tenir, par exemple dans les problèmes que soulève la distinction de l'esprit et du corps, à des arguments tels que la vieille proposition scolastique : la mort est une dissolution; l’âme est indissoluble, donc l’âme est immortelle. Pendant que la métaphysique répète les démonstrations de cette nature avec la foi des anciens jours, la science, penchée sur ses creusets, la loupe d’une main, le scalpel de l’autre, pénètre de plus en plus dans les secrets de l'univers, reconstitue page par page l’histoire de la vie sur le globe, diminue les barrières qui séparent les espèces, les genres, voire les

Page 1