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Revue de l'Université de Bruxelles. Octobre

l'Université de Bruxelles pendant son récent jubilé, il nous avertit lui-même que la biologie revêt à ses yeux « tout l'attrait, mais aussi tout le despotisme d’une religion » — et il ajoute ce commentaire : « Le principal but des religions est d'apprendre à l'homme ce qu'il est, d’où il vient, où il va. La biologie, qui a pour objet l'étude de la vie, doit satisfaire, plus que toute autre science, notre curiosité religieuse!, »

Il s'en faut, d’ailleurs, que M. Le Dantec soit le seul à proclamer ce nouvel Evangile. Fréquents sont les écrivains — cependant moins peut-être parmi les savants proprement dits, que chez les vulgarisateurs, les philosophes, les romanciers et même les poèles — qui appliquent à leur conception de la vie la phraséologie courante du sentiment religieux. Bien qu’on ait complètement abandonné aujourd'hui l'hypothèse d'une force vitale à laquelle se rapporteraient toutes les manifestations biologiques, on considère communément la Vie in abstracto; on l'affuble d’une majuscule; on la traite comme une entité; on lui décerne des qualificatifs qui impliquent, sinon la personnalité, du moins une sorte d'autonomie; on chante à sa gloire des hymnes en vers et en prose; on lui prête des propriétés merveilleuses qui doivent assurer le bonheur de l'humanité et par suite commandent dès maintenant notre concours. Le vieil adage scolastique : Philosophia ancilla theologiæ est devenu la prétention de regarder toutes les sciences, — même les sciences morales et politiques — comme des servantes de la biologie. “

Ce mysticisme biologique n’est pas nouveau, toutes proportions gardées, dans l’histoire de l'esprit humain. Les manifestations de la vie figurent sans doute parmi les premiers phénomènes qui ont frappé l'imaginalion ratiocinante de l'homme, et, de bonne heure, on s'est attaché à abstraire l'énergie vitale de ses applications variées, pour y voir un mode essentiel de l’activité divine. . La Genèse, confondant l'âme avec la vie, fait de cette dernière le souffle de l'Eternel qu'il émet et réabsorbe tour à tour?. Chez les Egyptiens, dès la plus vieille époque, l'insigne par excellence des dieux, c’est la clef de vie sous la forme de la croix ansée. Déjà,

1. Revue de l’Université de Bruxelles, livraison de décembre 1909. 2. E. Renan. Histoire d'Israël, t. I, chap. IL.

pendant l'Ancien Empire, le conflit d'Horus et de Set, qui constituait le principal mythe de la religion égyptienne, était devenu la glorification symbolique de la Vie en son fonds éternellement renouvelé : « Pour l'Egyptien, remarque C.-P. Tiele, le caractère indestructible de la vie, en dépit de toutes les puissances de la mort et de la destruction, est tout le contenu de sa foi, le fondement de toutes ses espérances !. » Les Perses basaient leur dualisme non seulement sur l'opposition de la lumière et des ténèbres, mais encore sur celle de la vie et de la mort; il n'y a pas de Livre sacré qui formule avec plus de force que l'Avesta le commandement divin de respecter et de développer la vie parmi les animaux et les plantes utiles, aussi bien que parmi les hommes. D'ailleurs l’universalité des cultes phalliques atteste l'importance que chez tous les peuples de l'antiquité on attachait à la transmission de la vie, en dehors même de la satisfaction assurée à l'instinct de procréation.

Dans toutes les religions antiques la vie future était un prolongement posthume de la vie présente. Il n’y avait donc pas de raison pour ne point aimer, embellir et intensifier cette dernière. Au contraire, pour le christianisme, la vie terrestre ne fut plus qu une épreuve et c’est ailleurs que l'âme, dégagée par la mort de ses liens charnels, devait chercher la plénitude de l’existence. La Renaissance réhabilita la vie et restitua à l’homme la Joie de vivre. Mais l'antagonisme n'en persistait pas moins — et il persiste encore actuellement — sur le point de savoir s'il faut assigner à la vie une origine naturelle ou surnaturelle, C’est la théorie de l'évolution qui a décidé de l'issue du conflit, en aflirmant l'unité des forces de la nature. Mais si cette théorie ést de plus en plus acceptée aujourd'hui, elle le doit précisément, en grande partie, aux découvertes merveilleuses qui ont renouvelé la science de la vie au cours du dernier siècle. On comprend dès lors l'importance attachée à cette science, l’enthousiasme qu'elle soulève, le prestige qui s'attache à ses révélations, voire à ses conjectures, et nous ne devons pas trop nous étonner, si, dans sa fierté d’avoir ébranlé le fondement des anciennes théologies, elle

4. C.-P. Tree. Hisloire comparée des anciennes religions de l'Egypte, etc. (trad. française). Paris, 1882, p. 139.

vise quelque peu à hériter de leur fonction, tout en affirmant très sincèrement, pour employer les termes de M. Le Dantec, qu'elle n'entend nullement « remplacer les dieux dont elle renverse les autels. »

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A ne voir que l'extérieur des choses, on pourrait soutenir, sans trop de paradoxe, que la biologie possède les principaux organes d'une religion. La vie a ses lieux de culte dans les laboratoires où officient des savants qui s’efforcent de pénétrer les mystères de la nature; elle a ses sacrifices où l’on offre des animaux en holocauste pour la santé et la prospérité des hommes; elle a ses séminaires dans les écoles supérieurs où des générations successives d'étudiants viennent s'initier aux arcanes de la science; elle a ses missionnaires qui vulgarisent ses lois par la parole et par la plume; elle a ses exorcistes qui, armés de formules et d'instruments, s’en vont, comme les prêtres de l’antique Chaldée, disputer le cœur, le foie, les entrailles, toutes les parties du corps humain aux invisibles générateurs de la maladie et de la mort; elle a même ses martyrs, victimes du devoir professionnel ou de la recherche scientifique, qui, avec un dévouement parfois sublime, exposent courageusement leurs jours pour prolonger l'existence de leurs semblables ou simplement pour arracher à l'inconnu quelque nouvelle révélation. Mais elle a aussi — et c’est une similitude de plus avec les religions — ses exagérations, ses 1llusions et même ses superstitions.

Exagération, d’abord, de prétendre que toutes les sciences sont simplement des branches de la biologie, « L'homme, » écrit M. Le Dantec, « étant avant tout un animal social, la recherche des conditions les plus favorables à la vie ne peut se séparer de l'étude des lois qui régissent les sociétés. Je ne vois pas au nom de quel principe on pourrait trouver des limites séparant raisonnablement l'hygiène sociale de l'hygiène individuelle. » Si le savant conférencier, qui, d’ailleurs, dans un autre passage, nous présente la biologie comme « un chapitre de la physique, » avait

simplement voulu dire que l’étude de la sociologie implique et présuppose la connaissance des lois qui régissent la vie individuelle, tout le monde serait d'accord; mais il ne faut pas creuser bien profondément sa pensée, pour y trouver la prétention de résoudre par la biologie tous les problèmes sociaux. — En réalité, c'est seulement par analogie qu'on peut parler d'un « corps » social et d’une « vie » sociale, une fois qu'on dépasse le niveau des sociétés madréporiques.

Veut-on savoir à quelles conclusions, cette assimilation, prise à la lettre, conduit un chef d'école aussi distingué que M. Le Dantec? Il écrit à propos du mot ou plutôt de l’idée de Justice « La Biologie nous enseigne que la loi du plus fort ou, si vous préférez, du plus apte est la seule loi générale; la Vie même a une définition guerrière et conquérante et cela impressionne péniblement notre générosité naturelle... Toutes ces notions absolues, dont nous connaissons aujourd'hui l’humble origine, sont représentées dans notre langue par des mots qui jouissent d’un merveilleux prestige. Ces mots répondent si parfaitement à des particularités héréditaires de notre nature que nous ne pouvons les entendre sans ressentir une émotion profonde, Les mots sont le plus grand obstacle à l'acceptation des conquêtes de la science révolutionnaire. » Or, n'est-il pas de plus en plus reconnu que la loi universelle de la concurrence vitale, avec ses conséquences inexorables dans le monde animal, se complète et se corrige chez l'homme par d'autres lois dont la sociologie seule nous révèle l'existence. À ce point de vue, la biologie ne peut occuper qu'un rang subordonné sur l’échelle de nos connaissances, comme l'ont du reste admis tous ceux qui se sont occupés d'établir la hiérarchie des sciences, depuis Auguste Comte jusqu'à Herbert Spencer.

Exagération encore, l’assertion que « la Biologie plus que toute autre science, permet de discuter les affirmations fondamentales sur lesquelles sont basées les religions humaines. » Il est très possible que la théologie — même la théologie catholique — en faisant appel au symbolisme, essaie un jour de se réconcilier, quand elle ne pourra plus agir autrement, avec les

découvertes de la biologie, comme elle l’a fait avec celles de l'astronomie, comme elle est en train de le faire avec celles de la géologie et de l'anthropologie préhistoriques. Ce sera sans doute un grand mérite pour la biologie d’avoir contraint l'Eglise à cette évolution. Mais ce n'est pas une raison de méconnaître que l’histoire, la critique historique, a contribué tout autant, sinon plus, à dissiper l’auréole miraculeuse dont s'entourent les religions révélées.

M. Le Dantec, à la vérité, estime que la biologie seule peut définilivement remplacer les religions en enseignant à l'homme «ce quilest, d'où il vient, où il va, » et c'est même avant tout pour cela, déclare-t-il, qu'elle mérite d’inspirer un intérêt rehgieux. — L’assertion serait fondée, si la Vie, ainsi que d’aucuns le soutiennent, pouvait être envisagée comme le but et le eouronnement de l’évolution. Mais ce serait là méconnaiïtre :

1° que la vie est seulement une feuille détachée de l'arbre de la nature, ou, si l’on veut, la sève qui circule dans une de ses branches innombrables. M. Le Dantec se plait, du reste, à la définir lui-même : « Une forme de l’activité universelle; » tout comme le mouvement, la chaleur, la lumière, l'électricité, la raïson elle-même;

2 qu'elle est simplement une étape dans le cours de l'évolution, puisque, sur notre globe, elle est postérieure au dévelop-

pement inorganique de la matière et antérieure à l'apparition de

l'intelligence ;

3° que (dussé-je, pour le prétendre, encourir aux yeux de certains savants le reproche d’hérésie) au-dessus de la conception biologique de l'individu, il y a la conception juridique de la personne avec ses droits et ses devoirs.

Rien n’interdit de soutenir avec Haeckel, que la vie est en germe dans le monde inorganique et que la conscience en est l'épanouissement chez l’homme. Je ne reprocherai pas à cette thèse de dépasser les limites de l'observation, bien que la source de la vie soit toujours un mystère et que jusqu'ici l'expérience ne nous permette pas d'en saisir l'apparition au delà de la cellule. A moins de supposer, à la suite de certains esprits aventureux, que les êtres organisés auraient précédé les corps inorganiques et que ceux-ci représenteraient les débris de ceux-là — ou

encore, en compagnie d'autres savants, que les premières cellules nous auraient été transmises de quelque «stre lointain sous forme de poussière cosmique, — nous devons bien, si nous ne voulons pas rompre avec la continuité de l'évolution, admettre comme hautement vraisemblable que la vie était en puissance dans la matière inorganisée et même dans la nébuleuse primitive. Mais, pour l'en faire sortir, il a fallu une évolution dont le milieu et le temps peuvent expliquer le comment, non le pourquoi. Ajoutons que du jour où la vie est apparue, l'être s'est développé, en quelque sorte, dans un plan nouveau et qu'il en a encore été de même, quand la raison est venue se superposer à la vie.

La tendance actuelle en biologie — et M. Le Dantec n'y à pas peu contribué par ses travaux — est d'expliquer les manifestations vitales comme le résutat d’un équilibre instable, d'un échange réciproque, d’une réaction incessante entre l'organisme et son milieu. On s'en est autorisé pour affirmer que la vie représente simplement un degré supérieur de complexité parmi les réactions physico-chimiques dela matière inorganisée!. Cependant même les partisans de cette dernière thèse doivent reconnaître que dans la cellule vivante, la réaction — à la différence de ce qui se passe dans la molécule inorganique — tend à se perpétuer; qu'elle engendre une individualité persistante (on a même parlé de l'immortalité des cellules); qu’elle transfère son siège de l'extérieur à l'intérieur des organismes; qu’elle fournit à ces derniers leurs conditions d'existence et de reproduction, en leurintégrant à cet effet les éléments utilisables du milieu ambiant; bien plus, qu'elle en vient, par le groupement hiérarchisé des cellules, à former des êtres complexes, comportant des différenciations structurales et des fonctions coordonnées absolument étrangères à leurs constituants cellulaires, par suite soumises à des lois nouvelles, non pas contradictoires, mais complémentaires. — C'est également ce qui se passe dans le domaine intellectuel et social. — Ainsi se trouve justifiée la constitution de la biologie d'abord, de la psychologie et de la sociologie ensuite, à l’état des sciences distinctes et spé-

4. Voir un ingénieux développement de cette solution dans l'Essai sur une théorie de la Vie, par R. Perrucar, avec préface d'Ernest Solvay. Bruxelles, 1 vol. 1909. — Aussi dans ALBERT JACQUEMIN, La Malière vivante et la Vie. Charleroi, 1910.

ciales. Au sein de l’humanité, l'homme acquiert le pouvoir non seulement de réagir sur son milieu social aussi bien que sur son milieu physique, mais encore de se créer à lui-même, dans une mesure croissante, des motifs d'action. L’Idée à son tour devient Force, comme l’a si bien montré Alfred Fouillée.

En voulant tout ramener à l'application d'un critère unique, fât-ce celui de la biologie, on méconnaît ces gradations nécessaires, on perd même tout sentiment des proportions, et on en arrive, comme M. Le Dantec, à écrire cette énormité psychologique qu'on veut nous faire prendre pour un jugement d'histoire : « Entre ma constitution individuelle et celle de mes ancêtres du temps de César, la différence est insensible ; il y a autant de disproportion entre mes connaissances scientifiques et les leurs qu'il y a de distance de l'homme à l'ornithorynque. »

Un peu moins d’exagération, pour ne pas dire un peu plus de modestie, conviendrait à la science.

C'est une illusion non moindre de penser que le culte de la vie peut remplacer la notion du devoir, Sans doute, il appartient à la science basée sur l'observation, ou, pour préciser, à la sociologie, embrassant la morale, le droit, l’économie, la politique, de trouver la formule des rapports nécessaires entre les hommes.

Mais il ne suffit pas de formuler des règles; il faut encore les faire

observer. Or, que deviennent les considérations d'intérêt général, lorsqu'elles se heurtent aux convoitises et aux passions individuelles, si l’on a supprimé logiquement les idées de justice et de devoir dénoncées par M. Le Dantec, — bien que, semble-t-il, à son corps défendant, — comme contraires aux enseignements les plus clairs de la biologie ?

Laissant de côté un vieux reste de préjugés ancestraux qui s'évaporera à la longue, il ne subsiste plus alors d'autre frein que la crainte de la répression ou, ce qui revient au même, le droit du plus fort — et le plus fort, dans un conflit inévitable de tous contre tous, ce ne sera pas toujours l’organisme social. — Même Guyau, dans son ouvrage : La Morale sans Sanction ni Obligation, finit par reconnaître qu’ « une espèce de sanction » est

absolument insdipensable et il croit la trouver dans le désir de réaliser « la vie la plus intensive et la plus extensive possible sous le rapport physique et moral. »

C'est très bien. Mais s'il me plaît de mener une vie moins complète et moins extensive, qu'est-ce qui m'obligera moralement de sacrifier un avantage direct et immédiat à un bien plus considérable peut-être, mais moins personnel et plus éloigné? On ne conçoit pas « une espèce » d'obligation ou de sanction, et je tiens pour irréfutable cette sentence d'Edouard Schérer, en tant qu'elle s'applique au fondement de la morale : « La morale a besoin de l'absolu ; le devoir n'est rien s’il n’est pas sublime, et la vie est chose frivole, si elle n'implique des relations éternelles. »

Le rapide essor de notre civilisation a multiplié, dans d’énormes proportions, nos formes d'activité et nos sources de jouissance. Cette intensification et cette accélération de la vie coïncident, d’une part, avec le relâchement des liens sociaux qui emprisonnaient naguère l'individu ; d'autre part, avec la réaction des esprits libres contre les excès d'une réglementation à outrance qui tend à remplacer la tyrannie minutieuse de la coutume ou de la croyance par celle de la loi, et le joug des Eglises par celui de l’Administration. De là la vogue des philosophies et des littératures, qui, sous des étiquettes diverses, prêchent, comme le mot d'ordre des temps nouveaux, le droit de chacun à « vivre sa vie. » (Il y a un siècle on disait : « Suivre sa nature. »)

Gette formule est irréprochable, si par là on entend « le développement harmonique de nos facultés » (pour employer les termes de notre vieux maître, aujourd’hui tant démodé, bien qu'il ait été un des pères de la libre-pensée en Belgique, Guillaume Tiberghien), en y comprenant d’ailleurs le sentiment altruiste et l'obligation du devoir. Mais qui ne voit qu'elle peut devenir trop souvent la justification de tous les égoïsmes et de toutes les défaillances, le prétexte pour obéir à tous les penchants, bons et mauvais — les mauvais surtout — ; enfin, un encouragement à mettre sur la même ligne les {abous surannés dont il est méritoire de s'affranchir et les obligations supérieures qui assignent à la vie une fonction utile dans l’évolution de l'humanité et de l'univers? N'est-ce ‘pas le cas de répéter :

.…. propler vilam vivendi perdere causas?

Si l’on veut constater à quel point une conception exagérée du rôle et de l'importance de la Vie a engendré ce que, pour rester dans le langage religieux, j'ai dénommé des superstitions, 1l ne faut pas s’en tenir à l’exposé théorique et forcément écourté d'une Conférence académique, même donnée par un savant aussi consciencieux et aussi représentatif que M. Le Dantec; il convient encore d'examiner les applications sociales par lesquelles elles se traduisent couramment. Je n'ai nullement l'intention d'en dresser ici un syllabus, mais je voudrais en relever quelques exemples

caractéristiques.

Préjugé, l’axiome que la seule fonction des êtres vivants est de propager la vie. J’ai entendu, il n'y a pas très longtemps, un de nos plus brillants physiologues bruxellois soutenir sérieusement, dans une conférence de vulgarisation, que, vers l’âge de 60 à 65 ans (ilest bon d'ajouter que notre savant conférencier n'avait pas encore atteint cette limite), l'homme devenait dans l’ordre de la nature un être inutile et parasite, parce qu'il perdait alors la faculté de se reproduire. N'est-ce pas méconnaitre que l'homme n'est pas seulement un organe de reproduction, mais encore un cerveau ? Elle porte loin, cette observation formulée par Léo Errera, dans ses Mélanges posthumes, que, parmi les organismes supérieurs, la vie individuelle tend à l'emporter sur la reproduction. Ne peut-on dire que cette différence caractérise en quelque sorte un règne nouveau? La statistique n'est pas moins éloquente, quand elle établit, comme une loi fatale, que la puissance génératrice décroit, — qu'on le déplore ou non, — en raison de la puissance cérébrale, et c’est cette puissance cérébrale à son tour qui cherche les moyens de prolonger la vie.

Préjugé, l’assertion qu'il faut assurer la conservation de la vie pour la vie elle-même. Voyageant dans le nord-est de l'Inde il x

a quelque trente-cinq ans, j y entendis raconter, comme un fait récent, l'aventure d'un ascète appartenant à la secte des Jainas, lequel, par crainte d’écraser ou d’avaler quelque être vivant, balayait avec précaution la place où il allait s'asseoir et se plaçait, pour boire, un linge sur la bouche, à l’instar de nombre deses coreligionnaires : des missionnaires bien intentionnés s’efforcèrent un jour de lui montrer, à l’aide d’un miscroscope, comment l'air, l’eau, la surface de n'importe quel objet foisonnent d’animalcules invisibles qu'on ne peut s'empêcher de détruire tout le long du jour. Le malheureux se condamna à une immobilité absolue et se laissa mourir d’inanition. — Voilà du moins un biolâtre qui était logique jusqu'au bout.

N’ai-je pas entendu plus d’une fois combattre l’incinération des morts sous prétexte qu'elle met obstacle aux transmutations vitales opérées dans le laboratoire de la nature; en d’autres termes qu'elle prive de leur part de vie les vers de la tombe et l'herbe des cimetières. Cette touchante sollicitude posthume rappelle un peu la légende du Bouddha offrant son corps en pâture à une tigresse affamée, afin qu'elle pût allaiter ses petits!

Nos médecins ne se gênent pas pour sacrifier des animaux dans l'intérêt de la science. Mais c'est pour eux une règle absolue qu'ils doivent prolonger la vie humaine, quelles que soient les circonstances qui justifieraient une action en sens opposé. Je ne parle pas du cas de conscience récemment porté à la Comédie-Française par Paul Bourget‘ où un médecin, en allongeant de quelques heures la vie du moribond, doit lui laisser le temps de commettre une action injuste et odieuse. Mais voici un malheureux, dans la dernière période de la rage, que le traitement Pasteur est désormais impuissant à guérir ou même à soulager. Combien y a-t-1l de praticiens, qui, sur ses propres supplications, formulées dans un intervalle lucide, consentiraient à lui administrer une drogue de nature à le faire passer sans souffrance d'un sommeil factice au sommeil éternel? On était plus miséricordieux au temps où on l'eût étouffé entre deux matelas! — Je me rappelle un de mes collègues du Sénat, atteint d’une affection qui le condamnait à une

1. Un cas de conscience, pièce en deux actes, de MM. Paul Bourget et Serge

Basset.

fin prochaine. Une opération pouvait prolonger ses jours de quelques semaines au plus. Mais, comme il souffrait en outre de complications cardiaques, on ne pouvait le chloroformer qu'au risque de le tuer sur place. Ses chirurgiens décidèrent de l'opérer sans l'endormir. Quelques heures après il mourait, après avoir subi, sous le scalpel, une terrible et inutile torture. Tout disciple d’Esculape devrait se rappeler que la mission du médecin ne consiste pas seulement à retarder la mort, mais encore à alléger la souffrance. Sans doute sa situation, en pareil cas, sera toujours délicate, mais il doit la vérité à son client et, si celui-ci réclame

l'euthanasie, la responsabilité de l'opérateur sera à l'abri.

Superstition également, dans le même ordre d'idées, la condamnation absolue du suicide, sous prétexte que nul ne peut disposer de la vie humaine, fût-ce de la sienne. Il est vrai que le suicide est trop souvent un acte de lâcheté — une désertion devant l'ennemi, ainsi que le disait déjà Platon. — En général, c'est aussi une stupidité, devant les chances dont l'avenir est toujours gros. Mais chacun n’en est pas moins le maître de sa vie aussi bien que de sa personne, et je ne puis avoir un mot de blâme à l'adresse de quiconque, atteint, par exemple, d’un cancer incurable, se tue plutôt que de se résigner à une lente décomposition, objet de dégoût pour soi et pour les siens.

J'en dirai même autant de celui qui, après avoir, en un moment de faiblesse, commis une action déshonorante, demande à la mort le moyen d'échapper à une condamnation judiciaire dont la flétrissure, dans l’état de nos mœurs, rejaillirait sur sa famille innocente.

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Superstition encore, le reproche d'immoralité dans lequel on prétend englober tous les propagateurs et les pratiquants du néomalthusianisme. Cette accusation se comprend de la part de l'Eglise catholique pour qui c’est un péché d'empêcher de naître des âmes à sauver. Elle se conçoit également chez des nations militaires, où la diminution de la natalité réagit sur la production

de la chair à canon. Cependant, à considérer les conditions générales de notre société, n’est-1l pas absurde, par amour théorique pour la Vie, d'encourager les classes indigentes à engendrer sans limites des enfants fatalement condamnés au dénûment chronique et à la faiblesse congénitale! ? Je l’écris sans hésiter: il ya pour les êtres raisonnables un devoir supérieur à celui de la multiplication de l'espèce : c’est de ne procréer des enfants que dans la mesure où ils pourront non seulement les nourrir, mais encore les équiper en vue du combat pour l'existence.

Quand Mgr Mercier, archevêque de Malines, lance une pastorale pour accuser d’impiété ceux qui refusent de prendre à la lettre le commandement de la Bible : « Croissez et multipliez, » il est parfaitement dans son rôle, — quoique l'Eglise contribue également à l'arrêt de la population en favorisant l'institution des couvents?. — Mais que penser d’un médecin, professeur de clinique dans une grande Université catholique de la France du nord, lorsque, incriminant l’axiome médical, cependant si raisonnable et si honnête, à l'adresse des tuberculeuses : « Filles, pas de mariage; femmes, pas d’enfants » — il n’hésite pas à écrire dans un Rapport adressé à la section de « Médecine » de la Société « scientifique » de Bruxelles et reproduit en brochure à la suite de la lettre archiépiscopale : « Combien ne connaissonsnous pas de tuberculeuses, qui, malgré leurs tubercules, ont enfanté une ou plusieurs fois. Sans doute, de ces enfants, quelquesuns sont morts, mais d’autres ont survécu pour perpétuer une famille et quelques-uns ont pu être pour la patrie d'utiles serviteurs... Et puis, disons-le, quoique le monde ne puisse pas le comprendre, ne vaut-il pas mieux pour eux et pour les leurs qu'ils soient nés? Sans doute ils ont été frustrés de quelques années de vie sur cette terre où les déceptions et les souffrances abondent, mais une vie éternellement heureuse leur a été assurée. » — Nous appartenons sans doute au monde « qui ne

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