Pour l'honnételé conjugale, brochure, Louvain, 1910. ss
2. A la suite de la publication de ce travail, Mgr Mercier m'a fait l'honneur de m'écrire, que j'avais sans le vouloir travesti sa pensée... Développant ultérieurement ce point de vue dans la Ligue contre l'infécondilé intenlionnelle il déclare avoir voulu réprouver, au nom de la morale chrétienne, les moyens préventifs recommandés par la propagande néo-malthusienne, mais non la limitation de la population par le recours à une continence pratiquée « dans des
peut pas comprendre, » car nous trouvons un pareil fanatisme digne de l’ascète Jaina, sauf que ce dernier ne nuisait qu'à luimême.
La faculté de suspendre la procréation est un privilège de l’humanité que l’homme et la femme ont le droit d'exercer pour des motifs dont leur conscience est seule juge. Comme tous les droits, il prête à des abus et à des mésusages. Mais c'est à la morale et à la sociologie qu'il appartient d'en indiquer les limites. Nous serons d'accord avec Mgr Mercier, lorsque, déplorant l’extension du malthusianisme parmi les classes aisées, il l'attribue, entre autres causes, à l’exagération du luxe et à l’affaiblissement de la vie de famille. En France, dès 1887, Guyau écrivait énergiquement que « le malthusianisme est le paupérisme de la bourgeoisie. De même qu'une misère trop grande peut tuer toute une classe sociale, le malthusianisme tuera nécessairement la bourgeoisie. » Parmi les causes économiques, on a mentionné, non sans raison, le régime successoral qui impose le partage égal des biens entre les enfants. Mais voici que le même cri d’alarme s’élève d'un pays où les parents possèdent la liberté absolue de tester. La revue anglaise, The Nineteenth Century, a publié en juillet 1909, sous le titre de : Extinction of the upper classes, un article documenté et suggestif où il est démontré que l'Angleterre, longtemps fière de ses larges familles aristocratiques et bourgeoises, ne maintient plus, depuis trois quarts de siècle, le chiffre normal de sa population, que grâce à la prolificité de ses classes inférieures. Parmi les classes supérieures, autrefois si fécondes, — dans la noblesse, la propriété terrienne, les professions libérales, la haute bourgeoisie et même chez les artisans d'élite — le tantième des naissances s’est graduellement abaissé de plus de moitié depuis 1830 ; dans quelques catégories sociales il est tombé de 7.1 à 3.13 par ménage! « Ces classes »
conditions temporaires et des circonstances déterminées seulement, et pour des raisons d'ordre supérieur. » Je donne acte volontiers de ses réserves à mon éminent confrère de l’Académie royale. Mais ce qu'il s'agit d'apprécier ici, ce n'est pas tant le caractère restrictif ou préventif des moyens employés que la légitimité de leur application dans des circonstances données et ce que je reproche aux nouveaux croisés de l'anti-malthusianisme, c’est la forme absolue. qu'ils attachent à leur condamnation de toute limitation, en se fondant sur des motifs religieux autant que sur dès prétextes sociaux.
ajoute l'article « ont donc rétrogradé fort au-dessous du niveau où le chiffre des naissances cesse de compenser celui des décès. Dans ces conditions il est clair que leur extinction n'est plus que l'affaire de quelques générations. » Et, après avoir montré le dommage que cette sélection à rebours inflige forcément au capital intellectuel de la nation anglaise, il conclut que les mariages jeunes et les familles nombreuses sont à encourager parmi les éléments les mieux doués physiquement et moralement ; à décourager parmi les autres. Cependant, il s’abstient de fournir des moyens pratiques d'atteindre ce double but.
La différence essentielle entre notre point de vue et celui de l'Eglise, c’est que celle-ci tient les restrictions volontaires de la natalité pour un crime en elles-mêmes, un attentat à la «sainteté » du mariage considéré avant tout comme « moyen de fournir à l'Eglise un organe de transmission de sa vitalité » (Mgr Mercier). — En réalité, c’est une de ces questions où la moralité du fait dépend des circonstances et de l'intention : blämable dans certains cas, excusable dans d’autres, parfois même recommandable, comme nous l'avons vu plus haut, quand il existe chez l’un des conjoints des tares physiologiques. — De même, lorsqu'il s’agit de relations extra-conjugales, l'Eglise, pour être logique, doit envisager le recours au néo-malthusianisme comme une circonstance aggravante de l'immoralité. Pour nous, au contraire, c'est l'insouciance des suites qui aggrave la faute. Il y a tout au moins imprévoyance coupable à jeter dans la vie, quand on peut l'éviter, de malheureux êtres qui, légalement reconnus ou non, resteront placés dans un état d’infériorité juridique et surtout sociale à raison de l’irrégularité d'une naissance dont ils ne sont pas responsables, et Mgr Keesen n'avait peut-être pas absolument tort, quand il proposait au Sénat belge d'introduire, dans certains cas, des véritables sanctions pénales à charge du père naturel. — Quoi qu'il en soit, on voit que, dans toutes ces questions complexes, le problème dépasse de beaucoup la sphère de la biologie.
Faut-il aussi traiter de superstition les efforts pour aider à vivre les enfants rachitiques et anormaux. La logique dit oui;
le sentiment dit non, et c'est le sentiment qui est à suivre. Nous ne pouvons faire abstraction des instincts d’altruisme et de pitié qui sont partie constitutive — et peut-être la meilleure — de notre nature. Est-il rien de plus respectable et de plus touchant que le spectacle si fréquent d’une femme du peuple réservant le plus clair de ses soins et de son affection à un enfant malingre ou estropié ? Il serait, du reste, impossible de tracer la limite exacte où la débilité congénitale condamne un enfant à n'être jamais qu'un membre inutile de la société. Devrait-on au moins interdire légalement le mariage aux individus affectés de tares transmissibles par l'hérédité? C’est un problème plus délicat, car enfin, à moins de les condamner à la réclusion, on ne les empêchera pas de procréer hors mariage, ce qui ne serait pas une amélioration. On peut se consoler en se disant que la part de l’hérédité morbide n’a pas empêché les progrès de la civilisation et que si la marche de la science tend à entraver l'élimination des éléments contaminés, elle perfectionne aussi les moyens de les assainir. À la vérité, certains Etats particuliers de l'Amérique du Nord, l’Indiana, la Californie, le Connecticut, y ont mis bon ordre, en appliquant non seulement à certains criminels, mais encore aux épileptiques et aux aliénés, un procédé chirurgical, auquel depuis longtemps la Chapelle Sixtine a renoncé pour son recrutement et dont officiellement l'Orient lui-même commence à rougir; toutefois c’est là une monstruosité légale qui choque à bon droit le sentiment d’huma- . nité non moins que le sens juridique de notre époque; ce n'est plus ici la superstition de la vie qui est en cause, mais la superstition de l’hérédité.
Comment envisager la peine de mort? Il est évident que la nécessité seule peut en justifier l'application, et on en a tant abusé dans le passé que nous devrions être heureux de la rayer définitivement de nos codes. Cependant, presque tous les peuples germaniques en repoussent l'abolition. La France vient de la rétablir pour les crimes d’une gravité exceptionnelle. En Belgique, elle est virtuellement supprimée et il ne semble pas que nous nous en portions plus mal. Que l'expérience se continue dans ces conditions, je n’y vois aucun inconvénient, et j'espère que la balance
finira par pencher partout dans le sens indiqué par l’adoucissement de nos mœurs. Mais est-il bien indispensable de recourir aux déclamations de l’école romantique sur le caractère sacré de la vie humaine, alors qu’il faut exclusivement tenir compte des nécessités sociales tempérées par des considérations d'humanité ?
S1 la vie est sacrée, en particulier la vie humaine, pourquoi maintenir des armées? Assurément nous aspirons tous à une organisation internationale qui, en remplaçant la force par le droit, mettra fin à l’émulation ruineuse des armements et aux horreurs périodiques des guerres entre peuples. Mais, en attendant, personne ne désarme, et j'en suis venu à me persuader que ce serait folie de le faire isolément. A supposer que certains Etats de tendance libérale se laissent convaincre de payer d'exemple, ils ne feraient que se mettre sous la coupe des puissances militaristes et absolutistes qui se garderont bien de les imiter; dès lors on ne voit pas ce que pourrait y gagner la cause de la paix et de la civilisation. Le culte de la vie se heurte d’ailleurs ici à une autre religion : celle de la patrie dont il s’agit avant tout de sauvegarder l’indépendance. Ce dernier culte a son fondement dans nos traditions ancestrales et son objet, qui est une réalité tangible, est rationnellement plus justifiable que celui de l’abstraction Vie, bien que la notion de patrie ait elle-même un caractère relatif et temporaire.
Au cas où l’on veut réellement trouver, parmi les généralisations de notre entendement, une conception qui puisse devenir l'objet d'un sentiment religieux, il y aurait encore, de préférence au culte de la Vie, celui de la Famille, laquelle représente la cellule sociale la plus ancienne et la plus permanente, ou bien celui de l'Humanité, comprenant l’ensemble des êtres humains présents, passés et futurs. Peut-être, ainsi que l'espérait Auguste Comte, pourrait-on, en dirigeant dans cette voie l'éducation des nouvelles générations, réinstaller dans le cœur humain, au profit de la société humaine, le sentiment d'obligation que présuppose le dévouement à un idéal, Cependant, même si l’on admet, avec les extrémistes de la sociologie, que le contenu de l'esprit humain
est entièrement façonné par les influences sociales, on ne peut faire que cet esprit — tel qu'il est — n’en soit venu à établir l'existence d’une force plus puissante et plus étendue que celle de la société. Comme l’a écrit Herbert Spencer « rien de semblable à l'humanité ne peut écarter, sauf temporairement, l’idée d’un pouvoir dont le genre humain est le faible et fugitif produit ; pouvoir qui, sous ses manifestations toujours changeantes, a existé longtemps avant l'humanité et qui continuera à se manifester sous d'autres formes, quand elle ne sera plus. » Ce pouvoir, support et trame de l’univers, c’est, pour employer les termes du grand philosophe évolutionniste : « L’Energie infimie et éternelle d’où procédent toutes choses. »
On peut donc conclure que non seulement l'apothéose de la Vie ne fournit pas les éléments essentiels de la religion, mais encore que, trop prise au sérieux, elle peut conduire à quelques-uns des exclusivismes engendrés par les religions positives.
La même observation s’applique d’ailleurs aux autres substituts par lesquels on a cherché à remplacer le Dieu des anciennes religions dans la fonction d'agent moralisateur : la déesse Raison, le grand Etre Humanité, le Devoir même, conçu comme un Impératif catégorique existant par lui-même.
Cependant, faut-il s'en tenir à cette solution purement négative? Il y a peut-être moyen d'échapper au dilemme posé par M. Le Dantec dans la déclaration qui sert d'introduction à la présente étude. Mais, pour cela, il faut regarder plus loin que la Vie; il ne faut plus envisager isolément la biologie ou telle autre branche de nos connaissances systématisées ; il faut embrasser l'ensemble des disciplines scientifiques parmi lesquelles la biologie ne remplit qu'un rèle subordonné ; il faut remonter, de série en série, l’échelle des phénomènes, jusqu’à ce que nous nous trouvions devant leur source ultime : ce par quoi tout arrive à l’existence ; le principe de tous les changements qui s'opèrent dans la nature; le facteur primordial et universel que, faute d’un meilleur terme, nous qualifions de force ou d'énergie.
Il est incontestable que cette dernière notion, si on l’envisage dans ses rapports avec le fonctionnement de l'univers, est suflisamment grandiose pour engendrer les sentiments de dépendance, d’émoi, d’émerveillement qui sont les constituants du sentiment religieux ; car, cette fois, nous avons bien affaire à une réalité, encore relative, si l’on veut, mais la plus grande et la plus durable de toutes les réalités. Au delà, il n’y a plus que l’Incognoscible « océan sans bornes », suivant les expressions de Littré, « pour lequel nous n'avons ni barque ni voile, mais dont la claire vision est aussi salutaire que formidable. » Néanmoins, pour que cette Energie puisse nous inspirer autre chose qu'une contemplation formidable et... stérile, 1l faut que nous l’envisagions dans ses fins, c’est-à-dire dans l'orientation qui lui est attribuée par l'étude de l’évolution : une tendance graduelle à mettre plus d'équilibre dans la nature; ce qui se traduit par plus d'ordre dans le monde physique, plus de droiture dans le monde moral.
L'homme récupère ainsi une destinée et un devoir : concourir, dans la mesure de sa liberté grandissante, à la réalisation de la tâche poursuivie par le Pouvoir suprême en vue de perfectionner l’univers, suivant des lois accessibles à notre entendement.
La croyance au progrès indéfini dépasse, il est vrai, la sphère des phénomènes observables. Mais elle la complète, et, s'il faut 1c1 un acte de foi, c’est une foi aussi nécessaire que celle qui nous fait admettre l’universalité du règne de la loi ou l’unité des forces de la nature; deux axiomes de haute probabilité, qui ne sont pas davantage vériliables par l'observation directe. Si on envoie l'idée du progrès indéfini rejoindre celle des sanctions posthumes parmi « les préjugés d'un autre âge, » la vie des individus et même celle des sociétés ne se présente plus que comme un travail d’écureuil en cage, et le dernier mot de la sagesse se résume dans la philosophie de l’Ecclésiaste : « Buvons, mangeons et donnons-nous du bon temps, car demain nous mourrons. »
On a soutenu que pour être moral, il fallait être religieux, même abstraction faite de toute adhésion à une religion déterminée. Je dirai volontiers que, pour croire au devoir, il faut croire à la certitude du progrès final, à la venue de surhommes, à l'avenir de l'univers; ce qui, d’ailleurs, est encore une forme de religion. Il nous faut le long espoir que, même si l'humanité venait à dis-
paraître, aucun de nos efforts utiles ne sera perdu, humbles foraminifères que nous sommes, travaillant dans les profondeurs de l'Océan céleste, sans doute avec d'innombrables collaborateurs encore isolés et inconnus, à édifier les assises de quelque cité vaguement pressentie par notre raison dans les brumes de l’avenir. Cependant, la seule base scientifique qu'offre la croyance au progrès indéfini consiste en une déduction inspirée par la direction apparente de l'agent mystérieux et universel que nous nommons Energie. C’est de lui seulement que, dans l’état actuel de nos connaissances, on peut dire — ou redire :
« Au commencement était l'Energie et au delà de l'Energie, il n’y a que l’Inconnaissable.
» Toutes choses ont été faites par elle, et sans elle rien de ce qui a été fait n'est venu à l'existence.
» En elle était le mouvement, la vie, la raison qui est la lumière des hommes.
» Elle était dans le monde et le monde a été fait par elle, mais le monde ne la connaissait point.
» L'homme est venu, en qui elle a pris conscience d'elle-même, et illuia rendu témoignage comme du Pouvoir qui travaille incessamment pour mettre l’ordre dans l'Univers. »
Si maintenant on veut substituer au terme : Energie celui de Vie, il n'y a pas grand inconvénient, pourvu que la conception reste la même. D'aucuns préféreraient-ils s’en tenir au terme métaphysique de Logos ou à une de ses traductions plus ou moins forcées? Je suis trop peu grammairien pour leur chercher une querelle verbale. Ce qui importe dans cette question, comme dans beaucoup d’autres, c'est l'idée et non le mot. Qu'on me concède seulement la possibilité de supposer à la vie un but transcendant, c'est-à-dire supérieur au plaisir de se sentir vivre, et je retrouve le point d'appui que réclamait Archimède pour soulever le monde, c'est-à-dire, dans le cas présent, pour expliquer moralement aussi bien que rationnellement l’organisation de l'univers et la destinée de l’homme.