‹ Hiérosophie problèmes du temps présentChapitre 7 sur 66 · Revue de Belgique, 15 juillet · texte numérisé non relu

Revue de Belgique, 15 juillet

ordres de la nature, entrevoit l'unité des forces qui déterminent les combinaisons variées de la matière, et, franchissant enfin, dans l'orgueil du succès, les limites du domaine expérimental, crie ironiquement à la psychologie : « Où donc trouve-t-on cette essence subtile et homogène que vous appelez l’âme? Non seulement nous ne la rencontrons nulle part, mais nous n’avons pas même besoin de cette hypothèse pour expliquer l'homme et l'univers. »

Si les sciences philosophiques veulent reprendre la place qui leur revient dans l’échelle de nos connaissances, elles doivent renoncer à l'isolement un peu dédaigneux dans lequel elles se sont trop longtemps complu à l'égard de notre développement scientifique. Il faut non seulement qu’elles acceptent les découvertes de la science positive, mais encore qu'elles lui demandent des arguments pour la battre avec ses propres armes, lorsque, quittant sa sphère légitime, elle réclame pour ses procédés d’investigation le monopole des voies qui conduisent à la vérité.

C’est ce que la psychologie commence à comprendre, partout où elle est cultivée avec intelligence et impartialité. Ainsi en France, nous la voyons s’assimiler, avec M. Paul Janet, les progrès de l’anatomie et de la physiologie, afin d’y chercher en quelque sorte la vérification des théories formulées d’après la méthode intuitive'. À côté de cette école, qui aspire à réaliser la grande synthèse philosophique du xix° siècle, d’autres esprits, poursuivant les traditions de Hume et de Kant, continuent à chercher dans l'analyse de notre entendement l'explication des phénomènes psychologiques, mais en écartant toute affirmation qui ne serait pas à l'épreuve de l’expérience ou de la contradiction. C’est par cette méthode que le fondateur de l’école criticiste française, M. Ch. Renouvier, après avoir fait le procès à l'idée de l'absolu dans la notion de substance comme dans la notion d'infini, est arrivé à fonder sur la nature de l’homme une nouvelle philosophie de la liberté, qui laisse entrevoir la survivance de la personnalité humaine non comme un attribut nécessaire de la substance animique, mais comme une conséquence éventuelle de notre autonomie morale.

1. Dans le même courant d'idées, il convient de mentionner en Belgique les intéressants travaux de M. J. Delbœuf, qui ont été réunis en volume sous le titre : la Psychologie comme science naturelle.

En d’autres termes, suivant cette doctrine, — dont le principal organe est la Critique philosophique, dirigée avec un incontestable talent par M. F. Pilon, — l'immortalité seraït attachée non à l'âme, mais à la personne morale, et c'est de nous-mêmes qu’il dépend d'atteindre à la survivance ou à l’anéantissement, selon que nous nous serons élevés au rang d’agent véritablement libre ou que nous serons restés l’esclave de nos appétits matériels.

Cette hypothèse, dont les antécédents remontent au moyen âge et peut-être même à l'antiquité, a été spécialement soutenue en Angleterre, depuis une quarantaine d'années, par un pasteur protestant, M. Edward White!, M. White remplissait les fonctions de ministre à Heresford lorsque l'affirmation de ses opinions hétérodoxes le mit aux prises avec les clameurs de la presse religieuse. Sans se décourager, ilfonda alors dans la capitale du Royaume-Uni, à Hawley-Road, une petite communauté qui n'a cessé de s'étendre depuis vingt-sept ans. Le principal ouvrage où ses vues se trouvent exposées, sous le titre de Life in Christ, vient d’être traduit pour le public français par M. Ch. Byse, pasteur de l'Eglise missionnaire belge, qui, en condensant la pensée de l’auteur dans un style clair et concis, s’est surtout attaché aux côtés philosophiques de l’œuvre, comme l'indique du reste le titre qu'il a donné à sa traduction : l’Immortalité conditionnelle. « C’est par une négation ou une affir-mation absolue, dit M. Byse dans sa préface, que l’on a jusqu'à présent résolu le problème. Ici, chez les spiritualistes et notamment chez les chrétiens, survivance et immortalité pour tous ; là, dans le camp matérialiste, point d’immortalité ni de survivance pour personne. Tout ou rien. Cependant, depuis un certain temps, il s’est produit une opinion nouvelle et intermédiaire. On a présenté l’immortalité non plus comme un attribut essentiel et inaliénable de l’âme humaine, mais comme un privilège qui lui est offert à certaines conditions, comme une puissance virtuelle qui se réalisera dans une élite. »

Suivant cette théorie, complètement en désaccord avec le pes-

1. L'immortalilé conditionnelle, par M. Edward White, traduit de l'anglais sur la troisième édition par M. Ch. Byse. Paris, Fischbacher, 4 vol, 4880,

simisme qui domine dans tant d'Eglises chrétiennes, et notamment dans l'Eglise catholique, l'existence n’est pas seulement une épreuve, mais encore un bien, et l'enfer n’est que l’anéantissement, contrairement à ce qu’enseigne le bouddhisme, pour qui l'annihilation, le nirvana, constitue la récompense suprême.

En réalité, l’immortalité conditionnelle représente tout simplement la doctrine de la sélection, transportée dans le domaine de l’âme et modifiée par la substitution d'un agent libre aux influences fatales des milieux dans la lutte pour la vie. De même que, à la surface du globe, les êtres les mieux conditionnés pour le progrès réussissent seuls à vaincre les difficultés de l'existence et à perpétuer leur espèce dans la suite des temps, ainsi les caractères les plus perfectionnés, c’est-à-dire les plus pénétrés d’idéal, les plus détachés des préoccupations égoïstes et des appétits ma-

tériels, parviendront seuls à défier la mort et à poursuivre leur existence au delà du tombeau, parce que seuls ils sont aptes à servir la réalisation progressive de la mystérieuse synthèse dont ici-bas nous entrevoyons seulement la face terrestre. Il y a, toutefois, ceite distinction fondamentale que, dans leur développement individuel et générique, les êtres inférieurs sont exclusivement soumis à des influences fatales, dont ils n’ont ni la direction ni même la conscience, tandis que l’homme, déjà susceptible de réagir dans une certaine mesure contre les influences extérieures qui prétendent diriger sa vie terrestre, devient, en sa qualité d'agent libre, l'unique artisan de ses destinées futures.

Le principal reproche qu'on pourrait adresser à cette théorie est la division trop absolue qu'elle établit entre ceux qu’elle juge dignes de l'immortalité et ceux qu’elle condamne à un anéantissement final. A moins d'admettre que le compte se règle par une balance entre notre doit et notre avoir au grand livre de nos destinées, comment croire à l'existence d’hommes qui, dans tout le cours de leur vie, ne se seraient pas élevés une seule fois au-dessus des préoccupations égoïstes et matérielles? Où trouver, fût-ce parmi les sauvages de l'Océanie ou dans les bas-fonds de nos grandes villes, des représentants tellement dégradés de notre espèce que jamais une seule application louable de leurs facultés intellectuelles, un seul acte de dévouement et d’abnégation, ne les aurait élevés au-dessus de la brute et n'aurait fait passer dans

les ténèbres de leur conscience une fugitive étincelle d’idéal ? On a peut-être répondu que l’amour maternel, la piété filiale, les sacrifices de l'amitié, l'attachement à la tribu et bien d’autres vertus encore sont des qualités purement instinctives. Mais, lors même qu'elles se rencontreraient au même degré dans l’animalité, nous pensons que chez les hommes elles acquièrent un caractère nouveau, dès que la réflexion et la liberté viennent se mêler à l'instinct pour le modifier et l'anoblir. Il faudrait, du reste, pour faire la part exacte de ce qui est digne de survivre dans l'individu, connaître d'une façon complète les lois et les conditions de l'idéal parfait que nous avons pour mission de réaliser, dans la mesure de nos forces, pendant notre existence terrestre.

Quoi qu’il en soit, la doctrine de l’immortalité conditionnelle a tout au moins le mérite d’une hypothèse ingénieuse, pour échapper aux obscurités, sinon aux contradictions qui, dans la métaphysique de l'absolu, offrent prise aux critiques du matérialisme. Elle commande, du reste, l'attention par l'importance qu'elle a acquise dans le monde protestant, sous la forme religieuse que lui a donnée M. White. Non seulement elle a pénétré dans les Eglises indépendantes et même dans l'Eglise officielle d’Angleterre, mais elle se voit encore discutée dans les revues les plus autorisées, telles que le Ninefeenth century et la Contemporary review; cette dernière publication a même fait appel, l’an dernier, à dix-sept écrivains de diverses nuances pour exposer au lecteur. leurs opinions sur la vie future. Deux revues religieuses, le Rainbow et le Bible Echo, se sont spécialement consacrées à sa propagation. Aux Etats-Unis, où elle est également défendue dans un certain nombre de publications périodiques, elle a donné naissance, depuis un quart de siècle, à plusieurs centaines de congrégations nouvelles « les Eglises de la Seconde Venue, » Second Advent churches. En Allemagne, elle a obtenu droit de cité dans la philosophie universitaire. Nous avons déjà dit comment en France, elle s'était rattachée à l’école criticiste; 1l y a, du reste, longtemps qu'elle a été soutenue par M. Ch. Lambert, dans un ouvrage très intéressant', et, aujourd’hui même, elle trouve

1. Un nouveau système sur la vie future, par M. Ch. Lambert. 4 vol. Paris, 1862.

un ardent défenseur dans un professeur de l'Université de Genève M. Petavell Off, qui vient de l’exposer d'une façon approfondie dans une série d'articles publiés par la Critique religieuse de Paris. Sur d'autres points les convictions de M. White sont fort éloignées même du protestantisme libéral, tel que nous le rencontrons dans les Eglises réformées les plus avancées de France et de Belgique, puisque le vénérable pasteur d'Hawley Road proclame la divinité du Christ et soutient la réalité des miracles. Nous n'avons pas à le suivre dans les rapports qu'il s'efforce d'établir entre sa doctrine et les principes du christianisme. Mais sa conception de l'immortalité nous a paru intéressante à étudier, non seulement parce qu'il s'efforce de la fonder sur les données des sciences biologiques, mais encore parce qu'elle prouve l’activité et l'indépendance intellectuelle de l'esprit protestant, en opposition avec la routine et l'asservissement du dogmatisme catholique. Dans les Eglises réformées, comme dans l'Eglise romaine, — el un peu aussi dans les écoles rationalistes — les théories neuves et hardies commencent invariablement par soulever contre leurs auteurs l'opinion de tous ceux qu'elles troublent dans la tranquille possession de la vérité reçue. Mais, tandis que l'Eglise romaine est réduite, par le principe même de son unité, à proscrire sans examen toute doctrine qui s'écarte de ses canons infaillibles, le protestantisme ne peut sans mentir à son origine et à son essence, imposer de barrière au libre exercice de nos facultés intellectuelles. Le succès de la théorie adoptée par M. White démontre une fois de plus cette adaptabilité du pro testantisme à toute doctrine philosophique qui se fonde sur le libre examen et se réclame de la raison.

KESHUB CHUNDER SEN'

L'Inde vient de perdre, à trois mois de distance, deux de ses principaux réformateurs contemporains, Dayânanda Sarasvati, décédé le 30 octobre 1883 à Ajmir dans le Rajpoutana et Keshub Chunder Sen, mort le 8 janvier dernier à Calcutta.

Dayânanda Sarasvati était un brahmane du Goudjerat, profondément versé dans la connaissance de la littérature théologique de son pays. Il s'était placé sur le même terrain que les premiers disciples de Râäm Mohun Roy, le fondateur du brahmaïsme, pour combattre, — au nom même des Védas qu'il regardait comme divinement révélés — les abus introduits dans les coutumes et les croyances de la race hindoue, tels que les pratiques de l'idolâtrie, l'isolement des castes, la claustration des femmes, l'interdiction aux veuves de se remarier, etc. Ses discussions avec les brahmanes de Bénarès non moins que ses commentaires des Védas n'avaient pas tardé à le rendre célèbre, et il avait groupé ses adhérents dans une association religieuse, l’Arya Samäj, qui professait un culte sans autres dogmes que la croyance en Dieu, en la métempsychose et en l'infaillibilité védique. Quel qu'ait été le succès de ses prédications et quel que soit encore aujourd'hui le nombre de ses adhérents, il est clair que sa secte devra se dissoudre ou se transformer, le jour où il s’y glissera le moindre doute sur l'accord absolu des Vêdas avec les exigences de la

raison.

Toute autre semble la portée de l’œuvre poursuivie par Keshub Chunder Sen. Celui-ci était né en 1838 d'une famille bengalaise vouée au culte de Vishnou. Doué d’une imagination ardente et

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