‹ Hiérosophie problèmes du temps présentChapitre 8 sur 66 · Revue de l'Histoire des Religions, t. IX · texte numérisé non relu

Revue de l'Histoire des Religions, t. IX

KESHUB CHUNDER SEN 47

d'un tempérament mystique, mais initié aux lumières de la civilisation occidentale par son éducation anglo-indienne au collège présidentiel de Calcutta, il était entré de bonne heure dans le Brahma Samäj de cette dernière ville, où le successeur de Râm Mohun Roy, Debendra Nâth Tâgore, avait graduellement rejeté le dogme de l’infaillibilité védique et rompu avec le panthéisme idéaliste de la philosophie védantine, pour se rapprocher du théisme rationaliste alors professé en Angleterre par Coleridge et Francis Newman, en Amérique par Emerson et Théodore Parker. Toutefois Debendra Nâth Tâgore se croyait tenu à certains ménagements pour les préjugés sociaux des Hindous, et, bien qu'il eût lui-même renoncé au cordon sacré des brahmanes, il se refusait à sanctionner la rupture des dernières barrières entre les castes, particulièrement dans la question des mariages. Keshuh qui s'était rapidement créé un parti parmi les membres les plus ardents de l’association, s'éleva avec force contre ces tempéraments, et n'ayant pu rallier la majorité à ses vues, se sépara de Debendra Nâth Tâgore, en 1865, pour fonder une association rivale, le Brahma Samäj de l'Inde (Bhärathharsia Samäj), où il put appliquer sans restriction son programme social et religieux. Il avait alors vingt-huit ans.

La nouvelle communauté ne tarda pas à éclipser l’ancienne tant par le nombre que par la ferveur de ses adhérents. Keshub lui fit adopter des rituels dégagés de toutes attaches avec les préjugés hindous, en même temps qu'il envoyait des missionnaires dans les différentes parties de l'Inde pour y propager la bonne nouvelle. Lui-même se prodigua de Madras au Punjab pour fonder de nouveau Samâjes. En 1870 il entreprit, avec quatre disciples, le voyage d'Angleterre où il fut reçu avec-beaucoup de faveur et où il eut l’occasion de se faire entendre dans soixante-dix meetings, ainsi que dans plusieurs églises unitaires, congrégationalistes et même baptistes. C’est à cette époque qu'il lia avec certains personnages éminents de la société anglaise des relations d'amitié que la mort seule a pu dénouer; nous citerons notamment le doyen Stanley et M. Max Muller qui dernièrement encore promettait à sa mémoire « la première place parmi ses compatriotes et une place prééminente parmi les meilleurs représentants de l'humanité. »

L'ardeur des sentiments religieux de Keshub et la sympathie qu'il témoignait en toute occasion au personnage du Christ, avaient fait croire à un certain nombre de ses auditeurs qu'il était sur la route du christianisme. Lui-même se chargea de les détromper avant de quitter l'Angleterre. « Il est impossible pour un théiste, Indien ou Européen, de nourrir des sentiments d'aversion pour le Christ ou ses disciples, — expliqua-t-il dans une soirée d'adieu à laquelle assistaient les représentants de dix différentes communions religieuses ; — mais le christianisme est venu à l'Inde sous une forme étrangère et répulsive. Le christianisme, dans la personne de son fondateur, dans ses premières traditions, dans ses premières œuvres, était oriental, asiatique, etil n'y a pas de raison pour présenter aujourd'hui le christianisme à la population de l’Inde autrement que sous un aspect oriental et asiatique. Laissez-nous à nous-mêmes pour étudier la Bible, » — C’est exactement le point de vue adopté en 1823 par son prédécesseur, Räm Mohun Roy, dans un livre intitulé les Préceptes de Jésus, quide de la paix et du bonheur, et, tout récemment, par son successeur probable à la tête du Bhâratbharsia Samä], Protab Chunder Mozoumdar, dans un volume publié aux Etats- Unis sous le titre « Le Christ Oriental » (The Oriental Christ). Le rationalisme brahmaïste a toujours maintenu le principe éclectique qu'aucune religion ne renferme la vérité entière, mais que

toutes les religions en contiennent quelques fragments, el que

la réunion de ces fragments constitue la tâche du brahmaïsme. Dès son retour à Calcutta, Keshub, vivement impressionné par les formes et les résultats de l'initiative privée en Angleterre, organisa l’Indian Reform Association qui fut subdivisée en cinq sections : 1° Progrès des femmes, 2° Education générale, 3° Littérature à bon marché, 4° Tempérance, 5° Philanthropie. Cette société ne tarda pas à fonder une école normale pour les filles ainsi que d’autres établissements d'instruction, des bourses, des institutions de charité, ete. Pendant les années qui suivirent, on put voir Keshub à la tête de tous les mouvements qui avaient pour but la régénération intellectuelle ou sociale de ses compatriotes. C’est ainsi que, par son initiative et sa persévérance, 1l contribua puissamment à la promulgation du Native Marriage Act — loi qui a eu pour effet, non seulement d'introduire dans

KESHUB CHUNDER SEN 49

l'Inde le mariage civil à titre facultatif, mais encore de légaliser les unions entre les différentes castes, de fixer un minimum d'âge pour les conjoints et d'’écarter ainsi les mariages prématurés si fréquents entre Hindous, d'exiger le consentement de la femme, d'établir des empêchements de consanguinité, d'interdire la bigamie, enfin d'autoriser le mariage des veuves.

Cette activité réformatrice ne faisait pas oublier à Keshub sa mission reiigieuse. Outre la propagande de ses journaux et de ses nombreux écrits, qui se répandirent dans toute l'Inde, il réunissait, à Calcutta même, en dehors de sa congrégation régulière, des auditoires de plusieurs milliers de personnes, chaque fois que, dans une occasion solennelle, il prenait la parole, soit en bengal, soit en anglais. — En 1876, le Brahma Samäj de l'Inde comptait déjà plus de cent congrégations. C'est à cette époque que j'eus occasion de m'entretenir avec Keshub à Calcutta et je dois dire que, de tous les indigènes avec lesquels Je me suis trouvé en rapport, aucun ne m'a fait une plus vive impression par le charme de sa parole et la hauteur de ses vues. Tous ceux qui l'ont approché, même parmi ses adversaires, s'accordent du reste à lui reconnaitre les qualités les plus propres à enflammer les imaginations et à séduire les cœurs. Son influence sur son entourage indigène lui attirait un véritable culte, ce qui lui valut plus d’une fois le reproche injuste de se laisser prendre pour un nouvel avatar de la Divinité.

Malheureusement les impressions religieuses de sa première éducation, les tendances mystiques de son imagination ardente, enfin le contre-coup de son admiration pour les pratiques enthousiastes et Les effusions passionnées de la secte vishnouite qui professe encore aujourd’hui au Bengale la doctrine de Chaitanya, — peut-être le désir d'atteindre des couches sociales que la prédication rationaliste laissait assez froides, — amenèrent Keshub à développer outre mesure parmi ses fidèles les pratiques d'ascétisme et les démonstrations de ferveur respectivement caractérisées dans l'histoire religieuse de l'Inde par les noms de yoga (union mentale avec Dieu) et de hhakti (effusion d'amour divin). Cette tendance ne tarda pas à réagir fâcheusement sur l'activité des réformes sociales entreprises par le Brahma Samäj. De là, parmi les éléments les plus sobres de la communauté, un mécontente-

ment qui fit explosion en 1878, lorsque Keshub maria sa fille au souverain de Kouch Behàr, bien qu'elle n’eût pas encore atteint l'âge fixé par le Native Marriage Act. L'union, pour être valable, dut dès lors être célébrée suivant des rites hindous qui comportaient tout au moins une apparence de polythéisme,

Pour toute défense, Keshub se borna à prétexter que sa conduite avait été dictée par une inspiration divine. Il faut dire que, suivant sa doctrine favorite, Dieu se révèle à l'homme par trois voies distinctes : dans les harmonies de la nature, dans la voix de la conscience et dans l’action des grands hommes à travers l'histoire. De là à soutenir la théorie d'une inspiration spéciale et directe au profit des « grands hommes » en général et de luimême en particulier, il n’y avait qu'un pas, qui fut aisément franchi. J'ajouterai toutefois, à sa décharge, que si, dans cette circonstance, on n’a pas manqué de faire ressortir l'illogisme et le péril d'un semblable principe, personne, même au fort de la controverse, n'a songé à suspecter sa bonne foi. Après une lutte déplorable, qui alla jusqu'aux voies de fait entre les deux partis, les opposants fondèrent à Calcutta une organisation nouvelle, le Sâdhäran Samäj (Samj universel) qui a repris en main l’œuvre du brahmaïsme, et qui, dans les provinces, a graduellement rallié un nombre croissant de congrégations brahmaiïstes.

Keshub, de son côté, abandonné désormais sans opposition aux inspirations de son mysticisme et secondé par les coreligionnaires qui lui étaient restés fidèles, ouvrit les portes de son église aux rites les plus caractéristiques du vishnouïsme, mais en leur attribuant un caractère purement symbolique et en leur juxtaposant des cérémonies empruntées à toutes les grandes religions de notre époque, y compris le christianisme. À cet étrange syncrétisme il donna le nom de Vava Bidhän (la Nouvelle Dispensation), forme de culte qu'il proclamait destinée à absorber toutes les autres, non d'une façon éclectique, par l'élimination de leurs éléments différentiels, mais par une sorte de pénétration réciproque, ou plutôt de synthèse générale. Il put ainsi remplir les vides récents de son Eglise par un chiffre considérable de nouveaux adhérents recrutés surtout dans les sectes populaires parmi les adorateurs de Hari et les disciples de Chaitanya. |

Cette attitude acheva de lui aliéner l'esprit de ses anciens

KESHUB CHUNDER SEN 51

amis, surtout en Angleterre, où M. Max Muller fut un moment seul à le défendre. « Je crains pour sa santé et pour sa tête, écrivait celui-ci au Times du 20 novembre 1880, bien plus que pour son cœur. »

L'éminent indianiste avait raison. Les soucis et les déboires qui avaient assailli Keshub au milieu de ses derniers triomphes, non moins que l’exaltation spirituelle dans laquelle il se complai-

sait, eurent bientôt raison de son organisation éminemment ner-

veuse ; la lame finit par user le tea. et la mort est venue le frapper après une maladie de plusieurs mois, alors qu'il venait seulement d'entrer dans sa quarante-cinquième année. Cette fin prématurée est une grande perte, et pour l'Inde, et pour la cause du progrès général. Quels qu’aient pu être les faiblesses et les écarts de sa carrière, il avait conservé une vive sympathie pour la culture intellectuelle de l'Occident, et il se servait de son immense ascendant pour poursuivre à sa façon la fusion des deux civilisatons, auxquelles il prétendait se rattacher. Qui sait si son mysticisme même, en répondant aux instincts héréditaires de ses compatriotes, n'était pas propre à faciliter la transition des croyances anciennes à des croyances nouvelles? Il est assez difficile de prévoir ce que deviendra son Eglise. Peut-être qu’elle se contentera de donner à l’hindouïsme, — suivant une expression de M. A. Barth à propos de tant de réformes avortées dans le passé religieux de l'Inde, —— « une secte et une superstition de plus. » Mais peut-être aussi que, sous la direction d’un autre esprit éminent, non moins versé dans la connaissance de la civilisation occidentale, Protab Chunder Mozoumdar, le disciple et l'ami constant de Keshub, elle abandonnera ses compromis avec les cultes populaires pour rentrer dans les voies du brahmaïsme rationaliste. En tout cas, il convient de ne pas oublier qu’à côté de la Nouvelle Dispensation, le Sidhäran Sam) poursuit d'une façon moins bruyante, mais non moins efficace, la propagande religieuse et sociale inaugurée par Râm Mohun Roy et si brillament développée par Keshub Chunder Sen.

Keshub n’a publié aucune œuvre de longue haleine, mais ses principales Lectures, tant en anglais qu’en bengali, ont été repro-

duites dans la presse et réimprimées dans l’Inde. Quelques-unes

de ses conférences religieuses sont de vrais chefs-d'œuvre par

5e PROBLÈMES DU TEMPS PRÉSENT

l'ampleur de la pensée comme par l'éclat du style — pour ne rien dire des mérites de la dietion, qui, selon M. Max Muller, rappelait l'éloquence enflammée du grand exilé hongrois Kossuth. Ce sont surtout les discours prononcés chaque année par Keshub dans l'hôtel de ville de Calcutta, à l'anniversaire de la fondation du Bharatbharsia Samä], qui révèlent, avec une possession complète de la langue anglaise, les qualités de coloris et de précision, d'abondance et de mesure respectivement caractéristiques des deux cultures intellectuelles aujourd’hui en présence sur le sol de l'Inde. On lui doit également plusieurs petits traités de propagande. Les deux plus célèbres sont un guide à l'usage des missionnaires brahmaïstes, True Faith, (1866), qui, — selon l'historiographe dévouée du brahmaïsme, Miss S. D. Collet, — « rappelle les mystiques du moyen âge par une vision extatique de Dieu » et une collection d’artieles de l'Zndian Mirror, réunis en 1874 sous le titre d'Essays, theological and ethical. Les principaux discours qu'il a prononcés lors de sa visite en Angleterre ont été reproduits dans un ouvrage publié à Londres par Miss Collet en 1871 (Keshub Chunder Sen’s English Visit). Quant aux plus remarquables de ses conférences dans l'Inde, elles ont fait l'objet de deux publications, l'une en 1870, Lectures and Tracts by Keshub Chunder Sen, l'autre en 1882, Lectures in India.

Quelques jours avant sa mort, il corrigeait encore les épreuves d'un traité qu'il allait publier sur la philosophie Yogi.

Jamais l'Europe n'a semblé plus près de l'emporter dans le grand duel qui se poursuit depuis l'aurore de notre civilisation entre l'Orient et l'Occident. L'Angleterre est devenue, par la conquête de l'Inde, la première des puissances orientales. La Russie s’est annexé, en Sibérie et au Turkestan, un bon tiers du continent asiatique. La France est peut-être en train de se tailler, dans l’Indo-Chine, un empire plus vaste que son propre territoire. Des expéditions à peine regardées parmi nous comme des campagnes sérieuses ont abattu pour longtemps le prestige militaire de la Chine et du Japon. La Turquie et la Perse ne doivent qu'aux jalousies des puissances occidentales le maintien de leur précaire indépendance. Il n'y a plus un coin de l'Asie qui soit encore fermé à nos explorations et à notre commerce. Les peuples qui nous traitaient de barbares se mettent partout à l’école de nos arts et de nos sciences. Nos modes fleurissent dans les vallées de l'Himalaya, et nos institutions s'implantent sous le gouvernement du Mikado; il n'est pas jusqu'à nos livres qui, traduits dans les principales langues de l'Asie, ne commencent à faire pénétrer, parmi les esprits les plus enfermés dans leurs traditions séculaires, les éléments de la haute culture européenne.

Parmi les influences multiples dont le faisceau constitue ce qu on nomme la civilisation chrétienne, il en est une seule qui trouve l'Asie rebelle à son action : c'est précisément le christiamisme. Voici des siècles que nos missionnaires n'ont épargné, pour la conquête religieuse de l’Asie, ni le temps, ni l'argent, ni

Page 1