Revue de Belgique, 15 février
le sacrifice de leur vie, ni les armes de la persuasion, n1 même l'emploi de la force. Quels résultats ont-ils obtenus ? Je ne crois pas trop m'avancer en disant que toutes les Eglises chrétiennes ne comptent pas actuellement plus de 10 millions d’adeptes sur environ 800 millions d’Asiatiques, dont près de 300 millions directement, soumis à l'autorité politique de nations européennes.
Bien plus, — en attendant peut-être que, suivant la prédiction d'Edouard von Hartmann, les religions de l’Asie réagissent encore une fois sur les croyances de l'Europe, — on voit, dès aujourd'hui, des populations nominalement gagnées au christianisme faire retour à leurs anciens cultes. Tel est, du moins, le phénomène qui vient de se produire dans l'Inde, à la suite, il est vrai, d’une initiative partie de l'Occident.
En 1879, quatre membres de la Société théosophique de New- York, parmi lesquels un colonel américain, M. Henry Olcott, et une comtesse polonaise, Mme Blavatsky, prirent le chemin de l'Inde, afin « de prêcher la gloire de toutes les anciennes religions et de prémunir l'Hindou, le Cingalais, le Parsi contre la substitution d’une foi nouvelle aux enseignements des Védas, des Tripitakas et du Zend Avestä. » À peine débarqués, ces missionnaires à rebours fondèrent la Société théosophique de l'Inde, sur des bases analogues à celles de l'association mère. Il est assez difficile de préciser les doctrines de cette théosophie moderne. Elle semble se rapprocher des spirites par l'admission
de « puissances occultes, » que l'iomme peut découvrir et sub-
juguer, en s’aidant de nouvelles méthodes psychologiques, où la méditation, la tension de la volonté et le magnétisme Jouent un rôle plus ou moins considérable. Mais en même temps elle soutient que ce sont là des simples secrets de la nature; qu’en les constatant et en les utilisant. elle reste sur le terrain des faits observables et qu'elle ne s'écarte point des procédés scientifiques. Son programme comporte les trois objets suivants : 4° l'établissement d'une fraternité universelle ; 2° l'étude des langues, des sciences et des religions anciennes; 3° l'investigation des mys-
UN CATECHISME BOUDDHISTE EN LANGUE FRANÇAISE 55 tères cachés de la nature, ainsi que des forces psychiques, latentes dans l’homme.
Je ne m étendrai pas sur l’histoire de la Société Théosophique dans l'Inde; il me suflira de dire qu'elle a rapidement vu grandir le chiffre de ses prosélytes parmi les classes éclairées des races indigènes. Des renseignements, publiés dans la Calcutta Review d'avril dernier, permettent d'affirmer qu'elle a rallié le mouvement des Arya Samäjes, associations assez nombreuses qui admettent l'infaillibiité des Védas, en les interprétant dans un sens ralionaliste, professent la croyance panthéiste en un dieu impersonnel et maintiennent la doctrine de la métempsycose. Mais c'est surtout parmi les populations cingalaises que s'est fait sentir sa propagande. Dans l'ile de Ceylan, elle a ramené au bouddhisme des milliers d'indigènes précédemment convertis par les missionnaires chrétiens, et c’est un catéchisme bouddhiste, rédigé en cingalais par son président, le colonel Olcott, qui sert aujourd'hui à l'éducation de la Jeunesse dans les écoles de l'île !. — Ces faits semblent tenir du roman, et l'on pourrait justement les garder en suspicion, s'ils n'étaient attestés par le témoignage de la presse anglo-indienne et par les plaintes des missionnaires eux-mêmes.
Il existait déjà, en langue pali, un manuel de questions et de réponses, le Xammaväkya, qui, d'après M. Foucaux, doit remonter aux premiers siècles du bouddhisme, Mais, outre que le pali est aujourd'hui une langue morte, ce catéchisme ne se rapporte qu'aux conditions requises pour entrer dans les ordres et on n'y traite pas de la doctrine proprement dite. Le catéchisme cingalais de M. Olcott est donc venu combler une véritable lacune, et on ne doit pas s'étonner qu'avec l'approbation de l'autorité bouddhiste, l’auteur ait réussi à en placer près de dix mille exemplaires dans les familles de File.
Bientôt traduit en anglais, où 1l vient d'atteindre sa quatorzième édition, le nouveau catéchisme a été également publié en tamoul
4. Le bouddhisme selon le canon de l'Eglise du Sud, sous forme de catéchisme, par Henry S. Olcott, président de la Sociélé théosophique, approuvé et recommandé pour l'usage dans les écoles bouddhistes par H, Sumangala, grand-prêtre de Sripada et de Galles, principal de Wydyodaya Parivena (école de théologie bouddhiste). — Traduit en français sur le texte de la quatorzième édition anglaise, par D. À. GC. — 1 vol, in-18, broch. Paris, Ghio, 1883. Prix : 1 fr. 50
pour l'Inde méridionale, en siamois, en Japonais eten allemand ; enfin, il vient de paraître en français avec deux appendices, lun par l’auteur, l’autre par le traducteur. C’est un petit manuel de 105 pages, qui expose la doctrine du bouddhisme méridional par questions et par réponses, absolument comme le font nos catéchismes catholiques. Pour compléter la ressemblance, il débute par un imprimatur d'Hikkaduwa Sumangala, grand-prèêtre du Pie d'Adam, le principal sanctuaire de l'île. Ce certificat d'orthodoxie, daté du 7 juillet 1881, est ainsi conçu : « Je certifie que J'ai soigneusement examiné la version cingalaise du catéchisme préparé par le colonel H.-S. Olcott et qu’elle est d'accord avec le canon de l'Eglise bouddhiste du Sud. »
La renaissance de la philosophie bouddhiste, ou plutôt sa transplantation dans l’Europe du xix° siècle par l’école de Schopenhauer et de von Hartmann, donne un intérêt d'actualité à la façon dont le bouddhisme a résolu les problèmes de notre nature et de notre destinée. Aussi cette publication, malgré son caractère forcément abrégé et superficiel, est-elle surtout curieuse en ce qu'elle nous offre sur ces questions une version autorisée par un des théologiens les plus éminents du bouddhisme méridional.
Le bouddhisme est la religion contemporaine qui compte le plus de fidèles. Les évaluations les plus modérées lui en attribuent de 380 à 400 millions. M. Olcott, d'accord sur ce point avec la plupart des savants anglais, élève même ce chiffre à 500 milhons, alors que l'Eglise romaine possède seulement 152 millions d’adeptes et que toutes les Eglises chrétiennes réunies n'en comptent guère plus de 325 nullions.
Les bouddhistes du Nord, qui sont de beaucoup les plus nombreux, mais qui se subdivisent eux-mêmes en plusieurs sectes, habitent le Japon, la Chine, les possessions russes, le Thibet, le Cachemire et les vallées méridionales de l'Himalaya. Les bouddhistes du Sud se trouvent exclusivement dans l'île de Ceylan et dans la péninsule de l’Indo-Chine. Il ne comptent qu'une trentaine de millions d'adeptes, mais ils professent des doctrines beaucoup moins altérées que celles de leurs coreligionnaires septentrionaux. M. Olcott fait ressortir, dans sa Préface et dans son Appendice, les principaux points par où les bouddhistes du Nord s’écartent de la version méridionale qui figure seule dans le Catéchisme.
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Quand le bouddhisme se forma au sein de la société hindoue, la spéculation philosophique, tout en maintenant les divinités du panthéon aryen, en était arrivée à les regarder comme des manifestations secondaires de l'Etre unique, absolu, éternel, qui constilue le seul et vrai Dieu des systèmes panthéistes. Le Bouddha n'avait que faire d'attaquer les vieux Devas, ainsi tombés au rang de simples génies; mais il proelama tous les êtres, hommes ou autres, soumis aux lois du temps et de l'espace, de la naissance et de la mort, impliquant ainsi d'une façon directe la répudiation de ce que nous entendons généralement par l’idée de Dieu : « Les bouddhistes, dit le colonel Olcott, tiennent l'idée d’un Dieu personnel pour une ombre gigantesque jetée sur le vide de l'espace par l'imagination des hommes ignorants. »
Bien plus, le bouddhisme du Sud, devançant le positivisme moderne, a formellement proclamé la superfluité des recherches sur la cause première et sur la cause finale. C'est ainsi que nous lisons dans le Soutta de Malinka, traduit par Spence Hardy : « Quand Malinka demanda à Bouddha si le monde était éternel, il n'obtint pas de réponse, parce que le maître considérait cette question comme n’aboutissant à rien. »
Le bouddhisme ne voit dans l’univers qu'un enchaînement de phénomènes régi par la loi de cause et d'effet. « Chaque chose, dit le colonel Olcott, procède de l’Akasa en conformité d'une loi du mouvement inhérente en elle et, après une certaine existence, disparaît. Aucune chose ne vient de rien. Nous nions donc la créalion et ne pouvons concevoir un créateur. »
Dans l'ordre moral tel que le conçoit le bouddhisme, la loi de cause et d’effet devient une loi de rétribution qui fait sentir à chacun — dans la série de ses renaissances — les conséquences de ses actes bons ou mauvais. Ainsi notre condition et même notre caractère actuels sont une résultante de nos actes dans une existence antérieure, de même que nos démérites dans la vie présente auront pour conséquence de nous faire renaître dans une
condition inférieure ou supérieure, avec un caractère doué de tel ou tel penchant. « Une bonne action faite dans cette vie, dit un texte bouddhique, reçoit sa récompense dans l’autre, de même que l'eau versée à la racine d'un arbre reparaît en haut dans les fruits et dans les fleurs. » Rien ne peut entraver ou modifier cette loi de rétribulion, qui opère d'elle-même, Aussi M. Olcott n'hésite-t-il pas à écrire dans son catéchisme :
Q. 100. — St vous vouliez représenter lout l'esprit de la doctrine de Bouddha par un seul mot, lequel choisiriez-vous? R Justice.
Je n'entrerai pasici dans la controverse sur la question de savoir si les bouddhistes croient ou non à l'existence de l'âme. Il semblerait que les bouddhistes du Nord admettent une sorte d’entité spirituelle qui se perpétue à travers toutes les renaissances. Au contraire, les bouddhistes du Sud — qui, d’après Rhys Davids, mais non d'après M. Foucaux, représentent, sous ce rapport, la tradition la plus ancienne et partant la plus orthodoxe, — estiment que tout dans l’homme est soumis à un perpétuel changement, l'esprit aussi bien que le corps. Ce qui renaît, ce n'est pas l'individu, mais ses éléments spirituels, ses Skandas, qui, mis en liberté par la mort, reforment une nouvelle combinaison, sous l'influence du désir de vivre. — Cette combinaison sera toutefois conditionnée par le mérite ou le démérite du défunt, ou, si lon préfère, par l'état moral des éléments qui s’agrègent de nouveau.
Toutes les sectes du bouddhisme s'accordent à placer l’essence de leurs doctrines dans les « quatre nobles vérités » dont elles attribuent la découverte au Bouddha, Ce sont : 1° la misère de l'existence ; mieux vaudrait ne pas vivre ; 2° la cause de cette misère : le désir, qui grandit avec les tentatives pour le satisfaire ; 3° le moyen de détruire celte cause, qui consiste dans la suppression du désir; 4° la voie qui conduit à celle suppression, e'est-àdire les enseignements du Bouddha.
Quiconque suit cette voie renaît dans des conditions de plus en plus heureuses, tant qu'il finit par entrer dans le Nirvana. On a beaucoup discuté si le terme de Nirvana, qui se traduit par extinetion, s'applique à une annihilation complète de l'être ou simplement à l'abolition de tout ce qui constitue les agitations de la vie,
Les bouddhistes du Nord paraissent admettre que la délivrance consiste à affranchir de toute attache matérielle la partie spirituelle de l'individu; Jes bouddhistes du Sud, au contraire, estiment qu'aucune trace d'individualité ne survit au Nirvana. Le colonel Olcott, qui personnellement penche pour la solution septentrionale, mais qui a dû compter avec les scrupules du grandprêtre Sumangala, définit le Nirvana « une condition où tout changement cesse, où le repos est parfait, avec absence de désirs, d'illusions et de peines, avec oblitération totale de tout ce qui fait l'homme physique. » Cette définition n’est pas dépourvue d’une certaine équivoque, en ce qu'elle est de nature à satisfaire à la fois les partisans de l’une et l’autre interprétation. Toutefois, au point de vue pratique, il faut reconnaitre que la différence est minime entre une annihilation de l'être et sa paralysie complète ou, si l’on veut, un état final de sommeil sans rêves.
Les détails de la naïve et gracieuse légende qui s’est formée autour du sage de Kapilavastu se retrouvent dans le catéchisme du colonel Olcott, mais avec une tendance visible à écarter tout ce qui tient de trop près au merveilleux et au surnaturel. Nul doute que, sous ce rapport, l’auteur n’agisse de concert avec les esprits élevés qui, dans le bouddhisme comme dans les autres religions contemporaines, s’évertuent à trouver une interprétation de leurs croyances conforme aux données de la science et de la raison. Mais il ne semble pas avoir mieux réussi dans cette tâche qu'au sein du christianisme les partisans de l’exégèse dite rationaliste, lorsque, avec le rationalisme allemand, ils s’appliquèrent à fournir une explication naturelle de tous les miracles bibliques. Sans aller jusqu’à voir, avec M. Sénart, dans la vie du Bouddha un simple mythe solaire, la plupart des savants contemporains reconnaissent qu'il faut y faire une large part à la légende et au mythe, sous lesquels se voile un fond historique assez difficile à reconstituer en dehors de ses grandes lignes. M. Olcott préfère supposer que le Bouddha avait, par l'effet de ses mérites, acquis des facultés, non surnaturelles, mais supérieures à celles des autres hommes, lui permettant de produire « des phénomènes particuliers communément appelés miracles. » Cette théorie de pouvoirs « latents, » s'expliquant par certains secrets dont la possession est un privilège de quelques hommes
supérieurs, représente la doctrine fondamentale de la Société théosophique, et on peut même se demander si ce n'est pas la présence d'une thèse analogue dans le bouddhisme qui a valu à celui-ci les prédilections du colonel Olcott et de ses amis.
La Préface de l'édition française donne à entendre que certains adeptes ou religieux d'ordre supérieur se seraient transmis d'âge en âge, sous forme de science secrète, les enseignements d'un bouddhisme ésotérique, ignoré de la masse des fidèles aussi bien que des savants européens. Ces Arahats ou Arahts (vénérables) ne se rencontrent qu'au Thibet. « C’est même de l’un d'eux, ajoute M. Olcott, que j'ai appris le peu que je sais du bouddhisme réel. » L'auteur prête également au grand-prêtre Sumangala cette assertion que les adeptes de la science secrète (Zddividhannana) connaitraient seuls la véritable nature du Nirvana.
Il est certain que le vulgaire est trop porté à considérer les ascètes de l'Inde, qu'il s’agisse des yoguis hindous ou des hikkshous bouddhistes, comme de pauvres fanatiques ou de vils jongleurs. Quiconque va au fond des choses a été plus d'une fois surpris de trouver, dans ces ascètes déguenillés, des penseurs qui continuaient la tradition des gymnosophistes et des « hommes de la forêt. » On n'a, pour s’en convaincre, qu’à lire les derniers chapitres de l’ouvrage de M. Max Muller, sur l'Ürigine et le développement de la religion éludiés à la lumière des religions de l'Inde’. D'autre part, il peut encore exister, dans les bibliothèques de certains monastères thibélains, des documents qui seraient en état de jeter un grand jour sur certains côtés obscurs du bouddhisme. Mais c'est là, me semble-t-il, une pure hypothèse, et M. Olcott devrait bien nous donner quelques preuves à l'appui de ses dires. Il annonce, à la vérité, la prochaine publication, en
1. Feuilletant, il ÿ a quelques jours, les rapports adressés à la British and Foreign Unilarian Associalion pendant l'année 1882, je suis tombé sur le passage suivant d'une lettre écrite de Simla, dans l'Himalaya, par un missionnaire de l'Association unilaire, M. W. D. Tilden : « Si je pensais que le sujet vous intéresse, je vous donnerais les détails que je possède au sujet d'une fraternité secrète, les Raj Yoguis, qui vivent dans les montagnes et dont la philosophie provoque ici beaucoup d'attention. Je n’en ai jamais vu, mais je suis familiarisé avec l'écriture de l’un d’eux et j'ai eu occasion de constater son autorité. Il me suflira de dire, pour le moment, que la doctrine de l'évolution et de la loi cosmique, mise en avant par le Rév. R. Sufield, est presque identique aux théories professées par ces hommes. »
Angleterre, d'un livre sur le bouddhisme ésotérique, par M. A.-P. Sinnett. J'ignore ce qu'on trouvera dans ce volume, mais je doute fort qu'il soit de nature à causer une révolution dans l’orientalisme.
En attendant, s’il existe un bouddhisme « ésotérique, » c’est le bouddhisme sobre et éclairé, à tendances rationalistes, que nous révèle le catéchisme du colonel Olcott et que professent sans aucun doute le grand-prêtre de Sripada, ainsi que les théologiens de son entourage. Quant au bouddhisme « exotérique » ce sont les légendes et les superstitions sous lesquelles la foule a voilé la pure philosophie du Bouddha; — ce sont, à Ceylan même, l'adoration des reliques, les offrandes aux statues du Maître. la croyance aux charmes et aux incantations, le respect de la vie animale poussé Jusqu'à l'absurde, ete. ; — ce sont, dans le Nord, les idoles grotesques et grimaçantes qui encombrent les sanctuaires: les peintures d’un paradis et d’un enfer qui prouvent la bizarrerie non moins que la crédulité de l'imagination humaine; la foi à l'efficacité sacramentelle d'innombrables rites plus absurdes les uns que les autres; les exorcismes, les moulins à prière, l'eau bénite, les rosaires ; les hiérarchies ecclésiastiques du lamaïsme ; en un mot, tous les abus que M. Olcott repousse « comme restes survivants du fétichisme et des autres religions panthéistiques étrangères !, »
On voit jusqu'à quel point le colonel est fondé à dire que « le bouddhisme du Sud enseigne la plus haute bonté sans un Dieu, la continuité de l'existence sans ce qui porte le nom d’âme, le bonheur sans un ciel objectif, une méthode de salut sans un
sauveur délégué, la rédemption par soi seul, sans rites, péni-
1. Quand, il y a quelques années, je pénétrai dans les lamasseries de l'Himalaya, peu de temps après avoir visité l'île de Ceylan, je fus vivement frappé du contraste entre les pratiques aussi compliquées que superstitieuses des sectes thibétaines et le culte relativement sobre du bouddhisme méridional. Ici, tout se borne à des lectures, à des révérences et à des offrandes de fleurs devant les statues du Maître: là, se révèle un luxe d'idoles, d'images fantastiques, de rites minutieux et d'instruments bizarres qui semblent presque une parodie du culte catholique. C’est à peu près la même différence qui frapperait un voyageur, étranger au christianisme, si, immédiatement après avoir assisté aux cérémonies du culte luthérien ou anglican, il se trouvait transporté parmi les populations catholiques de l'Espagne ou de l'Italie. (Voir GoBrer Db'ALVIELLA. Souvenirs d'une excursion chez les bouddhistes de l'Himalaya, dans la Revue de Belgique de septembre, octobre et décembre 1876).
tences, prêtres ou saints intercesseurs ; en un mot, le summurn bonum à atteindre dans cette vie et dans ce monde. »
S'ensuit-il toutefois qu'il n'y ait pas d'ombres au tableau et que le bouddhisme, même ésotérique à la façon du colonel Olcott, réponde à toutes les exigences de la pensée et de la conscience modernes ?
Dans son enthousiasme, M. Olcott va jusqu'à dire : « Les signes abondent pour faire prévoir que, de toutes les grandes croyances du monde, celle-là est destinée à être la religion de l'avenir qui sera le moins en antagonisme avec la Nature et la Loi. Eh bien, qui oserait prédire que cet honneur n est pas réservé au bouddhisme? » Il est donc naturel de nous demander jusqu'à quel point le bouddhisme se trouve d'accord avec les interprétations contemporaines de la « Nature » et de la « Loi, » c'est-à-dire avec les doctrines philosophiques, scientifiques et morales qui tendent à prévaloir dans la civilisation moderne.
La théorie des renaissances, influencées par le mérite et le démérite d’une existence antérieure, n’a rien en elle-même de formellement contraire aux données de la science et de la raison. Elle est professée de nos jours par des esprits distingués, dont le rationalisme n’est pas suspect; il me suflira de citer Jean Reynaud et Camille Flammarion, qui l'ont popularisée dans leurs nombreux ouvrages, ainsi que M. Tiberghien, qui l'enseigne depuis un quart de siècle à l'Université de Bruxelles. Mais pour tous ces philosophes, comme pour les brahmanes et les pythagoriciens, c'est l’âme, le moi qui passe d'une existence à l'autre. Le bouddhisme, tout au moins le bouddhisme du Sud, soutient, au contraire, que le moi disparaît au moment de la mort et que cependant la responsabilité survit, quelquefois même avec persistance de la mémoire; en d’autres termes que ce qui renaït, c'est l’individu, et non pas la personne. Il y a là une proposition aussi contradictoire que la prétention de l’orthodoxie chrétienne à identifier trois personnes divines avec une seule. Or, nos contemporains ne
semblent pas avoir la moindre envie de renoncer à un mystère pour un autre, qui l’égale en incompréhensibilité.
M. Olcott fait grand éclat d’une phrase prononcée par Haeckel, lors de sa récente visite à Ceylan. Le célèbre naturaliste aurait dit «€ qu'autant quil avait compris la théorie bouddhiste sur l’éternité de la nature, sur celle de la force et sur quelques autres points, elle était identique aux dernières déductions de la science. » Je ne sais si l'on doit prendre ce compliment à la lettre. Mais on peut se demander jusqu'à quel point M. Haeckel serait disposé à garantir l’orthodoxie scientifique de l'interprétation que M. Olcott donne en ces termes de lathéorie bouddhiste sur les renaissances :
Q. 70. — Celle doctrine bouddhiste est-elle admuse ou repoussée par les enseignements de la scuence moderne ?
R. — Elle est d'accord avec la science, puisque c’estla doctrine de la cause et de l'effet. La science professe que l’homme est le résultat d’une loi de développement, qu'il part de l’imparfait et de l’inférieur pour s'élever à une condition parfaite et supérieure.
Q. 71. — Comment s'appelle cette doctrine screntifique ?
R. — L'Evolution.
Q. 72. — Y a-t-1l d'autres endossements du bouddhisme par la science ?
R. — La doctrine de Bouddha enseigne qu'il y a plusieurs ancêtres de la race humaine; qu'il y a un principe de différenciation parmi les hommes, que certains individus ont une plus grande capacité que d'autres pour acquérir rapidement la sagesse,
Jusqu ici, c'est parfait, et le bouddhisme peut se dire non seulement en conformité avec les idées dominantes de notre science à la mode, mais encore en avance sur la plupart des théologies professées par les grandes religions positives de notre époque.
Mais sautons quelques pages et arrivons à la théorie des Devas,
qui prétend se rattacher à la même doctrine scienlifique :
Q. 154. — Vous avez parlé d'un Deva ayant apparu sous diverses formes au prince Siddartha. Qu'est-ce que croient les bouddhistes sur les races d'êtres invisibles ayant des rapports avec l'humanité?
R. — Ils croient que de tels êtres existent, qu'ils habitent des mondes, des sphères qui leur sont propres. La doctrine bouddhiste
professe que, par un entrainement interne de soi-même, en surmontant sa basse nature, l'Arhahat peut devenir supérieur aux meilleurs des Devas et commander à leurs ordres les moins élevés.
Dans son Appendice, le colonel Olcott est plus explicite encore : « Ces êtres, dit-il, ne sont pas exclusivement des âmes humaines désincarnées, ni exclusivement des entités sous-humaines évoluées par la nature dans son labeur progressif pour produire l’'humanité, mais l’un et l’autre. Humains ou élémentals, bons ou mauvais, bienveillants ou cruels, gracieux ou monstrueux, quels qu'ils soient ou que soient leurs noms, ils sont aussi bien, les produits légitimes de l’éternelle et constamment active Loi de l'évolution que les plantes et les animaux observés et classés par la philosophie moderne. La philosophie bouddhiste, on le voit, n’admet le surnaturalisme pas plus du côté invisible ou subjectif de l’univers que de son côté visible ou objectif ; partout, à quelque degré que ce soit, qu'il s'agisse de la nature de la pierre, de celle de l’homme ou du Deva, fonctionne la seule loi des causes régissant les effets donnés, sans intermittence aucune. »
Il est certain qu'aujourd'hui on ne peut plus voir dans l'homme le but ni même le couronnement définitif de la création. Depuis longtemps déjà, les progrès de la science ont miné la vieille conception anthropocentrique de l'univers qui prévaut encore dans la cosmologie chrétienne, et c'est en vain que l’école hégélienne a tenté de la reconstituer dans le monde moral, sur les bases de l'idéalisme subjectif. Si la loi de l'évolution n'est pas un vain mot, et s'il est permis de tirer une conclusion du développement que révèle l’histoire de la vie sur notre planète, il faut bien admettre, avec un des principaux évolutionnistes américains, « l'existence de combinaisons de matière et de force aussi supérieures à l'humanité que celle-ci l’est à l’algue et au cristal. » Mais, tandis que l’évolutionniste place ces êtres supérieurs dans le temps, le bouddhiste les suppose dans l’espace; le premier les range parmi nos descendants et nos successeurs sur le globe ; le second en compose les habitants actuels du monde invisible et des espaces planétaires.
Si encore le bouddhisme se bornait à admettre, dans d'autres sphères, l'existence d'êtres doués d'une constitution différente de
la nôtre, 1l n'y aurait peut-être rien à redire. Le bon sens paraît même venir à l'appui de cette hypothèse, en ce qu'il est difficile de supposer les phénomènes de la vie restreints à notre grain de poussière cosmique, perdu dans l’immensité de l'univers. Mais quand M. Olcott soutient que ces êtres hypothétiques peuvent intervenir dans les affaires terrestres et entrer directement en relations avec nous, ne rouvre-t-il pas la porte à ce merveilleux et à ce surnaturel, que, plus haut, il déclare réprouver et proscrire !? Il n’est pas indispensable à la grandeur de l'humanité Bouddha lui-même l'avait compris — qu’elle puisse étendre sa domination au delà des limites terrestres. Ce qui constitue notre vraie royauté dans la nature, c’est, comme Pascal l’a dit dans une
de ses pages les plus sublimes, que l'homme se connaît en face d'un univers qui s’ignore.
Ces objections à la métaphysique du bouddhisme ne doivent pas nous empêcher de reconnaitre les services qu'ils a rendus à une immense fraction du genre humain. Ses préceptes moraux comptent sans doute des précédents dans la philosophie hindoue. Mis le Bouddha a eu le mérite de réunir ces axiomes épars en un corps de doctrine, assis, pour la première fois dans l’histoire, sur la raison et non sur la révélation. Sous ce rapport, Siddhartha, le fondateur traditionnel du bouddhisme, est bien un précurseur de la morale indépendante, qui tend à remplacer de nos jours les éthiques des religions positives.
Il convient, toutefois, de distinguer, parmi les commande-
1. On conçoit que de pareilles doctrines se propagent dans l'Inde, cette terre classique du merveilleux; mais il est plus étrange de les rencontrer, en pleine culture moderne, sous la plume de savants aussi éminents que MM. Balfour Stewart et Tait. Voici ce que nous lisons dans la dixième édition de leur Unseen Universe : « La difficulté scientifique relative aux miracles disparaîtra entièrement, si on accepte une opinion quelconque qui comporte la présence, dans cet univers, d'êtres invisibles beaucoup plus puissants que nous. Il est naturellement admis que l’invisible et le visible ont été et sont encore constamment en relations intimes. » (L'Univers invisible, traduction française de la dixième édition. 1 vol. Germer-Baillière, 1583, p.331).
ments du bouddhisme, deux ordres de devoirs bien différents : les uns qui, se rattachant à la poursuite du Nivarna, reposent sur l'intérêt personnel; ce sont ceux qui ont pour objet la répression des désirs, des convoitises, des passions, le détachement des choses de ce monde, la délivrance des illusions qui s'opposent au progrès dans les voies du renoncement. À cet ordre d'idées se rattachent les principales aversions du bouddhisme, savoir : le meurtre, le vol, l'adultère, le mensonge et l'ivresse; ainsi que la plupart des vertus qu'il recommande : Ja chasteté, la patience, le courage, l'humilité, la pratique de la contemplation et de l'étude. La seconde catégorie implique un élément plus actif : l'amour du prochain, se traduisant en obligations positives de bienveillance et de dévouement.
Le bouddhisme ordonne formellement de rendre le bien pour le mal : « Si un homme me cause follement préjudice, » dit le Maître dans le Dharma pada, « je le couvrirai en retour de mon amour empressé; plus il m'aura fait de mal, plus je lui ferai de bien. » Cet esprit de charité embrasse toutes les créatures vivantes, et on connaît la légende du Bouddha se donnant en pâture à une ügresse aflamée qui ne pouvait plus nourrir ses petits.
Or, ici, — comme l'a fait judicieusement remarquer M. FE. Pil- Jon dans son étude sur les religions de l'Inde, — le bouddhisme dépasse son principe, qui consiste à mettre la délivrance finale dans une extinction complète du désir et de la vie. On ne peut donc soutenir que le bouddhisme ait tranché le problème, encore sans solution, d'asseoir la morale sur la base de l'intérêt personnel, ou, comme on dit également, de rattacher l'altruisme à l’égoisme. L'adoption d'une éthique humanitaire reste aussi bien un hors-d'œuvre dans la religion de Siddhartha que dans celle de Comte, où elle repose au même titre sur des bases exclusivement sentimentales. Mais si, sur ce point, le bouddhisme s'est montré inconséquent, c'est à cette inconséquence heureuse qu'il doit d’être devenu une religion. En effet, s'il s'était borné à préconiser la philosophie du renoncement, il n'eût fait qu'introduire une secte de plus dans le brahmanisme, où, depuis longtemps déjà, nombre de philosophes avaient placé la contemplation et l'ascélisme au-dessus des sacrifices et des rites comme moyens d'atteindre le salut, c'est-à-dire l'absorption dans le Grand-Tout.
Les premiers bouddhistes ont eu conscience de cette contradiction, et ils s’en sont même fait, avec raison, un titre de gloire. La tradition rapporte que, dans son avant-dernière existence, le Bouddha avait déjà mérité le nirvana, mais qu’il désirait renaître une fois de plus, afin de rendre service à l'humanité. Une autre légende raconte qu'ayant découvert le chemin du salut dans sa méditation sous le figuier de Gaya, il se demanda un instant s’il garderait la vérité pour lui-même ou s’il se donnerait la peine de la prêcher à ses semblables. Mais cette hésitation fut de courte durée, et l'alternative qu'il choisit lui valut mieux que le nirvana : la reconnaissance et la vénération de millions de ses semblables, auxquels il est venu fournir, pendant une longue suite de siècles, l’adoucissement de leurs misères et la consolation de leurs souffrances.
Tout d’abord, il faut reconnaître au bouddhisme la gloire d'avoir, plusieurs siècles avant notre ère, fait régner la tolérance religieuse de l'Himalaya à l’océan Indien. Sa propagation fut purement pacifique. « Un sièele avant l’ère chrétienne, raconte M. Félix Nève, professeur de sanscrit à l'Université catholique de Louvain’, des accents poétiques d'un genre nouveau se faisaient entendre au milieu des contrées civilisées de l'Inde; ils partaient de la bouche d'hommes de toute classe et de toute profession, et c'est avec surprise que les écoutait la foule, dont l'oreille n'était accoutumée qu'aux chants lyriques et liturgiques des Védas et aux récits héroïques de l'épopée naissante. « Quelles sont ces belles poésies que vous chantez? » leur disait-t-elle, comme le fit un jour Pourna, le héros d’une légende fameuse. — « Ce ne sont point des poésies, ce sont les propres paroles du Bouddha. » — Tels étaient les symptômes pacifiques qui annonçaient alors la plus grande révolution religieuse dont l'Inde ait été le théâtre. »
C'est par des procédés analogues que le christianisme s'étendit dans l'empire romain. Mais il y a cette différence fondamentale, qu'une fois victorieuse, la religion du Bouddha n'oublia pas ses principes de tolérance et de paix. Qu'on relise ces maximes du grand roi Asoka, le Constantin du bouddhisme, formulées en
1. Les Epoques lilléraires de l'Inde. Muquardt, Bruxelles, 4883, p. 481.
pleine lutle contre l'ascendant des brahmanes et encore trop peu pratiquées dans notre société chrétienne : « Il ne faut jamais blâmer la croyance des autres; c’est ainsi qu'on ne fera de tort à personne. Il y a même des circonstances où il faut honorer la croyance qu on ne partage pas. En agissant ainsi, on forülie sa propre croyance et l’on sert celle d'autrui. — Puissent les disciples de chaque doctrine être riches en sagesse et heureux en vertu! »
Chez la plupart des populations mongoles qui l'ont adopté, le bouddhisme à non seulement ouvert les voies à la civilisation, mais encore provoqué un adoucissement notable des mœurs. M. À. de Rémusat fait remarquer qu'au temps de Gengis Khan, une égale férocité distinguait les nations de race turque et de race mongole, momentanément réunies sous ses lois. Or, les premières, restées attachées à l’islamisme, ont conservé toutes leurs dispositions au carnage et à la rapine, tandis que les secondes, ayant successivement adopté le bouddhisme, sont actuellement aussi pacifiques qu'elles étaient autrefois turbulentes et indociles. Il y a là un des exemples les plus frappants qu'on puisse relever de l'influence exercée par la religion sur les mœurs
Chez les Hindous, si, même à l’époque de son triomphe, le bouddhisme n'a pas effacé la démarcation des castes, il a renversé les bases religieuses sur lesquelles elle s'appuyait. A vrai dire, il n’a directement attaqué ni l'existence des dieux, ni l’infillibilité des Védas, ni l'autorité des Brahmanes, ni l'efficacité des sacrifices et des rites, mais il a pratiquement supprimé ces dogmes en préconisant une autre voie pour atteindre à la délivrance. Siddartha lui-même passe pour avoir résumé sa doctrine dans ce verset :
« S'abstenir du péché ;
Acquérir la vertu ;
Purifier son cœur ;
Telle est la religion des Bouddhas. »
L'attüitude du bouddhisme vis-à-vis des vieux rites et des antiques traditions religieuses n’est peut-être résumée nulle part d'une façon plus explicite et plus élevée que dans la parabole du Sigalowada Soulta. Je regrette de ne pouvoir citer ce document
en entier d’après Rhys Davids; j en donnerai cependant le préambule et le sens général : un jour que le Maître faisait sa tournée pour récolter les aumônes dans les plantations de Rajagriha, il arrive chez un chef de famille nommé Sigala, au moment où celui-ci s'incline, les mains jointes, vers les quatre points cardinaux, ainsi que vers le nadir ct le zénith. Comme le Maître désire savoir le motif de cette cérémonie, Sigala répond qu'il se conforme aux coutumes paternelles, afin d’écarter les maux qui pourraient survenir de ces six points. Alors le Maître lui apprend que le meilleur moyen de se protéger dans toutes les directions, c'est de faire le bien dans tout son entourage, à ses parents dans l'Orient, à ses professeurs dans le Sud, à sa femme et à ses enfants dans l'Ouest, à ses amis et à ses parents dans le Nord; aux esprits religieux, qu'ils soient brahmanes ou bouddhistes, vers le zénith ; à ses esclaves et à ses serviteurs vers le nadir. Le Maître énumère ensuite, avec un ordre méthodique, qu'on trouve encore dans quelques-uns de nos traités de morale, toute la série des devoirs réciproques : 1° entre parents et enfants; 2° entre instituteurs et élèves ; 3° entre mari et femme; 4° entre amis et compagnons ; 5° entre maîtres et serviteurs; 6° entre religieux et laïques. Ce discours, qui convertit naturellement Sigala aux vues du Maître, se termine ainsi : « La générosité, la courtoisie, la bienveillance, le désintéressement sont au monde ce que la clavette de l'essieu est au chariot. »
Rhys Davids ajoute ce commentaire : « Les idées formulées dans le Sigalovada Soutta portent l'empreinte d’un état social que notre âge d'anxiétés et de compétitions sociales a depuis longtemps laissé en arrière. Mais, du moins, nous pouvons nous imaginer la félicité dont aurait Joui sur les bords du Gange le village ou le clan pénétrés des sentiments bienveillants et fraternels, de l'esprit de justice, qui respirent dans ces naïves et simples paroles, » — IL est certain que la société cingalaise d'aujourd'hui peut à peine nous donner une idée affaiblie du régime introduit par le bouddhisme dans l'Inde, vers l’époque où le roi Asoka instituait l'office de Dharma Mahämatra où ministre de la Justice et gravait sur le roc ses immortels édits de morale religieuse et humanitaire.
Et cependant, dans l'Inde même, le bouddhisme ne devait
pas tarder à montrer le défaut de sa cuirasse. Comme le chrisüianisme, comme toutes les doctrines religieuses qui se fondent sur le renoncement et qui cherchent dans le communisme un remède contre les inégalités sociales, il devait promptement aboutir à une rupture entre les fidèles et les profanes, entre l'Eglise et le monde. A l'instar des premiers chrétiens, les disciples du Bouddha, aussi longtemps qu'ils se bornèrent à former de petites communautés, purent mettre en pratique tous les préceptes du Maître. Mais quand le bouddhisme devint la religion des foules, il lui fallut bien composer avec les habitudes du temps, non moins qu'avec les nécessités de la vie sociale. De là, une rupture grandissante entre l’élément laïque, qui professait un bouddhisme mitigé, et l'élément religieux, qui constitua l'Eglise ou Sangha. Les membres de cette dernière institution ne se distinguaient d’abord que par des devoirs plus nombreux et par une discipline plus stricte. Mais, si parmi leurs obligations se trouvait le vœu de pauvreté, rien n'empêchait l'Eglise de posséder pour eux, et bientôt on vit la mainmorte monastique dévorer l'Inde.
Le brahmanisme n'avait guère eu que des ascètes; le bouddhisme eut des couvents dont le nombre et la mumificence se révèlent encore aujourd'hui par leurs ruines. Aussi n’est-t-1l pas étonnant qu’au bout de dix siècles la «pure » religion du Bouddha se trouvât en pleine décadence et qu’actuellementiln'y ait plusun bouddhisme dans l'Inde proprement dite. J'ai déjà rappelé ce qu'était devenu le bouddhisme septentrional. Si le bouddhisme du Sud n’est pas tombé aussi bas, il le doit à des circonstances locales, au nombre relativement restreint de ses adeptes et surtout à une moindre infiltration des anciennes superstitions populaires. Mais les abus de la mainmorte n'en existent pas moins à Ceylan, et tous les voyageurs sont d'accord pour y voir une cause de la décadence qui a atteint pendant le moyen âge cette riche et fertile contrée, où les anciens navigateurs avaient placé le paradis terrestre. — Transporté dans l'Occident, le bouddhisme y produirait les mêmes effets et, si notre civilisation cherche partout à se débarrasser des couvents catholiques, ce n'est pas pour les échanger contre des couvents bouddhistes, — même en supposant que ces derniers soient préférables,
Du reste, toute la morale du Bouddha, là même où elle nous commande l’activité en faveur de nos semblables, est empreinte de l’esprit de renoncement qui forme le fond de la métaphysique bouddhiste. La charité même et l'esprit de sacrifice y reflètent plutôt un abandon de soi qu'un désir de réparer l'injustice des souffrances d'autrui. Le vrai sentiment du droit en est absent, On ny trouve pas un mot en faveur des vertus civiques et des qualités viriles que l'esprit moderne reproche précisément au christianisme d'avoir trop ignorées, sinon découragées. Enfin, le souverain bien s'y trouve placé dans l’inaction, ce qui est directement en antagonisme avec la tendance de notre époque à mesurer le progrès par l'intensité de la vie, de la sensation et de la pensée.
Je sais bien qu'on m'objectera la formation récente d'une
philosophie pessimiste en Europe, et je suis loin de con-
tester le développement qu'a pris cette école, tout au moins en Allemagne. Mais, au point de vue pratique, elle n’a point franchi les sphères de la spéculation pure et elle n'a pu prévaloir, même dans son pays natal, contre l'instinct qui pousse les hommes à chercher le remède de leurs misères dans l'amélio- “ation et non dans le ralentissement de l'existence. Le héros favori de la société moderne, c'est l'ingénieur qui perce les montagnes pour décupler l'activité économique des nations, non le moine mendiant ni même le moine prêcheur qui nous donne l'exemple du renoncement et qui prétend nous conduire au repos du nirvana.
Bien plus, même au point de vue pessimiste, le nirvana n'est pas une solution, ou du moins ce n’est qu'une solution partielle. Ainsi qu'on l'a objecté aux fondateurs du pessimisme allemand, l'extinction de la souffrance par l'extinction de la vie constitue un problème qui ne serait pas résolu par la disparition de l'individu ni même de l'humanité. Si la race humaine, dégoütée de vivre, renonçait, d’un commun accord, à se reproduire, ou même si elle trouvait quelque autre moyen de s’abimer dans un vaste
suicide collectif, la vie et la souffrance n'en continueraient pas moins à régner sur le globe, comme aux âges qui ont précédé la venue de l’homme, et rien ne nous autoriserait à croire que du combat persistant pour la vie entre les représentants supérieurs de l’animalité, il ne finirait point par surgir une sorte d'humanité nouvelle, te à FRE par toutes les dures étapes du 44 calvaire du progrès, jusqu au jour où “à Péri de ses
réaliser la Ra de M. Olcott qu'à condition d’être corrigé o complété par une conception supérieure de l’homme et de destinée dans l'univers.