PREMIÈRE SECTION
Cette première section expose les règles à suivre pour la direction du régime de vivre et de l’emploi des médieamens dans le traitement des maladies. Après avoir fait sentir en peu de mots l’importance de l’étude de la médecine , les difficultés qui se rencontrent dans la pratique, et combien il est essentiel que le médecin soit secondé par toutes les personnes avec lesquelles il a des rapports , Hippocrate entre en matière , et fait connaître les circonstances qui rendent utiles et avantageuses des évacuations spontanées par les premières ou par les secondes voies. Il annonce ensuite que le degré de la plus parfaite santé ne peut se soutenir long-temps. Les exemples confirmatifs de cette assertion , sont les athlètes ou les personnes qui prennent un violent exercice habituel , et qui ont coutume de manger beaucoup. Quîdquid enim ad summum pervertit, ad exitium properat. (Senec. )
Ces idées générales ayant précédé, le premier livre des aphorismes peut être distribué en deux, sinon en trois parties. L’une donne des préceptes pour la prescription du régime de vivre j l’autre est relative à l’administration des médicamens , et la troisième dit un mot de
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la manière de relever les forces des malades parvenus au temps de la convalescence. Pour se dirigjpr dans ces tçois circonstances, il n’y a qu’une méthode.- Elle consiste- à remplir les indications déduites de l’espèce, du caractère et du mouvement des maladies , des forces de l’individu , s^r-tout de son tempérament et de ses habitudes 5 à suivre une marche touf à fait semblable , pour ce qui concerne les alimens et les remèdes, qui, leur quamttté'et leur qualité étant conformes au but qu’on se pro^^s^e d’atteindre , veulent être offerts à propos , selon l’orditt le plus salutaire, de la manière la plus avantageuse, et à une époque déterminée. /
1 . V iia hrevis , ars longa , occasio eeleris , experimentum periculosum , judieium dijffîcile. Oportet autem non modo se ipsum exhihere quœ oportet facientem, sed etiam œgrum et prçe-^ sentes 3 et externa.
Ne prenons pas le fhmeux vîta hrevîs dans le sens moral présenté par des philosophes célèbres de l’antiquité : qu’il soit pour nous la conséquence des propositions très-succinctes dont se compose le premier membre de l’aphorisme.
Ars longa se rapporte à l’étude de la science, et surtout à son application au traitement des maladies. Pourquoi n’y a-t-il rien de fixe ni de constant dans les tempéramens , dans l’énergie des forces vitales ? Pourquoi les climats, les saisons, les habitations présentent-ils tant de différences? Pourquoi cette variété de mœurs, de pro-r fessions, etc. etc. ? S’il n’y avait qu’un mode d’être, les déraiîgemens de la santé seraient toujours les mêmes dans l’ordre auquel ils appartiennent, et la médecine-praiiq^ue serait stable et invariable. C’est parce qu’il n’en est paa
SSCTION I, APH. I. 4*
ainsi, qu’Hippocrate a prononcé sur l’impossibilité d’apprendre promptement cet art , proptereà quhd impossibile est Statarn ac certam doctrinam in ipsâjieri, attendu que celui qui l’exerce n’emploie pas toujours le même moyen, et nunc et statim >• et que , dans un cas semblable en apparence, il a recours à des remèdes contraires à ceux que l’on croit indiqués ( i) . DepuisHippocrate, Damascène a dit que la médecine est une mer sans fond et.sans bords, et qu’on ne doit avoir confiance en celui qui l’exerce , s’il n'est vieux et très-expérimenté', quelque savant qu’il soit d’ailleurs.
L’occasion est faciendi, aiit non Jaciendi opportunîtas : le temps la fait naître ; il importe de la distinguer. Les anciens l’ont personnifiée en ai'mant sa main droite d’un couteau très-aigu , emblème de la pénétration : âls l’ont encore représentée avec le front garni de cheveux et le derrière de la tête chauve , c’estj-à-dire susceptible d’être saisie p^ir-devant , et incapable d’être arrêtée une fois qu’elle s’est échappée. Le moment d’agir étant connu, il ne,^se prolonge- pas toujours assez pour qu’on en profite à loisir (2). L’occasion, anima curationis , est quelquefois si fugace, que des malades succombent avant d’avoir appelé le médecin (3) , ou qu’ils sont subjugués par la violence des accidens , si celui-ci a négligé de prescrire en temps opportun les remèdes les mieux éprouvés (4). N’est-ce point parce qu’ils ont fait saigner à propos , que Sydenham|||») et Boerhaave (6) ont sauvé la vie à des malades en quelque sorte frappés de mort
(1) Lib. de Loc. in homin.
(а) Hipp., Prceceptiones,n» i.
(3) Ibid., Pronost. , \ih. 1, n<>3.
(4.) Ibid. , de Decenti ornatu.
(5) Schedul. , Monitor. de nov. fehr^ ingresm, t. lï , p. 5ag,
(б) V • Svriet. , In Boerh, aph. , 607.
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subite ; et chez lesquels il n’existait qu’une oppression des forces ? Félix est ille medicus qui opportunè medicamina morborum temporibus jungit : nam qui sequitur à naturâ quod trahitur filum , eam faventem sibi conciliât ^ citrà quam irrita estomnis medicatio.Sine alis volât Icarus facturas casum, qui absque temporis notatione meâicinam facit.
L’expérience est dangereuse ou trompeuse, experientia fallax. Telle est celle non fondée sur l’exacte observation des faits ni sur le raisonnement j telle est celle de la plupart des empiriques dans les mains desquels les meilleurs remèdes sont des instrumens h deux tranchant dont des fous seraient armés. On ne fait jamais sans danger des tentatives que l’expérience n’approuve pas ; car un essai mal calculé entraîne la mort de tout être vivant qui en est l’objet (i).
L’expérience est la connaissance des choses acquise par un long usage : en médecine, elle ne peut être parfaite. Tout varie sous le rapport des forces, de la constitution et du tempérament. On tombe sous le poids des aflFections morales ou bien oii a peine à résister aux effets de la pauvreté et de la‘ misère , et on lutte contre les climats ou l’atmosphère : enfin, que de malades embarrassent le diagnostic en exposant ce qu’ils pensent de leurs maux et non ce qu’ils en éprouvent (a) ! En nous disant que l’art est né de l’expérience , Aristote savait que l’impéritie cause de grands malheurs , qu’elle ne nous met point en garde contre les- similitudes j que les remèdes ne sont pas également efficaces dans les cas de même nature et dans ceux qui se ressemblent le plus , selon la remarque postérieure de Celse (3). Nous savons depuis
(i) Galen. , In hune aphor.
(a) Hipp. , lib. de Arte.
(3) De Medicin. , lib. i , prœfaU
long-temps que, dans le diagnostic comme dans la thérapeutique , tout est subordonné aux idiosyncrasies , aux affections particulières et aux circonstances qui les aggravent, et, que le médecin le plus habile est nécessairement cgjui qui a franchi avec succès le plus d’éçueils, et qui a davantage encouru les dangers inévitables de l’expérience , tout en s’assurant qu’en pratique on rencontre rarement une certitude positive (i).
Il est souvent difficile de bien juger la nature et le caractère de beaucoup de maladies. Un médecin sicilien se croyait pleurétique; mais Galien lui reconnut une hépatite (2) ; l’autopsie cadavérique a découvert à Valsalva la même maladie , que , chez un individu , il avait prise pour une inflammation de poitrine (3). Cette faculté précieuse de bien juger a toujours distingué les grands médecins. Sydenham a observé des fièvres intermittentes dont les accès , non précédés de frisson et de tremblement, débutaient par des symptômes d’apoplexie. Quelqu’indiquées que fussent les évacuations, afin de débarrasser le cerveau , ce praticien se garda bien d’y recourir. Il attendit le terme du paroxysme , et fit prendre le quinquina (4). Un buveur tombe malade, on le saigne et on l’astreint à un régime débilitant ; les forces diminuent , et la fièvre ne perd rien de son intensité. Le médecin particulier , absent depuis quelques jours , revient auprès de spn ami. Tl dit en riant à ses confrères assemblés qu’il connaissait seul le sel dont il fallait saturer ce corps pour le garantir de la putréfaction. Il fit aussitôt apporter du vieux vin du Rhin et de
(1) Hipp., de Veteri medicin.
(2) Galen, de Loc. patient. , cap. ultim.
(3) Morgagn. , de Sedibus. etcausis. morborum, lib. Il, epist, ao, n® 3o.
(4) Epiât* * ) Kesponsor. , 1 1 , p. 1 91.
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bons bouillons î le malade , docile aux conseils de l’amitié, recouvra bientôt la santé (i). La difficulté du jugement , judicium difficile , s’entend aussi de l’embarras dans lequel on se trouve pour décider sur ce qu’il faut faire. C’e$t alors qu’on doit appeler à soji secours le raisonnement et l’expérience 5 l’un est dangereux et l’autre est difficile : ce sont un aveugle et un boiteux qui se prêtent une assistance mutuelle , la main et les yeux.
' La seconde partie de cet aphorisme est facile à comprendre. Hippocrate a dit encore : Ars tribus constat, morbo, œgro et medico artis administra. Ægri est unà cum medico morbo reluctari (2). Un malade vieux, que les forces abandonnent, laisse peu d’espoir; il en est autrement de celui qui est jeune , fort et bien constitué. Ce n’est point assez qu’un praticien remplisse toutes le? indications qui se présentent; il faut encore que ses prescriptions soient sévèrement exécutées par toutes les personnes qui assistent et entourent le souffrant; enfin, on doit faire concourir au succès une foule de détails hygiéniques compris sous les titres célèbres de circumfusa, appîicata , ingesta, excreta , acta , percepta et animé pathemata.
2. In perturhationihus ahi, et vomitihus spontè evenientihus , si quidem qualia oportet purgariy purgentur, confert , et facile feruntifi)-, sin minus , contrà. Sic et vasorum evacuatio, si quidem qualem fieri decetyfiat, confert, et facile ferunt; sin minus , contrà. Respicere igitur opor^
(i) VanSw. , in Boerh. aphor. , 6oz.
(a) Epidem. , lil). i. Tempest. secundâ.
(3) Epidem. , lib. vi , sect. iv, epist. xxi , De veratri usu.
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teti et regionem et tempestatem y etcetatem, et morbos in quibus convenit aut rton.(§ xvxii.) *
On distingue trois propositions ; l’une est relative aux évacuations spontanées par les premières voiea^ l’autre a rapport à ce qui, dans le même genre, concerne les secondes voies; et la dernière laisse entrevoir que ces évacuations sont bonnes ou mauvaises , selon que , par leur qualité , les matières évacuées sont plus ou moins conformes au climat, à la saison, à l’âge, au caractère de la maladie , qui favorisent ou contrarient leur prédominence. Cette interprétation n’est point celle de Galien , qui apprend : i ® que , d’après le résultat , Hippocrate . appelle indifféremment affaiblissement des vaisseaux, vasorum inanitio , touté évacuation qui le produit ; 2“ que le second membre de l’aphorisme s’applique au médecin qui, obligé d’agir , doit provoquer seulement la sortie de ce qui est nuisible , s’il veut soulager ses malades et les guérir; 3® que, pour atteindra, plus sûrement son but , il lui importe , de connaître la nature du climat, la saison, l’âge, le caractère etl’époqua actuelle des maladies, avant de recourir à l’erriploi d’au-» cun des moyens qui lui sont indiqués par la nature, dans les cas où ces évacuations spontanées seraient incomplètes ou tardives.
Toute évacuation spontanée est due aux seuls efforts de la nature : symptomatique , elle est l’effet de la violence du mal; critique, elle est le résultat de mouvemens naturels; artificielle, l’art la provoque. Les premières voies se débarrassent par le vomissement ou par les selles ;
* Ce numéro indique le paragraphe de la traductiop littérale où se trouve l’aphorisme.
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les pertes de sang , les sueurs , les urines , les flux de salivte , les expectorations abondantes , soulagent les secondes voies , et entraînent nécessairement la faiblesse des vaisseaux de toute espèce. Dans les pays chauds, en été et durant la première moitié de l’automne , les maladies bilieuses sont communes. Il y aurait de l’inconvénient à ce que la nature déterminât des évacuations prématurées , et à ce qu’elle en provoquât de muqueuses ou de sanguinolentes , tandis qu’elles devraient être analogues au caractère de l’afiection , elle-même en rapport avec la saison et la température du climat.
Asclépiades et Galien ont observé , l’un à Athènes et l’autre à Rome, que les pertes de sang nuisaient aux pleurétiques , qui les supportaient bien à Paros et dans l’Hellespont. Du temps de Houllier , les médecins de Narbonne et de Lyon avaient remarqué les mêmes effets qu’à Rome et à Athènes ; tandis qu’à Paris , les résultats s’accordaient avec ceux de Paros et de l’Hellespont. Wigan écrit que les Français ne souffrent pas trop des relâchemens du ventre , et que les Portugais et les Espagnols résistent rarement aux fièvres compliquées de vomissemèns bilieux , de diarrhée et de dysenterie (i). Neque enim loca eadem Jerunt auxilia, qubd in aère ambiente similia non sint omnia (2).
Concluons qu’avant d’entreprendre le traitement d’une maladie donnée , le médecin doit connaître les moyens que la nature , abandonnée à elle-même , emploie pour rétablir la santé 5 constater ; 1° les rapports qui existent entre le caractère de l’affection et celui des matières évacuées spontanément par les premières ou les secondes ▼oies ; 2® les avantages qui résultent de l’identité dans la
{1) Prœfat. ad J. Fremd opéra.
(a) Thessal. , Hippocr, fiLii , oration.
nature du mal et dans celles des évacuations ; 3® les inconvéniens d’une disposition différente et opposée entre cette même maladie et ces mêmes évacuations. Il est encore indispensable: au médecin de s’assurer si les mouyemens spontanés qui se passent sous ses yeux, sont en harmonie avec le lieu dans lequel il exerce , s’ils s’accordent avec la saison , avec Fâge , avec le genre et l’époque plus ou moins avancée de la maladie. Sans ces notions, acquises par l’observation , il n’y a pas de succès à espérer dans la pratique de la médecine.
3. In eæercitantihus honi habitus ad summum progressif periculôsij, si in extremo fuerint.Non enim possunt in eodem manere, neque quiescere. Cîim uero non quiescant , neque ultrà possint in melius projicere y reliquum est igiturut in dete^ rius. Horum igitur causa, honum habitum haud cunctanter solvere conferty quo rursùs renutH*tionis principium^ sumat corpus. Neque considentice ad eætremum ducendœ ; periculosum enim est : sed qualis natura^ fuerit ejus. qui perferety eo usque ducendœ. Sic et evacuationes ad extremum ducentes y periculosœ ; et rursùs rejectiones y cùm extremœ fuerint y periculosœ.