XV1II
Le mot exercitantibus fait allusion aux athlètes , dont la disposition du corps est contre nature (i).Ces hommes se livraient à des exercices violens 5 ils parvenaient à un prodigieux embonpoint , par suite de l’énorme quantité d’alimens dont ils se gorgeaient. Cette complexion est
(1) Dispositio aihletica non est à naturd. Hipp., de Alimento,
48 APHORISMES d’hiPPOCRATE ,
donnée comme type de celle qu’on observe chaque jour, propre à des personnes qui se nourrissent trop , qui prennent un grand exercice ou gardent un repos presqu’absolu, qui parviennent à un très-haut degré d’obésité , et qui sont exposées aux apoplexies , aux syncopes cardiaques , aux catarrhes suffocans et à la rupture des gros vaisseaux de la poitrine (i).
Afin dè prévenir des dangers si imminens , Hippocrate jette les fondemens de la médecine proohylactique ou de précaution : il propose la diète, les saignées , les purgatifs; il parle aussi du repos; motus roborat, otium toôe/àcff. L’extrême réplétion est-elle l’eflfet de l’inertie et de trop de nourriture? La course , la lutte , les promenades précipitées, des alimens légers, faciles à digérer, doivent lui être opposés. Un semblable traitement donne du repos aux fonctions nutritives et assimilatrices, et leur permet ensuite de reprendre avec avantage le cours de leur exercice accoutumé. Dans ces opérations médicales, évitons les extrêmes et ne perdons jamais de vue le point au-delà düquel nous ne pouvons aller.
Ergà si plenior aliquis , et specîosior, et coloratîor factus est, suspecta habere bona sua debet: quœ, quia neque. în eodem habita subsistere , neque ultrà progredi passant , ferè quasi ruinâ quâdam revolvuntur. (Gels., lib. ii, cap. I , sect. II. )
4. Tennis et exquis itus çictus , et in longis morbis semper, et in acutis , ubi non convenit, periculosus. Et rursiis ad extremum tenuitatis progressas victus, dijfficilis. Nam et repletiones ad extremum progresser y difficiles sunt. (§ xviii.)
Le régime de vivre , victûs ratio, a pour objet la nour-
(i) Galen., ad Trasybulum,
SECTION I, At>H. 4- 49
tUure qu’il convient de prescrire aux malades. C’est ce qu’on appelle dihtè , divisée par Hippocrate en tenuis , exquisité tenuis et summè tenuis. Des bouillons plus ou moins nourrissans ou une crème d’orge constituent la première; la seconde se compose de la décoction d’orge mondé , avec addition d’un peu de suc de citron , des eaux de veau ou de poulet; la troisième se réduit au petit-lait, à l’eau oxymélée, à la décoction de chiendent et à l’infusion de quelques plantes herbacées trèsaqueuses.
Dans la doctrine d’Hippocrate , on distingue les maladies en aiguës , qui durent quatorze jours , morhi acuti; en très - aiguës , i>aldè acuti, dont le cours est de sept jours ; les extrêmement aiguës , acutissimi, se terminent en vingt -quatre heures, en trois ou quatre jours. La diète ténue convient aux premières ; celle très -ténue aux secondes; et l’extrêmement ténue aux troisièmes. Ces maladies aiguës à différens degrés sont, quos veteres nominaverunt pleuiitidem , peripneumoniam , phrenitidem, etjebrem ardentem, et alii morhi, qui ex his hærent , quorum febres omninb continuée sunt et occidunt. ( De Vict. rat. acutor. , sect. i, p. 367, n® 3.) Les maladies longues s’étendent jusqu’à quarante jours et au-delà: dans ce dernier cas, on les appelle chroniques. Longos autem necesse est esse tahem , dysenteriam , pçdagram , affectiones Jluidas circà articules j pituit ani albam , coxendicum morbum , urinœ strangulatum , in senioribus verb nephrilîm. Mulieribus verb Jluxum sanguinolentum , hemorrhoïdas , ani jistulas. (De Morb. , lib. i , sect. i , p. 139, n®3.)
En traçant ces règles de conduite , le père de la médecine s’est élevé contre les écoles deCnide et de Rhodes, qui recommandaient de nourrir indifféremment les malades. Dans le même temps on connaissait encore des
5o APHORISMES d’hïPPOCRATE ,
médecins qui n’accordaient des alimens que tous les trois jours : on les nomrcisài diatritarii } d'autres, ihessali, ne donnaient "S manger que chaque deuxième jour; un certain nombre, faisait mourir de faim. Tel était
sans doute ce Prodicus dont il est parlé au sixième livre des Epidémies. Au rapport de Galien, Pétronas et d’autres méthodistes gorgeaient leurs malades d’alimens et de vin.
Ce n’est ni par le poids ni par la masse qu’il faut apprécier la Quantité des alimens, mais par la propriété nutritive (i). Cibus deprehenditur i^alidissimus , in quo plunmùm alimenti est (2). Un œuf cuit dur nourrit autant que celui qui est mollet; la consistance fait seule la différence (3). En général, tout ce que l’estomac digère, tout ce que nos parties s’assimilent , ne cause ni trouble ni dérangement , qui s’observent dans le cas contraire (4) .
Il est de l’essence des maladies longues ou chroniques d’épuiser et de faire craindre qu’il n’y ait pas assez de force pour les supporter.Une diète rigoureuse doublerait la cause de la faiblesse et ferait un grand mal. Elle aurait aussi ses inconvéniens dans toutes les affections qui se prolongent jusqu’à quatorze jours et au-delà. Comme le mal n’arrive pas tout à coup à son plus haut degré de violence , une diète un peu nourrissante est d’autant plus utile , que les forces peuvent ne pas résister, et demandent à être soutenues. Au contraire, lorsque la maladie est aiguë par excellence, peracutus, et doit se juger
(1) Potentia alimenti melior quàm moles. Hipp. , lib. de Alimenta.
(z) Cels. , de Medicin , lib. 11 , cap, xviii.
(3) Ovum durum , valentissimœ materice ; molle vel sorbile , im* hecillimte. Cels. , ibid. ibid.
(4) Qucecumque quidem ventriculus superat, qnœcumque corpus recipit, ea neqne statum neque tormina excitant. A t si ventriculus non superat, ab his et status et tormina, cœteraque id genus contins gunt. Hipp. , dé Affection.
SECTION ï, Aï>H. 5. 5t
y ans l'espace de quatre jours à peu près , l’abstinence absolue doit être exclusivement recommandée. Il faut éviter , comme , cane pejus et angue , de donner trop de viande et de vin , dans aucun cas^ Enfin , quelle que soit l’espèce de diète qu’on adopte , on doit craindre les ex* trêmes , et tout proportionner à la violence , à la durée de la maladie et au degré de forces de celui qui en est atteint.
5. In tenuivictudelinquunt cegH: oh id magis lœduntur. Onine enim.' delictum quod committitur^ multb magis fit in tenui ^ quàm in paulb pleniore victu. Proptereà etiam sanis- periculosus est çaldè tenais et constitutus et occquisitus 'fiictüs , quia âelictu graviùs ferunt. Oh hoc igi^ tur tenais et exquisitus victus periculosus magis quàm paulb pleniot. (§ xviii.)
Trois propositions se présentent : ï°une diète ténue aggrave les maladies ; 2® toute faute résulte plutôt d’un régime trop ténu que de celui qui est plus nourrissant 5 3° l'homme sain , vivant avec trop de régularité , souffre du plus léger excès qu’il se permet. Si ces trois proposi* lions sont vraies , Hippocrate a été fondé à donner la conclusion qui termine son aphorisme.
1“ Une diète est ténue et rigoureuse, quand elle consiste en une quantité de nourriture plus faible que celle qui peut être élaborée par les fonctions digestives. Elle porte atteinte aux forces qui subsistent , et donne lieu à une débilité complète qu’on n’observerait probablement . pas , si on donnait plus d’alimens : le mal ne peut doncque s’accroître. Dès le début, Hippocrate insistait sur une nourriture facile à digérer 5 il la diminuait progressi’
$2 APHORISMES d’hIPPOCRATE ,
vement jusqu’à ce qu’il fût parvenu à une diëte complète correspondante au temps le plus violent de la maladie. Si cette époque s’annonçait promptement, les alimens un peu consistans ne trouvaient plus place ; la diète se bornait à l’usage de l’eau d’orge rendue chaque jour plus légère et moins substantielle , à mesure que l’affection parvenait à son état de vigueur. Durant ce dernier temps, le petit-lait , le mélicrat , la limonade , les eaux de grenade, de groseilles ou de cerises étaient d’un usage exclusif. On les donnait immédiatement lorsque la maladie, aiguë par excellence , s’annonçait aussitôt avec des symptômes alarmans.
2® Une diète sévère concourt , avec la maladie , à détruire les forces 5 un régime plus restaurant, victus pienior, les soutient. D’une part, de très -faibles besoins ne sont pas satisfaits; de l’autre, ils le sont, quand un habile praticien sait mettre la consistance des alimens liquides ou solides en rapport avec les facultés conservées des fonctions digestives. D’un côté tout est nuisible, tandis que tout est utile de l’autre.
3® Des personnes bien portantes contractent l^habitude de ne prendre qu’une très-petite quantité de bons alimens ou de n’user que de substances très-peu nutritives. La plupart ne prolongent .pas leur existence ; debiliores cibi brevem vitam habent{y). Elles détériorent leur constitution, et la rendent trop faible pour résister à une diète sévère qu’une maladie peut rendre nécessaire ; ou pour en supporter une plus nourrissante , le corps étant exposé à souffrir d’un changement si subit.
En santé, trop de régularité rend sujet aux indiges-, tions quiconque s’écarte de l’obligation qu’il s’est imposée de ne jamais manger que très-peu. C’est proba¬
nt) Epidem^f lib. ly.
blement Ce qui a- fait dire à Celse : i" Homo îgîtur sanus^ cfui suce spontis est, nuUis se legibus victûs debet adstringeref 2® à Wedel ; Igitur accuratè çictûs rationem déterminantes , tantùm abest , ut ideb sani sint magis , ut mugis sœpè numerà ualetudinarii , et erroribus aliis Jacilèr lœdendi.
Nous devons donc conclure qu’un régime ténu et sévère offre constamment plus d’inconvéniens que celui qui est un peu plus nourrissant.
En comparant les dangers qui résultent de nourrir trop ou pas assez , Hippocrate fait allusion aux malades et aux médecins de son temps, qui commettaient de grandes, erreurs dans, le régime de vivre , parce que c’était toujours à contre-sens qu’ils retranchaient et prescrivaient des alimens. En effet, il se trouvait des praticiens qui , au début d’une maladie , recommandaient une diète sévère et absolue j et qui, forcés par l’épuisement des forces radicales , nourrissaient au moment de la plus grande violence des symptômes , c’est-à-dire à l’instant ou l’abstinence était de nécessité indispensable. Dès-lors, s’il est démontré qu’on peut se tromper de deux manières , soit que l’on ordonne l’abstinence mal à propos , soit qu’on nourrisse quand il ne faut pas , il en résulte que ta première sera plus nuisible , parce qu’il est reconnu qu’on doit accorder d’autant moins d’alimens que la maladie arrive plutôt vers son état ou sa période de consistance, parce qu’il est avéré qu’un malade épuisé par un régime ténu et inopportun , ne peut qu’être fatigué d’une alimentation à laquelle la faiblesse oblige plus tard. Dans les maladies aiguës , qui parviennent promptement à leur plus haut point, on ne court pas grand risque à n’accorder aucune nourriture : mais si , dans, les affections de longue durée , vous n’êtes un peu libéral au commencement , ou vous tuerez le malade avec sa
54 APHORISMES d’hIPPOCRATE ,
maladie, ou vous serez contraint de changer dans le mo*
ment défavorable qui vient d’être désigné.
Cependant, gardons-nous de croire qu’Hippocrate conseille en toute occasion d’adopter un régime plus substantiel de préférence à un autre qui l’est moins. Le divin vieillard a soin d’avertir qu’il ne faut pas s’attacher à une addition de nourriture, et que très-souvent il est nécessaire de la retrancher tout à fait. L’aphorisme exprime donc cette idée ; dans les maladies aigues ou chroniques auxquelles elle ne convient pas , une diète absolue est plus dangereuse que celle qui l’est moins} d’où il suit qu’en prescrivant la première , le mal qui en peut résulter est plus grave que celui qui aurait été l’efiFet d’une nourriture plus forte.
6. Ad eætremos morbos , extrema remçdiç^ exquisité optima. sLWni.)
Traduit proverbialement tel qu’il s’est conservé dana notre langue , cet aphorisme dit que les maladies extrême-» ment violentes et aiguës trouvent leur plus puissant remède dans l’abstinence absolue de toute espèce de nourriture } il démontre évidemment qu’Hippocrate n’a jamais prétendu être exclusif dans l’emploi d’un régime plutôt consistant que ténu et débilitant. Chacun sait qu’il y a des cas extrêmement difficiles et pressans , qui exigent immédiatement le recours aux moyens les plus puissans de l’art. TJn espoir douteux est encore préférable à un désespoir certain, dubia spes , certâ desperation^ est potior. Cette vérité de fait donne au sens de cet aphorisme une extension très-grande qui est loin de se borner à la diète , comme nous allons essayer de le prouver succinctement.
Si des circonstances épineuses permettent d’apprécier Jè dégré de certitude de la science et l’étendue du savoir de ceux qui la cultivent, elles ont acquis à des praticiens ; expérimentés une Juste célébrité par des succès extraordinaires qu’elles ont déterminés. Qu’un médecin médiocre commette ime faute dans le traitement d’une indisposition légère , personne ne s’en aperçoit ; s’il en est de même pour une maladie grave , son ignorance se montre dans tout son Jour (i) j il s’endort sur l’extrême intensité des accidens , et il ne prescrit pas les remèdes qui conviennent le mieux , exquisité optima. L’homme consommé dans son art sait s’il a épuisé les ressources dont il avait à disposer; il redoute que le mal, supérieur à ses moyens , n’immole enfin une victime.. C’est alors qu’il entrevoit qu’il ne peut obvier à un mal violent qu’à, l’aide de secours également violens (2).
Ce n’est pas avec une certaine audace , mais c’est avec une sage circonspection que les maîtres les plus recommandables prescrivent les remèdes héroïques. Ils ont un but vers lequel ils tendent, soit qu’ils se proposent de changer vivement une action morbifique , soit qu’ils veuillent imprimer une secousse qui ébranle la constitution et détermine un surcroît d’énergie des forces , afin qu’elles concourrent plus efficacement à la guérison (3). Rien n’est accordé au hasard , conime a semblé le croire
(i) Ripp. , de Veteri medicinâ.
,(pif^ehementi mala nisi œquè vehemens auxilium sucurrere potest. Gels. , lib.. ii , cap. ii.
(3) Médicamenta sunt omnia quœ prœsentem statum transmovent. Omnia autem fôrtiora transmovent..... Omnia ver^ exprcesenti. statu, transmovere , cegroti opitulantur. Si enim id quod morbum fadt non .transmoveris , augescit.
Médicamenta fortia in morbis debilibus non oportet , neque pauci-» tate medicamenti , débilitas ipsius facienda est. Sedfortibus , fortibus^ medicamentis utendjim est, Hipp. , de Loc, in homin-
56 APHORISMES d’hipPOCRATE ,
le prince des orateurs latins (i). Le fameux Anceps re~ medium de Celse (2) ne donne pas l’idée d’un essai ou d’une épreuve nouvelle , mais de l’applicîation d’un grand moyen, dont les effets connus peuvent être douteux lors d’un cas désespéré. C’est aussi dans ce sens que Galien paraît s’être expliqué (3),
7. IJbi igitur peracutus est morbus , statim extremos habet labores , et extreme tenuissimo eictu uti necesse est. Ubi verb non j sed pleniorem çictum exhibere lie et y tantùm à tenui recedendumy quantùm morbus remiss ior extremis fuerit.
8. Cîim morbus in vigore fuerit, tune vel te-^ nuissimo vietu uti neeesse est. ( § xviii.)
On peut reconnaître six temps ou périodes dans le cours d’une maladie : i® Y imminence, caractérisée par une indisposition plutôt que par pn dérangement réel ; 2° le début, le principe, Viustapt où la santé n’existe plus et où quelques symptômes se manifestent; 3° Yaugment, i’accroissement ou les progrès, lorsque , la maladie étant décidée , les accidens se snccèdent , se muUiplieùt et deviennent de plus en plus violens ; 4° la consistarice ou la vigueur, status, marquées par une extrême in¬
tensité , qui reste quelque temps sans augmenter ni diminuef ; 5® le déclin , declinatio , decrementum ou la di-
^i) In gravioribus malis, medici periciilosas curationes et ancipües. adhibere coguntur. DeOfficiis, cîip. xxiy.
(2) Melüis est anceps periculum experiri quànt nullum.
(3) Meliùs est œgros juvare cum periculo, quàm nullo prarsùs rçr.
viedio adjutos sinere moà. ■
ïïlinution progressive des symptômes, jusqu’à ce qu'il n’y ait plus d’autre vestige de la maladie que la faiblesse , dont la durée constitue le sixième temps , celui de la convalescence.
Une maladie très-aiguë procède souvent avec une telle rapidité, qu'on n’a pas le temps d’observer son imminence ni son invasion; elle parvient tout à coup à cette période de consistance , durant laquelle Galien répète qu’il vaut mieux laisser la nature en repos que de l’occuper à l’élaboration d’aliment nouvellement pris. C’est pourquoi le régime le plus ténu est d’absolue nécessité (i). Si l’affection marche avec lenteur, une diète semblable serait très*nuisible , car le malade mourrait avant d’avoir atteint la période de consistance (2) ; ilcon* vient de nourrir peu à peu et davantage , à mesure que les accidens perdent de leur intensité, que les forces se relèvent, et que la convalescence fait des progrès (3).
9. Considerare oportet etiam œgrotantem , niim ad morbi vigorem victu sujficiaty et an priùs nie dejiciat , et victu suffic'ere non possit, vel morbus priùs dejiciat > et obtundatur. ( § xyni. )
Dans l’aphorisme qui précède , l’indication pour nourrir plus ou moins est déduite de la violence des accidens et des symptômes : niaintenant, elle est fournie par l’état
(1) Cùm morbi vigenty et in inflammationîbus consistant, non fas
çst cibumoff erre. , de p'ict. ration, in acutis.
(2) Nam priùs homo mçrietur, quàm morbus in vigore consistât. Galen. , In hune aphorism.
(3) Tlbidesinunt febres , autlevanfUr, semper quidem incipiendùm est ab aliquo ex materiâ levissimâ, adjïciendo veràr aliquid ex medîâ, ^atione habita et virium haminis et tnorbi. Gels.", lib. iii, cap. yi.
58 APHORISMES d’hIPPOCRATE ,
des forces : on accorde des alimens dans l'intention de les soutenir et de les conserver , sans égard à la maladie qui réclame impérieusement une diète absolue , à laquelle il faudrait se restreindre, si le patient pouvait résister jusqu’à ce que son affection fût parvenue à sa plus grande violence.
Galien a comparé les forces d’un malade à celles d’un portefaix : la maladie est le fardeau , le temps nécessaire pour qu’elle arrive à sa période de consistance , mesure l’étendue du chemin à parcourir. De même qu’on ne peut assurer que tel homme portera tel fardeau si on n’apprécie pas ses forces , si on ignore le poids de la charge et quelle est la distance jusqu’au but fixé , de même on est incertain qu’un malade résistera , parce qu’on méconnaît la somme de ses forces , la gravité de son mal et ce qu’il doit durer (i). Le premier soin d’un médecin sage est donc d’examiner si la résistance dont les forces radicales sont susceptibles, permettra d’atteindre l’état, statum , de la maladie , en prescrivant des alimens légers , ou un régime faiblement nourrissant , ou la diète la plus sévère. . .
Les forces sont à la nature présente ce que la clarté est au jour , vires sunt naturœ prœsentîs testes , ut lucis lumen. ( Gai. ) La vieillesse , la décrépitude éclairent fréquemment, et forcent de redouter une mort trèsprompte; une vie perdue de débauche , qui a profondément altéré la constitution physique , inspire des craintes fondées; des accidens tout à coup d’une extrême violejice, qui se poursuivent avec une étonnante rapidité , ne font que trop prévoir le terme fatal, le malade étant pour ainsi dire frappé de la foudre. Dans ces circonstances , auxquelles se rattache la seconde proposition de l’apho-
(0 De Crisihus, iib. xii> c»p. Tj
SECTION I, APH. lO. 69
rismé , il est facile de s’assurer de l’insuffisance du régime et des autres ressources de l’art.
On ne saurait trop le répéter ; dans la prescription de la diète , un médecin doit prendre ses mesures pour acquérir la certitude qu’à l’aide du régime déterminé , un malade peut résister sans s’affaiblir. Il n’y a rien à changer , s’il supporte la violence des symptômes j mais s’il est à craindre qu’il ne succombe , le praticien augmenrfera la somme des alimens, afin que l’on touche heureusement à la période de consistance. Si donc le succès d’une telle conduite est complet, la maladie s’adoucit , perd de son intensité et décline,
10. Quibus igitur statim vigor adest y statim tenuiter alendi. Quibus vero in posterùm vigovy his ad illud y et paulb ante illud tempus y subtrahendum. Anteà vero uberiüs alendum y ut SUj^ciat œger. (§ xviii.) .
Trois propositions se présentent : deux sont particulières et une est générale. Celle-ci indique que tout malade dont l’affection procède avec lenteur , a besoia d’alimens afin que ses forces se conservent et suffisent pour soutenir les efforts de la nature au temps de la période de consistance. Nous sommes instruits , d’autre part , qu’à l’approche de cette période , il est nécessaire de rendre le régime plus léger, pour éviter le partage des forces , pour que l’œuvre de la digestion ne les occupe pas trop au moment où une lutte sera engagée entre elles et la maladie quelles sont destinées à vaincre. Pour des motifs plus forts et constamment les mêmes , toute maladie qui , sur-le-champ , arrive à son état sans avoir en quelque sorte marqué ses premières époques , commande
6o APHORISMES d’hIPPOCRATE ,
une diète absolue etunjfgpos parfait des fonctions digestives. C’est en prenant oes propositions dans un ordre opposé à celui tracé par Hippocrate , que j*ai cru faciliter Tintelligence d’un aphorisme précieux , d’ailleurs trèsclairement énoncé.
II. In eæacerbationibus cibum subtrahere oportet : eæhibere enim ^ noæium est. Et cjucecumque per circuitus eæacerbantur^ in eæacerbationibus subtrahere oportet. (§ xyiii.)
Des maladies aiguës parcourent tout leur temps d’un sèul trait, uno tenore , jusqu’à leur terminaison ; quelquës unes ont des instans où leurs symptômes sont plus yiolens , et d’autres où ils sont plus doux , sans cesser complètement. Dans le premier cas, il y a continuité i dans le second , il y a exacerbation et rémission. L’exacerbation , temps où le malade souffre davantage et a plus de fièvre, est périodique quand elle arrive à des époques fixes et quand elle est séparée de celle qui suit par un intervalle constant et déterminé durant: lequel' l’intensité des accidens est moindre : c’est ce qu’on observe dans les fièvres continues rémittentes. Ce qu’on appelle période se compose de l’exacerbation et du repos qui la sépare de l’exacerbation suivante ; elle comprend deux temps , comme dans les fièvres intermittentes régulières , savoir le parojsjsme ou l’accès , eiXapyrexie on l’état non fébrile.
Le régime de vivre , dont la direction est connue lorsqu’il s’agit de maladies aiguës qui parcourent toutes leurs périodes sans interruption , éprouve des changemens dans celles qui ont des exacerbations, et qui , plus longues, exigent qu’on nourrisse. C’est dans la rémission
SECTIOIî ï, APH. II, 12* <JI
même qu’il faut donner des alimens , à la fin de l’exacerbation, ou dans un moment éloigné de celui de son retour (i). Si les redoublemens qui se succèdent, vont toujours en augmentant, la diète sera rendue plus sévère à mesure qu’on approchera de l’époque de consistance répondant à l’exacerbation la plus forte. Les motifs d’une telle conduite de la part du médecin sont énoncés dans les aphorismes précédons, et fortifiés par cette assertion de Cœl. Aurelianus , qui dit que l’eau 'même allume l’incendie au moment des exacerbations (a).
12, Eæacerbationes autem et constitutiones indicahunt morbiy et anni tempora , et periodorum ad invicem collata incrementa ^ sive quotidien sive alternis diebus nSive longiore fiant tempore. Sed etiam iis quce moæ apparent eadem indicclntur n velut in pleüriticis sputum ^ si statim apparent veniente morbo , abbreviat : si verb postea apparent ^ producit. Et urinæ , et alvi eæcrementa y et sudores , cùm apparent y vel ju~ dicatu faciles y vel difficiles y vel brèves y vel longos morbos fore indicant. (§ xviii.)
Lié aux précédons et à ceux qui suivent, cet apho-
(i) Tempus porrà exhibendæ sorbltionis hoc maximè obseryare ab initia, et per omnem morbum oportet. Quùm quidem pedes frigidi fuerint ( commencement d’un redoublement ou d’un accès ) , inhibera oportet sorbitionis exhibitionem. Maximè verà et à potu abstinendum est.' Ubiverb calor descenderit ad pedes {àécMn du redoublement ou de l’accès), tune exhibera convenu, et putare in omnibus morbis, et non minimè in acutis, et maximè in his, qui magis fébriles , ac periculosissimi sunt , tempus hoc magnam vim habere, (De Vict. rationin acut. , sect. i,sub fin. , aect. iv, p. 375-376.)
(a) De Morb. acut. j lib. i, cap. xt.
6a APHORISMES d’hiPPÔCRATE ,
risme laisse entrevoir les difficultés qui empêcheraient de reconnaître l’instant où il conviendrait d’alimenter» S’il s’en présentait réellement , on pourrait les lever en considérant avec soin et en pesant toutes les circonstances énoncées dans l’aphorisme. Les maladies ne permettront pas de douter si les paroxysmes ou accès sont quotidiens, tierces, quartes, etc. etc. Hippocrate nomme constitution la forme ou l’espèce complète d’ftne chose; et, en parlant des maladies, il dit qu’elles indiquent leur constitution ou catastase, qui ne sont autre que l’ensemble de tous les temps etmouvemens dont ces maladies se composent. Les saisons de l’année éclaireront sur la nature des accès et sur le mode des constitutions . En effet , chacun sait qu’en été la plupart des fièvres sont bilieuses , se montrent sous la forme tierce et ont une prompte solution; qu’en hiver, elles sont ordinairement muqueuses, quotidiennes , et qu elles se prolongent beaucoup. Si ces catastases sont encore mises en évidence par l’accroissement des accès périodiques , il est donc important de comparer ceux-ci les uns avec les autres , de s’assurer de leur éloignement ou de leur rapprochement , s’ils sont ou non plus ou moins longs et violens , en observant l’heure de leur invasion, leur durée ét leur intensité.
Les épiphénomènes , ea quœ mox apparent, sont des symptômes dont l’annonce et l’apparition ne coïncident point avec le début de la maladie , mais qui se montrent et surviennent plus tard. En prenant, avec Hippocrate, la pleurésie pour exemple, la fièvre aiguë, une douleur poignante de côté, la toux et la difficulté de respirer, sont des accidens qui débutent en même temps qu’elle et qui la caractérisent. Les épiphénomènes qui se font ensuite remarquer , sont des symptômes propres à cette maladie, et d’autres communs à d’autres affections. Il est inutile de s’entretenir de ces derniers : quant aux prer
SECTION I, APH. l5. 63
miers, c’est à l’expectoration qu’ilfaut sur-tout s’attacher. Paraît-elle dans les trois premiers jours ; on est assuré d’un prompt retour à la santé ; mais la convalescence sera nécessairement tardive , si cette évacuation n’a lieu que vers le quatorzième jour.
Ce qui est indiqué par les crachats chez les pleurétiques , l’est également dans d’autres maladies par les sueurs, les urines et les selles. Toutes les fois que ces évacuations font présager que l’affection durera peu , ceux qui la supportent ont assez de forces pour arriver au terme ; ils n’ont pas besoin d’être alimentés , afin que tienne détourne les opérations de la nature, qui ne veut être ni distraite ni partagée. Une conduite différente de la part du médecin est au contraire indispensable , quand tout fait présumer que la maladie sera longue. Hæc omnia medicus intueri dehet , et eaf his conjecture quando dandus cibus sit. (Gels. , lib. iii, cap. 40
Maximi momenti circà victûs rationem est ohservare ac cavere tùm in acutis tùm in longis morbis , et intensiones Jebrium J et remissiones , quô iemporum occasiones scias, quandb cîbus exhibere non oportet et quandà tutb exhiberi possunt. Insuperque quandb plurimùm ab intensione absunt. (Hipp., De Vict rat. acutor. , p. 38o, n® 63.)
i3. Senes facillimè jejunium ferunt; secundo œtate consistentes , minime adolescentes , omnium minime pueri; ex his autem, qui inter ipsos sunt alacriores. ULYin.)
Dans la première enfance , les propriétés vitales ont une énergie toujours croissante; le corps, qui se développe , indique l’activité des fonctions assimilatrices et lebesoin irrésistible de prendre souvent de la nourriture.
64 aphorismes d’hippocrate ,
Cette nécessité est sur-tout très-impérieuse chez les enfans qui sont vifs et qui se livrent à un exercice continuel et violent : aussi sont-ils toujours d’une extrême voracité. Lors de l’adolescence , la hauteur du corps n’est pas encore ce qu’elle doit être 5 mais elle s’opère dans des progressions plus lentes ; les pertes et leur réparation ne sont pas si précipitées, et le volume des parties augmente moins sensiblement. Aussi remarque-t-on qu’à cet âge on est moins impatient de manger , qu’on est plus régulier dans ses repas que ne le sont les enfans. A l’époque consistante de la vie , temps où les propôrtions du corps sont déterminées et fixes , les réparations se maintiennent en rapport avec les pertes, et les privations ou l’abstinence fatiguent moins que dans l’adolescence et l’enfance. Parvenu à la première vieillesse, cruda senectus, notre corps perd plus qu’il ne recouvre , ou bien il ne demande qu’une petite quantité d’alimens pour se soutenir dans le même état 5 il souffre sans peine les retards ou l’abstinence. La prescription du régime des malades exige donc qu’on ait égard à l’âge, et qu’on ne perde pas de vue qu’il est utile d’être moins sévère quand il s’agit des enfans et des adolescens , que quand il est question des adultes et des vieillards. La diète n’est point absolue 5 elle doit différer à cause d’une foule de circonstances- dont on ne signale que les plus importantes, qui se rattachent encore aux professions, aux exercices habituels et aux tempéramens. Il y a donc des nuances , variables à l’infini , sur lesquelles on ne donne point de précepte positif, mais que le médecin expérimenté ne manque jamais de saisir. Admettpns pour certain que les malades doivent être soumis à une diète toujours en rapport avec leur âge, leurs habitudes et les besoins plus ou moins fréquens qu’ils éprouvent lorsqu’ils sont en santé, et que les vieillards bien portans, qui supportent