REMARQUES GENERALES SUR LES CONVALESCENCES
De toutes les sentences variées qui composent cette seconde section des aphorismes, celles dignes d’une plus sérieuse attention concernent lei régime des convatescens. Le nombre toujours croissant des symptômes précur-, seurs d’une maladie , donne l’idée de ces nuages qui paraissent , se groupent et s’amoncèlent à l’approche d’un violent orage : des accidens dont la diminution est progressive , le retour des fonctions à leur premier exercice , la plus grande aisance dans les mouvemens , cette liberté et cette facilité recouvrées des facultés intellectuelles jusqu’à un entier rétablissement , sont l’image de cette sérénité qui se montre peu à peu dans l’atmosphère après une affreuse tempête. On appelle convalescence ce dernier temps compris entre la fin d’une maladie et le retour parfait de la santé.
Le public est assez injuste pour rendre les médecins responsables des succès qu’ils n’obtiennent pas; il accuse la science qu’ils cultivent, et se plaît à couvrir d’un voile
SECnON lî.
épais les fautes Commises par les malades, victimes de leurs propres écarts j comme si les premiers ne pouvaient toujours prescrire ce qui convient , et comme s’il n’arrivait jamais aux seconds de ne pas exécuter ce qui, leur est ordonné. Cette remarque judicieuse ^d’Hippocrate ne doit pas être perdue pouf celui qui ttaite.de la direetioa médicale des convalescçns. A peine échappés d’un grand péril,, ces valétudinaires sont enclins à s’y; exposer de nouveau. ..Rq cites,, tant quele mal les a tourmentés vivement,: il leur tarde de secouer le joug de la médecine, dès qu’ils se trouvent mieux ; ils se croient parfaitement libres , et ferment l’oreille aux conseils propres à leur faire recouvrer les forces. Ils deviennent donc sujets aux rechutes ou à contracter de nouvelles maladies : et si ce malheur survient, c’est encore au médecin qu’on l’attribue le plus soiiyent. Quoiqu’il en soit, fort de sa conscience, celui-ci n^en demeure pas moins convaincu de la nécessité dans laquelle il se trouve de diriger, avec le plus grand soi» la convalescence qui suit les. maladies aiguës plus o» moins graves.
Le mode, d’être des convalescences est aussi variable que la nature et le caractère des maladies qui les, ont précédées. La condition d’une personne qui relève d’une fièvre bilieuse, catarrhale, inflammatoire , ne ressemble point à celle d’un autre individu qui se remet d’une fièvre maligne ou putride. Si une inflammation du cerveau a précédé ,, l’état n’est point le même que sÜl s’est agi d’une pleurésie, d’une péripneuraqnie , d’une péricardite ou d’une cardite. A la suite d’une gastrite ou d’une entérite on ; est un çpnv alescent tout autre que celui qui a souffert d’une splénite , d’une hépatite , d’une péphrite, etc.
Dussent-elles être les piêmes , en supposant qu’il n’y ait qu’un seul genre de maladie et qu’un mode unique
g6 aphorismes d’hîppocrate ,
de constitution individuelle , les convalescences doivent nécessairement varier en raison que leur marche est ra-« pide. ou lente, facile ou fort embarrassée : lés maladies n’orit pas toutes un même dégré d’intensité; le temps, pour -se rétablir, ne peut être uniforme ou fixe et déterminé. D’ailleurs, il serait déraisonnable d’admettre une identité de tempéramens. On sait qu’il en est de forts et de robustes qui offrent plus de ressources qu’on n’en trouve chez une personne dont la fibre est- lâche et molle t le ■colérique et le sanguin arrivent plutôt au terme que le phlegmatique et le mélancolique. Le soldat , l’artisan , d’enfant , l’adolescent, l’adulte, trouvent en eux de quoi hâter ie retour de leur santé , tandis que l’oisiveté des citadins, l’habitude de la bonne chère, la vieibesse , la décrépitude , diminuent les ressources ou détruisent les espérances. Toutes ces comparaisons, susceptibles d’être multipliées à l’irtfini , forcent de conclure une diversité de convalescences , dépendante du caractère des maladies antécédentes , du tempérament, du régime de vivre, des habitudes, de l’âge des individus, du climat sous lequel ils existent et du pays qu’ils habitent,
Les bornes de ce travail ne permettent pas de pous-> ser plus loin çes remarques générales ; il interdit encore plus de trader 'ex professa des convalescences. Il serait possible , sans doute , d’âiouter à ce que dit Hippocrate sur le régime -diététique et pharmaceutique convenable après les malades graves; mais comme il faudrait faire un trèsdong exposé des moyens hygiéniques , nous renvoyons directement , sur ce point, à la doctrine si connue et si parfaiternent développée dans les écoles , d’après les divisions fondamentales de Jonston et de Haën , adoptées et perfectionnées par le professeur Halle..
I. Quoinmorho somnuslaborem facitj lethalet si verb somnus juvet 3 non est lethale. (§ xiii.)
Il suffit de pratiquer la médecine pour se convraincre qu’un sommeil laborieux est tellement lié au caractère de certaines maladies^aigues , que , considéré seul , il ne décide rien. On a des exemples sans nombre du rétablissement prompt et parfait de personnes qui , atteintes de fièvres inflammatoires, gastriques bilieuses ou muqueuses très-graves , ont souffert d’une insomnie constante de six, huit et douze jours 5 ou qui , durant ce long espace de temps , n’ont obtenu par fois qu’un sommeil agité , troublé par des rêves et par des réveils en sursaut, et suivi de lassitude ou d’une grande fatigue des membres. S’il en est ainsi , la sentence d’Hippocrate n’est donc pas d’une vérité absolue.
Par-tout où ils ont rencontré le mot lethale , les traducteurs , ou la plupart , l’ont rendu par mortel. Cependant les commentateurs s’acêordent universellement pour recommander que cette acception ne soit pas admise rigoureusement, car plusieurs axiomes se ti'ouveraient induire èn erreur des médecins trop accoutumés à jurer in verba magistri. D’ailleurs il est très-fapile de prouver que le sens des traducteurs n’est point celui qu’admet le père de la médecine ; pour s’en convaincre , il suffit de lire avec soin quelques observations consignées dans plusieurs endroits des épidémies, et sur -tout de méditer ce passage des Coaques : Somnus turhulentus , et vigiliœ cum oculorum rectitudine ^ et motu veloci , in morbo acuto NIL BONI (i). Ainsi nous devons prendre le mot lethale pour l’équivalent de nil boni.
(1,) Coacar,, Prœnot.y aect. u.
APHORISMES D HIPPOCRATE
Bd
a, Ubisomnus delirium sedat^ bonum. (§ xiii.)
On trouve ici un exemple qui atteste la vérité de la proposition énoncée dans la seconde partie de l’aphorisme précédentv
5. Somnusj i^igiliaj utraque modum excedentia, malum. (§xiii.)
Toutes les fois que la longueur du sommeil et de la veille est proportionnée à celle du temps qu’un malade a passé sans prendre de repos , ou à dormir , il ne faut pas s’en alarmer j mais il en est autrement s’il ne se présente aucune circonstance semblable. Comme symptôme , l’excès du sommeil inspire des craintes dans les cas d’hydropisie du cerveau , d’apoplexie , et sur-tout chez les grands vieillards. S’il s’agit d’assoupissemens profonds, les adynamies les rendent redoutables. Un prédécesseur de Galien , Praxagoras , a condamné comme absolument mortelles, les fièvres soporeuses qui surviennent àl’époque de la puêerté, de treize à dix-huit ans. Dans les inflammations très-graves de la poitrine , le. sommeil extraordinaire fait soupçonner une turgescence funeste des vaisseaux du cerveau : il est aussi le signe précurseur de la mort des personnes parvenues au dei'nier degré de phthisie pulmonaire.
Les effets delà veille excessive dans les maladies aigues, peuvent être comparés à ceux qui résultent d’un travail forcé que l’on soutient malgré l’extrême besoin du repos. La débilité s’ensuit dans l’un et l’autre cas. Les affections chroniques ont pour symptôme général prédominant une lenteur dans les mouvemens vitaux : ne rien accorder ou donner très-peu au repos , c’est s’exposer à tombe?
SECTION 11, ÀPH. 2, 5, 4' ^9
dans la langueur et l’épuisement ; dès-lors , une insomnie rebelle est donc aussi préjudiciable aux malades que peut leur être un sommeil trop prolongé. On nè trouvera aucune difficulté à faire l’application de cet aphorisme aux personnes qui jouissent d’une très-bonne santé , et qui abusent de l’état de repos et d’activité.
Vigilia fôrtis , potus et cîbos crudos , et încociiores ' facit. Et rursiis in contrariam partent mutatio, et excoctionern, ac capitis gravitatem înducit. (De vict. rat. in acut., sect. ii, p. 174» ^4» sub. fin.)
4. Non Satie tas 3 non famés 3 neque aliud quicquam honum est 3 quod naturce modum excédât. ( § XVIII.)
Deux circonstances opposées , celle du sommeil et celle de la veille , produisent les mêmes effets , si elles se prolongent trop. Hippocrate a dit du premier, somnoi sanguis frigejlt {f) et on sait qu’une activité excessive finit par plonger dans un état de langueur et d’épuisement ; de même , deux positions différentes sont encore établies par l’excès de satiété et de faim considéré chez les malades.
Il y a satiété toutes les fois qu’on n’a aucun désir de manger, quoique l’estomac ne contienne pas d’alimens, et lorsqu’on est dégoûté aussitôt qu’on en a pris une très-petite quantité. Que , dans le cours d’une affection aiguë, l’inappétence soit absolue , il n’y a rien qui doive surprendre , qu’à l’époque d’un mieux prononcé ou du temps marqué pour la convalescence , ce manque d’aprpétit persiste^ on a tout lieu de craindre le passage à un
( ) tib. 4c Fiat.
go APHORISMES D^HIPPOCRATE ,
état chronique ou à une autre maladie; enfin un amai-! glissement prodigieux , le marasme et une mort tardive.- Tous les médecins savent combien est désespérant ce dégoût, continuel dui’ant un espace de temps plus ou moins long qui précède la mort occasionnée par toutes les lésions organiques.
La faim qui , dans les maladies aigues , tourmenterait aussi violemment qu’en santé, ne serait point naturelle; elle ferait craindre beaucoup, tandis qu’à l’époque de la convalescence , elle est toujours d’un heureux présage. Avec les affections chroniques, un appétit modéré soutient les espérances; est-il démesuré, comme dans la seconde période de quelques phthisies pulmonaires, il constitue un épiphénomène du plus fâcheux augure.
Pour ce qui concerne la prescription du régime des malades , la conduite du médecin doit tendre à ne jamais outrepasser les besoins de la nature. On fait autant de mal en' nourrissant trop , qu’en prolongeant la diète à l’excès. En tout, il faut considérer les individus, leur tempérament et leurs habitudes , la nature dés maladies et leurs périodes , enfin tout proportionner à la puissance des forces digestives;
En bonne santé , il n’est pas moins dangereux de trop se nourrir que de trop résister aux besoins pressans de prendre des alimens. Il n’y a donc pas de rapport sous lequel cet aphorisme ne reçoive son application.
Labor, cibus , p&tüs , somnus , Venus, omnia medîocrià simto. (Hipp., Epidem., lib. vi , s.ect. vi.)
Phocylide disait ; Moderatè cihmn potumque sumas ^ et loquuris : modus omnium optimus ; excessus aulein i’ûandus.
Section ti, aph. 5, 6. 91