DES LAIDS TÉTONS
JE ne sais^ Madame, si ce chapitre vous plaira, du moins est-il sûr qu'il n'y aura point de vérités qui vous doivent choquer puisque j'entreprends d'y traiter du laid Téton* C'est d'ailleurs à présent que je sens tout ce qu'a de pénible l'emploi d'historiographe des Tétons* Que ne puis-je sauter à pieds joints par-dessus ce maudit chapitre? Pourquoi ne peut-on toujours marcher sur des fleurs en cette vie? Pourquoi? Pourquoi? Mais tâchons d'être le plus court possible au lieu de nous allonger par des pourquoi*
Je compte d^abord pour laids Tétons ceux d'une taille énorme^ par exemple ceux de M^® de Bouillon^ du Roman comique, qui en avait la valeur de vingt livres distribuées à poids égaux sous chaque aisselle*
Ceux de Paquette à qui M* Le Pays dit : « Certes, pour votre gorge, elle a de la chair et si les Tétons s'achetaient à la livre vous pourriez: vous vanter d'être plus riche que votre maîtresse* »
De plus, je trouve laids des Tétons quoique beaux, quand la personne qui en est pourvue est trop coquette, ou plutôt impudique : ce caractère efface toutes les beautés qu'elle pourrait avoir* Telle était la Macette à qui Régnier, avec raison, ne donne aussi que des éloges badins et qui ne partent point du cœur* Venant à lui parler de ses Tétons, qui ne marquent que de la lascivité, voici comment il s'exprime :
Les grâces d'amour échauffées Nu pieds^ sans jupes, décoiffées, Se tiennent toutes par la main Et d'une façon sadinette Se branlent à Tescarpolette Sur les ondes de votre sein*
En outre, je déclare que des Tétons me paraissent laids, quelque bien tournés qu'ils puissent être, quand le sexe les fait servir
de prétexte pour être infidèles. Une Cloris conseille à une Philis dans Régnier :
Te servir des Amants comme des fleurs d'été. Oui ne plaisent aux yeux qu'étant toutes nouvelles. Nous avons de nature au sein doubles mamelles, Deux oreilles, deux yeux et divers sentiments, Comment ne pourrions-nous avoir divers Amants i Et combien en connais- je à qui tout est de mise. Qui changent plus souvent d'Amants que de chemisel
Pour voir la laideur d'un Téton dans toute son étendue, il n'est que de lire Tépigramme de Marot :
Tetin qui n'a rien que la peau, Tetin flac, Tetin de drapeau. Grand Tetin, longue Tétasse, Tetin dois- je dire besace, Tetin au grand vilain bout noir Comme celui d'un entonnoir :
Tetin qui brimballe à tous coups Sans être ébranlé ni secous, Tetin grillé, Tetin pendant, Tetin flétri, Tetin rendant Vilaine bourbe au lieu de lait.
Le Diable te fit bien si laid.
Tetin boyau long d'une gaule.
Tétasse à jeter sur l'épaule, Tetin fait de poix et de glus...
Bien, ma plume, n'en parlez plus.
Laissez-le là. Ventre Saint George, Car vous me feriez rendre gorge.
Maynard passant en revue le corps d'une vieille ridée, arrive à ses Tétons et s'écrie :
Vos Tétons dont la peau craquette Comme lauriers qu'on jette au feu A toucher ne sont point plus doux Que le dessus d'un vieux registre.
Et comme un bissac de belistre Ils vous tombent sur les genoux*
Les Tétons sont la dernière beauté qui vient au sexe et la première qui est confisquée* C'est pour cela que les Dames en ont un soin particulier et qu'elles prennent des nourrices* Malgré cela, vingt ans de mariage gâtent les Tétons les mieux faits* Ils ne sont pas non plus à Tabri de la vieillesse* Comme elle ternit les yeux les plus vifs, elle amollit les Tétons les plus rebondis*
Témoin cette petite épigramme à laquelle Voltaire, dit-on, ne serait pas étranger :
Gertrude à vingt ans fut jolie : Elle avait deux petits Tétons Qu'Ariste aimait à la folie Et nommait ses petits fripons* Ariste fit un long voyage.
Et revint après vingt-cinq ans* Je laisse à penser quel ravage Chez Gertrude avait fait le temps* Sur les fripons, par habitude, Ariste jeta ses regards :
— Ah! mes petits fripons, Gertrude, Sont devenus de grands pendards*
Le citoyen Mercier du Compiègne raconte ainsi la vengeance d'un galant qui, après mille
efforts pour découvrir et dévorer de son œil furtif une belle gorge^ n'en trouve que la place*»» vide :
Près d'une ci-devante beauté Dorval fatigant sa visière.
Cherchait si le double hémisphère Apparaîtrait à son œil enchanté»
Vains efforts! La recherche avide Que trompe un gros fichu menteur N'offre à ses regards que du vide Dont enrage Tobservateur»
Bref, il n'était resté le moindre atome A la Dame de ses appas»
Pour se venger, que fait notre homme?
Où fut logé ce qu'il ne trouve pas.
Adroitement une carte est glissée»
De l'action la Dame, embarrassée.
Lui dit : Dorval, que faites-vous?
— Ah! de grâce point de courroux!
Il ne faut pas que ceci vous étonne.
Je voulais voir un mien ami.
Mais, hélas, ne trouvant personne.
Ainsi que l'usage l'ordonne.
Je laisse ma carte chez lui»
Il résulte de tout cela, Madame^ qu'il faut aimer tant qu'on est aimable :
Dans le bel âge Tout est fait pour aimer.
Et l'on est sage De se laisser charmer»
Profitez, belle Iris, du plus beau de vos jours. Rien n'est plus en usage Et l'on n'est pas toujours
Dans le bel âge» -
Dépouille2;-vous donc, Madame, si vous m'en croyez, de cette insensibilité qui fait enrager les gens et entre2; dans les sentiments d'une Belle heureusement convertie à l'amour et qui parle ainsi :
Ma raison, c'en est fait, je me rends à TAmour! Ma chère liberté, je vous perds sans retour. Je m'en plains quelquefois, j'en ai de la tristesse Mais je suis femme enfin, et j'ai de la faiblesse. Chez moi l'Amour prétend établir son séjour»