DE L'ÉLOQUENCE DES TÉTONS
TOUS les êtres créés ont un langage, depuis les roseaux du barbier de Midas, jusqu'aux hydrophobes auteurs des plates brochures qui inondent cette capitale*
Les yeux ont une rhétorique connue de tout le monde; les mains ont leur idiome; les pieds des Amants font merveille dans leur mystérieux quatuor sous la table; les genoux s'en mêlent aussi ; les fleurs parlent en Asie ; et les cœurs, les cœurs! On sait combien les cœurs sont éloquents, bavards et tyrans! J'en dirais long sur ce chapitre et Boufflers, qui a dit de si jolies choses sur le cœur, embellirait bien mon texte*
Doit-on être surpris, après cela, que les
Tétons aient aussi reçu de la nature un organe expressif et des moyens oratoires? Non, sans doute, ils ont une langue, et tant pis pour ceux qui ne l'entendent point***
On sait que Phryné fut accusée d'impiété par les Athéniens et traduite devant TAréopage pour subir la peine capitale que méritait ce crime* Les juges, impassibles comme la loi, admiraient sans en être émus les grâces les plus attrayantes, la toilette la plus voluptueusement raffinée, des yeux qui avaient fait tomber aux pieds de la nymphe les personnages les plus distingués, les philosophes, les sages et les chefs de la République* L'auditoire était nombreux* La pitié, le tendre intérêt se peignaient sur tous les visages et rien ne pouvait soustraire la courtisane au supplice : la déposition de nombreux témoins ne laissait plus d'espoir, le crime était avéré, les juges allaient, en gémissant tout bas, prononcer l'inévitable sentence, l'avocat ayant épuisé toutes les ressources de l'art oratoire, lorsque, tout à coup, une idée lumineuse et hardie, produite par le désespoir, fournit au défenseur le moyen de gagner sa cause* Il découvre brusquement le sein de sa belle cliente et ce spectacle inattendu produit dans toute l'assemblée une sorte de délire* On croit voir Vénus elle-même qui, sous les traits d'une mortelle, a quitté Chypre et Amathonte, pour recueillir l'hommage des
Grecs et demander la grâce de Taccusée* La gravité des juges cède au charme vainqueur de rétonnement^ du plaisir et de Tadmiration* La bouche ne trouve pas d'expression pour rendre le sentiment, mais le silence, Tavidité des regards, un cri général d'intérêt et de compassion, tout complète le triomphe de Phryné* Elle était suppliante, éplorée, courbée sous le poids de Timprobation : un sein paraît, la chance tourne, elle commande en souveraine, elle asservit tout ce qui porte les yeux sur elle : « Eh bien! ajoute Tavocat, profitant du succès de son stratagème, qui de vous. Athéniens, osera condamner à la mort ce que la Nature a formé de plus beau? Ose2; regarder celle dont vous voule2; verser le sang, et, si vous le pouve2;, oubliez que vous êtes des hommes! » Il dit et T Aréopage, quittant son auguste caractère, reprend unanimement des sentiments d'humanité, Phryné est déclarée innocente et portée chez elle en triomphe» Cette anecdote antique a inspiré au poète Deguerles le délicat morceau qui suit :
Phryné plaidait devant TAréopage,
Si Ton en croit plus d'un docte écrivain.
Grave parut le cas en arbitrage :
Il s'agissait du service divin.
« Quoi! de Vesta (criait un peuple nain)
Oser railler Timmortel pucelage!
Et des époux rire au nez de Vulcain!
Au feu, rimpie, au feu, de par Jupin!
Vous connaissez ces deux formes jumelles Qu'en demi-globe^ à Tombre de ses ailes, L'Amour assied sur un trône pareil :
Pommes de neige où couvent étincelles; La gaze y voit, loin de l'œil du soleil, Poindre à quinze ans la fraise au teint vermeil* Froide raison à genoux devant elles!
Que de procès, en maint sage conseil.
N'ont point gagné ces avocats femelles?
Si plaideuse onc en connut le talent C'était la nôtre» « Or çà (dit la rusée Quand elle vit sa rhétorique usée) :
Mettons en jeu mon dernier argument* »
Et la voilà qui garde un long silence, Puis on la voit et sourire et rougir : Couleur de rose, équivoque nuance.
Peins-tu la honte ou peins-tu le plaisir? Sa main distraite a dérangé la gaze Où^se cachaient les lys d'un cou charmant* Grâce au hasard d'un second mouvement.
L'aiguille d'or a glissé de sa base :
Adieu le voile au tissu transparent.
Fardeau léger dont se charge le vent!
Que d'attraits nus! Un feu subit embrase Et spectateurs et Sénat en extase*
Que ne dit pas à l'œil qui s'y connaît.
D'un joli sein le langage muet?
Bavards diserts, gens à la brillante emphase.
Vous n'avez point le charme de sa phrase!
Pour une pomme on vit Pergame en feu;
Au Paradis, Ève pour une pomme
Sonna l'alarme entre le Diable et Dieu*
Grâce à Phryné, nos Rhadamante, en somme.
Pour une seule en apercevaient deux*
Bien qu'on soit juge, on n'en est pas moins homme
Et c est pour voir enfin qu'on a des yeux*
Bref^ en dépit^ et de Vesta la Vierge^ Et du bon prêtre et du pauvre Vulcain, Phryné dicta le veto du scrutin»
Gens timorés diront : « L'Aréopage^ En ce jour-là^ fit nargue à Téquité» » Mais qui de nous aurait été plus sage^ Est-on de marbre auprès de la beauté?
Le galant Saint-Évremond convient volontiers que cette manière de juger n'est pas encore abolie» Il y a, en effets bien des belles femmes^ coupables quand on ne les voit pas^ qui deviennent innocentes aussitôt qu'elles paraissent» Souvent même les juges punissent les femmes pour des crimes qu'ils voudraient bien avoir commis avec elles»
La réponse suivante^ remplie d'innocence et de naïveté^ prouve que les femmes connaissent, dès l'âge le plus tendre, le pouvoir de leurs attraits naissants et que la nature sage et prévoyante a mis en elles un instinct infaillible pour juger de leurs effets» Or ces effets n'ont lieu que quand leur gorge est à moitié ou tout à fait découverte :
Agnès, d'un œil content, voyait déjà paraître
Ses jeunes et tendres appas;
Quinze printemps l'avaient vu croître Et son cœur soupirait pour le jeune Lycas.
Un jour, à sa maman austère, Agnès parut, le sein à demi nu»
— Pourquoi n'avoir point de fichu?
Lui dit-elle d'un ton sévère»
Agnès répond^ en soupirant tout bas, — De beaux habits pour moi vous êtes trop avare»
Et, si je cache mes appas.
Avec quoi voulez-vous, maman, que je me pare?
Le petit bout du Téton est pour beaucoup dans réloquence des appas féminins* On pensera ce qu'on voudra de Texplication qu'en donne Gré court :
Au temps passé n'avait, à ce qu'on dit.
Femme au Tétin ce rouge boutonnet*
Et Priapus qui était en crédit.
Oreilles eut sous son petit bonnet»
Mais quelque dieu les lui coupa tout net
Puis en forma la retourne gentille
Qui fait aller mainte superbe fille.
Sentant qu'elle a du mâle la dépouille»
Et de là vient que tous les coups que fouille
Au sein de son amie un amoureux ardent.
Ce bon galant frémit incontinent
De grands plaisirs, et s'étend à merveilles.
Comme disant : je prendrai mes oreilles»
Voltaire, dans Zadig, nous donne un bel exemple de Téloquence des Tétons» « La jeune veuve Almona, sauvée du bûcher par Zadig, lui en avait voué beaucoup de reconnaissance* Zadig, accusé de crimes imaginaires par des ministres jaloux de son influence, fut jugé et condamné à son tour à être brûlé à petit feu* Almona résolut de le tirer de là» Zadig devait être exécuté le lendemain; elle n'avait que la nuit pour le sauver»»» Voici comment elle s'y prit, en femme charitable et prudente»
Elle se parfuma; elle releva sa beauté par rajustement le plus riche et le plus galant^ et elle alla demander une audience secrète au chef des prêtres des étoiles* Quand elle fut devant ce vieillard vénérable^ elle lui parla en ces termes : « Fils aîné de la Grande- Ourse^ frère du Taureau^ cousin du Grand -Chien (c'étaient les titres de ce pontife)^ je viens vous confier mes scrupules* J'ai bien peur d'avoir commis un péché énorme en ne me brûlant pas dans le bûcher de mon cher mari* En effets qu'avais-je à conserver une chair périssable et qui est déjà toute flétrie* » En disant ces paroles^ elle tira de ses longues manches de soie ses bras nus d'une forme admirable et d'une blancheur éblouissante : « Vous voyez, dit-elle^ le peu que cela vaut* » Le pontife trouva dans son cœur que cela valait beaucoup* Ses yeux le dirent et sa bouche le confirma; il jura qu'il n'avait^ de sa vie^ vu de si beaux bras* « Hélas! dit la veuve^ les bras peuvent être un peu moins mal que le reste^ mais vous m'avouerez que ma gorge n'était pas digne de mes attentions* » Alors elle laissa voir le sein le plus charmant que la Nature eût jamais formé* Un bouton de rose sur une pomme d'ivoire n'eût paru auprès que de la garance sur du buis et les agneaux sortant du lavoir auraient semblé d'un jaune brun* Cette gorge^ ces grands yeux noirs qui languissaient
en brillant doucement d'un feu tendre, ces joues animées de la plus belle pourpre mêlée au blanc de lait le plus pur, ce nez, qui n'était pas comme la tour du mont Liban, ces lèvres, qui étaient comme deux bordures de corail renfermant les plus belles perles de la mer d'Arabie, tout cela ensemble fit croire au vieillard qu'il avait vingt ans* Il fit en bégayant une déclaration tendre* Almona, le voyant enflammé, lui demanda la grâce de Zadig*
« Hélas! dit-il, ma belle Dame, quand je vous accorderais sa grâce, mon indulgence ne servirait de rien, il faut qu'elle soit signée de trois autres de mes confrères* — Signez toujours, dit Almona* — Volontiers, dit le prêtre, à condition que vos faveurs seront le prix de ma facilité* — Vous me faites trop d'honneur, dit Almona, ayez seulement pour agréable de venir dans ma chambre après que le soleil sera couché* Vous me trouverez sur un sofa couleur de rose et vous en userez comme vous pourrez avec votre servante* »
Elle sortit, emportant la signature, et laissa le vieillard plein d'amour et de défiance de ses forces* Il employa le reste du jour à se baigner; il but une liqueur composée de la canelle de Ceylan et de précieuses épices de Tidor et de Ternate, puis attendit longuement la tombée de la nuit*
Cependant la belle Almona alla trouver le
second pontife* Celui-ci Tassura que le soleil, la lune et les étoiles n'étaient que des feux follets en comparaison de ses appas* Elle lui demanda la même grâce et on lui proposa d'en donner le prix* Elle se laissa vaincre et donna rendez-vous au second pontife au lever de rétoile Algenib* De là, elle passa chez le troisième et che2; le quatrième prêtre, prenant toujours une signature et donnant rendezvous d'étoile en étoile* Alors elle fit avertir les juges de venir chez elle pour une affaire importante* Ils s'y rendirent, elle leur montra les quatre noms et leur dit à quel prix les prêtres avaient vendu la grâce de Zadig* Chacun d'eux arriva à l'heure prescrite; chacun fut bien étonné d'y trouver ses confrères et plus encore d'y trouver les juges devant qui leur honte fut manifestée* Zadig fut sauvé* »
RECETTES VIRGINALES ET D*AUTRES QUI LE SONT MOINS POUR PROTÉGER OU ACCROITRE LA BEAUTÉ