‹ Hippolyta: PoemsChapitre 4 sur 6 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

Je te ferai vomir ton orgueil, âme dure !

J'humilierai si bks ton sourd et mauvais cœur, Et, brisant les raisons de ton instinct parjure, A ma raison sereine, à ma volonté pure.

Je te crierai si haut les droits de ma rancœur.

Qu'il te faudra bien prendre en pitié ta faiblesse, En honte ton caprice, en dégoût ton désir, O femme trois fois femme, ô craintive traîtresse.. Puis je me pencherai, grave, sur ta détresse. Et je m'attendrirai sur ton premier soupir.

HIPPOLYTA III

A ta^nt souffrir, mon cœur ose enfin se détendre, Un doux éclair d'orgueil Payant illuminé : A force d'aimer et de tout comprendre J'ai tout pardonné.

Dans la paix ineffable où ma douleur se noie, Toute vaillante encor d'avoir bien combattu,

La bonté me porte à la joie.

Et cette joie est ma vertu !

IIIPPOLYTA

Toute blessure en soi porte sa cicatrice, Toute douleur garde un espoir de guérison, Pour tous les maux humains la nature complice Fait naître l'antidote à côté du poison.

ri I P P O L Y T A

Ah ! je languis de vous, j'ai le cœur bien malade ; Pardonnez-moi de vous en faire aveu ;

Mais la fièvre d'aimer me consume d'un feu Si poignant, si lent, qu'il me persuade D'oser à Vous m'abandonner un peu.

Qu'ils sont longs, les jours de l'absence, Quand pour écho la plainte a le silence, Et qu'une lèvre charitable se dément, Aux yeux du souvenir, par un front in clément... Souvenir tout mêlé d'angoisse et d'espérance!...

Oh ! les étonnements ingénus, la fierté Impérante et candide où sourit ta beauté, De son rêve royal s'éveillant à la vie Et surprise toujours de n'être pas servie...

Puis cet éclair d'orgueil au cœur épouvanté !

Cet affolant regard qui fait brûler la fièvre Aux mendiants d'amour que rencontrent tes pas... Pitié, femme ! Si tous n'y succombèrent pas, Laisse la chair dormir ! mais garde sur ta lèvre Le pli de dureté dont tu les guériras.

Convaincre un cœur de femme ?... En quel souci Tatteindre

Où le tyran se laisse découvrir, Jaloux de n'avouer qu'à soi tout son désir ?... Vous m'aimez trop peu pour me plaindre,

Et je songe à vous pour me secourir!...

L'amour au seul Amour demande sa justice.

Et, malgré mes tourments passés, Je retourne à mon clier supplice, — Car vous ne m'aimez pas assez Pour que je vous désobéisse...

Ah ! si la profondeur d'un amour se mesure A la douleur où l'absence l'endure, Qui donc sut jamais aimer mieux !...

La triste fièvre a fait de l'exilé sa proie : Rendez-moi l'espoir de ma seule joie :

Rafraîchir mon âme à vos yeux!

Un éclair d'oubli t — Un Jclat de rire Et cette entrée inattendue et folle /...

Chair lumineuse^ odeur de volupté^ Délicats froufrous d^élégance^ Et sur le corsage opulent^ hardi.

Vingt joyaux scintillants épars Oti s* accroche, antère, la vue.,, La sonore entrée de la joie de vivre, De la belle et fantasque amie Tant désirée jadis et tant pleur ée.

Et puis si douce, si fidèle,,.

Dès qu'elle ne fut plus aimée.

Un éclair d'' oubli!,,. Baisers sur les maihsj

Sur la nuque j le front ^ les lèvres;

Paroles de fièvre à peine sincères.,.

Elle-même alors, qui n'espérait plusj

Feint la surprise et s'abandonne :

« — Vous m''aimei encor ? — Le voye^^'vous pas l,,

— Tu ny pensais plus t.,. Mais moi y je reviens

Et me voilà presque une vieille femme,., >

Nous nous regardons, tendres, et bien tristes.

Un éclair d^ oubli.,. Mais rien qu^un éclair t

IIÔ HIPPOLYTA

Hélas ! hélas ! qu'il te faut de courage, Mon pauvre cœur, si tu veux renoncer

Telle tendresse, et te forcer

A revêtir Thabit du sage,

Dureté d'âme et de visage, — Car tu ne dois l'orgueilleuse bercer

De tes faiblesses davantage.

On ne triomphe de l'amour,

De l'amour pervers de la femme,

Qu'en mettant au plus haut prix l'âme

Qu'elle avait cru gagner du premier jour.

Toute humilité d'un cœur sans détour,

Dans ce cœur rusé ne trouve que blâme...

Tant qu'il n'est pas humble à son tour !

Mais qui ferait, sans que désir périsse.

Prendre le cours de la Raison A la barque de son caprice ?

Le vent Hasard vers un trouble horizon Pousse la nef de maléfice.

Or, veuille Amour qu'avant une saison

En Désespoir elle ne s'engloutisse !...

niPPOLYTA 117

Irai-je ? Faut-il que je la revoie ?

N'irai-je pas ? Alors, quel lendemain ?

Partir, c'est peut-être la joie,

Puisque rester, c'est le chagrin ?

Mais de quels yeux, de quel sourire Suis-je attendu de mes chères amours ?

Pourquoi dois-je à cette âme un éternel martyre Quand le sort de mon âme est de Taimer toujours!...

Et si je n'y vais point, misère !

C'est le même infernal souci...

Pourtant, ignorer tout, alors qu'on désespère, Laisse un peu d'espérance amère.

— Ignore, mon cœur ; va, c'est mieux ainsi !

Mais me rapprocher d'elle... oh ! tourment ineffable ! Fût-ce pour n'y trouver que de méchants regards, C'est moins affreux que ce silence qui m'accable. C'est moins lourd que le doute et l'absence... Je pars !

Il8 HIPPOLYTA

Ta suprême richesse, Homme, est dans la douleur. C'est te sentir deux fois le maître de ton cœur, En éprouvant par lui ton essence immortelle, Qu'affronter la souffrance et que triompher d'elle.

Quand nulle charité ne se croit sans retour.

Tout le bonheur de vivre est d'agir par amour.

11 gît en toute peine un fort levain de joie : Du vicieux ennui l'âme oisive est la proie ; Le désir de vertu qui naît du seul effort, Dans l'air pur du courage atteint son réconfort.

IIIPPOLYTA HO

— < Ferte^-vous des vers pour moi ? Pour moi seule ?... » Oh t doux cœur simpUy oh ! bon regard !

fax retrouvé dans ta voix la Tendresse, Que depuis si longtemps je ne connaissais plus,

A insi quelque chose de moi

Peut rendre encore une âme heureuse î,..

Toute vertu n'est pas flétrie.

Tout germe de verdeur, dans ce cœur desséché,,.

Je feux donner un peu de joie ;

Mes y eux luisent encor de V aimant du désir,,,

— Ce n'est pas par pitié seulement que tu m'aimes ?.,, V Autre m'a fait si fort incroyant à Vamour î

Ah t comme je suis las de tant de dureté, De cet égoïsme à la fin stérile D'où si longtemps Vamour en moi Se renouvela pour Sa gloire t.,.

Mais voici ta bonne simplesse,

Aimante et franche et sans orgueil :

Je t'en ferai, des vers, pour toi seule, chère âme!

— Hélas l que ne puis- je f aimer!,..

Oh ! clairvoyante angoisse de la Femme Dans son désir prématurément las...

Pour un peu de joie, ici, qui Tenflamme, Quelle cendre amère là-bas !

— « Jamais 1 > répond d'abord son âme, Et puis : < Toujours ! » et puis : « Hélas ! >

Quand Tespoir, conseiller de bonheur, qu'elle écoute. Est de durable amour plus que de volupté.

Elle sent si brève la route

Où pourra régner sa beauté.

Qu'elle hésite à s'embarquer toute

Sur ce vaisseau d'éternité.

Elle hésite à ce Oui suprême :

Consentement n'amène que chagrin.

Quand un Non douloureux à l'être aimé lui-même Fait l'esprit maître souverain...

Elle hésite, elle tremble, — elle aime !

Et vogue au désespoir avec un cœur serein.

Elle se sait plus tôt que Thomme condamnée

A voir humilié l'orgueil d'une beauté

Que l'excès précipite à la brièveté...

Mais elle aime !.. Et domptant l'humaine destinée,

Cette amour perverse et bornée

S'épurera dans l'immortalité !

Pat plusieurs âmes^

fai plusieurs âmes qui s^ ignorent,,.

Maintenant fen suis sûr, et je m'en épouvante,

— Toutes frémissantes en moi Elles mènent ensemble, oh t pourtant si lointaines,

Et leurs tristesses et leurs joies.

Moi, je jouis et souffre tour à tour

De chacune de ces hôtesses.

Aussi vivement que jadis

Au temps oîi je n'avais qu'un cœur, — Maisy par bonheur, moins longtemps, chaque fois.

Pour le salut de ma pensée!

Hélas! ma liberté naît de mon égoïsme,,.

Mais Vesprit sort plus pur de la cendre du cœur.

IIIPPOLYTA 123

Amour, songe du vrai, doux maître du silence, Par qui nous est le monde ou maudit ou béni,

Amour, ardente patience, Et toi de qui nous vient toute joie et souffrance, O Justice sans lois, Droit toujours rajeuni.

Femme, esclave de Tinfini, — Sous vos regards s'était jadis uni Mon jeune cœur à la jeune Kspérance...

Depuis que la jeunesse a fui.

Dites, qu'avez-vous fait de lui ?...

Non t non f ne me demande plus

De te chanter aussi^ chère compatissante !

Mais laisse plutôt s'asseoir entre nous^

SU l est indulgent, le Bonheur,

Ce compagnon muet et grave,,.

Je m'adressais à mon amour y Quand je chantais, bien plus qv^à mon aimée Peux'tu les envier, ces cris de ma misère ?,,, Car, maintenant, je les méprise, Mes consolations d'orgueil!

Que tu m^aimais,,, de pitié tendre, Petite fille attardée dans la femme.

Cela, cela, je le savais ; Depuis longtemps me le disaient tes yeux,,.

Déjà je souffrais moins, peut-Hre,,,

Oh t notre cœur, triste cœur lamentable!

Esclavage de la Tendresse !.,,

Mais, quoi! je te sentais jalouse,

Et fêtais trop sincère aussi

Envers toi, tout comme envers l'Autre.^.

lîIPPOLYTA 125

Je ne voulais^ je tC osais pas,..

Et lâchement fusais ma vie

Dans cet amour ancien qui ne veut pas mourir,

— Amour si malheureux encore,

A poursuivre toujours tout ce quUl a donné^

Amour trop pur et trop sincère^ Amour trop croyant de V Amour, Hélas / trop jeune j sous les rides De ce cœur flétri sans vieillesse, Et vieux d'avoir trop peu vécu,,.

Non ! non ! ne me demande rien, Si tu crois entre nous V espoir Et la confiance possibles.

Rien qui ressemble à mon passé,

— Toi qui, du tien, souffres encore...

Il6 HIPPOLYTA

Quand de l'être aimé tu sais la nature, N'en sois ni jaloux, ni sûr à demi ; Cache ton bonheur si tu veux qu'il dure :

Tout être vivant est ton ennemi.

Un durable amour vit de sa substance, S'y renouvelant pour ne pas mourir.

Ah ! que de science et que de souffrance Pour savoir aimer, sans aimer souffrir!...

atppoLVTA 127

Puisque de tes tourments tu fais-ton habitude, Cœur farouche, éternel amant de la Douleur, Sois«4ui doux, c'est TAmie, et sa sollicitude Va jusqu'à consoler une âme du bonheur !

Car, pour éclairer mieux ta suprême aventure, .Amour t'a bien fait voir que toute volupté Emprunte à la Douleur le vrai de sa nature.

Même le triste orgueil de sa sincérité.

Ah! l'oubli de la mort! ah! l'heureuse chimère!.. J'aurai du moins. Vous rencontrant un soir béni. Passante de beauté, songe d'une heure amère.

Pu rêver, sans l'espoir d'être à Vous réuni.

Le baiser de votre âme à ma vie éphémère, Avant de retourner me perdre en l'infini.

Cïll

Dans le trouble ingénu, comme au transport suprême.

Enfant toujours crédule et toujours inquiet,

L'Amour a bientôt fait de se trahir lui-même.

La tendresse répugne au moindre stratagème

Et la sincérité dissimule à regret...

Mais qui donc se confie assez dans ce qu'il aime,

Pour le pouvoir louer, devant un ami même,

Sans risquer son bonheur à livrer son secret ?

L'amant sait qu'au regard du désir simple et probe

Un bonheur envié s'aigrit, et se dérobe.

Des périls de l'objet qui le fait soucieux

Il n'a que plus de soins à détourner les yeux.

Mais le vertige guette ; et dans quelle contrainte,

Le cœur, de se sentir tromper est curieux,

Qui, prenant pour sa foi ce qui n'est que sa crainte.

Souffre jusqu'à se rendre à soi-même odieux!

129 IIIPPOLVTA

Les tourments de Tamour laissent Tàme plus forte.

Une estime de soi met en qui les supporte

La durable vertu d'un austère plaisir

Que n^empoisonnent pas les ferments du désir.

Or le salut de Fâme exige qu'elle oublie,

Que ce qui fut sa loi lui semble sa folie :

Car vous naissez d'un songe, ô féminins serments,

Et vous êtes gravés sur Thaleine des vents.

HtPPOlYTA

Oh t le rêve de gloire^ ineffable et sacrè^

Du rimeur de vingt ansj dans sa petite chambre.,.

Est-il réeî^ est-il sincère,

Est'il vrai y ce bonheur que je n'ai pas connu?.,,

La gloire? Pour des vers ?.,.f en fis comme tant d'autres^

Mais à moi tout seul destinés ^

Pour soulager ma peine ou tromper mon souci

Sans songer à aucun triomphe.

Car elle-même, elle tCy songe point ^

Celle-là qui me les inspire.

Et ne les connaît plus depuis quUls sont si tristes,..

La gloire ? Ah ! si ce n'est tout à fait un vain motj

C'est sans doute un rêve posthume...

La gloire y c*est d' avoir souffert

Asse^ consciemment pour le redire aux hommes ;

C'est même y hélas t de souffrir moins qu* autrui,

Pour se libérer^ dans Vorgueil,

De sa lamentable misère...

Combien peu sûre, ainsi, telle victoire

Qui n'est, malgré son a mère fierté^

IIIPPOLYTA

Ni d'héroïsme^ ni d'amour!

— Douce gloire de la vertu ^

Salut à toiy la seule méritée l

Tu dois à ton obscur effort^

A ta modeste patience^

A ton humilité, d^Hre la plus certaine,..

Je songe à tant d'humbles chapelles y

A tant d'* oratoires perdus

Aux lieux les plus secrets du monde,

Sur les sommets les plus déserts^

Dans les plus profondes vallées,

Et célébrant le même nom,

Le nom d'un saint, le nom dun pauvre,

Aux extrémités de la terre, .

Comme le rossignol sur Téglantier sauvage, Mon bonheur, au parfum qui s'exhalait de toi. S'endormait, oubliant tout son ancien courage. Du temps qu'il s'efforçait à conquérir ta foi. Mais Tépine veillait sous Féglantine blanche, Pour ravir le sommeil à ma félicité...

Alors je suis monté sur la plus haute branche. Et seul et triste, j'ai chanté !

IIIPPOLYTA 133

Tristesse décevante, énervantes langueurs :

Sentir, sentir toujours sa compagne assidue Dans un songe étranger perdue, En proie à Tobsédant Ailleurs...

Alors qu'on sait trop bien qu'il suffirait de feindre, Pour la ramener toute, un cœur distrait ou las. De faire à la Douleur défense de se plaindre... Quel cœur d'homme sincère, hélas !

Pourrait jusque-là se contraindre ?...

Toute femme aimante sait feindre, Mais rhomme qui feint n'aime pas.

Ah ! d'où vient que mon souvenir

Si plein de toi et de ton âme.

De mes angoisses, de mes songes,

Garde si faiblement Vimage

De ta beauté vive et mortelle,

O mon éternelle beauté !

Que ce qui fut ma joie et mon contentement.

Les lignes de ton corps, celles de ton visage.

Fine grâce et fleur de sagesse,

Rythme discret dune âme exquise,

Veille moins pur en mon esprit

Que la vertu profonde^ ineffaçable en moi,

De tant de tourments que te doit mon âme.

Et qu^ elle aura soufferts, sans haine.

Dans son respect de la Douleur,

Car la douleur, c'est la Vie même, Cest le Devoir,,. Et pour avoir compris Que toute joie doit s'épurer en elle, y ai vécu plus près qtî* aucun autre De Vessencc de la beauté.

Je ne regrette rien : fai possédé ta vie ;

r ai goûté y fai bu ton âme à sa source ;

fai joui seul de la fleur de ton être,

A respirer sa jeunesse et ses rêves,

Que le respect de mon amour

Exaltait au pur Idéal ^

Dans V ordre du Rythme éternel.,^

Or, cette angoisse, or toutes ces douleurs,

Oétait le plus sûr de Vamour,

Vamour qui n^a d^autre mémoire

Que la mémoire de Vamour,

136 IIIPPOLYTA

— « Que faut-il faire, ami, quand on est triste? Je ne sais pas... je ne le fus jamais... >

Ah ! ce beau cœur n'est donc plus égoïste Qui se rappelle à quel point je Taimais !

— Ce qu'il faut faire, enfant ? Etre sincère. Et si vraiment vous avez du chagrin,

Il faut pleurer, car on ne l'ose guère.

Et ce remède amer est souverain.

Quand vous serez ainsi redevenue Petite fille, et que l'humilité Vous montrera votre âme toute nue.

Vous prendrez garde alors à la bonté,

A la bonté, le suprême refuge.

Dès qu'assombri, pour trop se renfermer.

L'orgueil implore un regard, fût-ce un juge... Ce qu'il faut faire, enfant P...I1 faut m'aimer I

IIIPPOLYTA IJ7

Tout ce que peut offrir à Tâme du poète

La beauté juvénile et Taltière douceur,

Tout ce que peut promettre à Tespoir de son cœur

Un confiant regard dans un sourire en fête,

Tout ce que peut surtout donner à sa douleur, D'exaltation sainte et d'ivresse muette L'orgueil où la candeur naïve se reflète Dans les frissons rythmés par la fière pudeur,

A l'heure qu'il me faut, sur ma vie en détresse. Vous fermer pour jamais, portes de la Jeunesse, Tout cela, d'où me vient tant de sérénité,

Je l'aurai donc connu — par la vertu de Celle Qui m'aimanta le cœur d'une amour immortelle A l'acier lilial de sa virginité.

I^^ HIPPOLYTA

ex

.. Je songe aux cris d'amour dolents et furieux, Gonflés de pleurs harmonieux, Dont la voix des derniers centaures Emplissait les forêts sonores Dans le crépuscule des dieux.

Ils éveillaient, héros désormais solitaires D'un âge d'or sans lendemains, Les échos des fauves mystères De leurs unions salutaires Avec les filles des humains.

Et les bois, tressaillants sous la clameur profonde, Sentaient, dans un proche avenir, La sève immense dépérir, Qui fit à l'aurore du monde La Nature et l'Homme s'unir.

Tu fCes pas de celles qui pleurent Sous la lâche insulte et la calomnie.

Tes grands yeux clairs^ ô ma vaillante^ Me répondent de ta fierté.

Tu veux confondre toute seule Ces bas mécréants de ton pur génie.

Ton seul mépris sait réduire au silence Ces envieux de toute loyauté.

Je faime ainsi, libre et farouche t Et ne crois plus soumis mon cœur Aux lois de V ancienne injustice^ Capable des anciens tourmen ts„.

Si fai souffert de jalousie^ Dans un désir toujours en proie Aux mille tortures du doute, fen suis sorti rasséréné!

Je te craignais semblable à toutes,,.

Toi cependant, Toi, doux cœur sage.

Tu fCes pas de celles qui croient A la liberté pour le mal,,.

Depuis que ta splendeur vivante, sur mon âme, Rien qu'en m'apparaissant, a semé le désir, Une immortelle fleur aux pétales de flamme T'offre en moi son parfum tendre comme un soupir.

Inextinguiblement, le languissant dictame S'exhale, si plaintif que je m'y sens mourir ; Mais, patient arôme, en montant vers la Femme, Le désir n'est que plus vivace à bien souffrir.

Qu'est-ce que tous mes maux, près de la poésie Dont tu m'illuminas, beauté que j'ai choisie Pour mon logis d'amour parmi tant de hasards ?

Quand ma vie en mon cœur a sa source profonde. Mes yeux en son amour puisent tous leurs regards : Je ne vois que tes traits dans la beauté du monde.

Servante de Tamour, de tout désir complice, Femme, ange de douceur et de rébellion.

Ton cœur est dévouement, ton âme est passion. Et tu fuis le plein jour du vrai, de la justice. Foulant aux pieds le droit, dédaignant la raison, Pourvu que l'amour s'accomplisse !

Quel goût de dominer, plus vivant que ta foi. Ta faiblesse éternelle a si bien mis en toi Que, même sans aimer, toute femme est jalouse !... Est-il un juste, un seul, dont ait subi la loi Ce tyran qu'est ton cœur, maîtresse, amie, épouse ? Près de lui qui fut jamais roi ?...

Envers toi cependant le poète est sans blâme. Et, devant ta splendeur à demi consolé, Il te bénit, fléau bienheureux de son âme Par qui le froment pur se détache du blé.

Car l'avoir fait souffrir, c'est l'avoir révélé Pour soi-même et le monde, ô femme !

Lalta piaga immortal che m'assicura.

ViTTORIA COLONNA.

Je pense à vous, sublime EUonore^ vA ce dernier printemps de Nice Oùj après tant d'années enfuies^ Je retrouvai votre profond sourire.

Votre beauté vaillante aux yeux tendres^ Et surtout votre âme^ cette âme Toujours altérée de gloire et éC amour.

Chaque mâtin, m'abordait sur vos lèvres^

Douce courtoisie fraternelle^

La salutation d'un poète,

Verbe serein dune grande âme^

Laitière Vittoria Colonna.

L'alta piaga immortal che m'assicura...

Murmurie^-vous, doux coeur convalescent^

De cette voix trempée de larmes

Qui semble toujours implorer la paix.,.

niPPOLYTA I 13

Je pense à vous, sublime Douloureuse,

A vos soirs de triomphe amers ^ — et plus encor

A cette nuit de Noël à Denise,

Où bien cachée, à la messe des pauvres^

Toute menue, sous le châle de bure

Des Madones de Bellini,

La princesse de Part tragique

Sanglotait comme une humble femme.

Vous avie\ déjà ce sourire

Qu'à mon regard le cri résigné du poète

Signe éternellement de sa mélancolie, i

En évoquant, ce soir, le vers sublime,

Je pense à vous et je songe à moi-même,

A mon âme sasur de votre âme

Par Vincurable nostalgie.

Par « la haute plaie immortelle >

Qui, comme vous, «me raffermit en moi... >

Maintenant que je sais ton âme, ô ma chère âme,

Sa candeur et sa loyauté, Et quel tendre et subtil héroïsme la femme

Trouve à défendre sa fierté;

Maintenant que je vois quels intérêts infâmes.

Sous quel faux sourire abrités, Peuvent souiller un nom, pur du plus léger blâme.

En proclamant sa pureté ;

Je demande pardon à mon amour lui-même Des soupçons passagers qu'en mon cœur aux abois Suscitait un tourment suprême ;

Et dans la paix, enfin, libre de tant d'effrois,

Je t'aime désormais, je t'aime...

Comme quand je t'aimai pour la première fois !

Ah ! comme elle le maudira,

Des profondeurs de sa nature,

L'inconnu prochain qui viendra

Et, vainqueur sans gloire, âme dure,

A l'amour que la chair torture.

Sournoisement l'initiera,

Par la concupiscence obscure !.,.

Comme elle le méprisera,

Cet impudent, dont l'aventure

Son fier idéal trahira,

Lourd désir qui lui semblera

Sous sa tendresse une imposture,

— Et, le premier, ThurniHera,

Dans l'orgueil qui la maintient pure..

Le monde est trop petit pour V homme , Il en a sondé tous les horizons ^ Il en a goûté tous les charmes, Et le sortilège s'est évanoui.

Nulle incantation^ même d^ amour ^ Ne fait plus surgir que des ombres.

La terre a perdu ses soupirs En perdant tous ses vieux secrets.

Où fuir maintenant, compagne immortelle, Ame de V homme ^ où te réfugier ?

Il te restait hier V Espace ; Sera-t-il pas conquis demain ?,,,

Et vous-mêmes, deux étoiles

Qui nous épouvantiez naguère, Pouvons-nous vous aimer ou seulement vous craindre. Depuis que sûrement nous savons qu^à jamais

Vous nous êtes V inaccessible.,.

Hélas! pauvre âmcy où te réfugier?,,.

De ton destin poète incorrigible^

Honime, qui f efforces toujours

De rendre à son éclat ce que rouilla le temps^

Ce frhre de Voubli^ ton maître^

Ne cherche pas si loin ni si haut le mystère ;

// est tout prèsj il est en toi :

Le vrai mystère^ c^est toi-mîme ; Cest ton cœur — et c^est V infini.

Cache ton désir, — et pour le voir naître On redoublera de grâce envers toi ; Cache ta douleur, montre-toi ton maître :

Tu nMnspireras jamais plus de foi.

Cache aussi l'orgueil qui sauve ton âme :

On te haïrait de ne pas souffrir ; Et jusqu'en tes yeux cache cette flamme Par qui ta vertu peut ne pas mourir.

HtPPOLYTA 149

Quand l'Amour nous est triste, il est grave à la femme. Sa bouche nous le rend comme une amére fleur. Et, si pur que d'abord elle en crut le dictame, Si farouche est Téclat dont il emplit son âme. Qu'elle ignore, tremblante en face du Bonheur, La chasteté joyeuse et l'allègre pudeur.

Quand le rire d'autrui lui porte l'épouvante. Le rire de la femme est son libérateur...

Mais que du fourbe esprit la dague menaçante Dont le brillant d*éclair seul alarmait son cœur, Vienne à la fasciner... Pire qu'une démente.

Elle la brandira,... cet ange de douceur !

Je ne parle jamais de ton cœur, — que j'ignore, Car après tant de jours, de semaines, de mois, N'est-ce pas pour mon âme un étranger encore Qu'un compagnon si proche et lointain à la fois !...

Pour tant d'heures au songe indolemment bercées, Tu ne distingues plus l'ivresse des soupirs; L'excès d'âme affaiblit la vertu des pensées, Comme l'excès d'amour la force des désirs.

As-tu donc écouté tant de mauvais apôtres, Que, n'ayant pour aimer besoin que de ton cœur. Tu n'estimes jamais qu'au jugement des autres... On ne s'affranchit pas à douter du bonheur !

Ce goût de liberté, qu'en toi j'aimais farouche. Je n'en attends plus rien... je le hais sans retour : La saveur s'en aigrit aux baisers de ta bouche. Femme, et ta liberté t'aliène à Tamour !

« Une femme est toujours contrainte de mentir,,. »

Me disait-elley ma Sincère^

Elle qui me dit tout, — quand je ne songe plus

A V importuner des vaines souffrances

De ma curiosité jalouse,,,

— Mal irritant^ mal éternel^ Insécurité des amants,

Qui garde à V Amour son énigme

Dans la nécessité des franchises douteuses!..,

fat mis long temps à la connaître.

Mais si fai mérité son cœur.

En osant me feindre à moi-m^me

Que je saurais pourtant vivre sans cet amour^

C*est d^ avoir su comprendre enfin

Cette farouche ardeur de vierge

Vers la liberté de Vâme et du cœur..,

— Mais que V amour est douloureux, mon âme, A qui ne peut aimer qu^avec son cceur !

152 niPPOLYTA

léu me rendrai la luno pleno

Qufy dt'ns la niuâyfai lume i mas...

{Mirèio)

Ton âme est toute en moi, Poète, en ces nuits claires Où, dans Paris qui dort, tous ses bruits assoupis. Songeur errant qui compte les débris D'un foyer d'amour que les vents contraires Raniment sous la cendre à maints tisons meurtris, — Ces belles nuits où, lâche à mes misères.

Promenant encor tant d'espoirs flétris.

Sur ses boulevards solitaires Je me sens soudain si loin de Paris...

Ton âme est toute en moi, mon grand Ami, mon Maître,

Seul maître de ce temps, vrai sage, dernier prêtre

De la raison sereine et du probe idéal !

Et mon pays d'amour, ta Provence vermeille.

Surgit à mon esprit, comme en plein Flpréal,

Sous cette lune fraîche aux rayons de cristal,

La douce lune de Mireille, Qui < fait lumière aux mas >, devers Sylvaréal.

Ton âme est toute en moi, sublime conseillère D'ordre simple et de rythme pur !...

Et je crois retrouver, dans ce limpide azur, Les leçons de clarté hautaine et familière Qu'à mon âme épanchait cette âme de lumière Qui, du Beau, m'aura fait un ami proche et sûr. Car j'ai beaucoup souffert!... Mais, d'un délire obscur Tant que ma vie était la proie.

Reconnaissais-tu le fils de ta joie ?...

Tel tourment n'est-il pas impur?...

Ah! tu m'as reconquis!... Je sens sur ma souffrance Comme un baume léger s'infiltrer en silence,

Fait de douceur et de plein jour.

Dans les limbes d'un triste amour

Je m'épuisais d'inclairvoyance...

Ton âme est toute en moi, qui me fait délivrance : Puisse sa loi de paix dominer sans retour

Ce cœur obstiné d'espérance !

Dans Tardeur de Tazur morose J'ai senti soupirer mon cœur, D'une amère et lourde langueur, Plus amère d'être sans cause ;

Telle une rose mal éclose Qui souffrirait de la rancœur D'exhaler sa divine fleur, , Veuve de son parfum de rose.

Mais quelle âme en vain peut s'ouvrir ?.

Voilà que, l'effort du soupir Soulevant le fond de ma plainte,

A ce cœur qui s'était cru mort Et s'exaltait en sa contrainte, Naissait un soudain réconfort.

Triste et fou^ cet amour /... J'' espérais donc en lui

La même synthèse sublime

Des apports hasardeux du monde et de la vi>,

Et de r image de désir

Lointainement et lentement formée

Dans l'obscurité de la chair.

Sous Je chaud regard de la conscience ;

Le même accord harmonieux, le même

Que celui qui rayonne en moi

Et me fait V aimer ^ f aimer toute seule!,,.

Folie amer e y illusion menteuse !,,,

Toif cependant^ Toi, tu es mienne,

De V éternité d'un désir

Qui, rien que de te voir^ me fit te reconnaître.

Cary te rencontrant, fai nommé V Amour j

Dont y âme vit secrète en moi.

Depuis que fai goûté le prix des larmes^

L'hôte terrible et doux qui déjà si souvent

M'aura changé la face de la vie,

En ne me laissant plus de foi

156 fllPPOLYTA

Qu'yen la réalité des apparences,,.

Or f avais peur, peur d'entendre ta voix, Trouble et souhait de savoir si vraiment C^ était Lui qui devait me saluer en elle,..

Mais la compagne du Désir ^ la Crainte y M' ayant bientôt révélé dans tes yeux, Miroirs profonds d^une grâce farouche.

Tout ce que la pudeur ajoute à la beauté, feus soudain la foi dans V espoir !

Sur ta pacifique et fière douceur

Ton regard embrasait Vaveu de ton silence.

Et fermant les yeux pour que dure

Cette entrelueur de la Joie,

f enveloppai toute ta vie

Dans les ailes de mon amour!

UIPPOLYTA 157

L'éternelle angoisse où grandit l'amour Sans vieillir mon cœur m'a consumé l'âme.

Contre le péril de la femme Je me sens moins fort chaque jour.

t Le temps est venu, si lourd de tristesse,

Qui, remémorant les soirs de douleur.

Fait n'espérer qu'en la vieillesse Un avènement du bonheur...

La femme est poison pour la femme...

Devant tout aveu de faiblesse Nulle raison d'amour ne lui dictant nul blâme, Elle appelle amitié sa caressante adresse

A substituer dans une àme

La jalousie à la tendresse...

Et quelle femme en aime une autre,

D'assez libre et pure amitié, Pour que reste son cœur mieux que le bon apôtre

De la doucereuse pitié ?...

Dans sa menteuse patenôtre Son mépris de la Femme est pour plus de moitié!

IIPPOLYTA 159

Voici le soir,,. Combien de semblables journées

De tristesse j de joie et de pesante angoisse ^

De lutte avec V Esprit, avec V Amour y

Avec ma pensée et mon cœur.

Avec la Nuit y avec V irresponsable Sort,

Jlvec cette Beauté funeste

Qui fait supportable la vie,,.

Ah t ^V espoir passager j V anxiété constante y

Les incertaines voluptés^

Quand Vamertume est le goût de Vamour t,,.

Et combien de semblables soirs

De cette lassitude, oh l presque heureuse.

Presque fiere de sa défaite

Puisqu'en elle seule est la paix,,.

Mais ressaisis-toi y ma pauvre âmet

N* est-il pas quelque réconfort

Dans une douleur qui f exalte

Et f affirme encore à toi-même

Plus forty même vaincu, que lâchement heureux

De ces victoires toujours vaines,,.

l6o HIPPOLYTA

La haine de la femme est un serpent sournois Qui sait mordre au talon le sommeil de ton âme. Sa faiblesse la porte à la rancune infâme ; La perfidie est la première de ses lois.

Féroce à tout bonheur qui n'est pas venu d'elle, Désirant un amour qu'elle ne rend jamais, Celle-ci, dès qu'elle aura cru que tu l'aimais, Se créera sur ton cœur une emprise éternelle.

HIPPOLYTA l6l

Comme une molle neige essorant des prairies,

Le brouillard monte, lent, contre les arbres verts;

Une fraîche fumée enveloppe la terre,

Où le coeur las frissonne et souhaite mourir.

Apaisant tous les bruits, ouatant les murmures, La blanche brume plane, emplit le ciel du soir. Et de Tazur éteint, Phébé, pâle ostensoir.

Distille ses rayons sur Thomme, en larmes pures.

Dans la mondiale Kermesse^

Par ce féerique soir d'été.

Aimanté de tous les fluides

Contrairement harmonieux

De toutes les races du monde y

Par ce soir d'été tiède et lasy

Et saturé des voluptés flottantes

Qu'y met V universel péché,

Mais conscient de ton péché suprême,

Cosmopolitisme pervers !

Parmi les musiques étranges,

Au bord de la Seine française^

Nous étions assis, par ce soir d'été,

Quatre bons compagnons qui parlions de V Amour.

< — V Amour ne dure pas qui n'ait sa récompense

V Amour vivant n'existe pas

Sans la réciproque tendresse.,.

Désir qui persiste est malsain

Qu*on n'a pas payé de retour t...

Pour tant différer, la vie est trop brevet.., >

Disait mélancoliquement

Le glorieux maréchal de la Scène y

Fier athlète de la Beauté^

Si noble sous ses cheveux gris

Et son sourire toujours jeune.

Et réveillant le passé nostalgique :

« — Ah l ne cherchons pas à lutter t

Cherchons moins encor à comprendre.

Croyons^ aimons. Car tout est là l

C*est ma devise : Par la foi !... >

Un fauve éclair luisait dans sa prunelle.

Lion doucement rugissant,

Il secouait sa crinière argentée.

Et ses fines mains modelaient son rîve...

Près de lui songeait, grave, presque sombre.

Un soldat, prince aux yeux d^émir^ — Ces beaux yeux de fatalité Qu éclaire V acier du devoir, — Héroïque soldat d^une épique aventure.

Et raidissant sa brune face^ Tîte de chef, au dur profil, Il écoutait, en fonçant le regard, < — Je n^ai pas d*avis sur ces choses.

Mon idéal à moi n'est pas féminin ^ disait-il. Agir! agir! voilà V amour ; Travailler y lutter ^ dévouer sa vie, ' Pour la Patrie et pour la Race !

La Femme veut un temps que je ne puis donner.. Temps précieux!,.. Et je n'y songe guère...

Mais qui la veuty Vobtient, sans doute.

V%Amour doit céder à V Amour,.. »

l64 HIPPOLYTA

Je me taisais devant ces braves^

Et presque honteux de mon faible cceur^

f interrogeais des yeux notre unique compagne

Dont le sourire d'ironie^

Le regard jaloux de trahir son âme

Faisaient sphyngienne tout à coup

Im claire et farouche douceur.

Sur V ovale pur du visage^

Le rythme onduleux de la taille

Et les molles inflexions du corps

Planaity comme un rayonnement^

La Pensée austère — et fuyante.

Car de charme complexe et de grâce ambiguë

S'enveloppait Vandrogyne beauté,,.

Elle souriait sans rien dire.

Ce sourire mystérieux^

Lourd du poids d'un secret étrange^

Disait^ mieux que toute parole y

Disait : < La Femme est patiente.

Nulle brutalité, nul mépris^ nul dédain,

Nulle volonté du désir de l'homme

Néchappe à la Beauté qui remplit son destin. >

— Et cependant que les musiques d'Orient,

Langoureuses et lancinantes.

Secouaient nos nerfs nostalgiques.

De leurs voluptés douloureuses,

La Tour de fer, là-haut, des sombres profondeurs,

Dardait le long baiser de sa froide lumière,

Oh! froide comme la Beauté!

Parmi les caresses d^ opale

Des feux électriques tremblants

Et de la lune sur les feuilles.

Si j'avais pu ne voir et n'aimer que ton corps Et m'assouvir en son miraculeux sourire, Ah ! je serais guéri peut-être, et sans remords... Mais sublime est la tête où ton âme se mire, Et c'est l'âme que j'aime et l'immortel aimant M'épuise à ce visage, inguérissablement.

Le chàtimînt de l'âme à ce corps étrangère, Pour avoir prétendu, d'un orgueilleux souci, Régner seule, est de voir se refléter aussi Cette beauté de chair impure et passagère, Dans la face d'amour qu'avait sa vanité Cru l'unique miroir de son éternité...

Mais moi qui ne poursuis ta beauté qu'en ton âme, Pour ne vouloir qu'en toi me livrer à la Femme, Je ne saurais trahir, même dans d'autres bras. Cette foi d'un désir que le temps n'atteint pas ! Car l'amour du poète est comme la sirène :

Le buste seul émerge et tend à l'être élu.

Insoucieux d'un corps au rythme dissolu Que la vie ondoyante à l'aventure entraîne...

l66 HIPPOLTTA

Oh 1 ne plus nous connaître à force de nous voir ! Chacun suivant en soi le doute au mauvais songe, Qui fait le poids du jour plus lourd, le soir plus noir, Et le plus simple cœur faux comme le mensonge.

Oh ! ne plus se comprendre, à trop s'être écoutés ! Et croyant moins, pour trop compter sur la présence. Préférer de vains mots à des réalités...

L^amour ne s'entend bien qu'à travers son silence.

Aucun d*eux n'a su f aimer

Comme tu veux Hre aimée.

Tous te disaient impénétrable

Et V orgueil les rendait méchants.

Moij fai longtemps souffert de ne pas te comprendre,

fai traîné des jours misérables^

Maudissant tour à tour la femme^

Son illogisme souverain.

Et la lâcheté d'un cœur tendre

Qui croit aux droits de sa vertu,,.

Le front serein^ un jour^ la Confiance A triomphé du Doute aux yeux mauvais , Mon âme de ma chair jalouse,..

Et n^ ai- je pas conquis ta plus tendre amitié^ O cœur farouche y épris ^ sur toutes choses^ De respect et de liberté!

l68 HIPPOLYTA

Oh î tristesse sans fond d'un long jour monotone Que l'âpre oisiveté, de rouille, a revêtu...

Et c'est un poids bien grave, et l'àme s'en étonne Dont l'active douleur allégeait la vertu.

On sent s'anéantir, de lassitude immense, Le courage de vivre, en la plus sourde nuit... Agir, c'est éprouver sa force d'espérance ; Aimer, c'est croire en soi — dans l'intérêt d'autrui !

Comme un souffle frais, sur mes tristes songes Se lève un frisson qui me rend à Vous...

Je rêve de serments si doux Qu'on en bénirait les mensonges.

La nuit calme et bleue a mis sur mon cœur Le muet baiser de ses lèvres pures...

Voici que montent des murmures

De nostalgie et de langueur.

— Ah ! pour m'apparaître ainsi, chère femme.

Avec un regard si bon, si nouveau.

As-tu deviné le fardeau Qui pèse si lourd sur mon âme?...

Ne sois pas compatissante à demi !

Ma peine déjà se fait plus légère...

Tu me la rendras étrangère

En lui gardant ce cœur ami.

Mais quand tu sauras croire que tu m'aimes.

Nos cœurs céderont à la même loi, Et tu ne te verras toi-même Qu'en te reconnaissant en moi !

170 HIPPOLTTA

Ils ont tout dit, pour détacher mon âme Du bien parfait qu'elle avait mis en toi ; Ils n'ont rien épargné, ni satire, ni blâme, Pour embrumer le ciel où rayonnait ma foi.

Si j'ai paru fléchir, et me distraire De la tendresse où t'adorait mon cœur.

J'ai gardé pur en lui mon secret solitaire Et senti mon désir sacré par la douleur.

T'ayant longtemps cherchée entre les femmes, Ton vrai visage, ô mon rêve éternel.

Un soir, m'est apparu, baigné de douces flammes : Mon âme a tressailli d'un bonheur solennel.

Heure déjà de tant d'heures suivie I Il a passé des semaines, des mois.î.

Sainte apparition qui domines ma vie.

Toujours je crois te voir pour la première fois !

On dira que je fat aimée ^

On dira que je' fus trahi.

On dira que je suis bien sot

De f avoir longtemps en vain désirée.

On dira que tout fidèle d"" Amour Veut faire croire à des douleurs fictives y Et que sans peur de m'y montrer Naïf y plaintif et ridicule, rai pourtant bien forgé des rêves Plutôt que des réalités.

On dira ceci et le reste ,

On dira tout ce qtCon ignore.,.

Mais ce qu'on ne dira jamais

Cest à quel point tu fus la Poésie y

Douce, cruelle^ impénétrable^ .

Et à quel point, moi, je fus le Désir,

Vamer, T obstiné, le sincère.

Le patient et douloureux Désir.

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