‹ Hippolyte Bellangé et son œuvreChapitre 14 sur 84 · I. l.e Pays. 8 février · texte numérisé non relu

I. l.e Pays. 8 février

Les Salons de 1856 et 1857 devaient continuera affirmer les tendances de l'artiste qui, en représentant des épisodes de Crimée, avait pour but de faire œuvre de peintre, après avoir fait tant de fois œuvre de dessinateur.

Le Service de tranchée (1856) nous montre un officier français allumant son cigare à la pipe d'un soldat. Y^^ns les Dernières Polontcs (1857), ce même officier, frappé à mort, confie sa croix et son suprême adieu pour ceux qui lui sont chers au soldat agenouillé près de lui et prêt à recevoir son dernier soupir.

C'est toujours l'épisode humoristique et l'épisode dramatique et sentimental; le peintre semblant prendre à tâche de présenter réunies sinon au même Salon, du moins à peu de distance l'une de l'autre, ces deux faces différentes de son talent.

^ Tout le monde d'ailleurs n'a jamais été du même avis sur la supériorité d'un des genres sur l'autre. Ceux qui s'intéressent au sujet ont toujours faitgrand accueil aux sujets larmoyants.

« Dans 1 œuvre de Bellangé, je suis moins sensible, disait M. Ernest Chesneau, aux sujets larmoyants et aux sujets tout à fait comiques. Sa force,

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à mes yeux, continue l'éminent critique, comme composition, est dans le sourire et dans l'énergie sombre. L'enjouement de l'esprit lui sied à ravir, point le gros comique. Les drames épiques, il les sent et les rend fortement ; il me paraît moins heureux dans le mélodrame où il se rapproche trop de la convention du théâtre de l'ancien boulevard du Temple. »

Mais 1j3 critique ajoute avec vérité : a Ce qui éclaire et dirige le talent de Bellangé, c'est la sincérité .de «on ipatriotisme ». C'est là un éloge d'une rigoureuse exactitude, et qui s'adresse aussi, bien à l'artiste qu'à l'homme privé.

Les Embuscades 7'usses devant le bastion central (Crimée) iîguraient aussi au Salon de 1857. Elles devaient plus tard longuement retenir à l'Exposition du quai Malaquais M. Chesneau % qui en fit une superbe description.

11 fait nuit et vraiment nuit, disait-il, et non une nuit de papier peint. La lune court sous les nuages déchiquetés, jetant sa pâle lueur sur le terrain glaiseux découpant les mâles silhouettes de nos soldats, dessinant le contour pittoresque des gabions. A l'horizon, très rapproché par l'obscurité, montent et se croisent dans l'atmosphère les bombes et 'les obus, décrivant sur le bleu noir du ciel leurs paraboles enflammées, joyeuses comme des feux de file, sinistres aussi comme une constante menace de mort. Et, en effet, le colonel Vicnnot, de la légion étrangère, vient d'être frappé mortellement. On a souvent essayé de peindre la nuit, les paysa-

)i. -Le .Cjonsùtuùonnel , 5 février 1867.

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gistes des écoles du Nord notamment, et nos je:unes paysargistes français ; jamais on n'a mieux réussi que îie l'a' fait Bellangé en cet admirable tableau.

Parmi les œuvres de Bellangé datées de 1858, il en est une — qui ne fut point exposée à Paris — et de laquelle nous devons dire ici quelques mots.

Le sujet était la Prise de Malakoff, et le moment choisi par Bellang-é était celui de l'attaque décisive. Le général Mac-Mahon, suivi de ses aides de camp Le Brun et Borel, était au sommet des talus que les troupes françaises gravissaient de tous côtés au milieu de la mitraille.

Cette Prise de Malakoff était une vue d'ensemble dont le Mac-Mahon à Malakoff, du musée de Marseille, n'est que l'épisode de détail.

Dans cette très importante composition , les troupes françaises montent à l'assaut de tous côtés.; c'est une nuée de fantassins, escaladant malgré la mitraille les escarpements des ouvrages de défense. A peine s'arrètent-ils en chemin pour recharger leurs armes, pour soutenir un camarade mortellement blessé, tous franchissent à grands pas Le^ terrain labouré par les obus, parsemé de cadavres, et tous grimpant en rangs serrés rejoignent le général dont la fière

silhouette se détache sur le ciel. Fanions et drapeaux déchiquetés par les balles sont fouettés par un vent violent, et, dans un angle du tableau, toute une foule de soldats chargés d'échelles, de planches, de pioches, de pelles, et même d'affûts de pièces d'artillerie mobile, se dirigent hâtivement vers le centre de l'action pour achever de frayer ce passage réputé imprenable, mais qui devait céder à VirrésistihlQ fm^ia fraiicese.

Cette toile importante et très étudiée, aujourd'hui à Mexico, aurait eu certainement un grand succès à Paris. De vastes pages avaient bien à cette époque, il est vrai, accaparé le public et étaient devenues les peintures officielles qu'il fallait admirer. Il est hors de doute cependant que bien des tableaux semblables à celui-ci étaient plus mouvementés que ces froids agencements de gigantesques soldats. Mais les masses ne sont pas toujours attirées par les bijoux précieux, le clinquant exerce aussi sur elles un attrait fascinateur. Le peintre dut s'en apercevoir, aussi parut-il, pour un temps au moins, renoncer aux toiles officielles et revint-il plus volontiers aux épisodes humoristiques, aux épisodes dramatiques même, que nous trouvons moins intéressants; mais c'est peut-être que ces sujets d'allure sentimentale nous paraissent un peu quintessenciés. En tout cas, ce ne peut être que l'expression d'un sentiment personnel, mais nous devons reconnaître que cette tendance aux sujets dramatiques était absolument dans le caractère de Tartiste, et d'ailleurs, le genre admis, il faut admirer sans restriction l'habileté avec laquelle le peintre savait présenter son sujet.

Dire qu'au Salon de 1859 figuraient le Salut d'adieu et Vlui'entaire de la casemate, c'est rappeler en quelques mots deux succès incontestés.

Le Salut d'adieu fut promptement populaire, et il est presque superflu de le décrire ici.

Dans la tranchée, les zouaves qui ont mis sac à terre font le coup de feu protégés par les gabions et les remparts. Ils s'interrompent devant le passage d'un lugubre cortège... Porté sur un brancard, voilé d'un manteau taché de sang, le cadavre d'un de leurs officiers tué devant l'ennemi passe escorté de vieux sous-officiers et de soldats chevronnés. Ses compagnons d'armes se retournent à demi ; muets et graves, ils fontle dernier salut militaire à celui qui ne les mènera plus au combat et dont ils n'entendront plus la voix.

Parmi les figures de zouaves, l'une surtout est une véritable trouvaille. C'est celle qui, posée de face, est placée à l'une des extrémités du tableau. C'était, nous a-t-on dit, le portrait d'un soldat aux zouaves de la garde peu soumis à la discipline en temps de paix et qu'on dut renvoyer aux corps stationnaires d'Afrique. Mais, devant l'ennemi, ce devait être un fier soldat, et

que l'attitude ait été donnée parle modèle inconscient ou qu'elle ait été imposée par l'artiste qui résumait ainsi le caractère de l'homme, le Salut d'adieu se personnifie dans cette figure si crânement peinte,

Uluvcntaire de la casemate russe après le Salut d'adieu, c'est le rayon de soleil après l'orage. C'est la gaieté française, mais non sans la pointe de sentimentalité que le peintre affectionne.

On s'est battu ferme, et les malheureux soldats russes n'ont pu échapper, car leurs cadavres jonchent le sol. Les zouaves fument leur pipe, furetant de tous côtés, découvrant des choses bizarres qui les amusent fort; l'un d'eux surtout tient une mandoline, et malgré ses gros doigts noueux paraît vouloir faire preuve d'un doigté délicat. Mais on a beau être vainqueur, quand on est Français, on n'en est que plus humain, et l'un des zouaves agenouillés pose sa main sur la poitrine d'un soldat russe étendu à terre. 11 veut s'assurer que la vie ne s'est point éteinte complètement, il espère que le cœur n'a pas cessé de battre, et, son bidon à la main, il est prêt à administrer un énergique cordial à celui qui était son ennemi lorsqu'ils étaient face à face, mais qu'il arracherait bien volontiers à la mort, puisque tout est fini... pour le moment.

i:tudc pour la figure principale du Salut d'adieu (Salon de lOSp). Fac-similé du dessin original de Bellangé

Appartenant ù M. Mène.

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« Les Deux Amis„ de M. Bellang-é, furent le plus légitime succès de larmes du Salon de 1861, » disait M. Léon Lagrange dans son compte rendu de la Galette des Beaux-Arts^ . Et revenant plus loin sur ce tableau, il vantait « l'adresse et le tact du peintre » et décrivait le sujet en quelques lignes émues :

Le combat est terminé. Une commission funèbre dresse l'état civil. Près d'un monceau de cadavres, elle s'arrête devant les corps de deux jeunes officiers tombés dans les bras l'un de l'autre ; au fond de leurs poches, on a trouvé un bout de ruban rose, doux souvenir d'amour, une lettre, un carnet. Le fourrier enregistre les noms des morts, pendant que le vieil adjudant considère avec émotion le groupe des Deux Amis et leurs humbles reliques. Cette émotion gagne bien vite le spectateur, tant la scène s'explique d'elle-même et parle aux yeux le langage du cœur. Heureux homme que M. Bellangé! Après le bonheur de rencontrer une idée aussi sympathique, il ne pouvait lui en arriver de plus grand que de trouver, pour le rendre, une exécution dont l'apparente modestie cache un savoir-faire consommé.

Les Deux Amis étaient une toile sentimentale,

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cela est incontestable. 11 n'en est pas moins vrai que ce sujet empoignant produisit sur le public un effet irrésistible.

La foule, au Salon, ne pouvait se détacher de cette œuvre — disait M. Chesneau dans le remarquable article qu'il consacrait à l'exposition posthume d'Hippolyte Bellangé', — œuvre ingénieuse sans doute, mais où l'ingéniosité se rachetait par la justesse de l'expression, par l'ordonnance parfaite des groupes, par la belle qualité de la peinture.

Combien d'artistes d'ailleurs auraient été heureux de recueillir la centième partie des ovations que le public ût à ce tableau !

Les deux lieutenants sont tombés mortellement frappés l'un près de l'autre ; la mort, si cruelle qu'elle soit, n'a pas osé les séparer et ils ont rendu le dernier soupir en se serrant la main, leur amitié dure encore au delà de la tombe.

Mais la corvée des morts va accomplir sa fimèbre besogne. Debout près des cadavres, un commandant et un capitaine ont pointé les manquants sur leur carnet j un sous-officier, blessé à la tête, a noté les noms sur un contrôle. Les officiers, graves et silencieux, contemplent les cadavres sans émotion, en gens habitués à de pareils spectacles. Le sous-officier seul jette un regard sur les deux cadavres étroitement enlacés. Près d'eux sont les brancardiers ; l'un, soldat de la ligne aux robustes bras demi-nus, ne peut regarder

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